XXXIX. - LÉGENDES D'OCTOBRE
Octobre, je me puis prouver Plein de tous biens en tous endroits , Et chacun en moi sait trouver Froment , vin , fruits , avoine et pois. Semer me faut , et je le dois.
Par quoi chacun , s'il a raison , Avisera pendant ce mois A pourvoir de tout sa maison.
Kalendrier des bergers, 1549.
Ce mois, appelé octembre dans des manuscrits du quatorzième siècle, était le huitième de Tannée mar-
tiale; malgré son nom, il est le dixième de la nôtre. Sous le règne de Domitien , des flatteurs lui donnèrent le* nom de ce monstre; et il s'appela le mois de Domitien, comme août le mois d'Auguste. Mais, après la mort du tyran, un décret du sénat romain expulsa cette flatterie , et le mois des vendanges reprit son nom d'octobre , qu'il eût dû perdre cependant quand le seizième siècle fixa au 1 er janvier le commencement de l'année.
Nous avons dit en septembre que le mois d'octobre , qui est le mois de la prévoyance , était consacré aux saints anges; et le % de ce mois est la fête des anges gardiens.
Les païens avaient mis aussi les douze mois de 4'année sous le patronage de leurs divinités : Junon protégeait janvier; Neptune, février; Mars, le mois qui porte son nom; Vénus, avril; Phœbus, mai; Mercure , juin ; Jupiter, juillet ; Cérès , août; Vulcain , septembre; Pallas, octobre; Diane, novembre, et Vesta, décembre.
Des chrétiens ont tenté de placer les mois sous la présidence des apôtres; et il y a eu des calendriers où chacun des douze remplaçait les douze signes du zodiaque. Mais rien de fixe n'a établi cette idée ; et on se borne encore à donner à chaque mois, chez les fidèles, les patronages que nous avons indiqués, pourtant avec des variantes.
Octobre est le mois habituel des vendanges et de la chasse. Il a aussi ses proverbes en prose et en vers :
La vigne à cil qui bien y pense Ne rend pas toute sa dépense.
A propos de saint Remi , fêté le 1er octobre, on dit qu'un homme est de la confrérie de saint Remi quand, au tribunal de la pénitence, on lui diffère l'absolution. C'est un calembour. •
On fête saint Léger le 3 octobre ; et beaucoup de laboureurs ne sèment pas ce jour-là, dans la crainte que le blé ne vienne pas assez lourd. — - Calembour encore.
A propos de saint François d'Assise, honoré le 4, on dit d'un homme qui n'a pas d'argent qu'il a le mal saint François. C'est la pauvreté , qui n'est pas un mal; car elle a sauvé plus de chrétiens que la richesse.
L'Eglise honore le 6 saint Bruno. On conte qu'un amateur, admirant un beau portrait de saint, s'écria :
— Il parlerait, si sa règle ne lui imposait pas le silence.
Un dicton populaire s'attache à saint Luc, patron des artistes, fêté le 18 octobre :
A la Saint-Luc , tue tes pourceaux , Etbondonne bien tes tonneaux.
On dit d'un homme lourd : « Il est léger comme l'oiseau de saint Luc. » C'est le bœuf ailé, qui est l'emblème ordinairement placé aux pieds du saint.
Saint Crépin et saint Crépinien, honorés le 25, sont, comme on sait, les patrons des cordonniers. On dit d'un homme chaussé trop à l'étroit qu'il est dans la prison de saint Crépin.
C'est en octobre que les ménages prudents font leur provision d'huile.
Ce mois n'est pas très-sain ; le froid et le chaud qui s'y débattent causent les fréquentes maladies qui y régnent et qui, en même temps que la chute des feuilles, augmentent la mortalité.
Au 1er octobre, reprenez les habits^ d'hiver.
Quelle agréable surprise!
Le vicomte d'Arlincourt.
Charles-Quint, souverain-né des Pays-Bas, roi des Espagnes par sa mère , venait d'être élu empereur. Mais, élevé à Gand, dans les bonnes mœurs flamandes, il se plaisait beaucoup plus au milieu de ses compatriotes que dans la société empesée des Espagnols et dans les pesantes réunions des Allemands. Il revenait donc le plus souvent qu'il pouvait dans son cher pays. Là il se trouvait à l'aise; il avait ses coudées franches ; et il savait qu'il était aimé. Vêtu en simple bourgeois, il se donnait les plaisirs de l'incognito; cette passion de tout voir comme un homme, et non comme un prince, a semé sa vie d'aventures dont on ferait un volume.
Or, le 25 octobre de l'an 1520, stationnant pour quelques jours à Bruxelles, où l'on était fier de lui, il s'échappa seul à l'heure du marché; et, sans aucun signe qui le pût distinguer, il se lança dans la foule. Il circulait en flâneur sur la Grande-Place, lorsqu'il remarqua une femme de bonne mine, à la figure ouverte et joyeuse, vêtue dans la simplicité de
la classe ouvrière, mais avec la propreté bruxelloise , qui marchandait deux belles volailles. Elle les acheta et s'en retourna chez elle , d'un pas leste et d'un air triomphant.
Ce luxe surprit le jeune prince , car à sa mise la digne femme n'était ni une dame , ni une servante ; mais la femme d'un ouvrier. Curieux de voir où elle demeurait, et ce qu'on faisait chez elle, il la suivit et la vit descendre dans ce que nous appellerions aujourd'hui un sous-sol , et qui se nommait alors une cave.
Les caves des grandes maisons, dans les villes du Nord, ont servi longtemps d'ateliers à certains corps d'état, qui s'y trouvaient chaudement à peu de frais.
De bruyants éclats de joie s'exhalèrent de la demeure souterraine à la rentrée de la pourvoyeuse; et comme cette cave était la boutique d'un savetier, Charles y descendit sans' hésitation , sous prétexte de faire coudre un point à l'une de ses bottes. Mais le maître de la maison lui répondit, avec des excuses, qu'on ne travaillait pas ce jour-là , car c'était la fête de saint Crépin et de saint Crépinien, les bons patrons des artistes en chaussure. Cependant Charles était entré; il était curieux, il aimait les aventures populaires; et il trouvait la famille rassemblée là en si heureuse disposition de se bien régaler, qu'il demanda la permission d'être de la fête , à condition de fournir le vin. Sa figure jeune et avenante et son offre à de bonnes gens qui ne buvaient que de la bière séduisirent l'honnête société. Aussi le père, la
mère, leurs filles et les ouvriers accueillirent à l'unanimité ce convive inconnu.
Il revint donc le soir, précédé d'un abondant panier de bon vin , et fit avec ces braves gens le souper de la Saint-Crépin, qui lui sembla délicieux et qui charma la famille. Il se retira sans être connu. Le lendemain, il fit venir le maître savetier à la cour de Bruxelles, et après avoir joui de la surprise où il jetait ce brave homme, il lui demanda quel prix il mettait au plaisir qu'il lui avait fait la veille. Le bonhomme répondit sur-le-champ :
— Ma foi, sire, je suis content dans mon état; et l'honneur que j'ai eu de vous avoir à ma table et de boire votre bon vin devrait me suffire. Cependant, je vous demanderai comme souvenir une faveur : c'est le privilège, pour le métier des savetiers, de mettre au-dessus de la botte qui nous sert d'enseigne votre couronne impériale.
Ce privilège fut accordé sur-le-champ ; et depuis lors les savetiers de Bruxelles ont la botte couronnée pour enseigne ; ce que les cordonniers n'ont pas obtenu.
Charles-Quint, peu après cette aventure, en eut une autre qui lui ressemble en un point.
Un matin que , se trouvant à Bruxelles , il était sorti de la ville avec très-peu de suite pour une promenade, il s'arrêta à l'entrée d'Anderlecht devant la maison d'une laitière dont la propreté le séduisit. — u J'ai faim , dit-il ; il entra et demanda à la jeune laitière si elle ne pourrait pas lui donner à déjeuner ?
LA BOTTE COUBOSNÉE. 223
— Du lait , du beurre et des tartines , mynheer, répondit Aléna. C'était le nom dé la jeune femme.
— Et n'avez-vous pas aussi du vin, dit un des deux compagnons de l'Empereur?
— Du vin du Hainaut, mynheer, voilà tout.
— Donnez- nous du lait, du beurre, des tartines, du vin du Hainaut, dit Charles ; et si vous le pouvez des œufs frais.
L'Empereur se mit à table avec ses deux officiers. Il trouva le beurre exquis, le lait délicieux , le petit vin du Hainaut très-supportable.
A la fin du déjeuner : — Que désirez-vous , dit-il à la laitière , pour l'excellent repas que nous vous devons ?
— Pas autre chose, sire , dit Aléna, car elle l'avait reconnu, sinon d'être la laitière de Votre Majesté , de fournir votre cour impériale de beurre frais, et de pouvoir placer sur mon beurre votre couronne.
L'Empereur accéda de grand cœur à cette prière. Et cent ans après toutes les laitières et toutes les beurrières d'Anderlecht se prétendant de la famille d'Aléna, tout le beurre d'Anderlecht, si délicat et si recherché , porta la couronne , qui le distingue encore de nos jours.
Si ces deux faits couronnés n'ont pas ennuyé le lecteur, nous raconterons encore ici deux rencontres de Charles-Quint. Elles sont d'un autre genre et se sont passées en d'autres lieux, mais aussi dans le mois d'octobre.
Un jour de ce mois , dans une année postérieure aux petits événements que nous venons de rapporter,
l'empereur Charles- Quint, toujours fidèle à son amour de l'incognito, se promenait seul dans les rues de Vienne. Il vit passer un paysan qui portait un petit cochon dont les cris étaient fatigants.
— Mon ami , lui dit-il, ne savez-vous pas le secret de faire taire un cochon ?
— Non, monsieur, répondit le bon homme, et , vous me feriez bien plaisir de me l'apprendre.
— Prenez-le par les pieds de derrière , reprit alors l'Empereur, et portez-le la tête en bas.
Le paysan suivit ce conseil; et aussitôt son cochon cessant de crier, il s'exclama dans sa surprise, en saluant Charles-Quint : — On voit bien, monsieur, que vous avez fait le métier plus longtemps que moi!
L'Empereur rit tellement de cette naïveté, qu'il en récompensa le brave homme, en lui donnant quelques bons ducats.
L'autre aventure eut lieu en 1518, au mois d'octobre, Charles n'étant encore que souverain des Pays-Bas et roi des Espagnes, un an à peu près avant son élection à l'Empire. Comme il chassait dans une forêt de la Vieille-Castille, un violent orage, qui éclata subitement, le sépara de sa suite, chacun cherchant un abri. Il aperçut une caverne formée par la saillie d'un énorme rocher; il mit pied à terre et s'y jeta. Mais bientôt, à la lueur d'un éclair, il aperçoit, tout près de lui, quatre hommes de mauvaise mine, tous bien armés, et qui semblent plongés dans un profond sommeil. Il les considérait, lorsqu'un effroyable coup de tonnerre les éveilla subite-
ment. Or, c'étaient quatre bandits, qui avaient là leur refuge. Dès qu'ils aperçurent Charles, dont ils étaient loin de soupçonner l'importance, l'un des dormeurs, s'éveillant, lui dit :
— Vous ne vous douteriez jamais , seigneur cavalier, du rêve étonnant que je viens de faire. 11 me semblait que votre manteau de velours passait sur mes épaules.
En disant ces mots, le voleur détacha le manteau du jeune roi, qui laissait faire, et il s'en empara.
— Et moi, seigneur cavalier, dit le deuxième dormeur en prenant le même ton gracioso, j'ai rêvé que j'échangeais ma résille contre votre brillante toque à plumes et à boutons d'or.
L'action qui exécutait la promesse du songe accompagnait les paroles qui prétendaient l'exposer.
— Moi, poursuivit le troisième bandit en prenant la bride de l'élégant coursier du prince, j'ai rêvé que je trouvais sous ma main un cheval magnifique.
— Par saint Jacques, ajouta le dernier, vous êtes des braves, car vous me laissez cette chaîne d'or et ce riche sifflet d'argent.
Il allongeait la main pour saisir ces objets, qui étaient au cou du prince.
— C'est au mieux, mes amis, dit Charles; mais avant de vous livrer ce bijou , je dois vous en montrer l'usage.
Et aussitôt, prenant le sifflet, il en tira trois fois un son aigu et prolongé. L'orage se calmait. A cet appel connu, plusieurs seigneurs, accourant de tous
■>26 ÉPHKMÉRIDES D'OCTOBRE.
côtés, arrivèrent à la caverne; serviteurs, piqueurs, valets, gardes, en un moment cent personnes entourent le monarque. M se tourna alors vers les quatre bandits , qui tout à coup étaient devenus stupéfaits :
— Mes camarades , leur dit-il , je faisais aussi un réve , où je voyais qu'avant une heure vous alliez être tous pendus.
Pendant qu'on les accrochait aux arbres voisins, le dernier dit tristement :
— Tous les rêves ne s'accomplissent pas. Mais il y en a qui s'accomplissent.