Schôbel,p
Dieu )) ; le breton Boudedeo semblerait venir d'un italien Buttadio. Mais le nom n'est pas italien ; l'Italie ne connaît pas le Juif Errant1. En France il vient de l'Allemagne, et c'est là aussi que ce nom singulier apparaît d'abord. Libavius et Droscher, ses deux seuls garants anciens, l'écrivent Buttadœus, ce qui semble indiquer une parenté quelconque avec Thaddœus 2. C'est sans doute un nom plus ou moins gauchement forgé dans une vague idée d'imitation hébraïque. Pourtant il est bizarre qu'il ne soit donné à Ahasvérus qu'après son baptême (ce qui paraît d'ailleurs absolument exclure l'explication boute-Dieu).
Au livret populaire et à la complainte s'est jointe pour entretenir la célébrité du Juif Errant, l'imagerie populaire. Elle s'est exercée sur ce thème dans plusieurs pays, mais elle n'a rien créé de remarquable ou de nouveau. Champfleury a reproduit plusieurs des images du Juif Errant ; il s'en vend encore par milliers en France tous les ans ; elles sont accompagnées de la complainte et souvent d'une notice à grandes prétentions érudites et sceptiques (reproduite dans le Dictionnaire des légendes) qui a sans doute été
1 Cette assertion est rectifiée dans la seconde étude. — Cf., plus bas, p. 189 et suiv.
* Grœsse, p. 127.
jointe à ces documents par ordre supérieur, afin d'éclairer les acheteurs trop crédules. Cette notice dit que « d'autres traditions appellent le Juif errant Richab-Ader ». Ces traditions nous sont inconnues.
Il est dans la nature de la tradition populaire de substituer aux anciens noms les noms plus nouvellement célèbres et de confondre ce qui a quelque analogie. Le Juif Errant, marcheur éternel, a pris la place d'autres personnages qui, profondément différents à l'origine, étaient comme lui toujours en mouvement. C'est ainsi qu'en Picardie, en Bretagne, ailleurs encore sans doute, on dit, quand un coup de vent subit et violent rase le sol en soulevant des tourbillons de poussière : « C'est le Juif Errant qui passe ! » Il prête ici son nom au chasseur éternel, ancien dieu germanique ou celtique, remplacé ailleurs par d'autres personnages plus ou moins modernes comme Hérode, le roi Hugon, Théodoric, Arthur, etc. 11 faut se garder d'admettre pour cela un lien quelconque entre ces légendes, et notamment de faire du Juif Errant un personnage mythique et « orageux ». Il n'y a pas non plus à attacher d'importance à diverses traditions allemandes où figure notre héros, et où, grâce à la popularité de son nom, il a pris la place d'êtres surnaturels avec lesquels il n'a rien à
faire (voyez Simrock, Deutsche Mythologie, etc.).
L'explication mythologique n'est pas la seule qu'on ait essayé de donner de la légende du Juif Errant. On y a reconnu l'emblème de l'humanité, marchant toujours jusqu'à la lin du monde; on s'est surtout cru fondé à y voir l'image du peuple juif, chassé de ses foyers pour avoir méconnu le Christ, errant depuis lors par le monde, et conservant toujours, malgré toutes les persécutions, sa bourse suffisamment garnie. On y a découvert un symbolisme plus transcendant encore : le Juif errant absorbe en lui Gain, Wo dan, Rudra, Xerxès, Jésus même et bien d'autres, et sa légende, « c'est l'évolution de la guerre, l'état originel de l'humanité, aboutissant à la paix, qui est son état typique * ».
Xous croyons avoir suffisamment réfuté ces imaginations en suivant d'aussi près que nous lavons pu la genèse et les phases diverses de cette légende, infidèle de bonne heure à ses origines populaires et soumise aux remaniements des lettrés. Née vraisemblablement d'un récit apocryphe relatif à Malc, altérée plus ou moins sciemment par l'archevêque arménien du xme siècle, complètement refondue par le nouvelliste allemand du xvne, elle se compose d'un élément traditionnel assez antique et des embellissements qu'a accu-