Monastère voisin de Florence, habité par des Brigidiens
2. M. Morpurgo remarque que la robe de franciscain du tiers ordre, dont Giovanni était couvert, n'était sans doute piis étrangère à ce mauvais vouloir des frères du Paradiso.
U-: Jl'ir ERRANT 217
Puisse-t-il prier pour nous, que Dieu nous pardonne nos péchés et nous conduise au ciel ! Amen!
A ceux qui douteraient de la véracité de l'excellent Antonio et de la présence en Toscane, à l'époque indiquée, d'un personnage jouant le rôle de Giovanni Buttadeo, M. Morpurgo offre un second témoignage, également inédit et qui vient pleinement confirmer le premier. Le Florentin Salvestro Mannini écrivait alors au jour le jour tout ce qui lui semblait digne de remarque ; il consignait volontiers dans son journal, dont il ne nous est parvenu que des extraits, les prédictions, surtout politiques, dont il était avide comme la plupart de ses contemporains, celles par exemple « d'une possédée de Sienne appelée Gostanza et qui a au corps les démons Sforzo et Braccio », ou celles « d'un ermite, frère mineur, qui se tient là-haut dans l'Alpe à Stamberliche », ou celles de l'abbé don Simone Mattei de Santa Liberata. « Souvent, ajoute M. Morpurgo, après l'événement, le brave homme annotait la prophétie, écrivant en marge : II a dit vrai, ou II ri a pas dit vrai; et de ce que ce dernier cas était le plus fréquent il ne résultait ni pour lui ni pour les autres la moindre diminution de foi. »
et il présente, au sujet des rivalités de ce genre qui se produisaient souvent, d'intéressantes réflexions.
Or, le 23 juin 1416, Mannini, étant podestat à Agiiana, vit Giovanni servo di Dio et lui posa plusieurs questions sur l'avenir prochain, et Giovanni lui donna des réponses qu'il enregistra pieusement, par exemple . « Je lui demandai ce qui arriverait du fait de l'empereur, et il me dit que nous n'eussions pas de crainte, et que s'il passait nous le fissions passer sans encombre et que s'il voulait de notre argent nous lui en donnassions, et que nous fissions en sorte qu'il nous confirmât la possession de Pise, et que nous ne fissions de ligue avec personne contre lui ni contre d'autres, et que nous attendissions paisiblement, parce que les cieux et Dieu étaient avec nous. » « Parmi les prophéties relevées par Mannini, celles de Giovanni, dit M. Morpurgo, sont les plus modérées et les plus raisonnables, » comme on peut en juger par celle-ci, que l'éditeur compare, non sans raison, à un « article de fond » dans quelqu'un de nos grands journaux. En général, notre homme se montre avisé, intelligent et sagace ; il est bien Italien, tout Juif et cosmopolite qu'il se prétend. M. Morpurgo remarque que, plus prudent que ses confrères d'Arménie ou d'Allemagne, il évite de donner des détails sur les scènes de la Passion et remplace ces narrations dangereuses par un silence
éloquent et des larmes. Mais il faut dire aussi que ces détails, on parait les lui avoir fort peu demandés : les bons Toscans qui assiègent la maison où il loge et manquent d'étouffer sur la place sont bien plus curieux de savoir de lui comment tourneront leurs affaires privées ou publiques, combien ils ont encore à vivre, si Ifeur femme leur donnera un fils ou s'ils guériront de leur maladie, que de lui entendre raconter le drame du Golgotha. Il se tire d'ailleurs fort habilement d'affaire avec eux. La première fois qu'il vint au Borgo, comme on l'accablait de semblables questions, « avec peu de révérence et bestialement », il se tourna vers le podestat et lui dit : «Voyez tous ces gens qui m'interrogent; s'ils savaient ce que je sais, ils s'attristeraient beaucoup, et il y en a qui pleureraient à chaudes larmes, car, avant que vous sortiez d'office, tel qui est dans cette foule sera pendu en ce lieu même, et cela arrivera sans faute. » Et un mois ne se passa pas « qu'un garçon appelé Ercole, qui passait pour le meilleur garçon qu'il y eut là, fut pendu en ce lieu même, comme l'avait dit Giovanni serviteur de Dieu. » Un tel accident ne devait pas être fort difficile à prévoir, et il était possible aussi, avec quelque connaissance en physiognomonie , de surprendre L'apothicaire
(iiunla Galetti comme le lit noire Juif Errant. Giunta demanda audit Giovanni conseil sur sa conduite. Giovanni serviteur de Dieu répondit : « Tache d'être aussi bon que tu passes pour « l'être! » Et Giunta voulant en demander plus, il lui dit : m Tu sais et je sais !.. » Et il s'approcha de son oreille et lui dit en secret ses péchés, que personne que Dieu et lui ne connaissait, et il lui dit de s'amender, sinon qu'il finirait mal. » Les conseils de Giovanni sont partout excellents, pacifiques et pleins d'une très bonne morale, et s'il a fait quelques dupes, comme on ne peut u;uère en douter malgré sa réserve à l'égard d'Antonio, il a pu aussi exercer en plus d'un cas, grâce au prestige qui l'entourait, une salutaire influence.
Pour nous, il nous intéresse surtout comme un document vivant sur la légende dont il a prétendu se faire le héros. Ce qu'il racontait de lui-même nous sert à connaître quelques traits de cette légende telle qu'il l'avait évidemment apprise avant d'avoir l'idée de l'exploiter, et la crédulité qu'il rencontra partout nous montre combien cettte légende, avec le nom de Jean Boutedieu, qui est probablement d'origine franco-palestinienne, était populaire en Italie au xv" siècle. C'est une très intéressante conlribu-
lion à l'histoire poétique du .Juif Erranl que nous devons à M. Morpurgo, et au mérite de la publication d'un document vraiment curieux, il a joint celui d'un commentaire aussi agréable que savant.
La sagesse des Indiens et leur faculté d'invention ingénieuse leur ont fait créer la plus grande partie des courtes fictions qui, sous forme de contes ou de fables, ayant franchi à des époques diverses les mers qui font communiquer l'Inde avec l'Egypte, ou les montagnes qui la séparent de la Perse, circulent depuis des siècles parmi les diverses nations de l'Orient et de l'Occident, les charment par leur sujet et les instruisent par leur morale. De ce nombre est aussi l'historiette qui a fourni son thème au poème français qu'on lira plus loin. La forme sanscrite dans laquelle elle a certainement été conçue n'a pas encore été retrouvée ; mais l'existence n'en est pas douteuse : elle est attestée par de nombreuses dérivations plus ou moins directes.
La première se trouve dans le célèbre roman
grec de Barlaam etJoasaph, l'une des productions les plus curieuses de la littérature byzantine. On en a longtemps attribué la rédaction à saint Jean de Damas (670-760 environ) ; mais il parait plus ancien : il a dû être écrit à Jérusalem au vne, peutêtre même au vie siècle. Ce qui en fait le plus grand intérêt, c'est que, sous le nom du prince indien Joasaph, l'auteur raconte en réalité l'histoire légendaire du Bouddha, devenu sous sa plume un ascète chrétien converti de l'idolâtrie à la vraie religion par un certain Barlaam. Ce roman eut un grand succès et passa pour une histoire vraie, si bien que Joasaph, c'est-à-dire le Bouddha, figure encore comme un saintdans lemartyrologe de l'Eglise romaine, comme dans le calendrier de l'Eglise grecque. Il y a en effet entre l'enseignement moral du christianisme et celui du bouddhisme, malgré la différence des points de départ, des rapports si frappants, que l'un a pu très facilement emprunter beaucoup des paraboles et des récits que l'autre avait créés pour rendre cet enseignement plus sensible et plus efficace. C'est ce qu'a fait fauteur de Barlaam et Joasaph, non seulement pour le cadre général de son livre, pris dans la légende du Bouddha, mais pour plusieurs petits récits, bouddhiques aussi de caractère ou d'adoption. De ce nombre est celui qui
nous occupe, qu'il met dans la bouche de Barlaam inculquant au jeune Joasaph la doctrine chrétienne. Voici comment il le rapporte :
L'n oiseleur1 avait pris un des oiseaux les plus petits (on l'appelle un rossignol), et il allait le tuer avec son couteau, mais l'oiseau reçut la faculté de parler et lui dit : « A quoi te servira-t-il de m'ôter la vie ? Tu ne pourras apaiser ta faim avec mon corps; mais si tu voulais me relâcher, je te donnerais trois préceptes qui, si tu les suis bien, pourront t'ètrc d'un grand avantage. » L'oiseleur surpris d'entendre l'oiseau parler, promit de le relâcher s'il lui communiquait ces trois utiles' préceptes. « Écoute donc, » dit l'oiseau. « Voici le premier : N'essaie jamais d'atteindre une chose qui ne peut être atteinte. Voici le second : Ne te chagrine pas pour une chose perdue et impossible à recouvrer-. Voici le troisième : Ne crois jamais a une parole incroyable. Observe ces trois recommandations et tu t'en trouveras bien. » Le chasseur laissa donc l'oiseau s'envoler, comme il le lui avait promis. Et le rossignol, en voltigeant au-dessus de sa tète, se mit à chanter doucement ; puis, sa chanson finie, voulant savoir si l'homme avait compris la valeur de ses préceptes et en avait
1. Au lieu d'tçEUTV', le manuscrit grec suivi par le traducteur latin portait sans doute -o-sj--^, qu'il a rendu par « sagittarius ».
2. Le texte porte : pj iis-xueâoù lut -psy^at: Trape/Orfvct, mais la traduction latine qui donne ; Ne doleas de reperdita et irrecupcrabdi, reproduit sans doute mieux 1 original, comme le montre la comparaison d'autres versions et du texte grec lui-même plus loin.
retiré quelque utilité, il lui dit : « Que tu as été déraisonnable ! tu as perdu par ta faute un grand trésor: j'ai dans mes (Mitrailles une perle plus grosse qu'un œuf d'autruche. » L'homme, en entendant ces mots, fut plein de douleur : il tendit son filet et s'efforça de reprendre l'oiseau ; il lui disait : « Viens dans ma maison, j'aurai tous les soins de toi, je te nourrirai de mes mains et je te laisserai voler à ton aise. » Mais le rossignol lui répondit : « Maintenant, je vois que tu es vraiment déraisonnable. Tu n'as retiré aucun fruit des préceptes que je t'ai donnés: tu te chagrines de m'avoir perdu quand tu ne peux me recouvrer; tu as essayé de me prendre quand il t'est impossible de m'atteindic: et tu crois qu'il va dans mes entrailles une perle plus grosse qu'un œuf d'autruche, quand mon corps tout entier n'atteint pas cette grosseur1 .»
Le rédacteur du roman grec a donné à cette fable une morale qui n'était certainement pas dans sa source indienne et qui ne lui convient guère : « Xon moins sots sont les hommes qui ont confiance dans les idoles, qui adorent des dieux façonnés par eux et se figurent être gardés par ceux dont ils sont les gardiens. »
Ce roman de Barlaam et Joasapha eu une fortune singulière -. On en lit de bonne heure une ver-