‹ Légendes du moyen ageChapitre 36 sur 55 · Zotenberg et Meyer. I. c, p · texte numérisé non relu

Zotenberg et Meyer. I. c, p

7. Cette version juive, intitulée le Prince et le Derviche. comme le roman arabe dont elle dérive, a été souvent imprimée ; voy. le mémoire cité de Dorn.

se bornaient à reproduire tel quel le conte de l'oiseau ; mais il n'en est pas tout à fait ainsi, et c'est pourquoi je dois parler de celles des versions de ce conte, insérées dans le roman, qui ont pu venir à ma connaissance.

Le Barlaam juif appelé Ben Hammelek va- Hannazir (le Prince et le Derviche) qui a été traduit en allemand1, raconte ainsi l'histoire qui nous intéresse2. Je ne donne ce texte fort prolixe que dans un résumé.

Un homme avait un beau jardin et s'apercevait qu'un oiseau y venait chaque jour et en mangeait les plus beaux fruits. 11 lui tendit im piège et le prit. L'oiseau lui dit : « Rends-moi la liberté et jeté donnerai trois avis que je tiens de mes ancêtres3. — Donne-les moi, » lui dit l'homme, « et jeté relâcherai. » L'oiseau lui dit : « Ne t'afflige pas de ce que tu auras perdu; n essaie pas d'avoir ce que tu ne peux atteindre ; ne crois pas des choses impossibles. » L'homme

1. Ibn Ghisdai. Prinz und Derwisch, iibersetzt von W.-À. Meisel (2e éd., Pest. 1860), 21e porte. Je n'ai pas eu le livre sous les yeux; je dois à M. Israël Lévi l'abrégé que je donne.

2. Dans un livre juif imprimé pour la première fois en 1554 à Ferrare « d'après un ancien manuscrit », le Hibbour Maasiot (Recueil d'histoires), notre conte est au contraire tout semblable à celui du Barlaam grec : j'en dois la traduction à l'obligeance de M. Israël Lévi: le livre est indiqué par M. Grùnbaum, Judisch-deutsche Chreslomathie, p. 587.

3. Le livre juif intercale ici un passage dont je parle plus loin, p. 244, n. 3.

le laissa aller, et l'oiseau s'étant posé sur une branche, lui dit : « Si tu m'avais ouvert le corps, tu y aurais trouvé une perle grosse comme un œuf d'autruche, qui t'aurait permis de passer toute ta vie sans rien faire. » L'homme consterné se laissa tomber à terre de douleur, puis il lui dit : « Reviens ; je te traiterai comme la prunelle de mes yeux. — Fou que tu es » répondit l'oiseau, « tu as bien vite oublié mes préceptes. Tu t'affliges de ce que tu as perdu ; tu veux m'avoir quand tu ne peux m'atteindre ; et tu crois que j'ai un œuf d'autruche dans le corps quand mon corps tout entier n'est pas si gros1 ».

Si nous comparons ce conte à celui du Barlaam, nous y remarquons quelques différences. Il ne s'agit plus simplement d'un chasseur, mais du maître d'un jardin, qui tend un piège à l'oiseau parce qu'il dévaste ce jardin. En outre, l'oiseau n'est pas nommé. D'où provient cette différence, puisque le conte fait partie d'une traduction du roman grec ? Il est malaisé de le dire2. Quoi qu'il

1. Un livre d'histoires édifiantes imprimé en « juif allemand » au xvme siècle, le Simchas ha-Nefesch (Joie de rame) contient la même histoire, sous une forme à peu près aussi concise que le résumé qu'on vient de lire. Le passage indiqué dans la note 3 de la page 230 ne s'y trouve pas. L'œuf d'autruche devient un œuf d'oie (Voy. Griïnbaum, Jildisch-deulsche Chrestomathie (Leipzig, 1882), p. 249.

2. Si on admettait (voy. ci-dessus, p. 229, n. 1) que le roman grec, au lieu d'être la source du syriaque (d'où provient l'arabe et par lui l'hébreu), est au contraire lui-

en soit, c'est cotte version qui circula surtout dans la littérature arabe, comme le montrent d'abord une imitation persane où nous retrouvons les traits qui la distinguent de celle du Barlaam grec l, et, encore plus clairement, la version latine de Pierre Alphonse, dont nous devons nous occuper un peu plus longuement, parce qu'elle est la source du poème français qui est l'objet principal de cette étude.

En 1106, un rabbin juif nommé Moïse, né à Huesca, en Aragon, s'y faisait baptiser le jour de la fête de saint Pierre et prenait le nom de ce saint, auquel il joignait comme patronymique celui de son parrain, le roi Alphonse Ier d'Aragon. Pierre Alphonse était très versé dans la littérature arabe, qui elle-même, généralement à travers le pehlvi d'abord (langue perse du temps des Sasmême fait d'après un roman syriaque (qui viendrait directement du sanscrit par l'intermédiaire du pehlvi), les choses s'expliqueraient mieux : tu4 serait le traducteur grec qui aurait altéré la forme originale.

4. Voy. Amusing Stories, translatée! from the Persian by Edward Rehatsek (Bombay. 1871). n* XXVIII, p. 154. Ces histoires sont tirées du Chamsah va-Quhquhah de Mirza Berkhordàr Turkmân, qui a revêtu ses récits de toutes les formes bizarres et recherchées du style persan le plus fleuri. Le fond est d'ailleurs tout semblable à celui du livre hébreu, sauf que l'oiseau est appelé « étourneau, » et que l'œuf d'autruche est devenu un œuf de cane. Un des préceptes, le premier, s'est d'ailleurs perdu. Il a été remplacé par celui-ci, qui est ici fort déplacé : aNe donne pas ta confiance à des personnes d'an caractère méprisable. »

san ides), puis le syriaque, avait emprunté à l'Inde cette masse de contes qui ont si longtemps passé pour le produit de l'imagination arabe et que la science moderne rend aujourd'hui à leur vraie patrie. Sous le titre (Y Enseignement des clercs (Disciplina clericalis), il composa en latin un ouvrage fort incohérent, mélange de préceptes, de proverbes et de récits, dans lequel un père est censé instruire son fils sur la meilleure façon de se conduire dans le monde. Parmi les contes indiens que Pierre Alphonse a connus sous forme arabe se trouvait aussi le nôtre, qu'il rapporte comme suit :

Un homme avait un verger c-ù des ruisseaux d'eau courante entretenaient une herbe toujours verte, et où les oiseaux, attirés par l'agrément du lieu, se réunissaient en grand nombre et faisaient entendre leurs chants. Un jour que, fatigué, il se reposait dans ce verger, un petit oiseau vint se poser sur un arbre et se mit à chanter délicieusement. L'homme, qui l'avait vu et entendu chanter, tendit un filet et le prit. L'oiseau lui dit : a Pourquoi t'es-tu donné tant de peine peur me prendre, et quel profit espères-tu de cette prise ? — Je ne veux », dit-il, « qu'entendre tes chants. — Vain espoir ! je ne chanterai ni pour prix ni pour prière. — Si tu ne chantes pas, je te mangerai. — Et comment me mangeras-tu ? Bouilli, que donnera un si petit oiseau? la chair même en sera dure.

Rôti, je fournirai moins encore. Mais si tu me laisses aller, tu y auras un grand profit. — Lequel? — Je te donnerai trois règles de sagesse * que tu estimeras plus que la chair de trois veaux. » L'homme, confiant dans la promesse de l'oiseau, le laissa partir. L'oiseau lui dit: « L"un des conseils que je t'ai promis est : Ne crois pas tout ce qu'on te dit : le second : Garde toujours ce qui est à toi'2 ; le troisième : Ne te fais pas de chagrin de ce que tu auras perdu. » Ayant ainsi parlé, l'oiseau se posa sur un arbre et se mit à dire dans son doux chant : « Béni soit Dieu, qui a éteint la pénétration de tes yeux et t'a enlevé la sagesse ! Si tu avais fouillé les replis de mes entrailles, tu y aurais trouvé une hyacinthe du poids d'une once. » En entendant ces mots, l'homme se mit à pleurer et se frapper la poitrine pour s'être laissé tromper par l'oiseau. Mais l'oiseau lui dit : « Tu as vite oublié les avis que je t'ai donnés. Ne t'aijepas recommandé de ne pas croire tout ce qu'on te dit? Et comment peux-tu croire qu'il y ait dans mon corps une pierre précieuse du poids d'une once, quand tout entier je ne pèse pas autant ? Ne t'ai-je pas dit aussi : Ne te fais pas de chagrin de ce que tu auras perdu ? Gomment donc te désoles-tu pour cette hyacinthe ? » Après s'être ainsi moqué du vilain, l'oiseau s'envola dans les profondeurs de la forêt3.

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