‹ Légendes du Noël, contes historiquesChapitre 9 sur 27 · DE MONSIEUR D'AU VRIGNY · texte numérisé non relu

DE MONSIEUR D'AU VRIGNY

villageois qu'il avait toujours traités en amis, se déshabituaient, par méfiance ou par fierté, de venir le consulter, il affecta de ne point s'en apercevoir, et continua comme par le passé à vivre en philosophe qui n'attend rien de personne et que l'opinion des autres ne gêne point.

On était à l'hiver de 1793, la veille de Noël, et le comte d'Auvrigny, fidèle à un vieil usage de la région avait fait dresser dans le vestibule du château un magnifique sapin coupé dans son parc et qu'il agrémentait de petites lanternes, de rubans, de jouets et de friandises, joyeusement suspendus aux sombres branches de l'arbre. Il était de tradition, chaque année, que les enfants du village, sous la conduite de leurs parents, vinssent faire la cueillette de ces merveilles, à laquelle succédait un succulent goûter de crèmes et de pâtisseries: les paniers des mamans, apportés vides, débordaient au retour de provisions et de chauds tricots; les hommes mêmes trouvaient dans la poche de leur houppelande de poussiéreuses bouteilles de vin ou des cruchons de vieille eau-de-vie. ... C'était une fête dont on se réjouissait deux mois d'avance et dont on parlait jusqu'à Pâques.

Or, en cette année de malheur, le comte n'avait pas cru devoir renoncer à cette chari-

table coutume, encore qu'il s'aperçût bien, depuis quelque temps, que la mésintelligence s'accentuait entre le village et le château. Même il avait eu, ce jour-là, l'idée d'une magnifique crèche où l'on voyait l'image en cire du divin Enfant, étendue sur la paille dans une grotte en écorces d'arbres disposée au pied de l'arbre de Noël, sous les gros rameaux qu'un nuage de farine blanche semblait charger de givre. Le vieux gentilhomme, qui prenait plaisir à présider lui-même à cet arrangement, mettait la dernière main à son œuvre, lorsqu'il entendit sonner à la porte du château : s'imaginant que l'impatience de ses invités devançait l'heure, il se hâtait d'allumer ses dernières veilleuses, lorsque son domestique introduisit, au lieu de la bande d'enfants attendue, le maire du village, — on disait alors le procureursyndic, — nommé Gérard, et son adjoint, qui s'appelait Birou.

Le comte leur tendit la main, qu'ils prirent avec un peu d'embarras: il les connaissait de longue date, l'un et l'autre: Gérard, paysan presque illettré, n'était pas un mauvais homme; Birou, au contraire, était envieux, beau parleur et prétentieux: il savait à peu près lire l'imprimé et cette supériorité lui donnait un prestige énorme aux yeux de ses concitoyens; il s'était fait recevoir membre du club des Jacobins de Guise et il venait même de s'abon-

DE MONSIEUR D'AUVRIGNY 201

ner à une feuille révolutionnaire qu'il déchiffrait tant bien que mal, sans y comprendre un traître mot ; c'était lui, qui faisait marcher la commune, c'était lui également qui était parvenu à inculquer à ses concitoyens que leur dignité d'hommes libres ne leur permettait plus de frayer avec leur ci-devant seigneur, que, pour sa part, il ménageait fort, étant obséquieux de sa nature et jugeant, avec prudence, qu'on ne pouvait prévoir « comment les choses tourneraient. »

Donc Gérard et Birou se présentèrent au comte d'Auvrigny, fort étonné de cette visite intempestive. Birou jeta à l'arbre de Noël un regard assez ironique mais il sut se contenir; Gérard salua d'un air contraint et, comme le gentilhomme les remerciait d'avoir mis tant d'empressement à précéder leurs concitoyens, l'autre balbutia:

— Oh ! ce n'est pas positivement pour cela que nous . . . n'est-ce pas, Birou?

— Non, non, répliqua Birou en ricanant niaisement, ce n'est point là ce qui nous amène.

Le comte les invita à passer dans son cabinet et à exposer le motif de leur visite, se déclarant prêt à les entendre en attendant ses invités; mais Birou, prenant la parole:

— Eh bien ! pour parler net, citoyen, vos invités, ne viendront pas.

— Comment ? . . . Pourquoi ? . . .

— Je le regrette, oh! je le regrette! se hâta d'ajouter Birou. Le citoyen Gérard peut vous dire combien la chose me peine . . . mais ils ont pensé ... ils ont cru. . . .

— Quoi enfin ?

— Que les circonstances ne permettaient peut-être pas à des patriotes de se mêler à certaines pratiques entachées d'aristocratie. . . .

C'était une phrase de sa gazette: le comte se mordit les lèvres.

— Voyons, Birou, dit-il, croyez-vous que ce qui était bien il y a quelques années puisse être mal aujourd'hui?

— Non certes! . . . je voulais dire. . . .

— Et à moins que la morale n'ait changé, ce dont j'ai grand'peur, sommes-nous en droit de critiquer aujourd'hui ce que nous approuvions jadis?

Birou, ne se sentant pas de force à soutenir la discussion sur ce ton, esquiva la question et répliqua par un de ces arguments qu'il avait entendus émettre à la jacobinière de Guise et qu'il replaçait à tout propos sans en comprendre la portée:

— Tranchons le mot, citoyen, fit-il; si nous nous abstenons désormais de venir défiler devant votre arbre de Noël, c'est qu'une manifestation si puérile révolte la raison et blesse l'égalité.

— Quand j'aurai le temps, monsieur Birou,

DE MONSIEUR D'AUVRIGNY 203

répondit le gentilhomme, vous voudrez bien m'expliquer en quoi l'image d'un enfant couché sur la paille d'une crèche peut offusquer vos sentiments égalitaires. . . . Mais brisons là; nous reparlerons de mon arbre de Noël quand les temps seront moins troublés, et quand les gens seront moins sots; mais j'imagine que cette renonciation à un vieil usage qu'aimaient vos pères ne vous portera pas bonheur.

Et, se posant en homme qui congédie ses visiteurs, il ajouta:

— Vous n'aviez pas d'autre communication à me faire ? . . .

— Pardon, excuse, fit à son tour Gérard. J'étais venu vous consulter sur quelque chose d'assez délicat: Birou qui parle bien, mais qui parle trop, ne m'a pas laissé le temps d'en causer avec vous. Voici de quoi il s'agit.

Et le brave procureur syndic exposa, que, depuis trois ans qu'il remplissait à Auvrigny les fonctions d'officier municipal, il s'était tiré tant bien que mal de sa besogne; il rappela que, bien souvent, au début, il était venu prendre conseil du châtelain; puis il s'était efforcé de s'en remettre à son propre bon sens et aux lumières de ses co-administrés ; mais cette fois le cas était grave; si grave qu'il n'avait pas jugé devoir moins faire que de venir s'éclairer auprès de « l'homme le plus

instruit de la commune. » Il avait, en effet, reçu l'avant-veille, par l'entremise du commissaire du pouvoir exécutif de Laon, une lettre émanant du comité de Salut public et l'invitant à dresser le plus tôt possible la liste des suspects de la commune d'Auvrigny.

— Or, continua-t-il, j'ai eu beau me creuser la tête, j'ignore ce que c'est qu'un suspect. . . . Birou n'en sait pas davantage; j'ai consulté Havard, Dequesne, Jendelle, Rendon, toutes les fortes cervelles de l'endroit; aucun d'eux n'a jamais ouï parler d'un suspect, c'est un mot que nous ne connaissons pas, et je viens tout droit vous demander si vous savez ce que c'est.

Le comte dévisagea rapidement ses deux interlocuteurs; voyant qu'il n'y avait pas chez eux ombre de malice et que leur embarras était réel :

— Oui, reprit-il sérieusement, suspect est une expression nouvelle que je n'avais, pour ma part, jamais entendu employer avant ces derniers temps. ... Et quel usage doit-on taire de cette liste que vous avez à dresser?

— Je dois, dès qu'elle sera écrite, l'expédier directement au comité de Salut public qui — voyez la lettre — prendra aussitôt des mesures en conséquence.

— Eh, eh ! la chose est urgente, en effet ; eh bien! mon brave Gérard, voici ce que le

DE MONSIEUR D'AUVRIGNY 205

comité demande: il veut tout simplement connaître les noms de ceux de vos administrés qui se sont le plus signalés, depuis le commencement de la Révolution, par leur patriotisme et leur haine de l'ancien régime.

Et comme Birou dressait l'oreille, le comte ajouta négligemment:

— Il est probable que la Convention est sur le point de distribuer des emplois et des dotations: les suspects, en langage officiel, désignent ceux qui sont susceptibles d'obtenir une récompense nationale.

— Je l'avais pensé, remarqua Birou.

— Ça ne m'étonne pas, Birou; comme vous me l'avez dit récemment: ;<La République a terrassé l'hydre du fanatisme et triomphé de tous ses ennemis; » elle n'a plus maintenant qu'à songer à ses amis et vous voyez qu'elle ne les oublie pas. ... Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir figurer sur cette liste d'honneur.

— Bah! insinua bonnement Gérard, si ça vous faisait bien plaisir. . . .

— Non pas! diable! Mon nom d'aristocrate vous desservirait sûrement auprès du comité . . . d'ailleurs, je n'ai rien fait pour mériter de le voir à côté des vôtres, à vous qui avez lutté pour la liberté.

Le maire paraissait prodigieusement embarrassé.

— Alors, quoi ? fit-il, sur cette liste de suspects, — drôle de mot, — je vas y mettre Birou.

— Excellente idée; mettez-le en tête. . . . Allons, allons, ajouta le comte en se tournant vers Birou qui minaudait, ne faites pas le modeste; ça vous revient de droit. Tenez, Gérard, placez-vous à ma table, et écrivez surle-champ: Liste des suspects de la commune d'Auvrigny. . . .

Le paysan, de ses gros doigts, traçait en caractères énormes les mots qu'il épelait à demi-voix: il s'appliquait si bien que la sueur perlait à son front et que sa langue pendait entre ses dents; enfin, il en sortit à son honneur.

— Là ! voilà le titre ; maintenant, les noms : Birou, d'abord; puis, qui encore? Je ne peux pas n'en donner qu'un, ce serait mesquin.

— Evidemment, approuva le comte, vous auriez l'air de lésiner; mais, voyons, vous me citiez tout à l'heure Havard, qui crie à la lanterne! quand je traverse le village; c'est un bon, celui-là; et Rendon, qui braconne tous mes faisans sous le prétexte que le droit de chasse n'existe plus; encore un qui est un chaud partisan du nouveau régime; et Jendelle, qui a abattu la croix du cimetière; et Dequesne qui nous tutoie tous et n'ôte plus sa casquette par la raison que la politesse est

Page 1