DANS LE SALUT DES ÉLUS
Exortum est in tenebris lumen rectis.-—Ps. 111, v. 4, On lit, aux actes des Apôtres, un exemple frappant de la bonté de Dieu, procurant le silut aux âmes droites, qui n’ont point volontairement mis d'obstacles à l’action de la grâce. Un officier de la reine d’Ethiopie cheminait seul sur son char, en lisant un passage du pro- \ LL A] Li / ° : 00 phète Isaïe. Cet homme qui était encore paien, mais observateur de la loi naturelle, désirait connaître la vérité. Ne comprenant rien aux
paroles du prophète, il exprime dans son cœur
le désir d’être éclairé et à l'instant même Dier fait pour lui un miracle éclatant, Un ange est envoyé du ciel pour avertir l’apôtre Saint-Philippe de se rendre sur la route de Gaza, et d'v instruire cet officier de la reine d’'Ethiopie. afin qu'il pût recevoir le baptême.
Si nous pouvions voir toutes les voies admirables par lesquelles Dieu amène chaque jour certaines âmes à la connaissance de l'Evangile. nous serions remplis d’étonnement, et, les impies qui aceusent la divine providence de priver une multitude d'hommes des moyens de salut, cesseraient leurs blasphèmes,
Voici un trait touchant de cette bonté paternelle de Dieu pour ceux qui ont l'âme droite et qui suivent fidèlement les lumières de la loi naturelle gravée dans le cœur de tous les hommes.
Un jour, un missionnaire oblat, accompagné de quelques sauvages, chevauchait dans les grandes prairies de l'Ouest : il était en route
pour une mission,
Le temps était beau et lasérenité de l’atmosphère permettait de découvrir les objets au loin sur la plaine, Tout à coup il s'arrête pour interroger ses guides, il vient d'apercevoir des tentes sauvages à une grande distance dans la prairie,
‘“ Que voit-on là-bas, leur dit-il: est-ce un camp ? aurait-on loin pour s’y rendre ?
—Ce sont des Pieds-Noirs quisont campés là, répondit un des sauvages ; ils sont à plusieurs milles de nous; je crois qu'il ne faut pas penser à les aller visiter, cela nous retarderait trop.
— Quelle distance y a-t-il d’ici I, reprit le missionnaire ?—Oh ! pas moins que six milles. Nous ferons mieux, mon père, de continuer notre route ”. Le guide qui n'avait pas envie de s'arrêter exagérait un peu la distance.
“C’est bien, dit le missionnaire, marchons NS puis 1l se mit à réciter son breviaire.
Après quelques minutes cependant, il s'ar-
rêta de nouveau; il était inquiet; une voix
10 LÉGENDES DU NORD-OUEST, intérieure lui disait, qu'il avait là du bien à faire et qu'il ne devait pas passer ce petit cap sauvage sans s'arrêter un moment.
& Arrêtez, dit-il à ses guides; rien ne nous presse après tout; nous avons du temps pour arriver à la mission; quand bien même nous serions en retard de quelques heures, personne n'en soufirirus; d’2:Ileurs les chevaux sont à moi, et C’est moi qui vous paie. Allons visiter ces loges que nous voyons l-bas.”
En voyant la détermination bien arrêtée du Père, les guides ne firent plus d’objeetions et tournèrent bride dans la direction du camp.
Après une demi-heure de marche on était après des sauvages.
Ceux-c1, quoiqu'infidèles, manifestèrent une grande Joie en voyant arriver le missionnaire qu'ils connaissaient et qu'ils respectaient.
Chez tous les sauvages on éprouve une grande satisfaction à nourrir abondamment ses hôtes, Pour lindien, faire tianger copieu-
sement un visiteur Cest la plus grande des
politesses ; il est tout honteux sil n’a pas à poser devant lui un plat surchargé de viande, et plus le visiteur mange de bon appétit, plus celui qui le reçoit se trouve honoré.
Cette fois le petit camp où s'arrêtait le missionnaire avait de quoi faire honneur à ses hôtes; aussi le chef n’eut rien de plus pressé que d'annoncer éette bonne nouvelle : 7% a-rives bien, mon Père, lui dit-il ; nous ne faisons pas pitié aujourd’hui ; nous avons de la viande en quantité ; nous sommes contents de te voir: dételle les chevaux et assieds-toi avec nous.
Ceux qui accompagnaient le Père n'étaient pas fâchés d’avoir fait ce petit détour car il est rare que l'appétit fasse défaut aux voyageurs dans les prairies.
Pendant que le dîner s'apprêtait, le missionnaire prit place au milieu des sauvages rangés en cercle ct leur adressa la parole pour les exhorter à se faire chrétiens et à prier le
Maître de la vie, [ls écoutèrent uttentive-
ment, comme d’ailleurs iis le font toujours.
Le sauvage a cela de particulier, qu’il n’interrompt jamais celui qui lui parle. Sous ce rapport, il l'emporte en savoir-vivre sur beaucoup d'hommes civilisés ; il s’étonnerait fort sil lui était donné d'assister aux séances tapaœeuses de l'assemblée délibérante à Paris. On peut dire à l’indien tout ce qu'on veut ;il attend patiemment pour prendre la réplique que l’orateur ait fini de parler.
Après l'instruction du Père, tout Ye monde du camp alla prendre part au diner qu'on venait de servir sur l’herbe, Tous firent honneur au festin.
Pendant ce temps-là personne n'avait l'air
de savoir que dans une tente voisine il y avait
un mourant. À l'arrivée du Père on avait dit que toutes les familles, dans le camp, étaient en bonne santé.
Le repas terminé, le missionnaire voyant que pour le moment, 1{ n'avait plus rien à faire chez ces sauvages, dit à ses hommes de
seller les chevaux pour se remettre en route,
On se donna de part et d'autre des poignées de mains, et les voyageurs étaient à la veille de monter sur leurs chevaux quand un sauvage s’approcha du Père et lui dit:
“ Si tu avais le temps de venir voir un vieillard malade qui se trouve tout près d'ici; nous lui avons parlé de toi et il désire te voir avant de mourir.—Où est-il, demande le missionnaire tout étonné ? Pourquoi ne m'avez vous pas dit cela plustôt ? Vous auriez dû me conduire auprès de lui tout d’abord quand je suis arrivé.—Oh! c'est que vois-tu, reprit le sauvage, cet homme est bien vieux et qu'il est presque mort; tiens ! il est seul dans cette petite tente, entre et tu vas le trouver.”
Le missionnaire dit à ses gens de l’attendre un moment; pour lui, il se hâta d'entrer dans la petite tente qu’on venait de lui désigner.
Un vieillard, à la figure placide, était étendu sur le sol nu; à le voir, on s’apercevait
bien vite qu’en effet il n'en avait pas pour
longtemps à vivre. A l'aspect de l'homme de la prière, son regard sembla se ranimer ; un sourire de joie se répandit sur sa figure et il fit un effort pour tendre la main au Père.
Celui-ci se mit à genoux, prit dans ses deux mains, la main décharnée du pauvre sauvage mourant et lui demanda sil était content de voir un prêtre.
“ Père, dit-il, 11 y a déjà longtemps que cv désir est duns mon cœur ; je suis heureux de te voir et de te parler; maintenant je vais mourir tranquille. ,
—Mais, reprit le missionnaire, il ne suffit pas, pour aller se présenter avec confiance devant le grand Maitre de la vie, d’avoir seulement vu l’homme de la prière; il y a autre chose à faire pour être bien reçu de lui, Tu n'as jamais été instruit de la religion des blanes, et tu n'as puis encore frté,
—-Père, répond le moribond, tu vois dans quel état je Suis; Voie que je pars: je n'ai plus
que quelques heures à Vivre, ilest trop tard
pour apprendre tout ce que tu veux m’enseiguer. D'ailleurs, j'ai toujours aimé le grand Maitre: de lu vie, et je n'ai jamais rien fait pour lui faire de la peine, Toutes les fois que mon cœur m'a dit qu’une chose était mal, j'ai évité de lu faire, Le Maitre de lu vie est bon ; J'espère qu’il me prendra en pitié.”
De telles paroles, dans la bouche d’un pauvre sauvage infidèle couchaient le missionnaire jusqu'aux larmes ; il comprit que la divine providence l’avait conduit auprès de cette âme droite, pour lui faire connaître la vérité et lui ouvrir les portes du ciel,
Mon frère, dit-ilau sauvage, il ne faut pas un temps bien long pour t'apprendre ce qui est nécessaire, avant d'aller voir le Maître de la vie; veux-tu seulement m'écouter, et croire ce que je vais te dire? Fais de moi tout ce que tu voudras, dit le sauvage, je m'abandonne à toi.
—Eh bien, je vais rester ici toute la nuit
pour te préparer à mourir.” Lemissionnairealla
dire à ses guides de déseller les chevaux et de
se préparer à camper en cet endroit ; que pour
lui il avait à préparer au baptême un sauvage mourant, et, sans perdre un instant, il s'établit auprès de son malade,
Pendant le reste de la journée et durant une partie de la nuit, il lui expliqua les principaux mystères de la religion; le sauvage écoutait attentivement pour ne pas perdre une parole.
Sur le matin, comme il paraissait baisser beaucoup, le missionnaire jugea qu'il était prudentde luiadministrerlesacrementde baptème, Aussitôt que l’eau sahce eut coulé sur son front, il saisit dans ses deux mains la croix du missionnaire, puis fixant sur le crucifix un regard plein d'amour pour son Dieu, il dit ces paroles : “ Ah! si je t'avais connu plus tôt, comme Je t'aurais aimé ! ”
Un instant après, il rendait son âme à Dieu et se présentait devant ce Maitre de la vie, à
qui Jamais 11 n'avait voulu faire de peine, et
qui, À ce moment suprême, lui ouvrait le ciel par un miracle de sa miséricorde,
Le missionnaire repartit du camp, l'âme remplie de joie, et tout pénétré de reconnuis-
sance pour un Dieu infiniment bon, qui ne
laisse jamuis manquer personne des moyens
de salut,
LA