XX;VII. — LÉGENDES
Roi affreux ! cette bouche d'or, dont tu ne pouvais supporter la sainte doctrine , maintenant inanimée, se tait, et elle te trouble • encore.
S. Ambroise.
Hérode-Antipas, fils d'Hérode le Vieux, que l'on a vu massacrer les Innocents, était le digne fils d'un tel père. Tétrarque de la Galilée , comme nous l'avons dit, il ne possédait que le quart des États de son père l'Ascalonite; mais il avait hérité plus largement de sa cruauté et de ses mœurs.
Il était marié avec la fille d'Arétas, roi des Arabes, lorsqu'il devint épris d'Hérodiade, épouse de son propre frère Philippe. Il la lui ravit, sans hésiter devant l'inceste et l'adultère; il répudia sa femme légitime, et il épousa sa belle-sœur.
Hérodiade était, sous des dehors séduisants, un monstre qui allait en dominer un autre.
Le roi Arétas, indigné de l'injure faite à sa fille, prit les armes et fit la guerre à ce second Hérode. ïl le battit si constamment, que les Juifs, qui ne l'aimaient pas plus qu'ils n'avaient aimé son père, se réjouirent de ses défaites.
Mais les revers ne lui firent faire aucun retour sur lui-même.
Jean-Baptiste jouissait alors d'une si grande popularité dans la terre d'Israël, que le tétrarque voulut le voir. Le saint précurseur n'était pas un courtisan; il lui dit :
« Il ne vous est pas permis d'avoir cette femme (1 ) . »
Le tyran le fit arrêter et l'enferma dans la prison de Machéronte. « Il eut même envie de le faire mourir, ajoute le saint Évangéliste; mais il craignait le peuple , parce que Jean était regardé comme un prophète. »
Jean, dans sa prison, fit appeler un jour deux de ses disciples, avec qui on n'osait l'empêcher de communiquer , et il les envoya demander à Jésus : Êtesvous celui qui doit venir ? ou devons-nous en attendre un autre ?
Jean savait bien que Jésus était le Sauveur attendu , mais il voulait le faire comprendre à ses disciples.
Ils arrivèrent au moment où Notre-Seigneur , au milieu de la foule, prodiguait ses miraculeux bienfaits. Il répondit à leur question : « Allez rapporter
(1) S. Matthieu, ch. xiv, f. 4.
à Jean ce que vous venez de voir et d'apprendre : que les aveugles voient, que les boiteux marchent , que les lépreux sont purifiés, que les sourds entendent,, que les morts ressuscitent , et que l'Évangile est annoncé aux pauvres (1). »
On sait qu'après le départ des disciples de Jean, Jésus déclara à la multitude que Jean-Baptiste était plus qu'un prophète, et que, de tous ceux qui sont nés de la femme, aucun n'était plus grand que lui. Et en ce même temps Hérode et Hérodiacle concertaient sa mort. N'osant le faire périr brusquement, de peur de révolter le peuple , ils attendirent le jour où , selon sa coutume, Hérode devait fêter l'anniversaire de sa naissance. Ce jour venu, il donna un grand festin aux seigneurs de sa cour, et ce qu'il avait conspiré s'exécuta.
Salomé, la fille d'Hérodiade, aussi dissolue que sa mère, entra, sensuellement parée, clans la salle du festin, et se mit à danser en s' animant du tambourin. Hérode fut ou parut si extasié de ses légèretés et de ses mouvements , qu'il lui cria d'une voix vibrante :
— Demande-moi ce que tu voudras, je te le donnerai, fut-ce la moitié de mon royaume.
Il se faisait appeler roi.
Et il confirma sa promesse exécrable par un jurement.
La sauteuse , suivant le plan convenu , se retira auprès de sa mère, qui lui dicta la demande qu'elle devait faire. Elle rentra donc en disant :
— Seigneur, ce que je veux de vous , ce n'est pas
(1) S. Luc, ch. vn, y. 22.
votre puissance ni vos richesses , c'est la tête de Jean dans un piat.
Nous suivons les légendaires qui , dans le fait historique, s'écartent peu du texte sacré.
Hérode feignit d'être mécontent d'une telle requête; mais il témoigna qu'il ne pouvait refuser ce qu'il avait promis par serment. Avec un gémissement hypocrite, il envoya son bourreau à la prison; et pendant que les convives d'Hérode continuaient à s'enivrer avec lui, le bourreau, ayant fait son odieux office , rapporta sur un bassin la tête du précurseur.
Il la donna à la danseuse, qui la remit à sa mère.
Des légendaires disent que, pendant qu Hérodiade, ayant le bassin devant elle, contemplait sans frémir cette tête auguste, la bouche du saint s'ouvrit, lui souffla au visage, et qu'elle tomba inanimée.
Mais c'est là un récit contraire à l'histoire. Saint Jérôme rapporte seulement ce fait, qui n'était pas contesté de son temps, que, poussant sa haine au delà de la mort même , l'abominable Hérodiade perça d'une aiguille à plusieurs reprises la langue du saint prophète. — Elle expiera plus tard.
D'autres détails, qui paraissent aussi vrais, nous apprennent que la peur que lui inspirait saint Jean ne fut pas calmée par la certitude de sa mort; et que, dans la crainte qu'il ne ressuscitât pour venir la condamner encore, elle crut empêcher ce miracle en ne permettant pas que le chef du martyr fut enterré avec son corps. Elle le fit donc enfouir profondément dans un lieu secret, pendant que les disciples de Jean ensevelissaient le corps ailleurs.
Peu de jours après ce grand crime, le roi Aritas revint en armes contre Hérode et le battit encore si bien, que, selon l'historien Josèphe , le peuple vit là un nouveau châtiment de Dieu, qui vengeait déjà la mort de saint Jean-Baptiste.
Environ deux ans après, c'est à ce même Hérode que Jésus-Christ fut envoyé par Pilate, comme on le lit dans la Passion. Et pour ne pas revenir sur un si triste sujet, nous dirons que, chargés à Rome de notes abominables, Hérode et Hérodiade expièrent bientôt enfin. Ils furent exilés à Lyon. Là, au bout de quelques années d'une vie précaire, sur laquelle la détresse et le mépris public répandaient un dénûment qui contrastait avec les luxueuses débauches de leurs grandeurs passées , Hérode et Hérodiade moururent misérablement.
Dans une vie légendaire de Notre-Dame , qui a été éditée par M. l'abbé Darras, et qui est tirée d'un vieux livre gothique écrit en français, quoique son titre porte Vita Christi , on lit un petit fait que nous devons citer :
« Quand il fut dit à Jésus que saint Jean était mort et décollé , il se prit à pleurer, ainsi que ses disciples et sa Mère, qui fort l'aimaient. Mais Jésus la réconfortait; et elle lui dit : — Hélas! mon Fils, pourquoi ne l'avez-vous pas défendu de la mort? — Et il lui dit: — Mère, il ne fallait pas le défendre, car il est mort pour l'amour de mon Père, et il sera là-haut en gloire du paradis.
» Après cela Notre-Seigneur s'en alla prêcher en Nazareth et en Galilée, où il fit beaucoup de miracles, comme de guérir un lépreux, de rendre la santé au