D'une fluxion de poitrine
Dans le livre remarquable qu'il a publié sous le titre Paris pendant la Révolution, et qui a été traduit par M. Paul Viollet, bibliothécaire deTÉcole
1. On trouvera la bibliographie des relations de la prise de la Bastille dans la remarquable Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution, de M. Maurice Tourneux, t. I (Paris, 1890, gr. in-8), p. 155-162. Les meilleures de ces relations sont indiquées dans la Revue historique, XLII (1890), p. 299-301. L'écrit de Dusaulx, de V Insurrection parisienne et de la Pinse de la Bastille, sera consulté dans l'édition de M. H. "Siomw, Mémoires sur la Bastille ',VdiV\^ (dans la Bibliothèque des Mémoires de Jouaust), 1889, in-16. On étudiera en outre les Documents inédits sur le mouvement populaire du 14 juillet 1789, publ. par M. J.-J. Guiffrey dans la Revue historique, 1 (1876), p. 498 et suiv. ; ainsi que les documents publiés par M. Lecocq dans l'ouvrage cité plus bas, par M. Fernand Bournon dans son livre, la Bastille, p. 197 et suiv., et ceux qui seront prochainement publiés dans la Revue des Questions historiques, sous le titre Nouveaux Documents sur les der^ nières années de la Bastille. Enfin on lira le Procès-verbal des séances et délibérations de l'assemblée générale des Électeurs de Paris, réunis à l'Hôtel de Ville de Paris le 14 juillet 1789... par M. Duveyrier; Paris, 1790, 3 vol. in-8.
Les livres les plus importants qui ont été écrits sur la
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de droit et membre de l'Institut, M. Adolphe Schmidt écrit : « Tous les événements foncièrement révolutionnaires, les journées du 14 juillet, des 5 et 6 octobre 1789, etc., furent Tœuvre d'une imperceptible minorité de révolutionnaires hardis et violents. Si elles réussirent, cela tient uniquement à ce que la grande majorité des citoyens s'éloigna du théâtre des événements ou y assista inerte, attirée par la curiosité et augmentant ainsi, en apparence, l'importance du mouvement. » Et plus loin : « Dutard s'exprimait en ces termes, après la chute de la Gironde : « Si vous parvenez « à réunir, sur 50 000 modérantisés, seulement « 3 000, je serai bien étonné, et si, sur ces 3 000, il u s'en trouve seulement 500 qui soient d'accord et
journée du 14 juillet sont celui de M. Georges Lecocq, la Prise de la Bastille et ses anniversaires, Paris, 1881, pet. in-8, et celui de M. Jules Flammermont, la Journée du 44 juillet, Paris {Soc. de V histoire de la Révolulion française), 1892, in-8. Mais le meilleur des récits de la prise de la Bastille, par la clairvoyance et l'impartialité, est celui de M. Fernand Bournon, dans la Bastille, p. 182 et suiv.
Pour les événements qui ont précédé et suivi le 14 juillet les pages puissantes de Taine dans ses Origines de la France contemporaine, la Révolution, t. I, sont au premier plan, puis les livres de M. Gustave Bord et de Victor Fournel, cités plus loin.
Les troubles des 27 et 28 avril (Affaires Réveillon et Henriot), dont l'étude est si importante pour Thistoire de la prise de la Bastille, ont été racontés en détail, d'après des documents nouveaux, utilisés de la manière la plus heureuse, par M. Al. Tuetey, dans l'introduction au t. I" du Répertoire général des sources manuscrites de l'Histoire de Paris pen^ dant la Révolution française, Paris, 1890, gr. in-8.
« assez courageux pour énoncer leur opinion, je « serai plus étonné encore. Ceux-là, par exemple, « doivent s'attendre à être septembrisés. — Douze « fous, bien en fureur, à la tête de la section sans- « culottière, écrit Dutard dans un autre rapport, « feraient fuir les autres 47 sections de Paris. » Mercier, après la chute de la Gironde, à propos du régime de la Terreur, s'exprime ainsi-:
« 60 brigands couvraient la France de sang et de « deuil; oOOOOO hommes dans nos murs étaient « témoins de leurs forfaits et n'avaient pas le cou- « rage de s'y opposer. »
Pour faire comprendre l'extraordinaire et invraisemblable événement qui fait l'objet de cette étude, il faudrait commencer par exposer les circonstances, décrire le milieu matériel et moral dans lesquels il s'est produit, et ceci, malheureusement, serait très long. Prenons les deux faits principaux, voyons quelle en fut la conséquence, puis venons à la journée du 14 juillet.
Pour gouverner la France, le pouvoir royal n'avait dans ses mains aucun instrument administratif ou, du moins, des instruments administratifs tout à fait rudimentaires. Il régnait par la tradition et le sentiment. C'étaient l'affection et le dévouement de la nation qui avaient formé le pouvoir royal, cette affection et ce dévouement en faisaient toute la force.
Pratiquement, réellement, quels étaient dans
les mains du roi les moyens de gouvernement?
« Olez les lettres de cachet, observait Malesherbes, et vous enlevez au roi toute son autorité, car la lettre de cachet est le seul moyen qu'il possède de faire exécuter sa volonté dans le royaume. » Or, depuis plusieurs années, le pouvoir royal avait renoncé, pour ainsi dire, aux lettres de cachet. D'autre part, les sentiments d'affection et de dévouement dont nous parlions s'étaient affaiblis dans le courant du xviii® siècle, ou, du moins, ils avaient changé de caractère. C'est ainsi qu'à la veille de la Révolution le pouvoir royal, qui représentait en France l'administration tout entière, était — si l'on veut nous permettre cette expression — en l'air.
Au-dessous du pouvoir royal, les seigneurs dans les campagnes, le patriciat dans les villes, formaient le second degré du gouvernement. Les mêmes observations se répètent. Et il est malheusement certain que, dans la plupart des pays de France, les seigneurs avaient oublié les devoirs que leur imposaient leurs privilèges et leur situation. L'ancien attachement des classes laborieuses s'était presque partout altéré, et, sur bien des points, il avait fait place à des sentiments hostiles.
C'est ainsi qu'à la veille de 89 l'édifice tout entier ne subsistait plus qu'en apparence : au premier choc, il devait s'écrouler. Et comme, derrière la
façade fragile, il n'y avait aucune construction pratique, qu'il n'y avait pas cette administration aux rouages variés, nombreux et précis qui, de nos jours, amortit les contre-coups des crises politiques, la première atteinte au pouvoir royal devait fatalement plonger le pays tout entier dans un état de désorganisation et de désordre dont la tyrannie sanguinaire, la tyrannie brutale et écrasante de la Terreur pouvait seule le sauver.
Tel est le premier des deux faits que nous voulions mettre en lumière; voici le second. Depuis l'année 1780, l'état de disette était en France presque permanent. La rapidité et l'ampleur des échanges internationaux qui, de nos jours, nous envoient continuellement les éléments nécessaires à la subsistance depuis les points les plus éloignés du globe, font que nous ne connaissons plus ces terribles crises de famine qui s'abattaient autrefois sur les nations. « La disette, écrit Taine, permanente, prolongée, depuis dix ans, aggravée par les violences mêmes qu'elle provoquait, allait exagérer jusqu'à la folie toutes les passions. » « Plus on approchait du 14 juillet, dit un témoin oculaire, plus la disette augmentait. » « Par suite de la mauvaise récolte, écrit Schmidt, le pain n'avait cessé d'enchérir depuis le commencement de l'année 1789. Cet état de choses fut exploité par les perturbateurs qui voulaient pousser le peuple aux excès : les excès, de leur côté, intimi-
dèrent le commerce. Les affaires cessèrent, de nombreux travailleurs se trouvèrent sans pain. »
Il faudrait encore dire quelques mots du brigandage sous l'ancien régime. Le progrès des mœurs el, surtout, le développement de Tadminisiration Font supprimé. L'imagination du lecteur suppléera à ce que nous n'avons pas la place de dire. Il se souviendra de ce que pouvait entreprendre un homme comme Cartouche et de ce qu'était une forêt de Bondy aux portes de Paris.
Ainsi se forma, sur la fin de Tancien régime, ce que Taine a si heureusement appelé Tanarchie spontanée. Dans les quatre mois qui précédèrent la prise de la Bastille, on peut compter en France plus de trois cents émeutes. A Nantes, le 9 janvier 1789, THôtel de ville est envahi, les boutiques des boulangers sont pillées. Tout cela se fait aux cris de « Vive le roi! » A Bray-sur-Seine, le 1" mai, les paysans armés de couteaux et de bâtons forcent les fermiers à diminuer le prix des grains. A Rouen, le 28 mai, les grains du marché sont pillés. Dans la Picardie, un ancien carabinier se met à la tête d'une bande armée qui envahit les villages et emporte le blé. De toutes parts des maisons sont pillées de fond en comble. A Aupt, M. de Mon tf errât, qui se défend, est « coupé en petits morceaux ». A la Seyne, Ja population apporte une bière devant la maison de l'un des principaux bourgeois : on lui dit de se préparer à
la mort et qu'on lui fera l'honneur de l'enterrer. Il se sauve, et sa maison est mise au pillage. Parmi des centaines d'autres, nous citons ces faits au hasard.
Les environs immédiats de Paris sont plongés dans la terreur. Les correspondances, encore inédites, conservées aux Archives nationales jettent sur ce point la plus vive lueur*. Des bandes de vagabonds armés parcourent les campagnes, pillent les villages, saccagent les récoltes. Ce sont les « brigands ». L'expression revient sans cesse dans les documents et de plus en plus fréquemment à mesure que l'on approche du 14 juillet. Ces bandes armées comptent trois, quatre, cinq cents hommes. A Cosne, à Orléans, à Rambouillet, en tous lieux, ce ne sont que pillages de grains. Dans les différentes localités des environs de Paris, la population s'organise militairement. Le§ bourgeois armés font des patrouilles contre les « brigands ». De toutes parts les habitants réclament du roi des troupes pour leur protection. Une ville comme Versailles craint d'être envahie par ces bandes de forcenés et supplie le roi de la protéger : les lettres de l'assemblée municipale conservées aux Archives nationales sont des plus instructives.
A ce moment furent rassemblées, aux envi-