‹ Légendes et archives de la Bastille (volume 2)Chapitre 54 sur 56 · BOUDARD · texte numérisé non relu

BOUDARD

L*émeute, c'est quand le populaire est vaincu..., tous des canailles. La révolution, c'est quand il est le plus fort : tous des héros I

Dans la nuit du 14 au 15 juillet, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt fit réveiller Louis XVI

1. Rabagas, comédie en cinq actes de Victorien Sardou. Paris, 1872, in-18.

pour lui annoncer la prise de la Bastille. « C'est donc une révolte, dit le roi. — Sire, répondit le duc, c'est une révolution. »

Le jour où le pouvoir royal, faible et irrésolu, avait abandonné Paris à Témeute, il avait abdiqué. Les Parisiens essayèrent de s'organiser en milice bourgeoise pour fusiller les brigands. Le mouvement sur la Bastille fut, de la part de ces derniers, un trait de génie, instinctif sans doute, mais un trait de génie. Le peuple à présent sentait ses maîtres, et, comme il fait toujours, il salua le nouveau régime avec adulation. « De ce moment, dit un député, il n'y eut plus de liberté, même dans l'Assemblée, la France se tut devant trente factieux. »

Ce qui facilita au peuple son enthousiasme pour les vainqueurs, ce sont précisément toutes ces légendes auxquelles les meilleurs esprits ajoutaient foi, sincèrement, — ces légendes sur les horreurs de la Bastille et les cruautés du pouvoir arbitraire. Depuis cinquante ans, elles s'étaient répandues par le royaume et avaient pris corps. Les pamphlets de Linguet et de Mirabeau, le récent succès, succès prodigieux, des Mémoires de Latude^ avaient donné à ces histoires un regain de force et de vitalité. Obligé de s'incliner devant l'émeute triomphante, on jugea préférable — car ainsi la conscience se taisait — de la saluer en libératrice. Aussi bien, ce mouvement d'opinion

fut-il sincère. Et les mêmes districts qui , le 13 juillet, s'armaient contre les brigands, après la crise, pouvaient s'écrier : « Les districts applaudissent à la prise d'une forteresse qui, regardée jusqu'à présent comme îe siège du despotisme, déshonorait le nom français sous un roi populaire! »

M. George Duruy, publiant les Mémoires de Barras^ a bien expliqué la transformation de l'opinion. « Dans les Mémoires, la prise de la Bastille n'est l'objet que d'une brève et banale mention. Barras n'a retenu et ne nous transmet qu'un seul détail. Il a vu sortir des cachots « les victimes de <( l'arbitraire sauvées enfin de la question, des tor- « tures et des oubliettes ». Une pareille pauvreté d'information est d'autant mieux faite pour nous surprendre que, non seulement Barras a été spectateur de l'événement, mais qu'il en avait composé, en 1789 même, une relation que l'on a retrouvée. Or, autant le passage des Mémoires est insignifiant, autant la relation de 1789 (par ce même Barras) est intéressante. L'impression que laissent ces pages, écrites sous le coup des événements, est, il faut bien le dire, que la célèbre prise de la Bastille ne fut, en somme, qu'une horrible et sanguinaire saturnale. Rien d'héroïque dans ce premier récit. Point de « victimes de l'arbitraire » arrachées à la « question, aux oubliettes », mais, en revanche, de véritables actes de canniba-

lisme accomplis par les vainqueurs. Voilà ce que Barras a vu et ce qu'il consigne sur les pages où, à cette époque de sa vie, il note au jour le jour les événements dont il a été le témoin. Trente ans s'écoulent. Barras a siégé sur les bancs de la Montagne. Il est resté le révolutionnaire immuable. Il rassemble ses souvenirs en vue de Mémoires qu'il a l'intention de publier. A cette époque, la version révolutionnaire de la prise de la Bastille est officiellement établie. Il est admis désormais que la Bastille est tombée sous une poussée d'héroïsme du peuple de Paris, que sa chute à révélé d'horribles mystères d'iniquité. Cette légende, qui a si profondément dénaturé l'événement, a été contemporaine de l'événement lui-môme, fruit spontané de l'imagination populaire. Et Barras, ayant à parler de la prise de la Bastille dans ses Mémoires^ la retrouve dans ses pa'piers,la lit, j'imagine, avec une sorte de stupeur. Eh quoi! la prise de la Bastille n'a été que cela ! — et, résolument, il Técarte. »

Dans les provinces, l'émeute eut un violent contre-coup. « Ce fut immédiatement, écrit Victor Fournel, une panique étrange, extraordinaire, fantastique, qui passa sur la plus grande partie de la France comme un vent de folie, et que beaucoup d'entre nous ont entendu raconter à nos grands-pères sous le nom de Journée des brigands

OU Journée de la peur. Elle éclata^ en tous lieux, dans la seconde quinzaine de juillet 1789. Tout à coup, on ne sait d'où, un bruit effrayant fondait sur la ville ou le village : les brigands sont là, à nos portes ; ils s'avancent par troupes de quinze pu vingt mille, brûlant les moissons en herbe, ravageant tout. Des courriers tout poudreux apparaissent, semant la terrible nouvelle. Un cavalier passe au galop, inconnu de tous, hagard, échevelé : « Alerte, aux armes, les voilà! » Des habitants accourent : rien n'est plus vrai ; ils les ont vus, les bandits ne sont plus qu'à une lieue ou deux. Le tocsin sonne, on s'arme, on se range en bataille, on va à la découverte. Finalement, on ne trouve rien, mais les alarmes renaissent. Les brigands se sont détournés ; il faut rester en armes. » Dans les provinces frontières, il s'agit des ennemis de l'extérieur. Les Bretons et les Normands tremblent devant la descente des Anglais ; en Champagne, en Lorraine, on craint une invasion allemande.

A côté de ces scènes de panique, il faut placer les coups de force, les assassinats, pillages, incendies qui désolèrent subitement toute la France. Gustave Bord, dans un livre qui répand sur ces faits un jet de lumière*, en donne le tableau sai-

1. La prise de la Bastille et les conséquences de cet événement dans les provinces jusqu^ aux journées des 5 et 6 octobre 1789, par Gustave Bord. Paris, 1882, in-12.

sissant. Les châteaux sont envahis, et quand on peut s'emparer du propriétaire, on lui rôtit la plante des pieds. A Versailles, la foule se précipite sur le bourreau qui allait exécuter un parricide, le criminel est délivré ; les délibérations de l'Assemblée municipale peignent Tétat de terreur où la ville est plongée. Dès le 23 juillet, Tinte ndant de Champagne mande que le soulèvement est général dans sa généralité. A Rennes, à Nantes, à Saint-Malo, à Angers, à Caen, à Bordeaux, à Strasbourg, à Metz, la foule se livre à de petites prise de la Bastille plus ou moins accompagnées de pillages et d'assassinats. Des bandes armées vont couper les bois, rompent les chaussées, pochent dans les étangs. C'est la désorganisation complète.

Rien ne fait mieux comprendre ce qu'avait été le gouvernement de l'ancien régime : ce gouvernement était tout en traditions. Nulle part une organisation concrète pour faire exécuter une volonté et maintenir l'ordre. La France était une fédération de mille et mille républiques, avec, pour seul lien, le regard que tous les citoyens dirigeaient sur la couronne. D'un coup de vent la couronne a été jetée à terre. Et, parmi la nation entière, c'est le désordre, l'effarement. Tous les excès deviennent possibles, les moyens de les

réprimer font défaut. Le dévouement au roi était, sous Tancien régime, tout le gouvernement, toute Tadministration, toute la vie nationale. Et c'est ainsi que devinrent nécessaires la domination de la Terreur et l'œuvre législative de Napoléon.

Entrée du prisonnier masqué, dit le Masque de fer, à la Bastille (i8 septembre 1698), notice du Journal d'Et. Du Junca, lieutenant de roi. Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 5i 33, f. 37 v". — Voy. ci-dessus p. 86.

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Mort du prisontiier masqué à la Bastille (19 novembre lyoS), notice du Journal d'Et. Du Junca, lieutenant de roi. Bibliothèque de VArsenaly ms. 5i34, f. 80 v*. — Voy. ci-dessus, p. 87.

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Couvercle de la boîte explosive envoyée par Danry (Latude) à la marquise dePompadour. La partie du texte un peu effacée porte : « Je vous prie, Madame, d'ouvrir le paquet en particulié». Au dessous, la mention et la date de l'interrogatoire de Danry, avec sa signature et celle du lieutenant de police, Berryer. Original à la Bibliothèque de VArserial^ Archives de la Bastille, 1 1693. ^ Voy. ci-dessus, p. :6o.

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Commencement d'une lettre écrite par Danry (Latudel, étant prisonnier dans le donjon de Vincenncs, au lieutenant de roi, Rougemont, commandant du donjon. La lettre est écrite avec du sang sur du linge. Original à la Bibliothèque de l'Arsenal ^ Archives de la Bastille iifxj?. — Voy. ci-dessus p. 175.

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