‹ Légendes et archives de la BastilleChapitre 30 sur 59 · PRÉFACE. XLVII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XLVII

•— Oh! bien, répliqua la dame, me foudroyant d'un regard de mépris, si quand je parle histoire, monsieur me cite un romancier! »

N'allez pas si loin. — Suivez, un jour, à Versailles, les promeneurs de l'agence Cook, guidés par un cicérone anglais. Vous le verrez désigner la fenêtre par laquelle Louis XVI est sorti, sur un pont volant, pour gagner son échafaud, dressé dans la cour de Marbre!

Ce guide n'est point sot. — Il a compris que la place de la Concorde ne dirait rien à l'imagination de ses compatriotes; tandis que le rapprochement se fait tout naturellement, dans leur esprit, entre l'échafaud de Louis XVI, à Versailles, et celui de Charles I" à White-Hall!

Conclusion! — Quoi que l'on puisse écrire et dire, rien ne prévaudra contre la croyance populaire : que la Bastille était « l'enfer des vivants ! » Et qu'on l'a prise d'assaut. — Les légendes sont l'histoire du peuple. Celles surtout qui flattent ^es instincts, ses préjugés et ses passions ! — On ne lui prouvera jamais leur fausseté.

M. Funck-Brentano doit aussi s'attendre à être traité de « réactionnaire! » Car c'est l'être 'pour bien des gens que de ne pas tout dénigrer

XLVIII PlîÉFACÊ.

(Je l'ancien régime! — Il avait, certes, ses vices et ses abus, que la Révolution a fait disparaître, pour les remplacer par d'autres, beaucoup plus supportables à coup sur; mais ce n'est pas une raison pour calomnier le passé et le faire plus noir qu'il n'était. Les fanatiques de la Révolution ont fondé en son honneur, une sorte de culte dont l'intolérance est souvent agaçante. A les entendre, tout, avant sa naissance, n'était que ténèbres, ignorance, iniquités et misère! — Il faut donc l'admirer sans réserves et pallier ses erreurs et ses crimes; jusqu'à dorer, disait Chateaubriand, le fer de sa guillotine! — Ces idolâtres de la Révolution sont bien maladroits! A vouloir forcer l'admiration poui- tout ce qu'elle a fait, de bien et de mal, sans distinction, on provoque l'envie très injuste de la détester en bloc. — Elle se passerait bien de tant de zèle ; car elle est de taille à soullrir la vérité, et son œuvre, en somme, est assez grande, pour quon n'ait pas à la justilier et à la glorifier par des légendes.

VlCTOlUEN SaRUOU.

DE

« La Bastille, écrivait Sainte-Foix, est un château qui, sans être fort, est un des plus redoutables de l'Europe, et dont je ne dirai rien. » — « Il est plus sûr, répétait-on dans Paris, de s'en taire que d'en parler. »

1. Pour les sources et références de ce chapitre, voir Calaloffue des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, t. IX; Archives de la Bastille (Paris, 1892, in-8). Introduction. — Notes additionnelles à l'introduction du Catalogue des Ai'chives de la Bastille, dans la Correspondance historique et archéologique, 1894, p. 97-100. — Papiers du duc de Vendôme transportés de la Bastille à la Bibliothèque du Roi, le '2h mai -1787, par Alf. Bégis. ibid., p. 2ii-2o2. — Les demie - 7-es années de la Bastille d'après de nouveaux documents, dans \a Revue des Questions historiques, juillet 1898.

On trouvera dans ces publications toutes les notes dont on n'a pas voulu surcharger les pages qui suivent : cellesci ne portent que les références et renvois qui n'avaient pas encore été indiqués.

Fhantz Funck-Brentano. — La Bastille. *

2 LKGENDES Et AllCllIVÊS DE LA BASTILLE.

A l'extrémité de la rue Saint-Antoine, à l'entrée du faubourg, apparaissaient les huit lours hautes, sombres, massives, plongeant leurs pieds moussus dans des flaques d'eau boueuse. De place en place, elles étaient percées de fenêtres étroites, barrées de fer. Le sommet était crénelé. Non loin du Marais, le quartier riche et joyeux, auprès du faubourg Saint-Antoine, le quartier industriel €t tout bourdonnant, la Bastille morne, chargée de silence, faisait contraste.

Dans ses JSuits de Paris, Restif de la Bretonne traduit l'impression commune : « C'était un épouvantait que cette Bastille redoutée, sur laquelle, en allant chaque soir dans la rue Saint-Gilles, je n'osais jeter les yeux ».

Les tours avaient un air de mystère dur et triste, etle gouvernement du roi les entourait de mystère. A la tombée du jour, les persieiînes baissées, un fiacre passait les ponts-lcvis, et, de temps à autre, dans la nuit noire, des enterrements, vagues ombres que la lueur d'une torche faisait vaciller aux murailles, sortaient silencieusement. Combien en avait-on revu de ceux qui étaient entrés là •?

1. On peut se faire une idée de l'incroyable facilité avec la(|uelle se forment les légendes par le passage suivant de la Gazette de la liégciice (p. 35-3G) : « Je sais du conuuissairc au Ghàtelet qui était préposé pour la Bastille que, l'un portant l'autre, il en entrait bien (des prisonniers) dix ou douze par semaine et qu'il en sortait peu par comparaison ». Dix ou douze par semaine font environ 600 par

Et si, par hasard, on rencontrait un ancien prisonnier, à la première question, il répontlait qu'en sortant il avait signé la promesse de ne rien révéler de ce qu'il avait vu. Cet ancien prisonnier n'avait d'ailleurs jamais vu g-rand'chose. Un silence absolu était imposé aux gardiens. « On ne s'explique point en ce lieu-là, écrit Mme de Staal, et tous les gens qui vous abordent ont une physionomie si resserrée qu'on ne s'avise pas de leur faire la moindre question. » — « Le premier article de leur code, dit Linguct, c'est le mystère impénétrable qui enveloppe toutes leurs opérations '. »

On sait comment se forment les légendes. Tantôt on les voit éclore comme les fleurs qui brillent sous l'éclat du soleil, on les voit écloro sous l'éclat radieux qui illumine la vie des héros. L'homme, déjà, est descendu dans la tombe, la légende survit; elle traverse les temps, traçant un sillon de météore; grandit, s'élargit, devient plus éclatante, plus étincelante : Thémistocle, Léonidas, Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon.

an. Or il entrait à. la Bastille, à celte époque, une moyenne de 20 prisonniers chaque année, et la fiélenlion de la yAupart d'entre eux était de courte durée. Ajuulez que l'auteur delà Ga-e//e dit tenir ces détails du commissaire même « préposé pour la Bastille ».

1. Voir la promesse que signaient les oriicicrs de la Bastille d'un silence absolu sur tout ce qu'ils pouvaient voir ou entendre, BiOl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, 12GÛ9.

Ou bien, au contraire, la h-gcndc naît dans les coins écartes, couverts d'ombre et de silence. Là des hommes ont passé et ils ont dû souffrir. Leurs plaintes se sont l'ait entendre dans une solitude étroite, et les seules oreilles qui les ont recueillies étaient plus dures que les murs de pierre. Ces plaintes, qu'aucune âme humaine n'a entendues, l'ùme populaire, vaste et sonore, les reçoit et les développe de toute sa puissance. Bientôt, dans la masse du peuple, passe un souffle d'une force irrésistible, comme la tempête qui soulève les flots mouvants. C'est la mer déciiaînée; elle déferle tumultueuse, quel elTroil — toutes les digues sont renversées.

Dans une lettre que le major de la Bastille, Chevalier, adressait au lieutenant de police, Sartine, il parlait de tous ces propos généralement répandus sur la Bastille. « Quoique très faux, disait-il, je les crois dangereux par la répétition qui s'en fait depuis plusieurs années dans le royaume '. » Les conseils de Chevalier ne furent pas écoutés. Le mystère continua d'être de règle à la Bastille et. dans tout ce qui y touchait. « La douceur des mœurs et du gouvernement, écrit La Harpe, avait fait disparaître en grande partie les rigiieiu's inutiles. Elles subsistaient dans l'imagination du peuple, accrues et forlifiées par les

1. Lettre en date du 25 juin 1700, publ par llavaisson, Archiver de la IJastille, XVI, G2.

contes qu'adoplcnt la crédulité et la haine. » Bientôt parurent les Mémoires de Latude et de Linguet. Latude cachait ses torts si graves pour peindre, en traits de feu, ses longues souffrances. Linguet, avec son rare talent d'écrivain, faisait de la Bastille le plus sombre tableau ; il résumait son pamphlet dans cette phrase : « Si ce n'est en enfer, peut-être, il n'y a pas de supplices qui approchent de ceux de la Bastille ». En même temps, le grand Mirabeau lançait son puissant plaidoyer contre les lettres de cachet, les « ordres arbitraires ». Ces livres eurent un prodigieux retentissement. La Révolution éclata. La Bastille fut éventrée. Les tours noires croulèrent pierre à pierre sous la pioche des démolisseurs, et, comme si elles eussent été le piédestal de l'ancien régime, celui-ci tomba avec fracas.

Une des salles de la Bastille contenait, dans des cartons soigneusement rangés, toute l'histoire de la célèbre forteresse depuis l'année 1639, date où l'on avait commencé de former ce pré cieux dépôt d'archives. On y avait réuni les documents concernant, non seulement les prisonniers de la Bastille, mais toutes les personnes qui avaient été enfermées, ou frappées d'un ordre d'exil, ou simplement poursuivies dans les limites de la généralité de Paris, en vertu d'une lettre de cachet.

Au dépôt de documents aviionf été ntlnchés

des archivistes. Durant tout le xviii" siècle, ils avaient travaillé avec zèle et inlelligenceà la mise en ordre des pièces qui, à la veille de la Révolulion, se comptaient par centaines de milliers. Le tout était dans un ordre parfait, classé et étiqueté. Le major du château, Chevalier, avait même été chargé d'écrire d'après ces textes une histoire des prisonniers.

La Bastille fut prise. Ouel fut, dans le désordre, le sort des archives? Le pillage des papiers continua pendant deux jours, écrit Dusaulx, l'un des commissaires nommés par l'Assemblée constituante pour la conservation des archives de la Bastille. « Lorsque, le jeudi !G, mes collègues et moi, nous descendîmes dans l'espèce de cachot où étaient les archives, nous trouvâmes sur les tablettes les cartons très bien rangés, mais ils étaient déjà vides. On en avait tiré les pièces les plusimportanlcs; le reste était i'é[)andu sur le plancher, dispersé dans la cour et jusque dans les fossés. Gependantlescurieuxytrouvaientencorc de quoi glaner. » Le témoignage de Dusaulx n'est que trop bien confirm.é. « J'allai pourvoir commencer le siège de la Bastille, écrit Restif de la Bretonne, et déjà tout élait fini, la place était prise. Des forcenés jetaient les papiers, des papiers précieux pour l'histoire, du haut des tours, dans les fossés. » Parmi ces papiers, il y en eut de brfdés, d'autres furent déchirés, des registres furent mis

LES AHCHIVES. 7

en pièces, traînés dans la boue. La foule avait envahi l'enceinte du château : lôs curieux, les lettrés s'empressaient d'enlever le plus possible de ces documents, oîi l'on croyait devoir trouver des révélations saisissantes. « On cite le fils d'un magistrat célèbre, écrit Gabriel Brizard, qui en a emporté plein sa voiture. « Villenave, alors ûgé de vingt-sept ans, déjà collectionneur, y recolla une riche moisson pour son cabinet, et Beaumarchais, dans une tournée patriotique à l'intérieur de la Bastille conquise, eut soin de recueillir un certain nombre de ces papiers.

Les pièces dérobées aux archives, le jour et le lendemain de la prise, allèrent se dispersant par toute la France, par toute l'Europe. Pierre Lubrowski, attaché à l'ambassade de Russie, put s'en procurer un gros paquet. Vendues, en 1805, à l'empereur Alexandre, avec toute la collection Lubrowski, elles furent déposées au palais de l'IIermitage. C'est ainsi qu'elles sont aujourd'hui conservées à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg-.

Heureuse. nent que, dès le i5 juillet, la garde de la forteresse conquise fut confiée à la compagnie de l'Arquebuse, et que celle-ci reçut ordre de veiller à ce que l'on n'emportât plus de papiers. Le 16 juillet, au sein de l'Assemblée des électeurs, un des membres présents, s'élançant au bureau, s'écria : « Ah! messieurs, sauvons les papiersl On dit que les papiers delà Bastille sont

au pillage; hâtons-nous de recueillir les restes de ces vieux titres d'un despolisrpe intoléral^le, afin d'en inspirer l'horreur à nos derniers neveux! » Ce fut un magnifique brouhaha. Enfin, une commission fut nommée : Dusaulx, de Chamseru, Gorneau, Gailleau. Il faut suivre le style de l'époque : « Les commissaires reçurent, devant la Bastille, un accueil triomphal. Aux applaudissements du peuple, instruit de leur mission, dix gens de lettres distingues, les Brizard, les Cubières, les conjuraient de les introduire au sein de celte fameuse forteressse qu'ils détestaient de longue main. » Entrée dans la Bastille, la commission ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle arrivait un peu tard : « Beaucoup de cartons étaient vides et un immense amas de papiers dans un complet désordre ».

L'affaire des papiers de la Bastille se mit, du jour au lendemain, extraordinairement à la mode. L'Assemblée des électeurs venait de nommer des commissaires pour les recueillir; La Fayette, commandant de la garde nationale, chargeait le district de Sainte-Elisabeth de les recueilhr également; Bailly, maire de Paris, déléguait Dusaulx, toujours pour les recueillir. Dans l'Assemblée constituante, le comte de Châtenay-Lanty proposait d'inviter la municipalité parisienne à rassembler les papiers trouvés à la Bastille, pour être mis en ordre, extraits et rendus publics par l'im-

pression, « pour nourrir à jamais, par celle lecture, dans le cœur des Français, l'horreur des ordres arbitraires et l'amour de la liberté » ! Ce livre devait être la préface de la Constitution. Enfin, le district de Saint-Roch prenait l'initiative d'intervenir auprès des électeurs pour faire entrer dans le domaine national les papiers enlevés à la Bastille par Beaumarchais.

Dans la séance du 24 juillet, l'Assemblée des électeurs prit un arrêté invitant les citoyens, détenteurs de papiers de la Bastille, à les repoiter à l'Hôtel de ville. L'appel fut entendu et les restitutions furent nombreuses.

Quand le pillage et la destruction eurent été arrêtés et que l'on fut rentré en possession d'une partie des documents enlevés, les papiers de la Bastille furent dirigés sur trois dépôts différents; mais ils ne tardèrent pas à être réunis au dépôt de Saint-Louis la Culture. Enfin, le 2 novembre 1791, la Commune de Paris résolut de faire ranger les précieux documents dans la Bibliothèque même de la Ville. La mesure était d'autant plus heureuse que ce transfert, qui allait placer la garde des papiers entre les mains d'hommes de science, de véritables bibliothécaires, ne nécessitait pas de déménagement. La Bibliothèque de la Ville occupait, à cette date, le même local que les archives de la Bastille, le couvent de Saint- Louis la Culture.

Aux temps révolutionnaires succèdent des lomps plus calmes. Les archives de la Basiille, après avoir tant fait parler d'elles, occupé TAsscmbléc constiluante, l'Assemblée des électeurs, la Commune de Paris, la Presse, Mirabeau, La Fayette, Bailly, tout Paris, la France entière, tombent dans i>n oubli complet. Elles sont perdues de vue. Le souvenir même s'en efîace. -En 1840, un jeune bibliothécaire, François Ravaisson, les découvre à la Bibliothèque de l'Arsenal au fond d'une véritable oubliette! Comment avaientelles échoué là?

Ameilhon, bibliothécaire de la Ville de Paris, avait été nommé, le 3 floréal an V (22 avril 1797), conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal. Jaloux d'enrichir le nouveau dépôt à la tête duijuel il se trouvait placé, il obtint un arrêté ' qui attribua les papiers de la Bastille à la Bibliothèque de l'Arsenal . Devant cette invasion de documents en (K'sordre — plus de six cent mille pièces — les bibliothécaires reculèrent épouvantés. Puis, après réflexion, ils les firent entasser dans un entresol poudreux. De jour en jour, on dilïérait de les en tirer. Quarante ans passèrent. Et s'il arrivait qu'un vieil amateur, curieux et importun, pour en avoir enteiulu pailcr dans sa jeunesse, demandât à les consulter, on répondait

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