‹ Légendes et archives de la BastilleChapitre 49 sur 59 · la Grande Encyclopédie, XXII · texte numérisé non relu

la Grande Encyclopédie, XXII

2 En date du 20" mai 1760. Minute autographe, à la Bibl. nationale, ms. 3348, f. 70-71. — Cette lettre a été publiée, d'après l'ori^^inal, qui provenait des Archives de la Bastille dans le Bull, de la Soc. de l'hist. de France, ann. 1835, t. Il p. Soi-tiS. Rapprocher ces documents de ceux qui ont été publiés par Delort, Détention des philosophes, II, 313-354.

pour les partis que vous aurez à prendre, j'espère (lue vous voudrez bien l'instruire de la demande que je vous fais. »

On remarquera, qu'au témoignage de Malesherbcs, la Bastille ne pouvait suffire à punir la Préface de la Comédie, ni môme le For-l'Évcque; il demande la plus rude des prisons, Bicètre. Sans larder, il est vrai, l'excellent homme revient à des sentiments plus doux. Une détention à Bicêtre, écrit-il*, serait infamante. Saint-Flo-

1. La lettre que Maleslierbes écrivit pour incliner Sartine à l'indulgence est d'un vif intérêt :

« J'avais déjà été averti, Monsieur, que l'abbé- Morellet était à la Bastille. Je vous dirai même confidemment qu'il y avait assez longtemps que je savais qu'il était auteur de la préface contre Palissot. Mais je le savais par une voie dont il ne m'était pas permis d'user contre lui.

•< Cet auteur, que je connais beaucoup, est venu me trouver dès qu'il a su que je faisais des recherches sérieuses et m"a fait de lui-même sa confession. Je lui ai répondu, comme je crois que vous auriez fait à ma place, qu'il était à désirer Dour lui qu'on ne le sût pas par d'autres voies. En effet, il ne tne convenait en aucune fa;;,on que l'aveu qu'il me faisait fût noté à sa conviction et, d'un autre côté, il n'était pas juste non plus que ce simple aveu lui tint lieu d'absolution. Malgré cela je vous l'aurais dit, si cela était arrivé dans un temps où je pusse vous voir; mais il y a mille choses qui se disent plus aisément qu'elles ne s'écrivent et cello-là était du nombre, d'autant plus que son aveu n'était qu'imparfait. En elfet, il m'avait bien avoué ce qui lui était personnel, mais il ne m'avait point dénommé Desauges (Pierre Desauges, voiturier qui avait transporté les ballots contenant les pamphlets de Morellet), ni les autres qui pouvaient avoir coopéré à l'édition et au débit, et je ne pouvais pas honnêtement lui conseiller de faire cette déclaration dans le temps oii il se croyait sûr de n'être pas découvert. Ainsi la' confidence que je vous aurais faite sur cela n'aurait

rentin et Sartine ne demandaient pas mieux que de se laisser convaincre. Morellet fut conduit à la Bastille. « L'ordre d'arrestation, écrit à Malesherbes

fait que vous gêner dans vos recherches, et j'aime mieux à présent ne vous avoir rien dit, parce que je suis, par là, pleinement sûr de n'avoir point abusé, directement ni indireclemenl, de l'aveu qui m'avait été fait. Au reste, Monsieur, ce qui s'est passé de l'abbé Morell-et à moi et l'intérêt que j'ai pu prendre à lui, dans d'autres occasions, et que j'y prendrais peut-être encore si cette afTaire-ci ne me regardait pas, ne doivent pas être des motifs pour le soustraire à la punition, et sa faute n'en est pas plus excusable, surtout en ce qui concerne le trait odieux et insolent sur Mme la princesse de Robec et d'autres traits qui paraissent aussi s'adresser à des personnes pour qui il aurait dû conserver du respect. Mais, en tâchant de ne me laisser aller à aucune allection particulière, je crois cependant qu'il n'est pas dans le cas de la peine rigoureuse et infamante dont je vous avais parlé dans la première lettre par laquelle je vous ai donné le libelle dont il est auteur.

« -i" Cet abbé Morellet est un homme d'état assez honnête,, ou, au moins, vu comme tel par plusieurs personnes considérables, de façon que l'éclat de sa détention sera un coup très fâcheux pour lui, par les suites qu'elle aura, indépendamment de la rigueur même de sa captivité. 11 est prêlre et attaché à des gens considérables dans le clergé, dont il attendait beaucoup, et auprès desquels ceci ne peut que lui nuire.

« 2° il n'était aucunement mêlé dans l'affaire des préfaces contre Mesdames de la Mark et de Kobec, qui fit beaucoup de bruit il y a un an ou deux. Cette affaire qui resta impunie, faute de preuves, est la première cause de tout ceci. Ceux qui en étaient coupables avaient tissé, avec tout l'art imaginable, une fourberie dont l'effet aurait été de faire tomber les soupçons sur d'autres. Si ceux qui en furent alors très violemment soupçonnés avaient été coupables de la récidive, il est certain qu'ils auraient mérité une punilion plus grave que l'abbé Morellet.

« 3° Indépendamment de la querelle de l'Encyclopédie cet abbé est, à d'autres égards, un homme démérite. Il acom-

un de ses agents, a été exécuté ce matin (par l'inspecteur d'Hémery), avec tous les bons procédés qu'on a pu n^ettre dans une aventure aussi fâcheuse. D'Hémery connaît l'abbé Morellet

posé, il y a quelques années, un ouvrage sur les toiles peintes qui lui a mérité la protection de M. Trudaine, par qui il a été chargé depuis de travailler sur d'autres matières concernant, principalement, le commerce. C'est un fait dont il est d'autant plus important que vous soyez instruit, qu'on peut avoir trouvé chez lui des mémoires sur les mines de charbon de terre qui lui ont été confiés par le gouvernement.

<• 4** Enfin, le principal soin du gouvernement, dans ces matières, est de punir le délit où il se trouve, sans protéger un parti de gens de lettres plutôt que l'autre. Il serait misérable que les dépositaires de l'autorité parussent entrer dans de pareilles tracasseries. C'est dans ce principe qu'on a fermé les yeux sur les brochures dans lesquelles les auteurs se sont accablés d'injures réciproques, mais qu'on a sévi du moment qu'ils y ont mêlé des personnes auxquelles ils devaient porter respect. Mais si la punition de l'abbé Morellet était rigoureuse à un certain point, cela, joint à la protection non équivoque que ses adversaires ont obtenue de gens puissants, ferait peut-être que le public, toujours mécontent, croirait y voir autant de vengeance que de justice.

Le passage qui suit, entre crochets, est rayé dans le mantiscrit. [Voilà, Monsieur, mes réflexions sur cette affaire qui n'empêchera pas que je regarde toujours cet auteur comme très punissable. Je ne parle point de ce qu'il dit de Palissol, ni des autres gens de son étoffe. Une partie de ces traits ne peuvent jamais être excusés, mais il faut convenir que l'aigreur est excusable depuis la Comédie. Mais ce qui ne peut jamais l'être ce sont les traits personnels à Mme de Robec et à d'autres personnes de même état, traits insolents par les personnes auxquelles ils s'adressent et odieux par ie^ circonstances. Je ne peux pas. Monsieur, me juger moimême avec assez d'impartialité pour savoir si l'intérêt que j'aurais pris à l'abbé Morellet et mon amitié pour des personnes avec qui il vit dans l'intimité, m'aveuglent dans

et il en a parlé à M. de Sartine dans les termes les plus avantageux *. »

En entrant à la Bastille, l'abbé avait mlculé que sa captivité durerait six mois, et, après avoir avoué qu'il envisageait dès lors sa détention sans trop d'ennui, il ajoute : « Je dois dire, pour atténuer

celte affaire. Je crois cependant suivre assez les mêmes principes qui. m'ont toujours conduit dans les affaires du môme genre.]

« Monsieur, il me reste à vous prévenir que vos recherches et l'interrogatoire que vous ferez subir à l'abbé Morellet vous conduiront, à ce que je crois, qu'à découvrir des fautes que je regarde comme beaucoup moindres que celles dont vous avez la preuve, par la raison de la grande différence des injures dites par les gens de lettres entre eux, aux satires faites contre des personnes d'un étal différent.

« On aura pu aussi trouver dans ses papiers le commencement d'un autre ouvrage sur la même matière, c'est-àdire contre Palissot. Il m'en avait prévenu et il comptait que cette brochure serait écrite d'un style assez modéré pour pouvoir être soumise à la censure.

« Vous connaissez, Monsieur, le sincère et inviolable attachement, etc. »

(Minute originale, sans date, avec des ratures, Bibl. nationale, ms. franc. 2-2191, f. 169-172.)

1. Lettre en date du 11 juin 1760, Bibl. nationale, ms. '22191, f. 165.

■ Le dossier concernant la détention de l'abbé Morellet à la Bastille a été détourné des Archives de la Bastille, mais, comme pour le dossier Marmontel, qui suit, nous pensons que ce ne fut pas au moment de la prise, contrairement à l'opinion exposée par M. Paul d'Estrée dans V Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 sept. 1897, col. 287. La seule trace de ce dossier dans les Archives de la Bastille consiste aujourd'hui en une fiche unique, Dib/. de r Arsenal, ms. 12086. Le dossier disparu a été publié dans le Bulletin de la Soc. de l'hisl. de France, ann. 1835, t. II, p. 353-58.

la Iroj) bonne opinion qu'on pourrait prendre de moi et de mon courafçe, que j'étais merveilleusement soutenu par une pensée qui rendit ma petite vertu plus facile. Je voyais quelque gloire littéraire éclairer les murs de ma prison : persécuté, j'allais être plus connu. Les gens de lettres, que j'avais vengés, et la philosophie dont j'étais le martyr, commenceraient maréputalion. Les gens du monde, qui aiment la satire, allaient m'accueillir mieux que jamais. La carrière s'ouvrait devant moi, et je pourrais y courir avec plus d'avantage. Ces six mois de Bastille seraient une excellente recommandation et feraient infailliblement ma fortune. »

L'abbé demeura à la Bastille, non six mois, mais six semaines, « qui s'écoulèrent, observe-t-il, j'en ris encore en l'écrivant, très agréaJjlement pour moi ». Il les employa à lire des romans et, spirituellement, à écrire un Traité de la liberté de la Presse '. Puis le bon abbé nous apprend que « les espérances dont il s'était bercé n'ont pas été trompées ». Au sortir de la Bastille, c'était un homme arrivé. Peu connu deux mois auparavant, voilà qu'il trouve partout l'accueil désiré. Les portes des salons de Mme de Bouftlers, do Mme Neckei-, du baron d'Holbach, s'ouvrent devant lui ; les femmes le plaignent et l'adraireul;

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