‹ Légendes et archives de la BastilleChapitre 52 sur 59 · Le 28 décembre · texte numérisé non relu

Le 28 décembre

couvertures malpropres. Dans ia minute tout cela fut changé. On me fit demander aussi quelle était l'heure de mon dîner. Je répondis : « L'heure de « tout le monde )>. La Bastille avait une bibliothèque; le gouverneur m'en envoya le catalogue, en me donnant le choix des livres qui la composaient. Je le remerciai pour mon compte, mais, mon domestique deimanda }]L0ur lui les romans de Prévost, et on les lui apporta. »

Suivons" le récit de IMarmontel. c De mon côté, dit-il, j'avais de quoi me 'sauver de l'ennui. Impatienté depuis longtemps du mépris que les gens de lettres témoignent pour le poème de Lucain^ qu'ils n'avaient pas lu et qu'ils ne connaissaient que par la version barbare et ampoulée de Brébeul", j'avais résolu de le traduire plus décemment et plus fidèlement en prose, et ce travail, qui m'appliquerait sans me fatiguer la tête, se trouvait le plus convenable au loisir solitaire de ma prison. J'avais donc apporté avec moi la Pliarsale, et, pour l'entendre mieux, j'avais eu soin d'y joindre les Commentaires de César. Me voilà donc au coin d'un bon feu, méditant la querelle de César et de Pompée, et oubliant la mienne avec le duc d'Aumont. Voilà de son côté Bury — ainsi s'appelait le domestique de INIarmontel — aussi philosophe que moi, s'amusant à faire nos lits, placés dans les deux angles opposés de ma chambre, éclairée dans ce moment par un beau

l-'iiANTz Vcnck-Bhkntano. — La Bastille. lo

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jour d'hiver, nonobstant les barreaux de deux lorles grilles de fer qui me laissaient la vue du faubourg Saint-Antoine.

w Deux heures a[)rcs, les verrous des deux portes qui m'enfermaienl me tirent par leur bruit de ma profonde rêverie, et les deux geôliers, chargés d'un dîner que je crois le mien, viennent le servir en silence. L'un dépose devant le feu trois petits plats couverts d'assiettes de faïence commune; l'autre déploie sur celle des deux tables qui était vacante, un linge un peu grossier, mais blanc. Je lui vois mettre^-sur cette table un couvert assez propre, cuillère et fourchette d'étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verrous.

« Alors Bury m'invite à me mettre à table et il me sert la soupe. C'était un vendredi. Cette soupe, en maigre, était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu'il m'apporta pour îe second service était meilleur encore. La petite pointe d'ail l'assaisonnait, avec une finesse de saveur et d'odeur .qui aurait ilalté le goût du plus friand Gascon. Le vin n'était pas excellent, n:iais il était passable; point de dessert : il fallait bien être privé de quelque chose. Au

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surplus je trouvai qu'on dînait fort bien en prison.

« Comme je me levais de table, et que Bury allait s'y mettre — car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait, — voilà mes, deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de plats dans les mains. A l'appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuillère et fourchette d'argent, nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés : « Mon- « sieur, me dit Bury, vous venez de manger mon « dîner, vous trouverez bon qu'à mon tour je « mange le vôtre. — Cela est juste », lui répondis-je, et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d'entendre rire.

« Ce dîner était gras ; en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts frits en marinade, un d'épinard, une très belle poire de crésane, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka; ce fui le dîner de Bury, à l'exception du café et du fruit, qu'il voulut bien me réserver.

« L'après-dîner le gouverneur vint me voir, et me demanda si je me trouvais bien nourri, m'assurant que je le serais de sa table, qu'il aurait soin lui-même de couper mes morceaux, et que

personne que lui n'y toucherait. Il me proposa un poulet pour mon souper; je lui rendis grftce et lui dis qu'un reste de fruit de mon dîner me suffirait. On vient de voir <|uel fut mon ordinaire à la Bastille, et l'on peut en induire avec quelle douceur, plutôt quelle répugnance, l'on se prêtait à servir contre moi la colère du duc d'Aumont

« Tous les jours j'avais la visite du gouverneur. Comme il avait quelque teinture des belles-lettres et même de latin, il se plaisait à suivre mon travail, il en jouissait; mais bientôt, se dérobant luimême à ces petites dissipations : « Adieu, me « disait-il, je m'en vais consoler des gens plu^ « malheureux que vous. »

La détention de Marmontel dura onze jours*.

LlNGUET^.

Linguet, avocat-journalisle, fut arrêté pour délit de presse et dilîamation. C'est un homme d'esprit, mais d'un caractère peu honorable. M. Cruppi a consacré à l'histoii'e de Linguet une œuvre importante. Il a pour son héros des trésors d'indulgence; il s'en dégage pas -moins de son livre même que

1. Marmonlel fui mis en liberté le 7 janvier 1760. Bull Soc. hist. France, anii. cil., p. 3ol.

'•1. Voii' la iiouv. éililion des Mémoires sur la Dustille, do Linguet, publ. par M. H. Monin, l*aris, 18î)9, in-lS.

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Linguet était digtie de peu d'estime et que ses confrères l'avaient justement rayé du barreau.

En annonçant son embastillement Grimm écrit : « Le métier d'Arétin a toujours eu ses périls. L'ordre des avocats, l'Académie, le Parlement, un grand nombre d'honnêtes particuliers, grossièrement insultésdans ses écrits, n'auront pas beaucoup de peine à se consoler de cette disgrâce; mais il lui reste des amis et des protecteurs pleins de zèle, dans le clergé, à la Cour ».

La captivité de Linguet dura deux ans. Il en a laissé la description dans ses Mémoires sur la Baslille, qui eurent un grand retentissement. Le libelle de Linguet, comme tout ce qui est sorti de sa plume, est écrit avec verve; les laits cités sont, en majeure partie, exacts' ; mais l'auteur, qui voulait faire sensation, les a habilement présentés sous un jour qui en dénature le caractère. « Il y a, dit Mme de Staal, moyen de répandre l'ombre et la lumière sur les faits qu'on expose, de manière que, sans en altérer le fond, on en change l'apparence. » Voici la description que Linguet donne de son mobilier à la Bastille : « Deux matelas rongés des vers, un fauteuil de canne dont le

- 1. Il lui arrive cependant de déclarer, avec de grands serments, qu'on ne lui fil jamais subir ■< l'ombre d'un interrogatoire » à, la Bastille (p. 31 de l'éd. Monin). Linguet fut arrôté le 27 sept. 1780; dès le 30 sept, le commissaire Chesnon lui fit subir un interrogatoire dont le texte a été publié dans la Bastillp dévoilée^ livr. VII, p. US et suiv.

Siège ne tenait qu'avec des ficelles, une table pliante, une cruche pour l'eau, deux pots de faïence, dont un pour boire, et deux pavés pour soutenir le feu ». Un contemporain a pu dire des Mémoires de Linguet : « C'est le mensonge le plus long qui ait été imprimé* ». Et cependant, si nous prenons les faits mêmes que raconte l'habile journaliste, en les dégageant du mirage trompeur dans lequel il les a placés, nous ne voyons pas sous un aspect aussi misérable qu'il s'efforce de le dire l'existence qu'il mena dans la prison du roi. Il doit bien avouer que sa nourriture a toujours été fort abondante, en ajoutant, il est vrai, que c'était parce qu'on voulait l'empoisonner! Il n'aurait dû la vie « qu'à l'opiniâtreté vivace de sa constitution * ». Linguet n'en notait pas moins, chaque malin, sur le menu du jour, que lui faisait passer le cuisinier de la Bastille, les plats de son goût; il fit plus tard meubler sa chambie fi son gré. Il conservait d'ailleurs assez de liberté pour publier durant sa détention un ouvrage intitulé : Pi'ocès des trois rois, Louis XVI, Charles III et Georges III, qui parut à Londres en 1*781 ^ Rappelons encore le célèbre mot de Linguet au perruquier de la Bastille, le premier jour où celui-ci

1. Observations sur Vfiistoire de la Bastille, publiée par M. Linguet (Londres, 1783, in-8), p. 48.

i. Mémoires de la Bastille, éd. de 1783, p. 71-72. 3. Revue de la Révolution française, ann. 1882, p. 60.

se présenta pour lui faire la barbe : « A qui ai-je l'honneur de parler? — Je suis, monsieur, le barbier de la Bastille. — Hé! que ne la rasezvous I »

Quelques années après sa sortie de prison, en juin 1792, Linguet fut poursuivi pour délit de presse, une seconde fois. Il attendait impatiemment le moment de comparaître devant ses juges, disait-il à ses compagnons de captivité, pour dévoiler la sottise et l'atrocité de ses ennemis. Mais le Tribunal révolutionnaire ne voulut même pas entendre sa défense et le condamna prestement à mort. « Ce ne sont pas des juges, ce sont des tigres », disait-il quand il fut rentré dans sa prison. Sur l'échafaud, l'ardent pamphlétaire pensa peut-être, avec regret, à cette Bastille dont il avait réclamé la destruction.

Diderot*.

Il nous reste à parler de Diderot et du marquis de Mirabeau, qui ne furent pas enfermés à la Bastille, mais à Vincennes, non-dans le dpnjon, mais dans le château de Vincennes, prison distincte du donjon. On plaçait dans le château les prisonniers appelés à subir une détention passagère et auxquels on voulait témoigner des égards^. Diderot,

i. Archives de la Bastille, Dibl. de l'Ay-senal, ms. 11671.

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