D'une fluxion de poitrine
Note ajoutée à la deuxième édition. — Plusieurs des critiques, qui ont bien voulu parler de notre livce, nous ont fait, à propos du chapitre consacré à Latude, un reproche qui est formule sous la plume de M. E. Lepelletier de la manière suivante : « Laludc commit une véritable escroquerie. Elle fut découverte et la Bastille reçut l'inventeur inalavisé. Il fut incarcéré à la Bastille le V mai 1749, il fut mis en liberté le 7 juin 1777. C'est une pénalité un peu prolongée pour une tentative d'escroquerie. Évidemment Latude, originellement, ne pouvait être considéré comme une victime de la monarchie; mais en prolongeant pendant vingt-huit ans sa détention, l'ancien régime a fait de ce chef d'industrie un véritable martyr politique. L'érudition peut détruire la légende de la Bastille, elle est impuissante à anéantir l'acte d'arbi-
traire de tous les ministres qui se sont succédé de Louis XV à la Révolution, maintenant dans une rigoureuse captivité un pauvre diable, en somme coupable d'une assez légère peccadille envers la maîtresse du roi. Qui veut trop prouver, ne démontre rien ».
Le nouveau tirage qui est fait de notre volume nous permet de répondre un mot. Nous tenons à dire, avant tout, que nous ne voulons prouver ni démontrer quoi que ce soit. Nous avons essayé de reproduire fidèlement le tableau de la Bastille et celui du 14 juillet, tels que les documents nous les ont montrés. Là se borne notre ambition. Si des documents et des faits cités sort la réhabilitation de l'Ancien régime, tant mieux pour l'Ancien régime, et, peut-être aussi, tant mieux pour nous. Tout en tenant fermement aux progrès réalisés et aux transformations sociales et politiques opérées dans le cours des siècles, un peuple doit être heureux et fier de pouvoir aimer et admirer son passé. Le passé est le sol fécond où une nation plonge ses racines, où elle puise la sève pour les puissantes et brillantes frondaisons de l'avenir.
Pour le cas •< Latude » nous tenons cependant à ajouter quelques mots. Latude avait imaginé un complot, auquel il avait donné pour manifestation une boite explosive. En réalité la boîte était inolTonsive, le complot n'en fut pas moins pris au sérieux, et Latude lui-même, dans les débuts, fit tous ses efforts pour qu'il en fût ainsi. Il faut songer à l'organisation judiciaire de l'époque. Notre héros ne risquait rien moins que de faire tomber la tête de Maurepas. La justice régulière — non celle des lettres de cachet, — la justice du Chàlelet et celle des Parlements, ne plaisantait pas sur le chapitre des « fausses dénonciations de complot ». En 1762, un certain Du Truch de la Chaux, après s'être fait quelques blessures avec un couteau, déclara qu'il avait été mis en cet étal par deux hommes qui en voulaient à la vie du roi. 11 fut traduit devant le Parlement et régulièrement condamné à être pendu Jarret du 1" février 1762) et réguliè-
rement exécuté. Son délit était .assurément moins çrrave que celui de Latude, tout en ayant avec lui des poi.ils de ressemblance.
Latude s'évada trois fois. 11 faut encore tenir compte des idées du temps. En Angleterre, à celle même époque, l'évasion des prisons du roi était punie de mort; et si l'on veut savoir comment elle était punie en Allemagne, il surfit de relire l'histoire du baron de Trenck. Latude refusa la liberté qui lui fut offerte à la mort de la marquise de Pompadour, et quand on le mit dehors, le 1 juin 1777, la première chose qu'il fit, fut de s'introduire chez une dame de qualité et de lui extorquer de l'argent, le pistolet sous la gorge. C'est un délit qui, aujourd'hui encore, serait puni non sans quelque rigueur.
Dans le livre remarquable qu'il a publié sous le litre Paris pendant la Révolution^ et qui a été traduit par M. Paul Viollet, bibliothécaire de l'École
i. On trouvera la bibliographie des relations de la prise de la Bastille dans la précieuse Bibliographie de Vhistoire (le Paris pendant la Bévolulion, de Maurice Tourneux, t. I (Paris, 1890, gr. in-8), p. 135-162. Les meilleures de ces relations et 'les principales éludes sur la journée du 14 juillet sont indiquées dans la Bibliographie critique dt la prise de la Bastille, publiée par la Société des Ètuda historiques (Paris, 1899, in-8). L'écrit de Dusaulx, de l'Insurrection parisienne et de la Prise de la Bastille, sera consulté dans l'édition de M. H. Monin, Mémoires sur lu Bastille, Paris (dans la Bibliothèque des Mémoires ùe iouàusl), 1889, in-16. On étudiera en outre les Documents inédits sur h: mouvement populaire du l'i juillet 17 SO, publ. par .NL J.-J. Gui ITrey dans la Revue historique, I (1876), p. 4'.iS elSuiv. ; ainsi que les documents publiés par M. Lccocq dans l'ouvrage cité plus bas, par M. Fernand Bournon dans son livre, la Bastille, p. 197 et suiv., et ceux qui ont été publiés dans la Revue des Questions historiques (juillet 1898), sous le titre les Dernières années do la Bastille d'après de nouveaux documents. Enfin on lira lo ProcèS' verbal des séances et délibérations de l'assemblée générale des Électeurs de Paris, réunis à V Hôtel de Ville de Paris le l-i juillet 1789..., par M. Duveyrier; Paris, 1790, 3 vol. in-8.
Les livres les plus importants qui ont été écrits sur la
>\e droit cl membre de Tlnstitut, M. Adolphe Schmidt écrit : « Tous les événements foncièrement révolutionnaires, les journées du 14 juillet, des 5 et G octobre 1789,. etc., furent l'œuvre d'une imperceptible minorité de révolutionnaires hardis et violents. Si elles réussirent, cela tient uniquement à ce que la grande majorité des citoyens .s'éloigna du théâtre des événements ou y assista inerte, attirée par la curiosité et augmentant ainsi, en apparence, l'imporiance du mouvement. >> Et plus loin : « Dutard s'exprimait en ces termes, après la chute de la Gironde : « Si vous parvenez « à réunir, sur 50 000 modéranlisés, seulement « 3 000, je serai bien étonné, et si, sur ces 34300, il « s'en trouve seulement 500 qui soient d'accord et
journée du l't juillet sont celui de M. Georges I.ecocq, la Prise de la^aslille et ses anniversaires, Paris, 1881, pet. in-8, et celui de M. Jules Flamnicrmont, la Journée du 14 juillet, Paris [Snc. de Vhistoire de la Hévolulion française), 1802, in-S. Mais le meilleur des récits de la prise de la Bastille, par la clairvoyance et l'imparlialilé, est celui de Al. Foriiand Bournon, dans la Bastille, p. 182 et suiv.
Pour les événements (|ui ont précédé et suivi le U juillet les pages puissantes de Taine dans ses Origines de la France contemporaine, la Révolution, t. 1, sont au premier plan, puis tes livres de M. Gustave Bord et de Victor Fournel, cités plus loin.
Les troubles des 27 et 28 avril (AfTaires Réveillon et Henriot), dont l'étude est si importante pour l'histoire de la prise de la Bastille, ont été racontés en détail, d'après des documents nouveaux, utilisés de la manière la plus heuneuse, par M. Al. Tuetey, dans l'introduction au t. I" du Répertoire général des sources manuscrites de l'Histoire de Pat'is pendant la Révolution française, Paris, 1890. gr. in-8.
« assez courageux pour énoncer leur opinioTi, je « serai plus étonné encore. Ceux-là, par exemple, « doivent s'attendre à être septembrisés. — Douze « fous, bien en fureur, à la tête de la section sans- « culotlière, écrit Dutard dans un autre rapport, « feraient fuir les autres 47 sections de Paris. » Mercier,, après la chute de la Gironde, à propos du régime de la Terreur, s'exprime ainsi : « 60 brigands couvraient la France de sang et de « deuil; oOOOOO hommes dans nos murs étaient « témoins de leurs forfaits et n'avaient pas le cou- « rage de s'y opposer. »
Pour faire comprendre l'extraordinaire et invraisemblable événement qui fait l'objet de cette étude, il faudrait commencer par exposer les circonstances, décrire le milieu matériel et moral dans lesquels il s'est produit, et ceci, malheureusement, serait très long. Prenons les deux faits principaux, voyons quelle en fut la conséquence, puis venons à la journée du 14 juillet.
Pour gouverner la France, le pouvoir royal n'avait dans ses mains aucun instrument administratif ou, du moins, des instruments administratifs tout à fait rudimentaires. Il régnait par la Iradition et le sentiment. C'étaient l'affection et le dévouement de la nation qui avaient formé le pouvoir royal, cette affection et ce dévouement en faisaient toute la force.
Pratiquement, réellement, quels étaient dans
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les mains du roi les moyens de gouvernement? « Otez les lettres de cachet, observait Malosherbes, et vous enlevez au roi toute son autorité, car la lettre de cachet est le seul moyen qu'il possède d-; faire exécuter sa volonté dans le royaume. » Or, depuis plusieurs années, le pouvoir royal avait renoncé, pour ainsi dire, aux lettres de cachet. D'autre part, les sentiments d'affection et de dévouement dont nous parlions s'étaient affaiblis dans le courant du xviii'^ siècle, ou, du moins, ils avaient changé de caractère. C'est ainsi qu'à la veille de la Révolution le pouvoir royal, qui représentait en France l'administration tout entière, était — si l'on veut nous permettre cette expression — en l'air.
Au-dessous du pouvoir royal , les seigneur dans les campagnes, le patriciat dans les villes, formaient le second degré du gouvernement. Les mômes observations se répèlent. El il est malheusement certain que, dans la plupart des pays de France, les seigneurs avaient oublié les devoirs que leur imposaient leurs privilèges et leur situation. L'ancien attachement des classes laborieuses s'était presque partout altéré, et, sur bien des points, il avait fait place à des senti ments hostiles.
C'est ainsi qu'à la veille de 89 l'édifice tout entier ne subsistait plus qu'en apparence : au premier choc, il devait s'écrouler. Et comme, derrière la
façade fragile, il n'y avait aucune construction pratique, qu'il n'y avait pas cette administration aux rouages variés, nombreux et précis qui, de nos jours, amortit les contre-coups des crises politiques, la première atteinte au pouvoir royal devait fatalement plonger le pays tout entier dans uji état de désorganisation et de désordre dont la tyrannie sanguinaire, la tyrannie brutale et écrasante de la Terreur pouvait seule le sauver.
Tel est le premier des deux faits que nous voulions mettre en lumière; voici le second. Depuis l'année 1780, l'état de disette était en France presque permanent. La rapidité et l'ampleur des échanges internationaux qui, de nos jours, nous envoient continuellement les éléments nécessaires à la subsistance depuis les points les plus éloignés du globe, font que nous ne connaissons plus ces terribles crises de famine qui s'abattaient autrefois sur les nations. « La disette, écrit Taine, permanente, prolongée, depuis dix ans, aggravée par les violences mêmes qu'elle provoquait, allait exagérer jusqu'à la folie toutes les passions. » « Plus on approchait du 14 juillet, dit un témoin oculaire, plus la disette augmentait. » « Par suite de la mauvaise récolte, écrit Schmidt, le pain n'avait cessé d'enchérir depuis le commencement de l'année 1789. Cet état de choses fut exploité par les perturbateurs qui voulaient pousser le peuple aux excès : les excès, de leur côté, intimi-
Frantz FuNr-K-l-îiiK.NTANO. — La Bastillo. 10
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dèrent le commerce. Les affaires cessèrent, de nombreux travailleurs se trouvèrent sans pain. »
Il faudrait encore dire quelques mots du brigandage sous l'ancien régime. Le progrès des mœurs et, surtout, le développement de l'administration l'ont supprimé. L'imagination du lecteur suppléera à ce que nous n'avons pas la place de dire. Il se souviendra de ce que pouvait entreprendre un homme comme Cartouche et de ce qu'était une forêt de Bondy aux portes de Paris.
Ainsi se forma, sur la fin de l'ancien régime, ce que Taine a si heureusement appelé l'anarchie spontanée. Dans les quatre mois qui précédèrent la prise de la Bastille, on peut compter en France plus de trois cents émeutes. A Nantes, le 9 janvier 1789, l'Hôtel de ville est envahi, les boutiques des boulangers sont pillées. Tout cela se fait aux cris de « Vive le roil » A Bray-sur-Seine, le 1" mai, les paysans armés de couteaux et de bàlons forcent les fermiers à diminuer le prix des grains. A Rouen, le 28 mai, les grains du marché sont pillés. Dans la Picardie, un ancien carabinier se met à la tête d'une bande armée qui envahit les villages et emporte le blé. De toutes parts des maisons sont pillées de fond en comble. A Aupt, M. de Montferrat, qui se défend, est « coupé eu petits morceaux », A la Seyne, la population apporte une bière devant la maison de l'un des principaux bourgeois : on lui dit de se préparer à
ia mort et qu'on lui fera l'honneur de l'enterrer. Il se sauve, et sa maison est mise au pillage. Parmi des centaines d'autres, nous citons ces faits au hasard.
Les environs immédiats de Paris sont plongés dans la terreur. Les correspondances, encore inédites, conservées aux Archives nationales jettent sur ce point la plus vive lueur K Des bandes de vagabonds armés parcourent les campagnes, pillent les villages, saccagent les récoltes. Ce sont les « brigands ». L'expression revient sans cesse dans les documents et de plus en plus fréquemment à mesure que l'on approche du 14 juillet. Ces bandes armées comptent trois, quatre, cinq cents hommes. A Cosne, à Orléans, à Rambouillet, en tous lieux, ce ne sont que pillages de grains. Dans les difTTérentes localités des environs de Paris, la population s'organise militairement. Les bourgeois armés font des patrouilles contre les « brigands » . De toutes parts les habitants réclament du roi des troupes pour leur protection. Une ville comme Versailles craint d'être envahie par ces bandes de forcenés et supplie le roi de la protéger : les lettres de l'assemblée municipale conservées aux Archives nationales sont des plus instructives.
A ce moment furent rassemblées, aux envi-