Légendes et curiosités de l'histoire
Ce n'est pas une mince tâche de constituer ce qu'on pourrait nommer les archives cliniques du passé. Pour la mener à bien, il ne faudrait rien moins, comme l'écrivait le regretté Brachet, que « réunir l'érudition du chartiste, le tact du psychologue et l'expérience du médecin ».
Veut-on faire une science positive de la pathologie historique, il ne suffit pas d'évoquer la vision directe des phénomènes morbides, d'établir un ensemble de symptômes, de discuter un diagnostic ; il convient, au préalable, de collationner les sources, d'en établir soigneusement la critique et, cela fait, de rédiger avec une méthode rigoureuse l'observation du personnage que l'on soumet à ses investigations, j'allais dire à sa clissec* tion.
La pathologie, nous préférons dire la clinique historique, touche, en effet, à plusieurs sciences.
■j LÉGENDES ET CURIOSITÉS DE L'HISTOIRE
Elle «loit s'appuyer sur l'histoire médicale, à laquelle par tant de côtés elle confine. Elle se propose d'éclairer la psychologie, qui n'est si souvent <|ii<1 de la psychopathie, en appelant à son aide La psychiatrie, qui lui est parfois d'un si ours.
Od juge, par ce rapide aperçu, de la difficulté que présentent les travaux ressortissant à cette science encore jeune, dont ses premiers vagissements ne remontent guère à plus d'un demisiècle.
Kn est-il. cependant, de plus féconde en résultats S'il nous en fallait justifier l'utilité, nous n'aurions qu'à montrer la lumière qu'elle apporte dans l'interprétation des actes de ceux que Ton a nommés les représentative men de l'humanité et les pasteurs de peuples; quel auxiliaire précieux trouvent en elle l'historien et le philosophe; combien, enfin, grâce à elle, nous avons chance d'avancer la solution de ce complexe et redoutable pi « (blême de l'hérédité, qu'entourent tant d'obscurité
Rappellerons-nous les mots qu'Homère place dans la bouche de Télémaque: « Etranger, tu me demandes quel est mon père, je te '«'pondrai sans détour : ma mère m'a dit que j'étais le 61s d'Ulysse; pour moi, je h 'mi sais rien, car nul ne connaît son père. Sages paroles, qui devraient toujours se
présenter à l'esprit, lorsqu'on veut fixer les antécédents d'un sujet, qu'il soit roi ou vilain.
Dans le cas qui va nous occuper et dont un de nos confrères et amis a fait une étude magistrale l, la lignée maternelle nous fournira des données suffisamment précises, pour nous dispenser de demander à l'ascendance paternelle, toujours contestable, d'étayer notre argumentation.
La mère du futur Charles VI, Jeanne de Bourbon, avait été frappée, à l'âge de 35 ans, d'un accès assez nettement indiqué d'aliénation mentale ; elle resta dans cet état pendant une partie de l'année 1373 : nous avons là-dessus un texte probant ~.
Elle avait de qui tenir. Son arrière-grand-père, Robert de Clermont, avait été frappé de démence : dans un tournoi donné en l'honneur du prince de Salerne, le jeune Robert avait reçu un coup de masse d'armes sur le crâne et, à la suite de ce traumatisme, était tombé in amentiam perpeiuam.
Le trauma a dû jouer là le simple rôle d'agent provocateur et il est permis de supposer que la folie
1. La folie de Charles VI, roi de France, par le Dr E. Dupré. (Ext. de la Revue des Deux Mondes, 15 déc. 1910). Typog. Ph. Renouard, 1910).
?. Cf. Chronique des quatre premiers Valois, éd. Siméon Luce, p. 244.
n'eût pas éclaté chez Robert de Clermont, si la tare héréditaire n'avait, depuis longtemps, préparé un terrain propice l.
Survint-il des rémissions dans l'état du prince, pendant les vingt-trois années qu'aurait duré sa folie ? Le fait n'est pas douteux, puisqu'il prit pari à des tournois, et, après la défaite- de Gourtrai,
m pressa de se rendre à l'appel de son neveu, Philippe le Bel 2 : quand celui-ci contractera une alliance avec l'empereur Henri VII, et qu'aux négociateurs de profession, chargés de la rédaction du traité, chacun des souverains adjoindra, selon l'usage, et pour rehausser l'éclat de la mission, un prince de son sang, c'est son propre oncle que le roi de France désignera.
.1 priori, ce choix d'un prince mentalement affaibli peut paraître singulier; mais, on l'a justement remarqué, « l'inexpérience diplomatique de Robert, sa faiblesse intellectuelle ne durent pas être pour détourner le roi de France de ce choix. L'une et l'autre étaient plutôt, pour Philippe (ennemi de toute initiative chez ses agents), la garantie que
1. Kru i-i i in. Psychiatrie (Leipzig el Berlin, 1894,4» éc|M pp. 8-10 el is7 : cf. remarques du I)r Pierre Janet {Revue générale des sciences, 1893, p. 254 ,à propos «l'un travail de Miles, paru dans Brain, 1892, p. 158; el Surtout, fétude de Christian [Archives de neurologie, juillet-septembre L889
-■ Brà< m i. Mémoire, lu au Congtès des médecins alièhistes de France session de 1894 . t. I. p. 175.
son ambassadeur improvisé ne s'écarterait pas des instructions royales ». Alors même qu'on se refuserait à admettre que le rôle de Robert fût plus nominal qu'effectif, l'aliéniste n'en saurait tirer d'autre indice que la preuve d'une rémission et non de la guérison.
On sait aujourd'hui ( quelle valeur il faut accorder aux manifestations raisonnables dans la folie ; les profanes seuls pourraient s'étonner de ce que les hommes à qui sont familières les pratiques de la médecine mentale observent communément.
« C'est un préjugé ancien et funeste, écrit un psychiatre allemand2, que celui qui consiste à n'envisager comme folie que les états extrêmes d'altération intellectuelle. Le vulgaire, en effet, ne connaît que la démence ou la manie... Il ignore que quelqu'un peut être gravement aliéné et absolument irresponsable, sans délirer ou extravaguer d'aucune façon. »
Ces notions sont indispensables à qui veut élucider le problème de la folie de Robert de Clermont et de son descendant, Charles VI.
1. V. surtout le livre, classique, de Parent, la Raison dans la folie, 1888.