‹ Légendes populaires de la France, précédées d'une introductionChapitre 1 sur 20 · DE LA · texte numérisé non relu

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Cétoit une grande question parmi les savans, il y a quelques années, que de savoir d’où nous venoient Biquet à la Houpe et Cendrillon , ces jolies épopées des enfans dont le souvenir n’est pas sans charme pour la pensée des vieillards. Après de longs et graves débats, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ouïe en ses conclusions, il fut décidé magistralement, et je crois la chose consacrée en principe dans notreadmirable éducation universitaire, quela Barbe- Bleue avoit fait ses études au collège de Bénarès, que les cailloux blancs dont le Petit-Poucet marque si industrieusement la route de son exil étoient des galets du Gange, et que cette phrase célèbre : Tirez la cordelette , la bobinette cherra y ne pouvoit procéder que du sanscrit. Le marquis de Carabas pèche bien un peu contre la couleur locale; mais on sait I. «

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trop par mille exemples ce qu’est capable de hasarder l’audace des interpolateurs; et puis, il ne faut pas se montrer difficile avec les orientalistes qui se dévouent avec tant de profit pour notre instruction à l’enseignement de ces belles choses !

Il résulte de ces ingénieuses découvertes que toutes les idées imaginatives de l’humanité descendent, comme le fleuve sacré, des plateaux du Thibet, et que nous ne nous serions jamais élevés, dans notre impuissance, à la magnifique éthopée du Chat-Botté , si la mémoire des nouveaux âges n’en avait dérobé le type immortel aux traditions d’un peuple ancien qui se distingue avantageusement de notre race par sa couleur d’acajou, ses nez effilés, ses yeux obliques, et qui daigne fournir encore de temps en temps à nos exhibitions populaires ses bayadères et ses jongleurs. Je suis un peu moins absolu dans mes opinions, et il faut avouer avant tout que je n’ai aucun droit de l’être. Sincèrement disposé, par un sentiment de justice qui m’est naturel, à rendre à l’Inde ce qui appartient à l’Inde et à Perrault ce qui appartient à Perrault, je paie avec plaisir mon tribut d’hommages à une des civilisations les plus vénérables du vieux monde; mais je m’obstinerai à croire, si on veut bien me le permettre, que l’homme

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n’a été destitué nulle part del’aimable faculté d’inventer ses fables, et je ne lui conseille pas de renoncer 4 ce privilège. C’est, selon toute apparence, ledédommagement le plus sûr des misères de sa triste condition.

Les peuples naissans étoient loin de jouir des avantages de notre civilisation éminemment perfectionnée. Ils ne savoient ni l’heure de l’éclipse, ni le passage de la comète. Ils ne pressentoient guère l’art d’abréger les distances en lançant des chars de feu sur des routes de fer, pour livrer plus facilement les limites du monde connu à la rapacité des spéculateurs et à l’ambition des conquérans. Ils n’auroient pas compris la nécessité scientifique d’user la vie d’une génération à creuser des puits vers le centre de la terre, et la vie d’une génération à les combler. Ils ne savoient de la création que ses délicieux mystères, et ils jouissoientsans essayer de les expliquer. Comme l’action d’une puissance bienveillante se révéloit partout 4 leurs regards, ils se contentoient de ce fait universel pour résoudre tous les doutes et pour rendre raison de tous les phénomènes. Comme toute recherche aboutissoità une découverte, il n’y avoit pas une de leurs perceptions qui ne fût nouvelle et qui ne conservât longtemps le charme delà nouveauté.Lapoésieneconsistoit pas alors dans l’expression laborieuse et symé-

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trique d'une pensée choisie. La poésie étoit l’expression naïve de la pensée d’un homme simple qui sent vivement, c’est-ànlire le langage naturel de l’homme dans tout ce qui n’appartient pas à la vie positive. La langue même des sociétés nouvelles ne pouvoit qu’être essentiellement poétique, parce qu’elle étoit essentiellement pauvre, et les langues ne s’enrichissent qu’aux dépens de la poésie. Il suffit d’un moment d’attention pour comprendre cette proposition, tout étrange qu’elle paraisse. Les besoins les plus immédiats et les plus fréquens de la vie phy r sique ne réclament pas un grand nombre de mots; il n’en faut pas plus de trois ou quatre cents à leur vocabulaire indispensable, mais la vie de l’imagination et de la pensée est infiniment plus exigeante; et, comme elle prend nécessairement les mots où ils sont, comme le vocabulaire qui les renferme^tous est son unique répertoire, elle ne les tourne à un nouvel usage qu’en leur imposant une acception figurée qui devient peu à peu aussi intelligible que l’autre. Cette acception figurée est ce qui constitue la poésie des langues naissantes. Ajoutez à cela que le mot a toute sa valeur dans l’usage de l’homme qui l’a fait,

et représente l’idée vivante qu’il y a attachée en

l’adoptant, pendant que, de^ios jours, oe mot ça-

davre, dépouillé de la pensée qui le vivifioit, n’est plus quun signe convenu, le plus souvent équivoque ou incertain, dont les plus habiles auroient peine à retrouver le sens primitif. Les exemples ne manquent pas, et je me contenterai d’en citer quelques uns entre mille dans une phrase tout à fait vulgaire. Vous dites souvent d’un homme, et vous avez malheureusement trop d’occasions de le dire : « Cet homme est détestable exécrable, abominable. >Qu’entendez-vous par là? je le demande au grand nombre. Une injure, et rien de plus; je ne pense pas que la multitude attribue à ces paroles une définition plus nette et plus développée. 11 n’en étoit pas de même chez le créateur de ces expressions, qui ne sont aujourd’hui pour nous qu’une monnoie fruste, privée de son type et de son exergue; il les auroit traduites autrement dans la valeur native qu’il leur avoit donnée. Un homme détestable , exécrable , abominable , c’est un homme si avili, que son témoignage est rejeté par la conscience publique ; c’est un hommeque la pieuse pudeur de ses contemporains repousse de la participation des choses sacrées ; c’est un homme dont l’odieuse perversité n’a pas même été pressentie par les prophéties ou les oracles, dans leurs présages

les plus menaçans» Vous voyez que le verbe portoit

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alors en lui une poésie intime qui se manifestoit par la seule énonciation de la parole. Vous voyez qu’elle n’y est plus. Les dictionnaires des nations très civilisées ressemblent à ces vieux livres d’armoiries dans lesquels le rouge, le noir nu le vert sont indiqués sur l’écu des nobles chevaliers par des marques ou des noms de convention, qui ne parlent plus qu’aux gens versés dans la science du blason. Le signe reste pour ceux qui s’y connoissent, mais n’y cherchez pas la couleur.

Dans cet âge heureux du monde où ne vivent que les peuples primitifs et les peuples renouvelés par une longue barbarie; quand toute parole se figuroit, toute sensation recevoit de son signe même une apparence d’hyperbole ; la pensée s’accoutumoit facilement à croire à l’image hardie qui s’étoit présentée pour la peindre ; le merveilleux de l’expression se reflétoit sur les faits les plus ordinaires; toute femme belle et puissante dont on avoit éprouvé les prudens conseils et la bonté protectrice, devenoit une fée tutélaire ; toute femme vieille, laide et malfaisante, une fée ennemie. Le seigneur quiopprimoit ses vassaux, et qui s’en faisoit redouter à l’égal des loups furieux, n’étoit pas quitte de la vindicte publique pour avoir reçu le nom du loup dans les vives métaphores du

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peuple; la créance mobile et flexible des en&hs et des femmes ne tardoit pas à lui en attribuer la figure et les mœurs, les appétits sanglans et les chasses nocturnes. L’ennemi étranger ne se contentoit point de la ruine des forteresses et du pillage des cités; l’imagination des mères et des nourrices le faisoit apparoitre comme un épouvantail jusqu’au chevet du berceau, et le nom des Ogres, si connu des lecteurs de contes, n’est lui-même qu’une corruption populaire de celui des Hongres, ou Hongrois, dont les folles terreurs du village faisoient jadis des mangeurs de petits enfans , en attendant les jours de civilisation et de lumières où notre politesse nationale s’empresseroit de rendre le même témoignage aux Cosaques. L’Inde n’a rien à voir dans tout cela, et l’intervention officieuse des adorateurs de Brahma dans la composition, si spontanée d’ailleurs, de nos jolis contes des fées, n’est qu’un conte de savans qui ne vaudra jamais les autres.

Tout peuple a sa poésie. Tous les enfans ont besoin de contes qui les amusent, les étonnent ou les effraient; toutes les femmes ont besoin de romans qui mêlent à la réalité monotone de leur vie positive les illusions d’une vie d’amour et d’aventures; tous les hommes, et je n’en excepte pas les hommes les

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plus éclairés des vieilles civilisations, ont besoin d’histoires plus ou moins exagérées, qui relèvent la grandeur de leur originepar quelques fables épiques. La bibliothèque qui se compose de ces merveilleuses traditions écrites est la véritable bibliothèque du peuple. C’est là qu’il faut chercher tout ce qu’il y a eu de naïveté et de grandeur dans ses sentimens, de grâce et d’énergie dans ses inventions, de souplesse et d’originalité dans son langage, avant ces jours solennels de la perfection relative qui touchent, hélas ! de si près au crépuscule honteux de la décadence. C’est là qu’est empreint, d’une manière ineffaçable, le sceau de son caractère et de son esprit. Ces livres que dédaignent notre expérience morôse et notre savoir pédantesque, archives ingénues du bon vieux tempsj conservent en eux tout ce que la vieillesse des nations, comme celle des hommes, aime à conserver du passé, les souvenirs rians du premier plaisir, les souvenirs touchans du premier amour, les souvenirs du premier succès, avec leur ivresse et leurs espérances, toutes les joies de l’ame qui s’éveille à laconnoissance des choses, et toutes les douleurs poignantes, mais passagères, qu’un désabusement mille fois plus cruel fera trop tôt oublier. Le style n’en est pas fort; il manque de ces habiles artifices qu’enseignq

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l'étude, que l'esprit raffine, et qui finissent par se substituer au travail naïf de la pensée; mais il est simple, il est clair, il dit ce qu’il veut dire, il se fait comprendre sans efforts. On auroit peine à y découvrir quelque trait qui mérite l’admiration, mais on auroit plus de peine peut-être à y désigner quelque passage qui exclue ou qui repousse la sympathie. Aucune leclure ne laisse à la mémoire des réminiscences plus aimables, plus touchantes, et, je ne crains pas de le dire, plus utiles à la conduite de la vie. Il n’y a point de cœur si blasé qui ne tressaille encore au nom de la belle Maguelonne et de son doux ami Pierre de Provence, qui, à son aspect, « cherchoit de grand soucy en quelle manière commencer à parler, car il ne savoit s’il étoit en l’air ou en la terre, et ainsi fait Amour à ses subjects.» Candeur et bravoure, franchise et loyauté, patience et dévouement, tous les traits distinctifs de notre vieux caractère national brillent d'un éclat ineffaçable dans les chroniques aujourd’hui si délaissées de l&Bibliothèque bleue , comme les hiéroglyphes sur les obélisques de Ramessès. Ils s’y lisent toujours, mais il faut une ame pour les déchiffrer. Ce n’est du moins pas une peine perdue pour ceux qui daignent la prendre, et, je le déclare intrépidement A la face de

nos savantes académies : la douce résignation de Griselidis et les courageuses épreuves de Geneviève de Brabant ont rendu populaires plus d’excellentes leçons de morale qu’il n’en sortira jamais de toutes les élucubrations politiques, statistiques, esthétiques, philantropiques et humanitaires, entre lesquelles se partagent annuellement les prodigalités stériles de M. de Monthyon. Le peuple lesavoit, quand il jouissoit encore de ce tact judicieux et délicat qui est naturel à tous les peuples tant qu’ils ne sont pas éclairés et corrompus. Maintenant c’est autre chose. Grâce au perfectionnement progressif de la civilisation émancipée, le peuple ne lit plus la Bibliothèque bleue . Il lit des vers scandaleux, des chansons obscènes, des romans extravagans et dissolus, les rêveries turbulentes des factieux et les rêveries impies des sophistes. La société doit marcher, elle marche, et vous savez où elle va. Ce ne sont pas nos foibles mains qui pourroient l’arrêter sur la voie désespérée où le siècle l’emporte et la dévore. Il faut que le plus transparent des mythes infaillibles de l’Écriture s’explique et s’accomplisse. Lorsque Y Ange des ténèbres entreprit d’achever la perte de l’humanité, il sentit la nécessité de se transformer sous des apparences

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toutes nouvelles. Il annonça qu’il apportait lalumière . Il s’appela Lucifer.

Je ne crois donc pas, en vérité, qu’un peuple parqué dans des institutions anglaises, entre le sport et le steamer , les hustings et le budget , à la suite d’une conquête de fait dont nos éternels ennemis recueillent les fruits depuis vingt-huit ans, soit désormais disposé à faire un accueil bien favorable au précieux trésor de nos traditions, de nos plaisirs et de nos gloires. Mais, s’il existe quelque part, dans je ne sais quel oasis ignoré que le réseau du rail ne menace pas encore d’étreindre et d’étouffer entre ses mailles brûlantes, quelques enfans de la vieille France, fidèles aux souvenirs délicieux de leur berceau, et dont la voix maternelle de la patrie fait toujours palpiter le cœur, rendez-leur, je vous en prie, la Bibliothèque bleue dans sa simplicité et dans ses grâces. Avec trente ou quarante volumes qui, sans offrir un intérêt plus vif, tiennent un rang plus élevé, et que la postérité désignera, c’est bientôt tout ce qui restera de notre littérature et de notre langue.

Charles Nodier.

Tous les ouvrages qui composent ce volume appartiens nentau même genre de littérature ; des traditions historiques, des aventures merveilleuses devenues populaires en forment le sujet. Ces ouvrages doivent à la grande réputation dont ils ont joui l’honneur de figurer dans la Bibliothèque bleue. Chacun sait qu’on a donné ce nom à une collection de romans de chevalerie, de contes des fées, d’almanachs, de facéties, de chansons, imprimée à Troyes, dont chaque volume était vendu séparément dans toutes les foires du royaume; d’après un catalogue de cette bibliothèque, que j’ai sous les yeux, elle se composoit de quatre séries d’ouvrages de différentes natures, publiés les uns in-4° et in-8°, les autres in-l2 et in-16 (i).

Les plus anciennes^ productions de ce genre remontent aux premières années du XVII e siècle. Ce fut Jean Oudot, libraire à Troyes, qui entreprit ce genre de publication, et l’on ne peut douter qu’un plein succès n’ait couronné son entreprise (2).

(1) Voyez ce Catalogue à la fin de l’Introduction.

(2) L’un des plus anciens volumes portant le nom de Oudot, est

celui-ci : Le Roman du vaillant Chevalier Ogier le Danois qui fat un des douze per s de France, lequel avec le secours du voy Charlemagne chassa lesPayens hors de Rome et remit te Pape en son siège. Troyes, Oudot. Lo m^me ouvrage fut publié de nou-

Au mois de janvier de l’année 1665, Nicolas Oudot fils de Jean, ayant épousé la fille d’un libraire de Paris, vint s’établir rue de la Harpe, à l’image Notre-Dame et, à cette époque principalement, une quantité considérable d’ouvrages de toute nature appartenant à la Bibliothèque bleue se répandit dans le royaume.

La veuve Oudot qui continua longtemps l’entreprise de son mari, a eu différents successeurs, entre autres Garnier, libraire à Troyes, et jusqu’à nos jours c’est principalement dans cette ville que s’impriment, toujours dans le même style et dans le même format, ces livres qui ont obtenu le ptus grand des succès, celui de la popularité. Ce fut donc, suivant moi, une tentative malheureuse que celle qui fut mise à exécution vers 1770,' par un nommé Castillon. Il essaya de rajeunir le style de ces anciennes histoires, il crut les rendre dignes de toutes sortes de lecteurs , telles sont ses paroles, en les refondant, entièrement et en y ajoutant des situations et des épisodes nouveaux (l). La simplicité du récit, la naïveté, enfin tout ce qui rappeloit l’ancienneté de ces contes et en faisoit la valeur, a disparu dans ces maladroites contrefaçons. Bien loin d’imiter Castillon, je me suis appliqué à reproduire les textes de l’ancienne Bibliothèque bleue. Il faut respecter cette version admise par le peuple ; elle est sacramentelle et nous a conservé la mémoire de nos plus anciennes traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y re¬

veau en 16 io et 1626. Voyez les catalogues Dufay no 2349, et Lavallière; en 2 volumes, no 3385.

( 1 ) Catalogue chronologique des Libraires et des Libraires-lmprU meurs de Paris (par Lotin), 1789, in-$o, page 139.

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trouve avec plaisir tous ces récits dans lesquels se sont perpétuées les légendes, ou sacrées ou profanes, qui ont été si célèbres en Europe pendant le moyen-âge. Ainsi comme romans de chevalerie, ce sont les conquêtes du grand roi Charlemagne et la fameuse histoire des quatre fils A ymon. C’est B uon de Bordeaux ou la fée Mélusine ; dans les histoires prodigieuses, c'est Robert-le-Diable, Richard-Sans- Peur, ou le géant Gargantua; dans les légendes sacrées, c’est le Juif Errant, l’histoire des trois Maries, la grande Bible des Noels nouveaux. Enfin l’on y trouve, mêlées à des facéties grossières , à des satires ou des chansons relatives aux événements contemporains, ces récits traditionnels dont les moins anciens remontent toujours au XV e siècle, et dont le plus grand nombre touche au berceau de notre histoire (1). Telle est la véritable importance de cette Bibliothèque bleue, que l’on doit considérer comme étant la dernière forme de cette littérature romanesque si nécessaire à bien connaître quand on veut comprendre la vie privée de nos aïeux.

En réimprimant les ouvrages principaux de cette Bibliothèque , j’ai eu pour but de présenter un ensemble de nos plus anciennes traditions religieuses historiques ou romanesques, dans une forme et un langage qui, je le crois, sont accessibles à tous. Un caractère particulier distingue les différentes histoires dont la Bi-

(i) On peut voir en appendice, à la fin de cette introduction, le catalogue de la Bibliothèque Bleue telle qu’elle était composée en 1665, au moment où la veuve Oudot devint chef de l’établissement. 11 suffit de comparer ce catalogue avec celui des anciennes bibliothèques d’air ateurs les plus estimées pour s’assurer qu’Oudot continua la réimpression des ouvrages populaires pendant le xv« et le xvi« siècle.

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bliothêque bleue se compose, c’est que jamais elle ne renferme aucune impureté ni rien de contraire aux lois sacrées de la morale et de la religion : toujours le crime est puni, la vertu récompensée. C’est un hommage qu’il faut rendre à cet instinct qui existe parmi le peuple, et qui le porte à n’admirer que les actions nobles et grandes. ,

J’ai fait observer précédemment qu’un langage particulier disiinguoit les ouvrages dont se compose la Bibliothèque bleue. En effet, qu’on lise avec attention la vie de Robert le Diable , par exemple, le plus ancien récit de ce volume, et l’on y trouvera certaines tournures de phrase, certaines expressions d’une simplicité naïve qui touche parfois à la niaiserie. Faire disparaître ces archaïsmes populaires , si je puis m’exprimer ainsi, pour y substituer un langage plus régulier, plus poli, mais aussi moins original, c’est enlever aux histoires de la Bibliothèque bleue une partie de leur mérite. Du reste il est bonde remarquer que ces fautes contre ta grammaire n’êtent rien à la clarté, à la précision du récit, qui sont portées à un très haut degré dans ces rédactions dont les auteurs resteront à jamais inconnus. Certains mots de notre vieux langage, encore usités parmi le peuple aujourd’hui, se retrouvent dans ces rédactions, comme des témoins chargés d’en attester l’ancienneté. J’ai eu soin de les reproduire, en expliquant toutesfois ceux qui ne peuvent plus être compris.

Les rédactions des différentes histoires de ce premier volume n’appartiennent pas à la même époque. Ainsi, les deux dernières, qui composent le Miroir des femmes vertueu ses y remontent au commencement du xvi« siècle. Celles de Robert le Diable, de Richard sans Peur et de Jean de Paris ont été écrites de 1 o 15 b 1 050. C’est le type des histoires de

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la fameuse Bibliothèque Bleue , et du style daus lequel elle a été rédigée. Jean de Calais , au contraire, et Geneviève de Brabant sont tout-à-fait modernes, et on aura dans ces deux récits un modèle du style populaire tel qu'il existe aujourd’hui. Ainsi, l’on jugera des variations que ce style a subies depuis le xv* siècle jusqu’à nos jours.

Je me suis attaché à trois points principaux dans les notices consacrées à chaque récit. J’ai cherché d’abord si un événement reconnu vrai a pu donner lieu à la composition de ce récit; on verra que presque toujours l’histoire, bien dénaturée sans doute, en a été l’origine ; j’ai essayé de découvrir ces traces quelque fugitives qu’elles soient. Le second point qui se lie au premier et sert à l’éclaircir, a pour but de constater avec exactitude les souvenirs que ces récits populaires ont laissés, en attachant à des lieux différents ou à des ruines inconnues le Bom de leur héros; rien n’est plus fréquent dans notre pays, rien n’est plus curieux et n’ajoute à ces anciennes légendes un plus vif intérêt. Le troisième point est relatif à la bibliographie qui est jointe à chaque notice. Sans avoir la prétention de faire une énumération complète et qui puisse remplacer les ouvrages spéciaux, j’ai tâché cependant que mes indications soient assez exactes, assez étendues pour faciliter les recherches au lecteur, et lui donner une intelligence entière des différentes histoires dont cette collection sera composée.

XVÜj NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

Dans les premiers siècles de notre ère, la province de Normandie étoit soumise au gouvernement d’un duc appelé Aubert; il avoit pour femme une soeur du duc de Bourgogne. Embrasé d’amour Aubert ne voulut pas respecter un vœu de continence que sa femme avoit fait, et celle-ci s’écria follement : que Dieu n’ait aucune part à tout ce qui aura lieu aujourd’hui. Il arriva que la dame s’étant trouvée enceinte, le diable s’empara de l'enfant qu’elle portoit; aussitôt qu’il vint au monde, cet enfant se distingua par sa méchanceté, c’est pourquoi on l’appela Robert le Diable. Après avoir commis maintes iniquités, Robert s’en alla à Rome, fit pénitence, remporta de grandes victoires sur les Sarrazins, épousa la fille de l’empereur, et mourut en homme de bien.

Telle est en résumé la légende connue sous le nom de Vie de Robert le Diable . A quel personnage de l’histoire faut-il reporter les faits contenus dans cette légende, ou en d’autres termes, quel est le type de ce héros fabuleux? Dans son introduction au roman en vers français du XIII e siècle consacré à Robert le Diable, M. Trébutien voit dans ce héros le fils inconnu de ce duc Aubert, qui lui-même n’a jamais figuré dans aucun document certain; c’est là une explication gratuite et qui ne peut pas être admise. L'opinion de M. Deville me semble mieux en rapport avec l’histoire et surtout avec la manière dont les récits de la nature de celui-ci se composent ordinairement. Il est inutile que le personnage qui en devient le

héros se soit rendu coupable d’un grand nombre de faits semblables à ceux que le légendaire attribue à Robert le Diable - r il suffit d'une seule action dans ce genre pour autoriser le peuple à inventer sur un pareil personnage des récits mensongers, qui plus tard deviennent une histoire plus ou moins vraisemblable.

C’est ainsi que plusieurs actions connues de la vie de Robert, surnommé Courte-Heuse , deuxième fils de Guillaume le Conquéraut, ont pu donner lieu à la légende de Robert le Diable. J’emprunterai ici une page de la notice de M. Deville: « Ainsi que son homonyme, RobertCourte- « Heuse quitte la Normandie et entreprend le voyage de la « Terre-Sainte ; à son retour, il s’arrête en Italie et épouse « une princesse de ce pays, premier trait de ressemblance « significatif avec le héros du roman. Mais prenons-le avant « son accession au trône ducal, la ressemblance va devenir « aussi frappante, si ce n’est plus encore. Quel rôle joue-t-il, « comme fils du duc de Normandie ? Guillaume de Jumieges, « Orderic Vital vont nous l’apprendre. Tous deux, remarquez « bien ceci, nous montrent le jeune Robert exilé de la cour « du duc, ayant encouru la malédictiou paternelle. »

« Robert, ajoute le premier, «étoit retiré dans le Pon- « thieu, auprès d’Abbeville, avec des jeunes gens de sa « trempe, fils de seigneurs normands qui lui étoient attachés « en apparence comme étant leur futur seigneur, mais en « réalité par l'attrait de la nouveauté.

« Il désoloit la Normandie et particulièrement la fron- « tière par ses excursions et ses rapines. »

« Écoutons Orderic Vital. C’est à Gerberoi sur la lisière « de la Normandie qu'il fait se réfugier Robert. Là, dit-il, « il rassembla des chevaliers d’élite et force barons de

« France..., aussi s’ensuivit-il des maux infinis; les fils « de la perdition prévalurent, etc. »

Après ces détails historiques dont il est impossible de révoquer en doute l’authenticité, la ressemblance entre Robert le Diable et Robert Courte-Heuse me paroit prouvée.

Le nom de Robert le Diable est attaché en France à trois anciens monuments ; deux sont en Normandie, un est dans le Maine ; il existoit aussi dans l’ancienne tour de Londres une tourelle qui portoit ce nom, et ce fait peut encore servir à prouver l'identité qui existe entre le héros de la légende et Robert Courte-Heuse; car l’on sait que ce prince passa les vingt-sept dernières années de sa vie dans les prisons de l’Angleterre (1). A quatre lieues de Rouen, sur la rive gauche de la Seine, au sommet des hauteurs de Moulineaux, on aperçoit les ruines d’une ancienne forteresse auxquelles le peuple a donné le nom de château de Robert le Diable. Le château d’Arques a été le témoin du repentir de Robert.

Dans le Maine, des restes d’anciens retranchements portent le nom de Fossés de Robert le Diable . Mais Dumoulin attribue ces fortifications à Robert de fiellemes: «il fit bâtir de nouvelles forteresses, dit-il, et faire ces grandes tranchées de plus de trois lieues, qu’on voit encore à présent entre Meniers et Beaumont, et que les paysans appellent les Fossés de Robert le Diable; nom qui ne convenoit

(1) Celle tourelle qui sous le régne de Henri VIII s’appeloit Robin lhe Devyll’s Tower , a été nommée depuis Tour Devereux parce qu'en 16 O 1 elle a servi de prison au célèbre favori d’Elisabeth, Robert Deve reux, comte d’Essex. Voyez à ce sujet : Mémoire of lhe Tower o/London, etc., by John Brillon and E, W, Brayley. London 1030. p. 337.

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pas mal à ce tyran, lequel durant les jours de pénitence fit mourir de faim et de froid plus de trois cents hommes, lesquels mesmeluy offroyent payer de bonnes rançons. »

La plus ancienne version françoise de la légende de Robert le Diable se trouve dans le roman en vers du XIII* siècle, dont la Bibliothèque Royale possède deux manuscrits, (N°Lavall., 38 et 80). Ce roman a été imprimé en 1837 avec des caractères gothiques. Voici le titre exact de ce volume: Le Roman de Robert le Diable , en vers du XIII e siècle , publié pour la première fois d'après les manuscrits de la Bibliothèque du Roi , par G. S. Trébutien, Paris , Silvestre , in- 4°.

Le Mystère qui a été composé au milieu du XIV* siècle vient après le poëme; il se trouve dans un manuscrit en deux volumes in-folio qui ont pour titre : Mystères de Nostre-Dame. Ce titre est fondé sur l’intervention deNotre-Dame dans toutes les légendes dramatiques réunies dans cette collection. Le onzième des miracles transcrits dans le deuxième volume est intitulé : Cy commence un miracle deN.-D. de Robert le Dyable , fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses meffaiz qu’il feist le fol sans parler ; et depuis ot nostre sire mercy de li et es pousa la fille de l'empereur .

J’ai concouru en 1836 à la publication de ce mystère, qui a été imprimé à Rouen, en un volume in 8°, sous le même titre. Voici quelques observations curieuses de M. Deville sur l’époque à laquelle ce mystère a été composé :

« Nous pensons que le Miracle de Robert le Diable est de « la première moitié du XIV* siècle ; il n’a pu être composé « avant 1309, date du premier séjour des papes en France,

XXij NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

« puisqu’il est évidemment question du pape comme habi- « tant Avignon:

« selon le Rosne t’en iras « environ trois lieues petites.

« Mais un autre passage de cette singulière composition « nous permet de préciser davantage l’époque où elle a été « exécutée ;

« oil, anges et moutons fins « et vez ci tous parisis d’or.

« dit le paysan, en montrant à Robert l’or qu’il a dans son « coffre.

« Nous reconnaissons ici des monnaies du règne de « Philippe de Valois; à savoir les anges et les parisis d’or. « La fabricatiou des parisis ne commença qu’en 1329, celles « des anges en 1340 seulement.

« Ce serait donc de 1340 à 1350, sous Philippe de Va- « lois, qu’il faudrait fixer la composition du miracle. »

Aux XIV e et XV e siècles, la légende de Robert le Diable fut le sujet d’un dit . La Bibliothèque Royale en possède deux manuscrits (n° fonds Notre-Dame, 198 et 7883®); l’une des versions porte le titre suivant : Ci commance ung moult beau livre , lequel parle de la vie d’un seigneur qui fut nommé Robert le Dyable ; lequel fut fils du duc de Normandie et de la fille de monseigneur le duc de Bourgoigne , qui est une belle chose à ouyr.

M. Auguste Pichard, dans un article de la Revue de Paris du mois de juillet 1834, a mis en prose et publié en partie cette pièce. M. de Martonne, dans un examen critique de cet article (tome XI des Mémoires de la société des Antiquaires de France), en a reproduit plusieurs strophes.

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Au milieu du XIII* siècle la légende de Robert le Diable a été rédigée en prose pour la première fois. Cette rédaction forme les premiers chapitres de la Chronique de Normandie (1). Cette chronique dont il existe plusieurs manuscrits, et dont la première édition remonte à l’année 1487, paroît avoir été composée vers la fin du règne de Saint-Louis; l’auteur anonyme joignit aux faits consignés dans le roman de Rou les traditions populaires admises à l’époque où il écrivoit. C’estpourquoi ildutcommencer son livre par la vie de Robert lé Diable ; le récit du chroniqueur fut généralement plus répandu que celui des poètes, et ce dernier conserva mieux les traits originaux de la légende.

A la fin du XV e siècle, l’histoire de Robert le Diable devint le sujet d'un roman fort populaire et qui n’est autre pour le fonds des événements que celui qui fait partie de ce volume; la première édition connue jusqu'à ce jour est de l’année 1496, elle a pour titre : La Fie du terrible Robert le Diable , leqriel après fut nommé Vomme Dieu. Lyon. P. Mareschal , 1496, in- 4° Goth . Ce ne fut pas la seule , et dans le courant du XVI e siècle il y en eut plusieurs éditions, j’indiquerai la suivante :

La terrible et merveilleuse vie de Robert le Dyable. Paris , Cl. Bilharty S.-D. y vers 1650, t»-4°, Goth.

Au XVI e siècle, ce roman fut traduit en anglois et en espagnol.

(1) Les Chroniques de Normandie , lesquelles ont été de nouveau tonigé à la vérité , esquelles sont contenues vaillances et proesses des ducs 9 barons et seigneurs de la noble duché de Normandie , etc. m-4o, Goth, — (Voyez Manuel du Ubraire y T* I, p. 47T.)

XXlV NOÜVELLïS BIBLIOTHÈQUE BLEÜÉ.

Voici le titre des deux plus anciennes éditions :

Robert the Devyll. London , FFinkyn de Wordè , S.-D. in- 4°.

A qui comiença la espantosa y admirable vida de Roberto el Diablo assi al principio llamado : hijo del duque iVNormandia . El quel despues por susancta vida fue llamado hombre d’Dios. Alcala de Henares , Miguel Eguia , 1530, tn-4°, Goth. (1).

Enfin je terminerai cette bibliographie des ouvrages consacrés à Robert le Diable, en indiquant les éditions modernes de ce roman faites par Oudot et ses successeurs.

1. La terrible et merveilleuse vie de Robert le Diable, lequel

après fut homme de bien. Troyes, Jacques Oudot, 1715, in-8° de 54 pages, avec figures en bois.

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