‹ Légendes populaires de la France, précédées d'une introductionChapitre 8 sur 20 · LEQUEL APRÈS FUT HOMME DE BIEN · texte numérisé non relu

LEQUEL APRÈS FUT HOMME DE BIEN

SE

Déclaration bu nom bc Robert U Diable.'

Dans la ville de Rouen, au pays de Normandie, naquit un enfant qui fût nommé Robert le Diable, qui est un nom fort épouvantable ; mais la cause pourquoi il fut ainsi nommé, je le vais présentement déclarer.

En ce temps y avoit un duc en Normandie, vaillant et valeureux, doux et courtois, lequel craignoit Dieu, et faisoit faire bonne justice à chacun ; pieux, plaisant à Dieu et au monde, et étoit appelé Hubert (1). De ses gestes et vaillances il fut fait mention en plusieurs chroniques anciennes ; tant y avoit de biens et de vertus en lui, que ce seroit quasi chose impossible à raconter. Or vint un jour de Noël que le duc tint sa cour à Vernon-sur-Seine, à laquelle vinrent tous les barons et chevaliers de Normandie. Et parce que le due n’étoit pas encore marié, les barons le prièrent qu’il voulût se marier, afin d’augmenter sa lignée, et aussi afin qu’il eût des successeurs après lui.

Lors le Duc voulut obtempérer à la prière de ses barons, et leur répondit qu’il feroit ce qui leur plalroit; mais qu’il ne pouvoit trouver femme selon ce qui lui appartenoit : Prendre femme de plus haut lieu que je ne suis, à moi n’appartient, et aussi de m’abaisser, je ferois déshonneur à ma famille; pourquoi me semble qu’il vaut mieux demeurer que de prendre chose qui à moi n’appartient, et de laquelle je pourrois me repentir.

Lesquelles choses ouïes par les barons qui étoient là, le plus sage et le plus ancien de la compagnie se leva, et dit : t Seigneur duc, vous avez sagement parlé; mais si vous voulez me croire, je vous dirai chose de laquelle vous serez joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnête, qui est 'Chose conforme à votre état. Au moyen de ce, vous pourrez accroître votre honneur, puissance et alliance à plusieurs hauts et puissàns hommes; si votre plaisir étoit de la faire demander, je suis certain que n'en auriez refus. Lors le Duc répondit que cela lui plaisoit, et que c’étoit sagement parlé. Parquoi il fit demander la dite demoiselle, laquelle fut octroyée par son père. Et furent faites noces triomphantes et belles.

tomme apte* que le bue be ttotmanbie eut epouaé la fille bu bue be tourgo jne, il retourna h Rouen.

Le Duc ayant épousé la dite demoiselle, il l’emmena en très grand honneur en la cité de Rouen, accompagné de plusieurs barons, chevaliers, da-*

mes et demoiselles, tant du pays de Bourgogne que d’ailleurs, lequel fut reçu à grand honneur et magnificence; et fut fait chère entière entre les Bourguignons et Normands qui étoient là assemblés, desquelles choses je me tais quant à présent, pour continuer ma principale matière.

Le Duc et la Duchesse vécurent ensemble sans pouvoir engendrer aucun enfant jusqu’à quarante ans, ou par la faute d’eux, ou parce qu’il ne plaisoit pas à Dieu : car aucune fois c’est grand profit à l’homme et à la femme de n’en avoir jamais, crainte que par faute de doctrine et d’enseignemens, les parens et les enfans ne soient damnés : parquoi l’homme ne doit demander à Dieu, sinon ce qui lui plaît, et qui est nécessaire pour le salut de l’àme. Le Duc et la Duchesse étoient gens de bien, craignant et aimant Dieu, se confessant souvent de leurs péchés, faisant aumônes et oraisons, se montrant doux et humains à tout le monde, tant que tous biens et vertus abondoient en eux. Le Duc faisoit prières à Dieu de lui donner des enfans, par lesquels il pût être servi et honoré, et lui y prendre plaisir; mais pour prières qu’il pût faire , il ne pouvoit avoir nuis enfans.

Comme 1e Hue oenant be t’ébat oc plaignait h la jQuel)e**e be re qu’il* it’aaoient nul* enfan*.

Il advint un jour que le Duc et la Duchesse venoient de l’ébat. Et le Duc lui dit : « Ma mie (2), nous

ne pouvons avoir nuis enfans; si à un autre eussiez été donnée, je crois que vous eussiez porté enfans, et aussi moi si j’eusse eu une autre femme, je crois que j’eusse eu des enfans : cependant je n’aurai point de ma vie charnelle compagnie de femme autre que de vous. » Quand la Duchesse eut ouï ce que le Duc a\oit dit, elle répondit : « Sire, il nous le faut prendre en gré, puisqu’il plaît à Dieu, et avoir patience en toutes choses, »

Comme Robert le Diable fut engenirré, et eomme $a mère le boitna au Diable bèo oon commencement.

Peu de temps après, le Duc alla à la chasse fort courroucé ; troublé en soi-même, se complaignoit et disoit : « Je vois nobles dames qui ont plusieurs beaux enfans où elles prennent plaisir; je reconnois bien maintenant que Dieu me hait. » Mais le Diable, qui est toujours prêt à décevoir le genre humain, tenta le Duc, et lui troubla l’entendement, tellement que quand il fut retourné en son palais, il alla trouver la Duchesse, et après avoir passé quelque temps avec elle, il pria Dieu de lui donner lignée; mais la dame qui étoit en colère, dit follement : « Si je conçois aujourd’hui un enfant, au Diable soit-il donné : et dès à présent je lui donne de bonne volonté(3).»

Lors le Duc engendra un enfant, lequel fit plusieurs maux en sa vie, comme vous verrez ci-après: car naturellement étoit enclin à tous vices et délits; mais toutefois à la fin il se corrigea et se convertit si

bien qu’il paya une amende salutaire de ses forfaits à Dieu; et à la fin fut sauvé, comme le témoigne assez amplement l’histoire particulière de sa vie.

Comme Eobert le jDiable fut né, et be la granbe bouleue qu’eut sa mère en oon enfantement.

La Duchesse devint grosse d’enfant, comme dit est, et le porta comme les femmes ont coutume de porter leurs enfans, en grande peine et douleur, combien qu’elle l’eût déjà donné au Diable. C’est à savoir que ladite Duchesse enfanta son enfant à grande peine et douleur; car elle demeura en travail près d’un mois; et si ce n’eussent été les prières, jeûnes et aumônes que faisoit chaque jour le Duc, pour la pitié de la Duchesse, laquelle il voyoit endurer tant de travail, elle n’eût été délivrée de son enfant, et fût morte en l’enfantement. Plusieurs damoiselles qui étoient venues à l’enfantement de la Duchesse pour lui faire service, étoient étonnées de la peine et travail qu’elles lui voyoient endurer, car elles croyoient qu’elle fût au dernier de ses jours.

JDeo terribles signes qui furent sus a la nativité be ftobert le JDiable.

Peu après que l’enfant fut né, il sourdit une nuée si obscure qu’il sembloit qu’il dût venir nuit, et commença à tonner si merveilleusement et éclaira tellement, qu’il sembloit que le ciel fût ouvert et le feu par toute la maison. ^ ,

Les quatre vents furent aussi émus par telle manière que la maison trembloit tant qu'il y tomba une grande partie de la terre. Lors les seigneurs et dames qui étoient là, pensoient tous prendre fin, vu les terribles tempêtes qui couroient alors : mais à la fin Dieu voulut que le temps s'apaisât, et fut doux et serein.

Àdoncou apporta baptiser l’enfant, qui fut nommé Robert; et tous ceux qui le voyoient s’émerveilloient de ce qu’il étoit si grand ; car à le voir, on eût jugé qu’il eût eu un an; il étoit nourri quasi à demi, et en le portant et rapportant de l’église, ne cessoit de pleurer et gémir. Incontinent les dents lui vinrent, desquelles il mordoit les nourrices qui l’allaitoient, tellement que nulle femme ne le pouvoit plus allaiter; et fut force qu’on lui donnât à boire dans un cornet qu’on lui mettoit en la bouche : et avant qu’il eût un an, il parloit aussi bien que font les autres enfans à cinq. Tant plus il croissoit et devenoit grand, tant plus il se délectoit à mal faire, car depuis qu’il put aller tout seul il n’étoit homme ni femme qui le pût tenir; et quand il trouvoit les autres petits enfans il les battoit et leur jetoit des pierres, et les frappoit de gros bâtons. En quelque part que ce fût, il ne cessoit de mal faire; il commença bien jeune à mener mauvaise vie, il rompoit les bras à l’un et les jambes à l’autre.

Les barons qui le voyoient disoient que c’étoit jeunesse, et prenoient plaisir à ce que l’enfant faisoit, dont après ils se repentirent.

Connut tout Ito «titane D’un arrêt* U nommèrent Robert U Diable.

Bientôt après l’enfant vint en corsage grand et mauvais en courage (4); car on dit communément que la mauvaise herbe croit toujours. Toujours alloit l’enfant par les rues, frappant et heurtant ce qu’il rencontroit, comme s’il fût enragé; nul n’osoit se trouver devant lui.

Quelquefois les enfans s’assembloient contre lui, et le battoient : et quand ils le voyoient venir, les uns disoient : Voici le Diable, et s’enfuyoient de devant lui, comme brebis devant le loup; et parce qu’il étoit mauvais, les enfans qui avec lui conféroient, le nommèrent tous d’un accord Robert le Diable, tellement qu’il fut divulgué par tout le pays, que depuis le nom ne lui fut changé, ni jamais ne le sera tant que le monde durera. Quand l’enfant eut sept ans, le Duc voyant ses mauvaises manières, le fit venir pour lui remontrer, et dit : « Mon fils, il est temps que vous ayez un maître pour vous apprendre et instruire, et pour vous mener à l’école; car vous êtes assez grand pour apprendre les honneurs, et vivre en bonnes mœurs, et apprendre à lire et écrire » ; et lui donna un maître, afin que par lui fût nourri et gouverné.

Cantate Robert le Diable tua aoit maître b’ecole b’un roup be fouteau.

Ainsi qu’on trouve, le maître voulant un jour

corriger Robert, pour le tirer de plusieurs maux qu’il faisoit, Robert tira son couteau et en frappa son maître tellement qu’il en mourut.

Puis Robert dit à son maître, en lui jetant son livfe par dépit: « Maître, voilà votre science, jamais prêtre ni clerc ne sera mon maître, je vous l’ai assez fait connoître. » Et depuis ne fut maître si hardi qui osât entreprendre de l’instruire et châtier en aucune manière que ce fût; mais il fut force au Duc de le laisser vivre à sa fantaisie. Il ne se plaisoit qu’à mal faire, et n’avoit aucun respect pour Dieu ni l’Eglise, et ne gardoit ni raison ni mesure : il étoit enclin à tous vices, car quand il alloit à l’église, et qu’il voyoit que les prêtres et les clercs vouloieut chanter,

11 avoit des poudres et autres ordures qu’il jetoit par grande dérision ; si aucun à l’église prioit Dieu, il les frappoitpar derrière. Chacun le maudissoit pour les grands maux qu’il faisoit ; et le Duc voyant son fils être si mauvais et si mal morigéné, il en étoit si courroucé, qu’il eût voulu qu’il fût mort. La Duchesse aussi en étoit si angoisseuse, que c’étoit merveille. Un jour elle dit au Duc : « L’enfant a beaucoup d’âge et est assez grand ; il me semble qu’il seroit bon de le faire chevalier, et par ainsi pourra changer ses conditions et manières ; » le Duc dit à la Duchesse qu’il en étoit content; et pour lors Robert n’avoit que dix-sept ans.

Comme Robert fut fait eljetmlter.

Une fètede Pentecôte (5), leDuc manda par tout son

pays que les principaux de ses barons s'assemblassent, en la présence desquels il appela Robert et lui dit (après avoir eu l'avis de tous les assistans) : « Mon fils, entendez ce que je veux dire par le conseil de nos barons, vous serez chevalier, afin que ciaprès vous hantiez les autres chevaliers et prud’hommes, et changiez vos conditions; et ayez de meilleures manières que vous n’aviez auparavant, qui sont déplaisantes à tout le monde ; mais soyez doux, courtois, humble et bon, ainsi que sont les autres chevaliers, car les honneurs changent les mœurs. » Lors Robert répondit à son père : « le ferai ce qu’il vous plaira. Quant à moi il ne m’importe que je sois haut ou bas, je suis délibéré de faire entièrement ce qu’en mon courage je pense, et ainsi que mon courage me conduira; je ne suis pas délibéré de faire mieux que par le passé. » La veille de la Pentecôte fut bien veillée; mais cette nuit Robert ne cessa de frapper l’un et heurter l’autre; et ne pouvoit demeurer en lieu, car il ne se soucioit guère de prier Dieu. Le lendemain jour de la Pentecôte, Robert fut fait chevalier; le Duc fit crier une joute à laquelle fut Robert, et il ne craignoit homme tant hardi fût-il. fl attaquoit un chacun qui étoit là. Les joutes commencèrent, et là vissiez chevaliers tomber à terre : car Robert qui étoit plein de toute cruauté, n’épargnoit homme; tous ceux qui étoient devant lui, il les faisoit tomber du cheval à terre; à l’un il foià poït le col, à l’autre la cuisse. Il attendoit tout homme $tri vendit jouter contre lui ; mais tant ÿ 'en

avoit que nul n’échappoit de ses mains qu’il n’en portât la marque ou aux reins, ou aux cuisses; tous étoient marqués en quelque part que ce fût. 11 gâta dix chevaux aux joutes. Les nouvelles en furent portées au duc qui en fut fâché; il y alla et voulut faire cesser les joutes ; mais Robert qui sembloit être enragé et hors du sens, ne voulut obéir au Duc son père, et commença à frapper de côté et d’autre et abattre chevaux et chevaliers, tellement qu’en ce jour-là il tua trois des plus vaillans chevaliers. Tous ceux qui étoient là lui demandèrent quartier; mais c’étoit pour néant, et nul n’osoit se trouver devant lui tant il étoit fort, et parce qu’il étoit si inhumain chacun le haissoit. On lui disoit : c Pour Dieu, Robert laissez la joute; car monseigneur votre père a fait dire que chacun cesse, pource que plusieurs personnes de quali té ont perdu la vie, dont il est courroucé; » mais Robert qui étoit échauffé et quasi hors du sens, ne tenoit compte de chose qu’on lui disoit, mais faisoit de pis en pis, tuant tous ceux qu’il rencontroit. Robert fit tant que le peuple s’émut et vint vers le Duc, disant: « Seigneur duc, c’est grande folie de souffrir à votre fils Robert de faire ce qu’il fait ; pour Dieu veuillez-y mettre remède. »

Comme Robert alloit par le pape fce ttormanto Probant et prenant tout, forçant leo filtre et lee femme*.

Quand Robert vit qu’il n’y avoit plus personne aux joutes, il s’en fut par le pays : à son avenue il

commença à faire de grands maux, plus que devant n’avoit fait j car il força les femmes et viola les filles sans nombre, et tua tant de gens que ce fut pitié. Et n’y avoit nul homme en Normandie qui par lui ne fut outragé; mêmement il pilloit les églises, et leur faisoit la guerre incessamment : il n’y avoit aucune abbaye qu’il ne fit piller et détruire.

Les nouvelles en furent portées au Duc ; tous ceux qu’il avoit battus, détruits et dérobés se venoient plaindre, et lui racontoient le désordre que faisoit Robert partout le pays de Normandie : l’un disoit: « Monseigneur, votre fils a forcé ma femme : » l’autre disoit : « Il a violé ma fille : » l’autre disoit : « Il m’a dérobé et pillé : » l’autre disoit : « Il m’a battu et navré ; » c’étoit pauvre chose à ouïr raconter les maux qu’il faisoit à chacun, sans épargner personne.

Le Duc qui entendoit dire ces choses de son fils, se prit à pleurer, et dit : c J’ai eu une grande joie d’avoir un fils; mais j’en ai un qui me fait tant de douleur, que je ne sais ce que je dois faire. »

Comme le Dur ftc ttorman&ie enoojw bco geno pour prendre Bon ftio Robert, ourquelo tl mua leo peur.

Un chevalier qui étoit là, voyant le Duc en cette grande douleur, lui dit: « Monseigneur, je vous conseille de mander Robert, et le faire venir devant vous, en la présence de toute votre cour; et lui défendr^u’il ne fasse mal à personne, ou autrement que

vous le ferez emprisonner, et ferez faire justice de lui. » A ce accorda le Duc, et dit que le chevalier avoit sagement parlé. Si envoya incontinent des gens par le pays pour chercher Robert, et leur commanda de l’amener devant lui.

Lors Robert, qui étoit sur les champs, sut les nouvelles que le peuple s’étoit plaint à son père, et comme il avoit commandé qu’il fût pris et mené devant lui. Et tous ceux que Robert rencontroit, même les messagers du Duc, il leur crevoit les yeux, par dépit de son père qui les avoit envoyés. Et quand il les eut ainsi aveuglés, il leur disoit par moquerie : * Calants, vous en dormirez mieux : allez dire à taon père que je ne le prise guère, et en dépit de lui et de ce qu’il me mande, je vous ai crevé les yeux, et ainsi te devez croire; » pourquoi Robert étoit haï de Dieu et des hommes. Les messagers qui avoient été envoyés pour amener Robert, retournèrent pleurans par devers le Duc, et lui dirent : « Voyez, seigneur, comme votre fris nous a aveuglés et mal accommodés. » Le Duc fut fort fâché des nouvelles qu’il avoit ouïes dire par ses messagers, et commença penser ce qu’il voulait faire, et comme il en pouvoit venir à bout.

Comme le Due be ttormanbte fit faite rommanbement fat

tout son pays que Robert fût pris et mené en prison, lu)

tt «es compagnons.;

Alors se leva de son conseil, et dit : « Seignét®

ne pensez plus à cela, car je vous assure* vu la grande rébellion de Robert, et de ce qu’il a fait aux messagers que jamais ne reviendra vers nous; mais il est nécessaire de punir les maux qu’il a faits, ei ainsi le trouverons-nous écrit aux lois et droits, aussi raison le veut et le doit faire par bon conseil.» Si envoya incontinent par toutes les villes du duché, crier, publier, et faire commandement de par lui à tous sergens, justiciers et officiers, qu’ils fassent diligence de prendre Robert et l’enfermer, ensemble tous ceux qui sont avec lui, et qui à mal faire lui tiennent compagnie. Cet édit fait et publié par le Duc, vint à la connoissance de Robert le Diable, et peu s’en fallut qu’il ne fût hors du sens, et semblablement les meurtriers, lesquels étoient en sa compagnie ; et furent fort épouvantés de la criée que le Duc avoit faite. Robert quasi tout enragé et hors du sens, grinçoit les dents, et jura qu’il feroit la guerre au Duc son père et qu’il détruiroit son lignage; car le Diable l’exhortoit à ce faire.

Comme Robot le Diable fit une ntûioon bons un boio tcnebreur et obscur, et là fit bro maux oano nombre.

Ces choses dessus ouïes dites par Robert, il fit faire une maison forte, dans un grand bois, en un lieu obscur et ténébreux; et là Robert le Diable alla y faire sa résidence ; et ce lieu étoit presque inhabitable, merveilleux, et le plus périlleux qu’on sauroit dire. Robert fit assembler avec lui tous les mauvais

garçons du pays, et les retint pour le servir; car il y en avoit de mauvais et de diverses sortes, comme larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, épieurs de chemins, brigands de bois, et gens bannis, gens excommuniés, désireux de mal faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de dessous les cieux : de telles gens Robert fit une grande assemblée, et il étoit capitaine.

En ce bois, Robert et ses compagnons faisoient des maux innombrables et sans honte. Ils coupoient gorges et détruisoient les marchands ; nul n’osoit aller sur les champs pour la crainte d’eux : chacun avoit peur, tout le pays étoit dérobé et pillé par Robert et ses compagnons ; nul n’osoit sortir de son hôtel, qu’il ne fût pris et ravi incontinent par eux ; aussi les pauvres pèlerins qui passoient parle pays étoient pris et meurtris par eux.

Tout le peuple le craignoit et redoutoit comme les brebis craignent les loups ; car à la vérité ils étoient tous loups ravissans et dévorant tout ce qu’ils pouvoient rencontrer. Robert le Diable mena en ce lieu une très mauvaise vie avec ses compagnons : à toute heure il vouloit manger et gourmander, et jamais ne jeûna, tant fût grande Vigile, ni la Quarantaine, ni les Quatre-Temps. Tous les jours mangeoit chair, aussitôt le Vendredi comme le Dimanche; mais après que lui et tous ses gens eurent fait plusieurs maux, il souffrit beaucoup en cela, comme vous verrez ciaprès.

(Somme Robert U Diable tua sept ijermite* en un bote.

Or, durant le temps que Robert le Diable étoit en ce bois avec ses meurtriers et pilleurs d’églises, pires que dragons, loups et larrons, en mal il n’avoit son pareil au monde, car il ne craignoit ni Dieu ni Diable. Un jour il avoit grande volonté de mal faire. Il s’en alla hors de sa maison pour chercher quelque male aventure, ou aucun à qui il pût mal faire, comme il avoit accoutumé : et quand il fut dans le bois il rencontra sept hermites, et de son épée il les tua. Ils ne lui voulurent faire aucune résistance; mais souffrirent et endurèrent pour l’amour de Dieu tout ce qu’il leur voulut faire; puis quand il eut tout tué, il dit en se riant d’eux : « J’ai trouvé une belle nichée que j’ai bien avis où elle devoit venir. » Là fit Robert le Diable grand meurtre par dépit de Dieu et de la sainte Église; il voulut mettre tout le monde en sa sujétion. Après qu’il eut fait cette méchanceté, il sortit de la forêt comme un diable forcené et pire qu’un enragé; et ses vêtemens étoient tout rouges et teints du sang de ceux qu’il avoit tués.

Comme Robert o’eit alla au djatcau Orques, oero oa mcre qui p étoit oeuue biner.

Si alla tant Robert qu’il fut auprès du château d’Arques, mais en chemin il tua un berger, lequel lui avoit dit que la Duchesse sa mère devoit venir

dans le château; pourquoi Robert y fut; mais quand il approcha du château, les hommes, les femmes et les petits enfans s’enfuyoient devant lui : les uns s’enfermoient dans leurs maisons, et les autres se retiroient dans l’église. Alors Robert voyant que chacun fuyoit devant lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant: «Mon Dieu, d’où vient donc que chacun s’enfuit ainsi devant moi? je suis bien malheureux et le plus infortuné homme du monde; il semble que je sois un loup. Hélas ! je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les hommes. Je dois bien maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et du monde.» Dans ces sentimens, Robert vint jusqu’à la porte du château, descendit de son cheval; mais il n’y avoit homme qui de lui osât approcher pour le prendre; il n’avoit point de page pour le servir en ses affaires. Il laissa le cheval à la porte du château, et s’en alla à la salle où étoit sa mère, et quand elle vit son fils, duquel elle savoit la cruauté, elle fut tout-épouvantée, et vouloit s’enfuir. Lors lui qui avoit vu comme les gens s’en étoient enfuis devant lui, en avoit grande douleur, et s’écria effroyablement à sa mère : « Madame, n’ayez peur de moi, et ne bougez jusqu’à ce que je vous aie parlé. » 11 approcha d’elle, et lui dit en cette manière : « Madame, je vous supplie qu’il vous plaise me dire d’où vient que je suis si terrible et cruel? car il faut que cela procède de vous ou de mon père, ainsi je yous prie de m’en dire la vérité. »

La Duchesse fut étonnée d’ouïr ainsi parler Robert, et reconnoissant son fils se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant : « Mon fils, je veux que vous me coupiez la tête. a Car elle savoit bien que c’étoit par elle que Robert étoit si méchant par les paroles qu’elle dit en sa conception. Lors Robert lui répondit : « Hélas ! Madame, pourquoi vous occirois-je, moi qui ai tant fait de maux? je serois pis que jamais; et pour nulle chose ne le ferois. » Lors la Duchesse lui récita comment cela lui étoit arrivé, et comme devant qu’il fût conçu, elle l’avoit donné au Diable; et secroyoit être la plus malheureuse qui fût jamais, et peu s’en fallut qu’elle ne se désespérât. Quand Robert entendit ce que sa mère lui disoit, de la douleur qu’il eut au cœur il tomba évanoui, puis il revint pleurant amèrement et dit : « Les Diables ont grande envie d’avoir mon corps et mon âme ; mais d’ici en avant je veux cesser de mal faire, renonçant à toutes les œuvres du Diable. » Puis dit à sa mère : « Ma très honorée dame et mère, je vous supplie humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander à mon père, car je veux aller à Rome pour me confesser des péchés que j’ai faits, car jamais je ne dormirai en repos jusqu’à ce que j’aie été à Rome : mon père m’a fait bannir de tout son pays, et toujours m’amené grande guerre, mais de tout cela ne me soucie; car je n’ai jamais voulu amasser de richesses, et je suis délibéré du tout à faire le salut de mon âme, et à cela d’ici en avant, je veux employer mon temps et mon entendement. » v

Comme Robert partit b’aoec *a mm, laquelle en mena granfc bcuil.

Robert monta à cheval et retourna devers ses gens, lesquels il avoit laissés dans la forêt, et la Duchesse demeura en son hôtel, faisant grand deuil pour l’amour de son fils qui avoit pris congé d’elle. Souvent s’écrioit à haute voix : « Hélas! que j’ai de douleur! que ferai-je?Mon fils Robert n’a pas tort, s’il n’accuse que moi; car il me hait, et mal me voudrois qui suis cause de tant de maux qu’il a faits. » Tandis que la Duchesse menoit grand deuil, le Duc arriva; et quand il fut auprès d’elle, elle lui raconta piteusement ce que Robert avoit fait; le Duc lui demanda si son fils serepentoit du mal qu’il avoit fait. « Oui, dit la Duchesse. » Lors le Duc soupira et dit: « C’est pour néant ce que Robert fait ; car il ne pourra jamais réparer les grands dommages qu’il a faits par le pays ; et toutefois je prie Dieu de le vouloir conduire en telle façon qu’il puisse venir à bonne fin; car je ne crois pas que jamais puisse revenir s’il se met en chemin d’aller à Rome, et qu’il mourra si Dieu n’a pitié de lui. »

Depuis que Robert partit d’Arques d’avec sa mère il chemina tant qu’il arriva dans le bois où il avoit laissé ses compagnons, qui étoient tous à table et dinoient; quand ils virent Robert, ils se levèrent tous pour lui faire honneur, mais Robert commença à leur remontrer leur vie perverse et mauvaise, en les voulant corriger des maux qu’auparavant ils

avoient fait et leur dit : « Pour l’honneur de Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire: vous savez et connoissez la détestable vie que nous avons menée le temps passé, très dangereuse pour nos corps et nos âmes; vous savez combien d’églises nous avons détruites et ruinées, tant de bons marchands volés et tués. Tant de gens d’église et plusieurs vaillans hommes par nous ont été mis à mort, desquels le nombre est infini, parquoi nous sommes tous en danger d’être damnés, si Dieu n’a pitié de nous. Mais je vous supplie, pour l’amour de Dieu; que ce soit votre plaisir de laisser ce dangereux train, et que nous fassions pénitence des péchés que nous avons commis; car quant à moi je suis délibéré d’aller à Rome pour confesser mes péchés, espérant d’obtenir pardon, et ferai pénitence de tous les péchés que j’ai commis. »

Alors un des larrons se leva comme un fou et tout hors de sens, dit à ses compagnons : « Avisez le renard, il deviendra hermite. Robert se moque bien de nous, il est notre capitaine et notre maître, et celui qui fait pire que nous autres, et qui nous montre le train; que vous semble de ceci? durera-t-il en cette résolution? » — « Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon cœur que vous ne disiez ces choses; mais pensez au salut de vos âmes et de vos corps, demandez pardon à Dieu tout-puissant, il aura pitié de vous; ce seroit une grande erreur de demeurer en cet état, Employez vos oeuvres à honorer et servir Dieu. »

Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit r « Notre maître, laissez ces choses, car vous parlez pour néant ; quoi que vous puissiez dire ni faire, nous n’en ferons jamais autre chose, et soyez assuré que telle est notre intention. A cela nous sommes obstinés; nous ne demeurerons jamais en paix, ni ne cesserons de mal faire, car nous ne changerons jamais. » Tous les autres qui étoient là dirent d’un commun accord : « II est vrai, car pour vie ni pour mort nous ne changerons point; nous l’avons ainsi conclu entre nous, car c’est notre volonté. »

Comme Robert le Diable aodomma oeo compagnons.]

Robert ayant entendu ce que les larrons disoient en fut courroucé, et dit : « Si ces ribauts demeuroient en telle opinion, ils feroient encore beaucoup de mal. » Il se retira vers la porte de la maison, la ferma, prit une grosse massue, et en frappa un des vagabonds de telle sorte; qn’il tomba mort, et tellement exploita sur les larrons, que l’un après l’autre il les assomma tous.

Quand Robert eut ainsi assommé ses gens, il dit en lui-même : « Galans, je vous ai bien guerdonnés, pource que vous m’avez bien servi ; qui bon maître sert bon loyer en attend. » Robert pensa qu’il mettroit le feu à la maison, et si ce n’eût été qu’il y avoit tant de biens, qui par le feu se fussent gâtés et n’eussent jamais profité à personne, il eut mis le feu en toute la maison : il ferma la porte et emporta la clef avec lui.

VIE DE ROBERT LE DtARLE.

Comme Robort «’rn alla à Home pour aooir parbon lie oeo prcl)*#.

Robert s’en alla à Rome pour parvenir à son propos; et chemina tant par ses journées, qu’il y arriva le Jeudi-Saint, qui étoit un bonjour pour se confesser et mettre en bon état. Je vous prie que vous entendiez ce qu’après s’ensuit, et vous entendrez merveilles de l’extrême pénitence que fit Robert, ainsi qu’il plut au Saint-Père lui enjoindre pour ses péchés. Robert jusqu’à Rome changea tout son courage, tellement qu’il fut fort prud’homme, et, pour la grande bonté qui fut en lui, l’empereur de Rome qui pour lors étoit, lui donna sa fille à femme, et l’emmena au pays de Normandie ; mais avant, il fit sa pénitence l’espace de sept ans, comme vous verrez ci-après.

Comme Robert arrioa h Rome.

Quand Robert fut arrivé à Rome, le pape étoit en l’église de Saint-Pierre et faisoit le service divin, comme il est accoutumé de faire en ce jour; il efforça d’approcher près de lui : les ministres et plus proches du pape étoient tous courroucés de ce que Robert vouloit s’ingérer d’approcher de lui, et plusieurs de ceux qui le voyoient frappoient sur lui. Mais plus ife frappoient plus il avançoit’; et fit tant qu’il arriva où étoit le pape. Il se jeta à genoux à ses pieds, en «riant à haute voix t « Saint-Père, ayez pitié de moi t fe qu’il dit à plusieurs fois ; «t ceux qui étoient ail-

24 NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE BLÉUE.

près da pape étoient fort courroucés de ce qu’il faisoit si grand bruit, et le vouloient chasser ; mais le Saint-Père, voyant son ardent désir, en eut pitié et dit à ses gens : « Laissez-le entrer; car, à ce que je vois, il a grande dévotion, » et commanda de faire silence, afin qu’il pût mieux entendre ce qu’il vouloit dire. Lors Robert parla au pape, et lui dit : « Saint- Père, je suis le plus grand pécheur du monde. » Le pape le prit par la main et le fit lever, puis lui demanda : « Que voulez-vous ! pourquoi parlez-vous ainsi?»—« Ah! Saint-Père,dit Robert, je vous prie qu’il vous plaise de m’ouïr en confession, car si je n’ai absolution de vous de tous les péchés que j’ai faits, je suis éternellement damné, ainsi que l’on m’a dit; et si j’ai grande peur en moi que le diable ne m’emporte, vu les terribles et énormes péchés dont je suis rempli, plus que nul homme du monde. Et pour ce que vous êtes celui qui avez la puissance de donner confort et aide à ceux qui en ont besoin, je vous supplie très humblement, en l’honneur de la sainte passion de Dieu, qu’il vous plaise me purger et nettoyer de mes maux, et des péchés que ma conscience me reproche, et par lesquels je suis tant vil et abominable plus que n’est un diable. » Quand le pape l’ouït ainsi parler, il se douta que c’étoit Robert le Diable, et lui dit : « Beau fils, ne t’appelles-tu pas Robert, duquel j’ai tant ouï parler? »—« Oui, » dit Robert.

Lprs le pape dit : « Tu auras l’absolution; mais je te conjure par le Dieu vivant, que tu ne fasses mal nt

Vie de robekt le diabLe.

dommage à personne. » Et le pape et ceux qui étoient là furent épouvantés de le voir. Adonc Robert s’agenouilla devant le pape, en grande humilité, contrition et repentir de ses péchés, et dit : « A Dieu ne plaise que je fasse mal ni dommage à personne qui soit ici ni ailleurs, tant que je m’en pourrai tenir. »

Le pape se retira à part, fit venir Robert devant lui, lequel se confessa humblement, et lui déclara comme à sa conception, sa mère étant courroucée, l’avoit donné au Diable, disant que de ce il avoit grande douleur et crainte.

tomme le pape enoopa Robert h traie Itettee be Rome ocro uit eaint I)ermite, pour aooir pénitence bc ore prrljéo.

Et quand le pape l'entendit ainsi parler, il s’en émerveilla, et fit le signe de la croix sur lui, puis lui dit : « 11 faut que tu t’en ailles à trois lieues d’ici, auquel lieu tu trouveras un prêtre qui est confesseur; et à lui tu te confesseras de tous les péchés que tu as faits, et tu lui diras qu’il te donne pénitence, selon que tu as péché; celui que je te dis est le plus prud’homme et le plus saint qui soit aujourd’hui sur terre. Je suis sûr que par lui seras confessé et absous.» Robert répondit au pape : « Je le ferai volontiers; » puis prit congé de lui, disant : « Dieu veuille que je puisse faire le salut de mon ânxe. » Ce jour se passa et Robert demeura à Rome pour ce qu’il étoit presque nuit.

Le lendemain au matin, il se leva et se mit à che-

miner pour aller vers rhermite auquel le pape l’envoyoit; et fit tant qu’il arriva au lieu. Et quand il y fut, il conta à rhermite comme le pape l’envoyoit devers lui pour se confesser.

Alors l’hermite lui dit : « Soyez le bien venu. » Et quand ils eurent un peu demeuré ensemble, Robert commença à lui conter l’état de sa vie, et lui déclara ses péchés. Premièrement, lui conta comme par courroux sa mère l’avoit donné au Diable en sa conception, dont il avoit grande peur, et comme après qu’il fut un peu grand il battoit les enfans : comme il cassoit la tête à l’un, les bras ou les jambes à l’autre; comme il avoit tué son maître d’école, pour ce qu’il le vouloit corriger et châtier; comme par sa malice il n’y eut depuis maître si hardi qui l’osât prendre en gouvernement, de quoi il faisoit grande conscience, pour ce qu’il avoit ainsi mal employé son temps sans rien apprendre, et comme après que son père l’eut fait chevalier, il tua tant de vaillans chevaliers en la joute par sa grande cruauté; après comme il s’en étoit allé par le pays, détruisant les églises, forçant les femmes mariées et violant les filles ; comme il tua sept hermites ; èt, pour abréger, conta toute sa vie à l’hermite, depuis le jour qu’il fut né jusqu’à cette heure, de quoi l’hermite s’en émerveilla fort. Et néanmoins étoit joyeux de la grande contrition qu’avoit Robert de ses péchés. Et quand ils eurent longtemps parlé ensemble, l’hermite dit à Robert : « Mon fils, demeurez aujourd’hui ici avec moi, et demain matin, au plaisir de Dieà, je vous conseiller^ cq

que vous avez à faire. » Robert, qui avoit été le plus terrible qui fut jamais sur terre, et plus fier et orgueilleux qu’un lion, étoit alors plus doux et débonnaire que l’on eût jamais vu, le plus plaisant en tous ses faits : il avoit aussi belle contenance que jamais eut prince. Il étoit tant las et maté de peine et de travail qu’il avoit enduré, qu’il ne pouvoit ni boire ni manger; puis se mit à genoux pour faire son oraison, et commença à prier Dieu dévotement, que par sa grande miséricorde le voulût garder de l’ennemi de l’enfer^ qu’il lui plût lui donner victoire sur lui. Quand il fut nuit, l’hermite fit coucher Robert en une petite chapelle près de cet hermitage, gentille et plaisante : l’ermite ne cessa toute la nuit de prier Dieu pour Robert, auquel il voyoit si grande repentance. Et l’hermite fut si long en son oraison qu’il s’endormit.

Comme l’ange ire Dieu annonça h rijermite la pénitence qu’il îreooit lontier h Robert le Diable.

Tout incontinent qu’il fut endormi par la volonté de Dieu, il songea : et lui fut avis qu’il ouït un ange qui étoit envoyé de Dieu, et lui disoit : « Homme, Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses péchés, il faut qu’il contrefasse le fou et le muet, qu’il ne mange sinon ce qu’il pourra ôter aux chiens; et il faut qu’il soit en tel état sans manger tant qu’il plaira à Dieu de lui régler, et qu’il aura fait pénitence de ses péchés : de telle manière se

contiendra Robert sans parler ni manger, comme dit est. »

Lors Thermite s’éveilla tout effrayé, pensa longuement sur son songe; et quand il eut beaucoup pensé, il commença à louer et remercier Dieu de ce qu’il avoit pris pitié de son pécheur, puis se mit en oraison en attendant le jour. Et quand il fut venu, il fut ému d’ardent amour envers Robert, l’appella et lui dit : « Mon ami, venez vers moi. » Et incontinent Robert s’approcha du saint hermite en grande contrition et repentir de tous ses péchés, se confessa; et après qu’il fut humblement confessé, l’hermite lui dit : « Mon fils, j’ai pensé à la pénitence qu’il vous convient faire et accomplir, afin que vous puissiez obtenir grâce et pardon envers Dieu de tous les péchés que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez rien, sinon ce que vous pourrez ôter aux chiens quand on leur aura donné à manger. Et vous garderez de parler comme un muet; ainsi a été votre pénitence ordonnée à moi par Dieu, et durant le temps de votre pénitence, vous ne ferez nul mal à personne qui soit au monde vivant, et vivrez en cet état, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu vous faire savoir qu’il suffit. Et ces choses je vous recommande et enjoins faire et accomplir expressément; car quand vous aurez fait votre pénitence, il vous sera mandé de par Dieu que vous cessiez. »

Quand Robert eut entendu ces choses, il fut fort joyeux, et remercia Dieu de ce qu’il étoit quitte et absous pour si peu, Si prit congé de rherroite, et

s’en alla en grande humilité et dévotion, commençant son âpre pénitence, laquelle lui avoit enjoint l’hermite : il lui sembloit qu’elle étoit trop petite et de peu d’importance, vu les grands péchés qu’il avoit commis du temps de sa jeunesse. Dieu démontra lors un beau miracle, et sa grande bonté, quand un homme plus orgueilleux qu’un paon, plus félon qu’un tigre, de tous maux et péchés plus rempli que tout homme ne fût, par sa grande miséricorde, en fait un innocent, humble, gracieux, doux et bénin comme un agneau. Toutes ses conditions et mœurs changent de mal en bien.

ttornmc Robert prit congé &c IVrmite, et a* en retourna h Home faire oa pénitence.

Or s’en alla Robert d’avec l’hermite, que Dieu par sa grâce le veuille conduire, si bien qu’il puisse faire et accomplir sa pénitence en profit et salvation de son âme ! Tant chemina qu’il vint à Rome, et étant arrivé il se prit à cheminer parmi la ville, contrefaisant le fou, mais il ne chemina guère que plursieurs petits enfans qui croyoient qu’il fût fou, tous ensemble alloient courant après en se moquant de lui, jetant contre lui vieux souliers, et alloient criant après en faisant grand bruit par les rues. Les gens de Rome qui le voyoient s’en moquoient, et crioient ; car c’est la coutume de rire plutôt d’une grande folie que d’une grande sagesse. Robert avoit plus de gens autour de lui que s’il eût été bien sage.

Quand il eut un peu demeuré par la cité de Rome, avint qu’un jour il se trouva auprès de la maison de l’empereur, pource que la porte étoit ouverte, il entra dedans et se promena par la salle; tantôt alloit fort et tantôt doucement, puis couroit et s'arrêtait tout coi, car il ne demeuroit guère en un lieu. L’empereur qui étoit là prit garde, yit les manières de Robert; puis il dit à un de ses écuyers, en parlant de Robert : « Voyez le plus bel écuyer que j’aie jamais vu, car il a beau corps et bien formé, faites-lui donner à manger, appelez-le et le faites bien servir.» L’écuyer l’appela, mais Robert ne répondit mot : on le fît seoir à table, et ne voulut ni boire ni manger combien qu’on lui en présentât assez : tous ceux qui étaient présens s’émerveilloient de ce qu’il faisoit si mauvaise chère, et ne vouloit rien manger durant qu’il étoit à table. L’empereur avisa un chien qui étoit sous la table, et qui étoit blessé d’un autre chien qui l’avoit mordu, lequel se prit à ronger un os. Quand Robert vit le chien tenir l’os, incontinent il sortit de la table où il étoit assis, et courut vers lui, et fit tant qu’il prit l’os, le chien voulut se revan-, cher; mais là eussiez eu beaucoup de déduit, car Robert et le chien tiroient chacun par un côté, et Robert étoit couché par terre, mangeant à un bout çt le chien à l’autre.

Il ne faut pas demander si l’empereur et tous ceux qui étaient là présens, étoient aises de voir le déduit de Robert envers le chien; mais toutefois Robert fit tant qu’il ôta l’os du chien et commença

à manger, car il avoitgrand’faim, pource qu’il avoit été longtemps sans manger. L’empereur qui regardoit toutes ces choses, connaissant que Robert avoit faim, jeta à un autre chien un pain entier; mais incontinent Robert lui ôta, puis le rompit et en donna au chien, ainsi que la raison en étoit, car le chien avoit eu le pain. L’empereur commença à rire quand il vit cela, puis dit à ses gens : « Nous avons céans le plus nouveau fou et le plus vaillant que je vis oncque jour de ma vie, qui ôte ainsi le pain aux chiens pour le manger, parquoi on ne peut bien connoltre sa folie : je crois qu’il ne prend ni ne mange rien que par le moyen des chiens. Et afin que Robert pût manger son saoul, tous ceux de la maison de l’empereur donnoient à manger en grande abondance aux chiens; et tant eurent à manger que Robert en fut saoul ; puis après il commença à se promener par la salle, tenant son bâton en sa main, duquel il frappoit contre les bans et murailles comme s’il eût été fou. Et en se promenant par la salle, il trouva une porte qui donnoit sur un beau verger, où il y avoit une fontaine qui découloit dedans le dit verger, Robert qui avoit une très grande soif, y fut boire tant qu’il fut rassasié.

Quand la nuit s’approcha, Robert se tint auprès d’un chien, et toujours le suivoit quelque part qu’il fût ; le chien qui avoit coutume de coucher sous un degré y retourna coucher : Robert qui ne savoit où il devoit reposer, s’en fut coucher auprès du chien pour dormir cette nuit. L’empereur qui tout

regardoit eut pitié de Robert, commanda de lui apporter un lit et qu’il fût couché bien droit. Alors deux serviteurs apportèrent incontinent un lit; mais Robert ne voulut que le lit demeurât, mais fit signe qu’on le reportât, aimant mieux coucher sur la terre que sur le lit qui étoitbien mou. Et fit signe à ceux qui étoient là de s’en retourner ; dont l’empereur s’étonna fort, et derechef commanda qu’on apportât du foin à grande foison, pour mettre sous Robert, qui étant las et rompu, se coucha pour dormir et reposer.

Pensez et considérez quelle vertu de patience il y avoit en Robert; car celui qui auparavant avoit accoutumé de coucher en un lit mou, bien encourtiné de beaux linceuls fins, en chambre bien parée ou tapissée, de boire d’excellens vins et breuvages délicats, mangeant viande exquise, comme son état appartenoit, étoit changé, tant qu’il lui falloit boire et manger, coucher et lever avec les chiens comme vous avez ouï. Chacun le soutoit (6) appeler Monseigneur, et lui faire honneur, comme le plus craint qui fût sur la terre. Alors chacun l’appeloit fou, et se moquoit de lui, et n’en tenoit point de compte. Hélas! quelle douleur pouvoit avoir Robert, quand il étoit contraint de souffrir et endurer telles choses; mais à un homme patient, on ne peut lui faire injure ni honte, car qui est rempli de vertu ne peut être déçu : c’est un mérite à l’homme de souffrir et porter en patience les injures et opprobres qui à tort lui sont faits en ce monde, car en l’autre il obtint la grâce et Famour

de Dieu, et bien souvent accroissent en lui vertus, honneurs et richesses.

Robert vécut longtemps en cet état. Et le chien qui connoissoit que pour l'amour de Robert on lui donnoit plus à manger qu’on n’avoit accoutumé, et aussi que pour l’amour de lui on ne lui faisoit mal, se prit à l’aimer très fort, et à toute heure du jour lui faisoit fête et caresses.

Comme le eénérljal fte l'empereur aaacmbla granb nombre

fre 5arraoino pour faire la guerre h l’empereur fre Rome,

pource qu'il ne oouloit pao lui bonnet oa fille en mariage.

Durant le temps que Robert étoit à Rome, faisant sa pénitence; laquelle étant achevée comme il plut à Dieu, lequel prend pitié du pécheur, quand de bon cœur se tourne à lui, en lui demandant pardon de ses péchés : Robert qui étoit purgé de tous ses vices et énormes péchés, et au lieu d’iceux étoit orné de belles vertus, et avoit demeuré à Rome l’espace de sept ans ou environ, contrefaisant le fou et le muet en la maison de l’empereur, lequel avoit une fille qui étoit muette, et jamais n’avoit parlé. Et nonobstant cela le sénéchal de l’empereur, qui étoit puissant homme, l’avoit fait souvent demander, et la vouloit avoir à femme ; mais l’empereur connoissoit qu’il eût fait honte à son lignage, parquoi n’y voulut consentir, de laquelle chose le sénéchal fut malcontent contre l’empereur, et eut grand deuil, songeant en lui-même qu’il lui fçroit la guerre, et

commença le sénéchal à assembler grande puissance pour faire la guerre à l’empereur ; car il lui sembloit bien que par la force il auroit bientôt toute la terre de l’empereur; il fit grand amas de Sarrasins, et avec toute sa compagnie vint auprès de la ville de Rome et voulut l’assiéger, dont l’empereur fut fort ébahi. Et lors appela tous les barons de son conseil, et toute la chevalerie, et prit conseil avec eux, disant : « Seigneurs, avisons ce que nous pouvons faire contre ces misérables Sarrasins, qui nous viennent assiéger et faire outrage, dont j’ai grande douleur; car ils tiennent déjà tout le pays en leur subjection, et nous détruirons tous, si Dieu par sa grâce et miséricorde ne nous aide. Si vous prie que trouvions façon et manière de les détruire, et qu’à grande force et puissance nous les allions assaillir et réveiller, afin que nous puissions les garder de séjourner plus longuement. »

Alors les barons et chevaliers qui étoient tous consenlans, dirent : « Sire vous avez sagement parlé, nous sommes tous d’accord et prêts de défendre tous vos droits, et nous ferons tant qu’au plaisir de Dieu nous les ferons tous mourir de male mort, et maudiront l’heure qu’ils entrèrent en cette terre. »

L’empereur fut joyeux de la réponse des barons; et incontinent fit crier par la cité de Rome, que tous les hommes qui pourroient porter armes s’armassent pour se mettre en point, afin d’assaillir les Sarrasins et les faire tous mourir. Incontinent que la criée fut faite, chacun fut devers l’empereur pour

l’accompagner. Etant ensemble en belle ordonnanée furent assaillis les Sarrasins, et l’empereur y étoit en personne. Et combien que la puissance des Romains fût grande, ils eussent été défaits, si Dieu ne leur eût envoyé Robert pour les secourir.

Comme Oint rnuojta un djenal pot un atigt rt beo arm ta blûitcl)C6 à Robert pour aller oecourir les Romaino.

Quand le jour fut venu que l’empereur et les Romains dévoient avoir journée avec les Sarrasins, gens du sénéchal, ainsi que Robert alla à la fontaine, comme il avoit accoutumé pour boire, fl vint une voix du ciel qui parloit doucement, disant : a Robert, Dieu te mande qu’incontinent tu t’armes de ces armes blanches, que tu montes sur ce cheval que je t’amène, et que tu ailles secourir l’empereur. » Robert ne put contredire au commandement que l’ange lui fit; incontinent il s’arma d’armes blanches que l’ange lui avoit apportées, puis monta sur son cheval. La fille de l’empereur (de qui vous avez ou! parler) étoit aux fenêtres par lesquelles on jmuvoit voir dans le jardin où est la fontaine ; elle vit comme Robert s’étoit déguisé ; si elle eût pu parler elle n’eût manqué de le révéler, mais elle étoit muette. Robert, ainsi armé et monté, s’en fut en ï’ost (7) de l’empereur que les Sarrasins tenoient de bien près, car si Dieu et Robert n’y eussent ouvré, l’empereur eût été défait et tons ses gens mis à moH; mais quand Robert y fut, il se mît en la plus grancfe

36 NQUVKLLE BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

mêlée des Sarrasins, et commença à frapper à droite et à gauche sur les ennemis. Là eussiez vu trancher têtes, couper bras, et faire tomber gens et chevaux par terre. Il ne perdit pas un coup qu’il ne mit à mort de ces Sarrasins. Ainsi Robert tellement travailla que le champ de bataille demeura à l’empereur.

Comme après que Robert eut bêlait les Sarrasins, il o’ett retourna b la fontaine.

Lorsque le champ et l’honneur de la journée fut ainsi demeuré à l’empereur à l’aide de Robert, il retourna tout armé sur son cheval à la fontaine et se désarma, puis mit ses armes sur son cheval; incontinent il s’évanouit, et demeura seul. La fille de l’empereur qui voyoit ceci s’émerveiiloit, et l’eût volontiers dit, mais elle ne savoit dire mot, et jamais n’avoit parlé.

Robert avoit le visage tout égratigné des coups qu’il avoit reçus en la bataille, et autre mal n’en avoit apporté. L’empereur en fut joyeux, et remercia Dieu de ce qu’il lui avoit donné la victoire contre ses ennemis, et retourna en son palais. Et quand il fut l’heure de souper, Robert se présenta à l’empereur ainsi qu’il avoit accoutumé, contrefaisant le fou et le muet ; l’empereur qui volontiers regardoit Robert, connut qu’il étoit blessé; et voyant son visage ainsi atourné, il croyoit que ce fut aucun des serviteurs, et tout courroucé, dit : « Il y a céans de

mauvaises gens ; car tandis qu’avons été à la guerre, ils ont battu ce pauvre homme, et ont fait grand péché, car ne dit ni fait mai à personne du monde; mais il est débonnaire et de bonne affaire autant qu’homme pourroit, et crois qu’il doit être fort. Lors un chevalier dit : Tandis qu’avons été en la bataille, les gens qui sont ici demeurés lui ont fait cela : alors l’empereur défendit à tous ses gens qu’ils ne fussent si hardis de le toucher, puis interrogea les chevaliers, s’il y avoit nul qui sût qui étoit le chevalier par lequel ils avoient été secourus, et sans lequel ils étoient perdus. Je ne sais, dirent-ils, qui il peut être, mais si ce n’eût été lui nous étions tous déshonorés; c’est le plus vaillant et hardi chevalier que jamais on vit ; tel qu’il soit il a ea lui grande hardiesse. Lors la fille qui entendoit, s’approcha de son père, Jui fit signe que par Robert ils avoient eu la victoire. L’empereur n’entendoit pas le patois de sa fille, ni ce qu’elle vouloit dire, pource qu’elle ne pouvoit parler ni articuler ses paroles, sinon par signes ; il fit venir la maîtresse de sa fille devant lui, pour savoir ce qu’elle vouloit dire. La maîtresse entendit ce que sa fille disoit et l’expliqua à l’empereur en cette sorte : « La fille veut dire que ce fol a tant fait que si ce n’eût été lui vous eussiez été vaincus, et eussiez perdu la bataille, et que par lui avez eu victoire contre vos ennemis, et qu’en telle façon il a combattu qu’il a gagné la victoire. Alors l’empereur se prit à rire, et se moqua de ce que la maîtresse disoit; et de cela se courrouça en lui disant : « Vous L i

yGoogk

la dussiez enseigner en bonnes moeurs ; mais vous la gâtez, et si vous ne pensez autrement, je vous ferai dolente ; car ce serait grand abus de penser que ce fol, qui est innocent, eût ce fait avec une telle vigilance, vu qu’il n’a ni force ni puissance. Et quand la pucelle entendit ainsi parler son père, elle se retira et s’en fot, quoiqu’elle sût bien comment la chose étoit avenue ; et aussi la maîtresse qui eut grande peur des paroles de l’empereur. Et pourtant cette chose demeura ainsi jusqu’à une autre fois que le sénéchal ayant été une fois déconfit, eut fait grand amas de ses gens, et vint de rechef assiéger Rome. Et de fait il eût défait les Romains, si ce n’eût été le chevalier qui autrefois les avoit secourus, leqnel vint secourir l’empereur par le commandement de l’ange, comme la première fois il avoit fait, et si vaillamment qu’il battit tous les Sarrasins ; car il n’y avoit si hardi qui l’osât attendre ; menant tous les ennemis devant lui comme un loup fait un troupeau de brebis. Dont le monde s’ébahissoit, car il frappoit sur cette canaille comme un diable, et les détranchoit comme le boucher fait la chair à la boucherie ; car nul n’échappoit de ses mains, tant fût-il hardi. Chacun des gens de l’empereur prenoit garde à ce chevalier; mais quand la bataille fut finie, nul ne put dire ce que ce chevalier devint , fors seulement la fille de l’empereur, qui vit comme Robert se désarma ainsi que l’autre fois, et tint le secret jusqu’à la tierce fois.

flfomme Habert gagna la trotaira* bataille, •& taxa lea 0arraetna furent tuée.

Peu de temps après, l’ost des Sarrasins retourna à plus grande puissance que jamais devant la cité de Home, dont le malheur en prit, car ils y demeurèrent tous par Robert ; mais devant que l’empereur les allât combattre, il manda ses chevaliers, et les pria que si le chevalier blanc revenoit, ils missent peine de le prendre, et qu’il sût de quelle nation il étoit ; alors les chevaliers répondirent qu’ils le feroient.

Et quand la journée fut venue, grand nombre ctes meilleurs chevaliers de l’empereur s’en allèrent en un bois, en embuscade, pour essayer à prendre le chevalier blanc; mais ils perdirent leurs peines, car ils ne purent savoir d’où il étoit. Mais quand ils le virent batailler, tous sortirent du bois; et là eussiez vu grands coups donner, harnois reluire, trompettes et clairons sonner pour épouvanter les Sarrasins, et lances rompre, et tuer gens et chevaux; c’étoitplaisir à les regarder. Robert qui étoit venu là sur son cheval blanc et blanches armes, se mit au plus fort de la mêlée, comme celui qui rien ne doutoit, car depuis qu’il fut arrivé, nul, tant fût hardi, n’osolt l’attendre, à cause des grands coups qu’il donnoit ; car il frappoit d’estoc et de taille, et ne perdoit pas un coup ; car à chaque coup qu’il donnoit, vous euesiez vu aller un de ses ennemis par terre : à l’un il rompoit la tête et à l’autre les reins, et là demeuroiont tous morts.

Car avec ce frappoit sur eux, et donnoit courage aux Romains, toujours les raliioit ensemble. De la grande joie que les Romains avoient de voir ainsi ]besogner Robert contre cette canaille, la force leur croissoit, tellement qu’avec l’aide de Robert, tous les Sarrasins furent défaits, de quoi on mena grande joie parmi la cité de Rome.

Comme un bee eljeoaltero be L’empereur mit un fer de Lattre & a no la cuiooe be Robert.

Quand la journée fut passée et la bataille gagnée, chacun s’en retourna en son hôtel, et Robert s’en voulut retourner à la fontaine du Verger pour se désarmer, comme il avoit accoutumé de faire. Mais les chevaliers qui étoient retournés en embuscade au bois dessus dit, sortirent tous ensemble, disant : « Seigneur chevalier, parlez à nous, s’il vous plaît : qui êtes-vous? et de quel pays et contrée? » Quand Robert les ouït parler, il fut tout ébahi; et se prit à piquer son cheval, courir et fuir afin qu’il ne fût connu, et il fit tant qu’il échappa desdits chevaliers, et nul d’eux ne put savoir ce que devint Robert, hors un, lequel le suivit de fort près, tenant une grande lance en sa main, de laquelle il le frappa tellement en la cuisse que le fer demeura en la plaie ; mais pourtant ne pouvoit-il savoir qui étoit le chevalier aux armes blanches: ainsi lui échappa Robert qui vint à la fontaine et se désarma, il mit les armes sur son cheval ainsi qu’il avoit accoutumé, et incontinent il ne sut ce que devint le

cheval, ni sa lance, ni ses armes, mais demeura tout seul navré de la lance, dont il sentoit grande douleur : il tira lui-même le fer de sa cuisse et le cacha entre deux pierres de la fontaine, llnesavoitoù aller pour adouber (8) sa plaie, de peur d’être connu : si se prit lui-même à l’adouber; et prit de l’herbe et la mit dessus, puis amassa grande quantité de mousse, de laquelle il enveloppa sa plaie tout autour , afin que l’air n’entràt dedans. La fille de l’empereur qui étoit aux fenêtres, voyant tout cela bien le retint; et pource qu’elle connut Robert être beau et vaillant chevalier, elle le mit en son cœur tant que ce fût merveille, et commença à l’aimer. One ne savoit homme vivant qui étoit le chevalier aux armes blanches. Quand Robert eut bien adoubé sa plaie, il vint à la cour pour avoir à souper : mais il clochoit fort pour le coup qu’il avoit reçu, nonobstant qu’il se gardoit de clocher le plus qu’il pouvoit : tantôt après arriva le chevalier qui avoit blessé Robert, lequel raconta à l’empereur comme le chevalier leur étoit échappé, et comme ill’avoit blessé dont il étoit tout courroucé, et dit : « Je crois que c’étoit chose spirituelle et non pas mortelle : car il ne dit mot, et ne m’a pas voulu répondre ; je prie Dieu qu’il se reconforte là où il soit, car il étoit fort blessé ; mais, sire, voici ce que vous ferez, si me voulez croire, et si vous voulez savoir en bref temps qui est le chevalier aux armes blanches : c’est que vous fassiez crier par toutes vos villes, cités et châteaux, que s’il y a un chevalier qui ait armes

42 NOUVBLL* BIBLIOTHÈQUE BLEUE.

blanches et cheval blanc, qu’il vienne vers vous, et qu’il apporte le fer de la lance dont il a été blessé en la cuisse, qu’il montre sa plaie, et que vous lui donnerez votre fille à femme, et avec vous lui donnerez la moitié de votre empire. » Quand l’empereur entendit ainsi parler le chevalier, il fût joyeux, et dit qu’il avoit sagement parlé, et incontinent il fit publier par tout son empire ce que ce chevalier avoit conseillé.

Homme le «étifeljal »e mit un fer en la eniooe pour avoir la fille >e l’empereur.

Les criées faites et publiées vinrent en la connaissance du traître sénéchal, qui aimoit tant la fille de l’empereur, qu’il ne pouvoit avoir par sa trop grande outrecuidance ; et pour l’amour d’elle avoit fait de folles entreprises, desquelles toujours il se trouvoit déçu et marri. Après qu’il eut ainsi oui les criées, il s’avisa d’une fort grande malice, qui lui tourna depuis à grand déshonneur; car incontinent il fit cheréher un cheval blanc, lance et armes blanches, et il prit un fer de lance qu’il mit en sa cuisse en grande douleur et angoisse; mais pour parvenir à être empereur, il endura patiemment ce mal, et aussi pour avoir la fille de l’empereur, dont il étoit amoureux, et où il avoit fait grande folie, ear il n’avoit garde de l’avoir ; ainsi c’est mal fait à ceux qui veulent maintenir pendant leur vie leurs folles amours, car à la fin mal, douleur et honte en vient. Après

cela, le sénéchal fit armer tous ses gens, et les fit mettre sur les champs pour l’accompagner, et tant chevaucha qu’il arriva à Rome en grand triomphe. Il étoit bel homme, grand et puissant; mais il étolt si fier et si orgueilleux, qu’au monde n’y avoit son pareil.

En tel état vint le traître sénéchal à Rome sans séjourner, se montrer à l’empereur en lui disant : « Je suis celui qui vous a si vaillamment trois foie secouru, et qui tant de gens ai fiait mourir pour l’a" mour de vous. » Alors l’empereur qui ne pensoit pas à la trahison, répondit: « Vous êtes bon prud’homme et hardi; mais j’eusse bien pensé le contraire; car on vous tient pour un couard ; » alors le sénéchal tout courroucé dit : « Sire, de ce ne soyez pas ébahi, car je n’ai pas encore le cœur si failli qu’on croit. » Et en disant ces paroles il tenoit un fer de lanee, qu’il montra à l’empereur, puis il découvrit sa plaie, qu’il s’étoit faite lui-mème en la cuisse. Le chevalier qui avoit blessé Robert étoit là présent. Quand il vit le fer que le sénéchal montroit, il se prit aussitôt à sourire, ' car il connoissoit bien que ce n’étoit pas son fer ; toutefois de peur d’avoir débat, il ne dit mot.

Contint ta fille be l’twjtettur commenta à parité.

Et quand l’empereur et sa noble baronnie qui étoit assemblée furent à l’église où le sénéchal devoit épouser la fille de l’empereur, qui n’avoit jamais

parlé, Dieu montra un beau miracle, pour exaucer le sage et prud'homme Robert, duquel on netenoit compte. Ainsi que le prêtre vouloit commencer le divin service pour épouser (9) la pucelleau sénéchal, par la grâce de Dieu, la fille commença à parler, et dit à son père : « Vous êtes bien simple de croire cet orgueilleux, car tout ce qu'il dit n’est que mensonge; céans y a un homme saint et bien dévot, que par sa bonté et mérite, Dieu m'a rendu la parole; dont je suis grandement tenue à lui, car il y a longtemps que j'ai connu les grands biens qui sont en lui; et toutefois jamais ne m'en a voulu croire, pour signes j'aie faits. »

Et quand l'empereur ouït ainsi parler sa fille, qui n’avoit jamais parlé, il fut tout ravi; et reconnut toute la tromperie, et qu'il n'étoit pas vrai ce que le sénéchal lui avoit dit; et se courrouça, disant qu’il l'avoit trahi. Le sénéchal monta à cheval et s’enfuit tout honteux et tout hors de sens. Le pape qui étoit là, demanda à la fille qui étoit celui duquel elle parloit. Lors elle mena le pape et l'empereur son père à la fontaine, à laquelle Robert s'armoit et désarmoit; elle chercha entre deux pierres où Robert avoit caché le fer de la lance, et incontinent lui apporta le fer de ladite lance ; car le fer étoit bien proprement joint au bois, et le bois au fer, aussi bien si jamais n’eùt été brisé. Puis là elle dit au pape : encoreya-t-il autre chose, car en ce propre lieu a été trois fois armé celui par lequel nous avons été trois fois secourus et délivrés des mains de nos ennemis ; car

j’ai vu trois fois son cheval et ses armes, et par trois fois je l’ai vu armer et désarmer : mais je ne saurois bonnement dire où le chevalier alloit, ni d’où il venoit,ni quilui donnoit armes ni harnois; mais jesais bien qu’incontinent il s’en venoit avec ses chiens. Tout ce que je vous montre est pure vérité, et ainsi le démontrois par signes : mais on ne vouloit pas me croire; et alors la fille retourna son langage vers l’empereur, en disant : c’est celui qui a bien gardé et vaillamment défendu votre honneur, parquoi il est raisonnable que par vous il soit récompensé, et s’il vous plait, nous irons lui parler. Lors le pape, l’empereur et sa fille avec sa baronnie vinrent vers Robert, lequel ils trouvèrent couchéau lit des chiens, et tous ensemble le saluèrent; mais Robert ne leur répondit rien.

Comme lljermitt trouoa Robert auquel il rommanfta bc parler, et bit que oa pénitence étoit accomplie.

L’empereur donc commença à parler à Robert, etluidit : «Viens çà, mon ami, je te prie, montremoi ta cuisse; car je la veux voir. »

Et quand Robert l’entendit ainsi parler, il sut bien pourquoi il disoit cela ; il faisoit semblant de ne l’entendre point,puis prit une paille,et commença à la rompre entre ses mains comme par moquerie, en pleurant. Et lors fit maintes folies pour faire rire le pape et l’empereur, et aussi maints ébattemens pour les faire parler, et dire quelque chose nouvelle. Alors parla à lui, le conjura, et lui dit ;

je te commande, si ta as paissance de parler, que ta parles à nous; mais Robert se leva en contrefaisant le fou, et en faisant cela il regarda derrière lui, et vit venir l’hermite auquel il s’étoit confessé. Aussitôt que l’hermite l’aperçut, il lui dit à si haute voix que chacun pouvoit l’entendre : mon ami, entendez-moi. le sais bien que vous êtes Robert, lequel se nommoit le Diable ; vous êtes maintenaut agréable à Dieu, car au lieu de Diable vous aurez nom l’homme de Dieu. Vous êtes celui par lequel cette contrée est délivrée des mains des Sarrasins; je vous prie, qu’ainsi que vous avez accoutumé, d’honorer et prier Dieu, lequel m’a ici envoyé, et vous mande par moi, que d’ici en avant vous veuillez parler sans plus contrefaire le fou; car ainsi est son plaisir. 11 vous a pardonné et remis tous vos péchés, parce qu’avez fait pénitence suffisante. Aussitôt Robert se mit à genoux humblement, et leva les mains vers le ciel, en disant : Souverain roi des cieux, puisqu’il vous a plu me pardonner mes offenses, soyez loué, honoré et béni. Quand la fille et tous ceux qui étoient là présens, entendirent le beau langage de Robert, ils Rirent tous émerveillés ; car il leur sembla si beau, si doux et si gracieux d’esprit et de corps, que c’étoit ehose merveilleuse. Adonc l’empereur lui voulut donner sa fille en mariage, pour les grands biens et vertus qu’il connaissoit en lui : l’hermite qui étoit là n’y voulut jamais consentir, parquoi tous se départirait, et s’en furent chacun en leur hôtel.

Comme Robert retourna à Rome pour épouser la fille te l'empereur.

Après que Robert eut obtenu pardon de ses péchés, et qu’il s’en fut allé hors de Rome, Dieu lui fit annoncer trois fois par son ange qu’il s’en retournât, qu’il épousât la fille de l’empereur, et qu’il en descendrait une noble lignée par qui la foi serait exaltée. Alors Robert fut à Rome et épousa la fille de l’empereur en grand triomphe ; il y eut honorable et plaisante assemblée; car tous demenoient grande joie à la fête, nul ne se pouvoit saouler de regarder Robert; ils disoient tous : par lui nous sommes hors des mains de nos ennemis. La fête fut si grande qu’elle dura quinze jours, et après qu’elle fut passée, Robert avec sa femme voulut retourner en Normandie pour visiter son père et sa mère ; et demanda congé à l’empereur, lequel lui donna des gens pour l’accompagner, et lui donna de beaux et riches dons en or, argent et pierres précieuses.

Lors Robert et sa femme prirent congé de l’empereur et de ceux de Rome, et se mirent en chemin pour aller en Normandie. Tant cheminèrent qu’ils arrivèrent en la ville de Rouen, où ils furent reças en grand triomphe; car les Normands étoient en grand déconfort, pource que le duc, père de Robert, étoit mort, et étoient demeurés sans seigneur, dont il» étoient dolens ; car c’était un prince sage et de

grand renom. Quand Robert et sa mère furent assemblés, il leur conta comme il s’étoit gouverné à Rome, et comme il avoit enduré beaucoup de maux en faisant pénitence, et puis comme l’empereur lui avoit donné sa fille en mariage, et de fait conta tout son gouvernement. Quand la Duchesse eut entendu ce que son fils lui avoit dit, elle commença à pleurer des peines et tourmens que son enfant avoit soufferts.

Comme un mr**agrr otnoo fceoant le bue Robert, et Lui bit que l’empereur lui manboit qu’il l’allât oeeourir rontre le oénéeljal.

Cependant, comme le duc Robert étoit à Rouen avec sa mère et sa femme, racontant ses aventures, il vint un jour qu’il arriva un messager, que l’empereur envovoit à Robert. Le messager étant descendu vint saluer le Duc et lui dit : Seigneur, l’empereur m’a envoyé vers vous, et vous prie de le venir secourir contre le sénéchal, lequel s’est rebellé contre lui et vous. Quand Robert ouït ces paroles il fut malcontent; et incontinent fit amasser plusieurs gens d’armes, les plus vaiilans qu’il put trouver en Normandie, et le plutôt qu’il put se mit en chemin; lui et ses gens arrivèrent à Rome, et sans arrêter arriva où étoit le sénéchal, qui tenoit déjà le trône en sa subjection. Et quand Robert aperçut le sénéchal, il commença à s’écrier hautement, en lui disant : Traître, tu n’échapperas pas, puisque

tu es venu ; car jamais tu ne t’en retourneras : puis lui dit : tu mis le fer de lance en ta cuisse par tricherie ; or défends ta vie, puisque tu as tué mon seigneur l’empereur par trahison, de tous tes faits faut que je te récompense selon le démérite, et disant ces paroles par grande colère, il serra les dents, et vint courant contre le sénéchal, et lui donna si grand coup sur son heaume, qu’il le rompit, et lui fendit la tête jusqu’aux dents, puis abattit sa visière, tellement que la cervelle lui tomba par terre ; et tomba le traître sénéchal mort en la place. Robert le fit mettre en un lieu propre pour l’écorcher, afin qu’il fût mieux vengé de lui, et le fit faire devant ceux de Rome, et ainsi le fit mourir de mal-mort (10) ; c’est parquoi chacun connoltra que c’est une grande folie de désirer chose qui n’appartient avoir; car si le sénéchal n’eût désiré la fille de l’empereur, il ne fût pas mort ainsi; mais,au contraire, il fût toujours demeuré ami de l'empereur.

Comme aprio que le tout Robert eut fait frorcljer 1e oénlrljal, il o’en retourna en ttormanbie*

Quand Robert eut fait écorcher le sénéchal et mis en paix les Romains, il s’en retourna à Rouen avec sa compagnie, où il trouva sa mère et sa femme, laquelle demena grand deuil quand elle sut que l’empereur étoit mort ainsi par le traître sénéchal; mais la Duchesse, mère de Robert, la reconfortoit, lui faisant tous les plaisirs qu’elle pouvoit penser I. 5

pour ta tenir en joyeuseté. Pour mettre fin à ce présent livre, nous laisserons le deuil de la jeune Duchesse, et parlerons de Robert, lequel en sa jeunesse fut tant pervers, mauvais et enclin à tous vices que c’étoit un prodige de malice : depuis il fut comme un homme sauvage, sans parler comme une bête, ensuite exaucé en noblesse et honneur, comme ci-devant avez ou!. 11 vécut longuement et saintement avec sa femme, et en bonne renommée. Il eut «d’elle un beau âls nommé Richard, qui fit avec l'empereur Charlemagne plusieurs grandes proues- «es, et aida à accroître et exalter la foi chrétienne; uaas cesse il menoit guerre aux Sarrasins, et les détruiseit. U vécut en grand honneur dans son pays nomme son père Robert; car tous deux vécurent saintement jusqu’à la fin de leurs jours. Dieu pur «a puissance nous veuille faire la grâoe qu’à la fin des nôtres, nos âmes puissent voler avec eux en gloire étemelle, avec tous les saints et saintes du paradis.

HISTOIRE

DE

RICHARD SANS PEUR

DUC DE lORMAUDIE,

&u\ par *a pru&enre fut roi bVHugleterre, et fit &e $xa\iïtù c onquetea et tmtllaïuea.

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HISTOIRE

DE

RICHARD SANS PEUR

Comme Kidjarb aana peur allant bans une foret, fut empeeljé b’un bemon nommé Crubemort.

Il fut jadis en Normandie un duc nommé Richard, filé de Robert le Diable, et de la fille de l’empereur de Rome; lequel Richard fut longuement sans femme et sans enfant; mais il étoit si vaillant et hardi contre tous, et pour la grande hardiesse qui étoit en son corps, il alloit jour et nuit tout seul par la forêt,cherchant ses aventures, savoir s’il trouveroit un chevalier à combattre.

Et pource que le duc alloit et venoit ainsi sans qu’il eût peur ni crainte, parquoi communément on l’appeloit Richard sans peur, pour laquelle cause un esprit malin, nommé Brudemort, se vanta qu’il lui feroitpeur, comme vous entendrez.

Ce diable qui s’étoit vanté de faire peur à Richard demanda permission de l’aller tenter.

Et alors quand le diable fut où étoit Richard sans peur, il s’y en alla vitement la nuit et mena avec lui dix mille huarts (11). Or, en cette nuit le duc Richard

étoit parti de la ville de Rouen, et étoit entré dans un bois fort épais et ombrageux, où jamais aucun homme ne se trouva que Richard, lequel y étoit entré et avoit mené avec lui un petit chien barbet qui étoit fort joli; mais ledit chien qui srnvoit son maître fut du chemin du bois si las qu’il convint au duc Richard de le trousser devant lui, dessus le cou de son cheval. Et ainsi que le duc Richard courait par le bois, les huarts que Rrudemort avoit amenés, vinrent sans nul délai, et tous allèrent à haute voix huer et crier sur ledit Richard, lequel quand il les entendit ne fut aucunement épouvanté, mais se mit & crier et huer avec eux. De quoi les huarts tout courroucés s’en allèrent déchirer par morceaux son chien, qui étoit devant lui entre ses bras, mais à lui n’osèrent toucher ni peu ni beaucoup, n’ayant aucun pouvoir sur lui.

Comme le Simon et mit eut un atbte, eoue la figure b'ui» petit enfant, que le bue ttirl)arb fit nourrir.

Quand le diable Brudemort vit que Richard ne faisoit à son plaisir, et qu’il lui eut fait mourir son chien afin qu’il le pût trahir, il alla chercher le plus grand arbre qui fût dedans ledit bois, et se coucha entre deux branches, puis se changea en un petit enfant nouveau, et commença à crier piteusement. Alors Richard sans peur arriva en ce lieu; et comme il étoit dessous l’arbre, il entendit la voix de l’ennemi qui étoit dessus. U descendit de dessus son

JUCHAR» «AI» PBÜR.

cheval et ôta ses éperon», puis monta sur l'arbre. Et quand U fût en haut, il aperçut l’enfant, le prit et le regarda ( car il étoit beau ), et en ayant pitié l'enveloppa dans son manteau, et de branches en branches descendit de l’arbre jusqu’à terre; puis remonta sur son cheval, l’enfant devant lui, et ne cessa de marcher jusqu’à ce qu’il arrivât chez son forestier, qui se tenoit au milieu du bois, auquel il donna l’enfant, et lui commanda de le bien nourrir. Alors la femme du forestier le prit et le développa de ses drapeaux, puis Richard lui demanda s’il étoit mâle ou femelle; laquelle lui répondit : « Monseigneur, c’est la plus belle fille que jamais à mon avis fut formée, et il n’y a pas trois jours qu’elle est née. »

Adonc Richard fût fort joyeux de ces paroles, et leur dit : qu’elle soit bien nourrie, jusqu’à ce qu’elle soit en âge.

Comme ttieljarb oano peut troua# San» te boio la Jteouie b’iljclUquin ( 12) qui battrait.

Le duc Richard allant parmi le bois vit passer par devant lui des lévriers et barbets, avec grande suite de chiens courir et trotter; aussi il ouït la chasse dedans son bois, et jamais il n’en eut crainte; mais dit en lui-même qu’il saurait qui chassoit en cette forêt sans son congé.

Lors il regarda devant lui ; et vit trais chevaliers noirs, armés de toutes pièces, tenant les lanees en

la main, et tira son épée ( car de lances ni armes il n’en avoit point ) et piqua son cheval des éperons devers eux, en s’écriant qu’ils se gardassent de lui, et passant entre les lances sans nul mal recevoir, il atteignit un des trois chevaliers noirs de son épée sur la télé, tant qu’il lui fit incliner le cou sur son cheval. Et puis leur demanda franchement qui les avoit faits si hardis de passer dans son bois : les chevaliers ne répondirent rien, mais vinrent les deux lances baissées contre lui, qui fut habile, évita les coups et les lances de l’autre côté, et en passant en frappa un de son épée d’un si grand coup par derrière, qu’il le jeta tout étourdi par terre.

Et quand les chevaliers virent le jeu mal départi* pour eux, ils montèrent à cheval et s’enfuirent par la forêt, et laissèrent là leurs chiens : lors Richard aperçut une bande de gens noirs qui s’entretenoient; adonc il lui souvint de la Mesnie d’Hellequin, dont il avoit autrefois oui parler; mais pour aucune chose qu’il vit, il n’en devint aucunement peureux, mais parla à eux librement.

2c\ tôt la fcoiat lie la JHeante^’^elUqttin.

L’histoire nous dit qu’il étoit un vaillant chevalier, qui en son temps eut grande lignée.

Ce chevalier étoit nommé Hellequin : en une guerre que fit Charles Martel contre les Sarrasins, qui étoient entrés en France, il dépensa tout son bien; mêmement il vendit un beau château en Nor~

RICHARD SANS PEUR

mandie pour fournir à ses affaires, tellement qu’après la guerre finie, lui qui n’avoit rien, commença à piller et voler le peuple, dont chacun demanda vengeance contre lui.

Comme troitoa un pommier en la forêt, que bepuia

Ijomrne n’a pu trouoer.

Tant marcha Richard sans peur, qu’il s’égara par la forêt. 1a lune luisoit cependant, elle étoit fort claire.

Il s’adressa vers un pommier, et vit qu’il étoit chargé de belles grosses pommes rouges, dont il fut fort émerveillé, et dit en soi-même : comment les charbonniers qui passent par ici jour et nuit n’ontils point cueilli les fruits de cet arbre?

Lors le duc prit trois pommes de l’arbre et les mit en son sein, puis pour remarquer le lieu et la place, afin de pouvoir le trouver, il coupa une branche de l’arbre; mais la marque de la branche ne lui servit de rien, car depuis qu’il fut parti du pommier, nul homme ne put trouver l’arbre ni aller au même lieu. Quand le noble chevalier fut parti du pommier, il fit tant qu’il arriva à Rouen après minuit, où il fut fort bien reçu de ses gens en son château, et s’en alla coucher en son lit, où il reposa jusqu’au matin à l’heure de Prime, et fit mettre les trois pommes en un bel étui par une grande dignité. Ensuite Richard s’en alla dîner au château, et fit apporter le

58 NOUVELLE BlBLDOTHàQim BLEUE.

fruit qui étoit si beau, que jamais homme a'avoit vu son pareil.

Quand Richard tint les pommes, 11 s'écria à haute voix, que s’il y avoit quelqu’un de ses gens qui p&t trouver le pommier jusqu’à Complies, qu’il le nourrirent toute sa vie. Lors les plus grands de ses gens se vantèrent de le trouver, et Richard leur donna l’enseigne entière; ils s’en allèrent donc parmi le bois, se donnèrent beaucoup de peine pour trouver le pommier; mais ils ne le trouvèrent point, parquoi ils s’en retournèrent devers le duc fort lassés et travaillés. Et quand il vit revenir les écuyers sans avoir trouvé le pommier, il fit couper les trois pommes dites, et en fit planter les pépins en ses jardins et vergers.

Et après peu de temps, de chaque pépin vint un beau et fleuri pommier, lesquels il recommanda qu’ils hissent bien gardés et fussent nommés pommiers de Richard, parce qu’il avoit fait planter les pépins, comme je vous ai dit, et les pommes qui vinrent dessus l’arbre furent aussi nommées pommes de Richard.

Contint le but Rirljarti épousa la (et qu’il avoit fait nourrit -par l’rspatt bt stpt ans.

Des grandes merveilles vous dirai de Rtehard sans peur, duo de Normandie, et ce n’est rien de celles que je vous ai dites mi comparaison de celles que je vous veux raconter.

RICHARD SANS PEt'R.

Vous devez savoir que cet ennemi ou fée, qui s’étoit mise en forme de fille, que le duc trouva, comme j’ai dit, amenda et crût plus en sept ans que Refont maintenant les enfans en quatorze on quinze.

En ce temps, tous les nobles barons de Normandie firent un consistoire, et allèrent alors tons ensemble, pour avoir conseil d’aller dire à leur seigneur qu’il lui plût d’épouser une épouse dont il pût avoir des enfans pour lui succéder. »

Or arriva un jour qa’ils en parlèrent au duc, et lai dirent : « Sire, notes sommes d’accord tous ensemble de vous requérir de vous marier à quelque dame dont vous puissiez avoir lignée» qui tienne «près vous le duché de Normandie.

€ Seigneurs, dit le doc, puisque vous me le conseillez, je m’accorde volontiers à votre volonté. Il est vrai que j’ai use fille qu’il y a sept ans passés que j’ai Mt nourrir dans une forêt, si elle vous vient à gré je la prendrai ; car je n’en pourrais pas trouver de plus belle à mon gré. * — « Sire, dirait les barons, nous y consentons, si c’est votre plaisir.»

A ces paroles il les remercia et envoya quérir la fille par deux chevaliers. Et quand elle fut venue, k fête fut célébrée à Rouen fini, somptueusement, et il y eut joutes auxquelles jouta le duc Richard, le conte d’Alençon, le comte de la Marche, le duc de Bourbon, lesquels étaient venus aux noces, et aussi le duc de Vendôme, qui abattit à la joute le comte deChampagne et le prince de€afies, qui ou ce tempslà étoient nouveaux ohevaliera.

Cammr la femme diabolique bu bue ftidjarb feignit d’ètrc marte, et étrangla aon rljeaalier.

Sept ans étant passés depuis le mariage de Richard sans peur, Sathanas, sa femme, contrefit la malade, et souffrit grandes douleurs en se couchant au lit : comme elle vit cela, elle manda son mari, lequel entendant ces paroles vint incontinent vers sa femme, qui étoit fort malade : « Sire, lui dit-elle, vous êtes mon mari, et je suis votre femme, qui suis en grande maladie, et je crois en mourir; c’est pourquoi, je vous prie, octroyez-moi un don. » — « Madame, répondit le duc, demandez ce qu’il vous plaira, car je ne vous manquerai point. » — « Sire, dit la dame, je vous prie, puisqu’ainsi est qu’il faut que je meure, qu’en une chapelle qui est à une lieue et demie d’ici, vous me veilliez une nuit tout seul sans compagnie de pèrsonne. Cette chapelle est située en la forêt Ramée, où j’ai été nourrie et gouvernée l’espace de sept ans ; octroyez-moi ce don, s’il vous plaît. » — « Madame, dit le duc, j’accorde volontiers à ce que vous me demandez, et si vous trépassez, je vous irai garder toute la nuit en la chapelle; et avec moi il n’y aura qu’un chevalier qui me tiendra compagnie, crainte qu’il ne m’ennuie.

Après ces paroles, Richard en pleurs et en larmes dit adieu à sa femme, laquelle peu après contrefit la morte; et quand le duc le sut, il la regretta avec grandes lamentations, ce qu’il n’eût fait s’il eût connu la déception de l’ennemi d’enfer.

RICHARD SANS PEUR

Lors fit tant que le corps de sa femme fut porté en très noble état en la chapelle : mais si le duc eût bien su que le diable étoit en la bière en guise de femme, il l’eût fait jeter en la rivière.

Tout le peuple s’en retourna à Rouen, et Richard demeura seul en la chapelle pour veiller sa femme, avec un chevalier pour lui tenir compagnie et non plus. Adonc veillèrent cette nuit-là le duc et le chevalier, en regrettant le corps de sa femme qu’il avoit épousée si jeune; mais avant qu’il soit jour, le duc s’apercevra de ce qu’il n’a point encore aperçu, et comme il avoit épousé une fée. Sur le minuit le duc fut surpris de sommeil et s’endormit : on n’a point ou! parler d’une si grande merveille; car comme le duc et son chevalier furent endormis, le corps qui étoit dedans la bière s’étendit si fort, qu’il rompit le coffre en plus de cinquante pièces, et la couverture aussi, et jeta un cri si effroyable qu’il fit trembler tout le bois. Et alors le duc s’éveilla sans avoir ni peur ni crainte de cette voix; mais pour sûreté, il tira son épée toute nue, et la mit devant lui.

Alors le corps qui gisoit en la bière s’écria hautement et dit : « O duc Richard ! comment faitesvous telles choses ? On parle en tous pays de votre hardiesse, et que de votre vie vous n’avez eu peur de personne vivante, tant eût-elle été hardie ; maintenant j’aperçois que pour une femme votre chair frémit de la peur que vous avez eue. » —• « Je vous dis que je n’ai eu aucune frayeur ni crainte, dit le duc ;

car pour qui que ce soit Je n’ai mué la couleur de ma face. »

Le corps gisant dans la bière répondit : « Ab ! Richard, je vous dirai qu’on va disant par toute la terre, que vous n’avez jamais eu peur des lions, des léopards, ni des hommes ni vivans ni morts; et maintenant je vois que vous êtes couard pour le cri d’une femme qui est de ce siècle passée, ayant par couardise tiré votre épée.

« Or maintenant je vois que toutes sortes de mensonges sont éprouvés de ce qu’on dit de vous, que vous êtes le plus hardi de tous tes hommes qui sont sur la terre ; désormais vous sera réputé te plus couard de tous les hommes. »

Le duc fiat irrité de œs paroles, «t par dépit parla «u corps, lui disant : « Tu as une Mie erreur, car jamais je n’ai eu peur ea toute ma vie. » Le corps répondit ; « Pourquoi tiriez-vous votre épée, sinon de la pair-que vous aviez ? *

« Comment ! dit Richard par grand dépit, n’étiezvous pas morte aujourd’hui, quand on vous a mise dans oette bière ?» — « Non, répandit le corps, mais j’étois pâmée par une soif qui me surprit A l’heure de vêpres, et qui m’a causé une fièvre au corps ; «t si vous m’aima d’un bon sraomr, je vous prie que vous allia à la haute forêt, sur la èextre, vous trouvera un bel arbre, auquel il y a nue fort belle Sentaine, il vous faudra baisser pour y puisa de l’esu *o un grand bassin, et vous m’ea apporterez,

BICHARD SANS PEÜB. 63

parce que vous ne pouvez trouver un meilleur moyen pour réparer ma santé. »

Le duc Richard, à la requête de cet ennemi, qui étoit sa femme, se mit incontinent en chemin, et s’en alla à la fontaine, qui étoit un voyage inutile pour lui ; car tandis qu’il y alla, le diable se leva de la bière, et s’en fut trouver le chevalier, qui étoit demeuré seul dans la chapelle, lequel il prit avec une grande - furie et l’étrangla.

Le chevalier se sentant pris à la gorge, fit des cris si hauts en mourant, que le duc qui puisoit de l’eau l’entendit, et pensa bien qu’il étoit déçu et trahi, mais il n’en eut aucune frayeur, et retourna incontinent en la chapelle d’où il étoit parti, dans laquelle il ne trouva feu ardent, ni lumière, ni lampe, car l’ennemi avoit tout éteint ; puis s’en alla droit vers la bière, et regarda dedans, mais la trouva vide, car le diable en étoit sorti : puis vint à son chevalier, lequel il trouva au milieu de la chapelle tout roidement étendu, de quoi il fût fut fort étonné ; puis le mit en la bière avec bien des lamentations, et commença à dire hautement :

< Ah 1 comment m’as-tu si vilainement trompé, mauvais démon 1 Si je te rencontre en mon chemin, je te donnerai de mon épée depuis la tête jusqu’aux pieds. Depuis que je suis né, je n’ai pu être déçu de mon ennemi ; mais je vois bien que je suis trahi de toi. »

Comme U bue ftirljarb pleura ton rljeualter, et reeonnut qu'il avait épauoé une fée.

Richard sans peur avoit très grande pitié pour la mort de son chevalier lequel il mit dans la bière, et n’eut point crainte % du diable, combien qu’il l’eût mis en terre; toutefois il s’aperçut que sa femme l’avoit trompé.

Et quand ce vint au lendemain, à l’heure de Prime, la populace de Rouen se mit en voie parmi la forêt vers la chapelle. Et le Duc qui avoit veillé toute la nuit se mit en chemin, et vint contre ceux qui venoient, et leur dit :

« O vous qui êtes ici, tant grands que petits ! je vous prie, ne priez plus pour ma femme, car ce n’étoit qu’un diable, et le plus méchant qui fût en enfer. »

Lors le Duc leur raconta comme il veilla sa femme, la peur qu’elle pensa lui faire, et comme il trouva son chevalier mort et étranglé à terre ; et leur conta le fait comme il étoit arrivé.

Alors lui dirent : « Sire, n’ayez doute, nous savons bien que nos ennemis ont pouvoir de tenter jour et nuit les humains, et s’il y a quelqu’un qui vous ait trompé, n’en soyez point affligé. »

r Adonc le Duc qui étoit triste et dolent, avec toute sa compagnie arrivèrent au bois de la chapelle; et en ce lieu il leur montra le chevalier gisant mort en la bière, puis le fit enterrer et chanter ses obsèques après, et s’en alla demeurer en l’abbaye de Fé-

RICHARD SANS PEUR

camp, qu’il avoit fondée, et donna congé à tous les chevaliers, barons et gentilshommes de sa cour.

Comme le roi Charlemagne fit erier un tournoi oit oe trouoa la fille bit roi d’Angleterre, et de Kieljard gui en fut amoureur.

Du temps que régnoit Charlemagne, roi et empereur de Rome, il y eut une fête ; aussi fut fait un tournoi que Charlemagne Ht crier en la ville de Paris, parquoi il fut envoyé des messagers en campagne de toutes parts, où ils firent si bien leurs messages que la cour fut grande à Paris en peu de temps, de plusieurs seigneurs et chevaliers, entre lesquels étoient Naimes, duc de Bavière, Oger de la Marche, le preux Olivier, et Roland, neveu du roi Charlemagne, Thierri d’Ardennes, Salomon de Bretagne, Regnaut de Montauban et ses trois frères.

Le duc Richard lui troisième, Charles, comte d’Alençon, le comte de Vendôme, le duc de Bourbon, et l’Amoureux de Galles, qui conduisoit la belle Clarisse, fille d’Astropol, roi d’Angleterre(13).

Tous ces princes arrivés et la revue faite, reçurent la bien-venue de l’empereur; ce fut un samedi que les princes furent armés, et le lendemain les joutes furent commencées fort vivement.

Oger le Danois, Roland, le comte de Blaye et son cousin le duc de Vienne et autres tenoient la partie

de dedans. Riebard sans peur, duc de Normandie, Salomon, roi de Bretagne, les quatre fils Aymon, et Thierry, seigneurs des Ardennes, furent de la partie de ceux de dedans. Berthe, reine de France, la princesse Alix, sa fille, et Clarisse d’Angleterre, et autres dames et damoiselles y étoient montées sur des théâtres.

Les chevaliers se montrèrent tous armés au champ, et chacun tira du côté de sa partie, après que les trompettes eurent sonné.

Premièrement, Richard, qui étoit bien monté, accourut, et vint au devant de lui Roland, comte de Montpreux, comme un second Hector. Et après se joignirent ensemble, et se frappèrent de telle sorte sur les écus, que les lances volèrent en pièces. A la seconde course, Richard désheauma Roland, mais à la troisième ils s’atteignirent de telle roideur, que tous deux tombèrent par terre; et étoient si étourdis qu’ils ne savoient s’il étoit jour ou nuit. De laquelle joute chacun fut étonné, et les chevaliers des deux côtés piquèrent leurs chevaux devers les deux champions qui gisoient à terre, lesquels étoient conducteurs des deux parties, et leur aidèrent à remonter aux rencontres qu’ils firent.

Olivier, cousin de Richard, abattit par terre Salomon, roi de Bretagne; le duc de Bourgogne et Oger joutèrent ensemble, et s’entrebattirent l’un avec l’autre.

Richard sans peur abattit d’un coup de lance l’Amoureux de Galles, qui avoit abattu auparavant le

RICHARD SANS PEUR. 67

duc de Bourbon et le comte d’Alençon, comme aussi chacun tâchoit d’acquérir des louanges.

Richard s’en alioit par le tournoi, abattant les chevaliers et leurs chevaux par terre, si bien que tous ceux du tournoi appréhendoient de le rencontrer, 11 fit tant par ses prouesses que le prix du tournoi lui fut donné par les dames du côté de dehors, et Roland eut l’honneur de ceux de dedans.

Après que les joutes furent faites, tous les seigneurs et dames vinrent souper au palais, par le commandement du roi Charlemagne, auquel banquet il fut servi de plusieurs sortes de viandes; le duc Richard fut frappé de Clarisse, fille du roi d’Angleterre, qui étoit assise devant lui, à la table de l’empereur, et pareillement la jeune dame ne fut pas moins amoureuse de lui, pour les vaillances qu’elle lui avoit vu faire.

Richard, qui fût épris d’amour, s’entremettoit de servir la dame ; et par signe d’amour montrait ce que son cœur sentoit pour l’amour d’elle, dont elle n’avoit point de peine.

Or l’Amoureux de Galles lui dénonça le jour de son départ, et Richard lui promit en signe de bon amour, qu’il se mettrait en danger de la conquêter sur dix chevaliers et l’Amoureux de Galles qui la devoit ramener en Angleterre. Et à ces paroles Clarisse fut ébahie, en louant la vaillance et le courage de son ami Richard.

Comme Ruljarb conquit leo d)eooliero, et emmena la fille bu toi b’^ngletetre, laquelle il épousa.

Et après que la fête fut finie, tous les princes, seigneurs, barons, dames et damoiselles prirent congé du roi, qui leur fit de grands présents. Chacun s’en retourna en son pays : Clarisse aussi s’en voulut retourner chez elle, et prit congé de Charlemagne, qui la remercia de sa venue. Elle fit apprêter son chariot pour partir. Et l’Amoureux de Galles, qui l’avoit amenée en France avec dix vaillans chevaliers, qui étoient avec lui, étoient conducteurs de cette dame jusqu’à son retour.

Quand le duc Richard sut le jour qu’elle devoit partir, ainsi qu’elle lui avoit dit, se partit deux jours devant de la cour, et prit congé du roi, et se mit en chemin, si bien qu’il arriva à un château, qui étoit à dix lieues au delà de Rouen sur le chemin de Normandie, pour aller en Angleterre; et se tint si secrètement que personne ne s’en aperçut. Et alors qu’il se promenoit par dedans le château, il s’appuya sur une fenêtre qui regardoit du côté de Rouen, et commença à regarder par les champs ; alors il aperçut au bout du bois onze chevaliers armés de toutes pièces, qui tenoient le chemin du château : au milieu d’eux il y avoit la plus belle dame qu’il eût vu en sa vie, et avec elle deux demoiselles : vous saurez que c’étoit l’Amoureux de Galles avec dix chevaliers, qui conduisaient la belle Clarisse,

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et avoient couché la nuit précédente dans la ville de Rouen.

Incontinent que Richard les vit, il baissa son heaume sur sa tête; et monta sur son cheval qui étoit tout prêt, et prit une lance en sa main, et sortit hors du château, en courant vers les onze chevaliers tant que son cheval pût courir. Et quand il fut près d’eux il cria : « Gardez-vous de moi ou me laissez cette dame, car elle m’appartient. »

Les chevaliers qui entendirent ces paroles virent bien qu’ils seroient contrains de combattre, de quoi ils ne se soucioient guère, et eussent souhaité que Richard ne fût venu contre eux, ce qu’il fit; car il courut vers l’un des chevaliers qui venoit rudement vers lui la lance baissée, laquelle lance il rompit sur Richard, et Richard se sentant frappé, il lui bailla tel coup de glaive qu’il envoya l’homme et le cheval par terre, et puis après il passa outre. Et quand il vit que son glaive étoit encore tout entier, il courut vers un autre chevalier, et de sa lance le jetta dessus le sablon ; et se rompit le bras droit en tombant : de sa lance il abattit encore quatre autres chevaliers, qui ne se relevèrent pas.

Quand l’Amoureux de Galles vit que la perte tournoit sur sa compagnie, il piqua son cheval, et vint le glaive baissé contre"Richard, et lui donna un coup si fort, que la lance rompit en pièces. Le duc Richard, qui avoit reçu le coup sut son écu, frappa l’Amoureux de Galles de telle sorte, qu’il le fit tomber outrageu-

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