I . i a légende veut sans doute parler ici de la Moselle
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en un taillis plein d'épines, ses courtisans en bêtes farouches, sa musique en hurlements de loups, ses viandes délicates en racines amères , son repos en perpétuelles inquiétudes, sa joie en larmes perpétuelles? Qui eût pu entendre, sans en avoir le cœur brisé, toutes les plaintes qu'elle confiait aux échos de ce bois? on eût dit que les arbres gémissaient avec elle, que les vents grondaient en courroux, et que tous les oiseaux avaient oublié leurs doux ramages pour pleurer son infortune.
Si les maux de cette pauvre princesse touchaient très-sensiblement son cœur, on ne saurait dire quels affreux tourments lui causaient ceux de son fils , surtout lorsque sa langue vint à se délier dans les premières plaintes de la douleur, et que ce petit innocent commença à sentir qu'il était malheureux. Geneviève le serrait quelquefois contre son seinpour réchauffer ses petits membres glacés; et puis, lorsqu'elle sentait que Bénoni se remuait, la pitié pressait si fort son cœur qu'elle en tirait mille sanglots, et que de ses yeux coulaient des larmes infinies. « Ah! mon cher enfant, disait-elle, ah! mon pauvre fils, mon ami, que tu commences de bonne heure à être misérable ! »
A voir l'enfant, on eût dit qu'il avait l'âge de la raison; car, à ces tristes paroles, il poussait un cri si perçant que le cœur de Geneviève en demeurait sensiblement blessé.
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Silroy découvre la lettre que Geneviève lui avait écrite en quittant la tour.
Les années se passent. Pendant que Geneviève pleure et depuis vingt-quatre longs mois se désespère dans sa retraite, sortons un peu de ce bois et entrons pour quelque temps dans le château de son mari. Nous y voyons qu'il n'y a pas une servante qui ne soit contente, pas un laquais qui ne soit à son aise, pas un chien qui n'ait du pain plus que sa suffisance. Golo ajoutait tout ce qu'il pouvait d'artifices aux remèdes fournis par le temps lui-même pour guérir l'esprit de son maître. Il ne put néanmoins en faire disparaître tout à fait l'image des vertus de Geneviève. Sa modestie, son honnêteté, sa piété et sa constance, sa tendresse et son amour d'autrefois étaient autant d'agréables fantômes qui lui reprochaient sa dureté. Ce pauvre homme voyait incessamment l'ombre de Geneviève à ses côtés; et, bien que son intendant sût éloigner adroitement ces pensées pleines d'inquiétude , néanmoins elles faisaient toujours quelque impression sur son esprit.
Trois ans après le retour du comte (trois siècles de misères pour sa femme désolée), Sifroy entra dans le cabinet d'où la servante de Geneviève avait
tiré le papier et l'encre ; il se mit à parcourir les papiers qui s'y trouvaient, et tout à coup découvrit le billet que sa femme y avait fait glisser. Qui oserait décrire les regrets et les tristesses qui se répandirent dans son âme à la vue de cet écrit? Sa bouche proléraient mille malédictions contre Golo ; ses larmes coulaient en abondance; il se frappait la poitrine, il s'arrachait les cheveux et la barbe; il faisait enfin tout ce qu'inspire la plus vive douleur. Et certes il eût fallu avoir une âme de tigre pour lire cette lettre sans regret : l'innocence l'avait conçue et la tristesse l'avait dictée. "Voici ce qu'elle portait :
Lettre de Geneviève.
« Adieu, Sifroy, je m'en vais mourir, puisque telle est votre volonté; je n'ai jamais rien trouvé d'impossible dans mon obéissance, quoique je trouve quelque injustice dans votre commandement. Je veux croire néanmoins que vous ne contribuez à ma ruine que par le consentement qu'on vous amène à donner à des projets que d'autres ont imaginés. Aussi puis-je vous affirmer que tous les motifs qui les déterminent, c'est la résistance que j'ai faite à des propositions criminelles, et mes eOorts pour me conserver pure de toute tache. Tout le regret
que j'emporte avec moi , c'est d'avoir eu un fils qui devient la victime de la cruauté de mes persécuteurs. Toutefois je ne veux pas que ce ressentiment m'empêche de vous souhaiter une heureuse et parfaite félicité.
« Je pardonne à l'homme qui m'a perdue.
a Adieu, Sifroy; adieu, n'oubliez pas tout à fait votre infortunée , mais innocente
« Geneviève. » .
HabUeté du traître Golo. *
Golo, qui était aux écoutes, jugea qu'il fallait laisser passer cet orage et que la prudence devait l'éloigner pour quelque temps de Sifroy. Lorsqu'il ' crut le temps venu de reparaître, il se présenta et subit de la part de son maître une longue suite de reproches; mais, comme il ne manquait pas d'habileté , il répondit :
« Quoi, monseigneur, vous vous repentez d'avoir ôté la vie à celle qui vous a ôté l'honneur! Tous vos domestiques savent bien que votre action a été juste, et ils ne l'ont pas trouvée mauvaise. Toute la politique humaine ne vous peut blâmer de ce que vous avez fait. A'oulez-vous être plus sage que les lois et condamner ce que la raison approuve ? «
Ce discours était accompagné de feints témoignages d'affection ; il se glissa doucement dans l'esprit du palatin, en sorte que ses remords ne furent que comme des oiseaux de passage qui donnent chacun un coup de bec à la dérobée et se retirent, chassés qu'ils étaient par les raisonnements de Golo ou par ses artifices.
Puisque Golo trouve moyen de se tirer d'un pas si difficile, plaignons la pauvre Geneviève, dont la misère va sans doute durer toujours.
Enfance de Bénoni.
Cependant le désert où elle vit avec son lils n'est plus un affreux repaire de bêtes fauves : c'est une école de vertus, un asile de pénitence, un temple de sainteté.
Après qu'elle y eut souffert trois années d'hiver (le soleil n'y paraissait pas à cause de l'épaisseur du feuillage ) , l'habitude lui rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa patience la perfectionna jusqu'à ce point qu'elle regardait ses maux et ses souffrances comme des délices. L'habitude rend toute chose facile; ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude à la fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu
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un grand roi * qui s'en nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Geneviève devait mourir au milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voilà que tous les jours, les recueillant de ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice , offrandes si agréables à sa bonté qu'il la veut récompenser autant de ces soupirs que si elle brûlait en son honneur tout l'encens de l'Arabie.
La première faveur qu'elle reçut du ciel , après ses trois ans de solitude, ce fut celle-ci. Un jour qu'elle était à genoux au milieu d'une cabane d'herbes sèches qu'elle s'était construite, les yeux fixés vers le ciel dont l'admiration servait ordinairement de nourriture à ses pensées, elle aperçut une figure étrange. Son esprit avait trop de lumière pour ne pas reconnaître que ce devait être quelqu'une des intelligences du ciel , en quoi certes elle ne se trompait pas; car c'était son ange gardien qui venait la visiter de la part de Dieu.
Il avait un visage où la beauté et la modestie demeuraient mêlées avec une majesté divine; il tenait en sa main droite une précieuse croix sur laquelle
1. Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses, puis par doses plus considérables, pour n'en avoir pas à craindre les effets. Kui du royaume du Pont en Asie iVIineure, il fut l'un des plus terribles ennemis de Rome et celui à qui elle fit la guerre la plus opiniâtre. Il vivait dans le premier siècle avant l'ère chrétienne.
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était représenté Jésus-Christ, le Sauveur du monde , et d'un ivoire si luisant qu'il était facile de voir que ce n'était pas l'ouvrage des hommes.
Lorsque Geneviève fut revenue de l'admiration de tant de merveilles, l'ange lui présenta la croix et lui dit : « Geneviève, je suis venu de la part de Dieu vous apporter cette croix qui doit désormais être l'objet de toutes vos pensées et le remède souverain à tous vos maux. C'est le bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversité à vos pieds; c'est la clef qui ouvrira le ciel à votre patience. »
Geneviève s'étant inclinée reçut cette croix pour y graver toutes ses victoires. Mais voici le prodige : ce crucifix, de lui-même, suivait notre pénitente partout. Si quelque nécessité l'appelait dehors, il sortait de la cabane avec elle; si elle cherchait des racines , c'était en sa compagnie. Dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'écartait de ses côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'au moment où il s'arrêta dans un coin de la grotte où se trouvait un petit autel que la nature avait formé dans le rocher. Aussitôt que quelque déplaisir attaquait son pauvre cœur, elle s'adressait à celui qui ne pouvait l'ignorer.
Un jour que le souvenir de ses malheurs se présenta à son esprit avec une force extraordinaire , elle se jeta au pied de la croix et dit :
« .Tusques à quand, mon Dieu, jusques à quand
soufîrirez-vous que la vertu soit si cruellement traitée? N'est-ce pas assez de cinq ans de misère pour être content de ma patience ? Quand j'aurais renversé tous vos autels et brûlé vos temples, mes larmes devraient avoir éteint votre colère. Je croyais que mes malheurs vous donneraient lieu de faire paraître que vous êtes le protecteur de l'innocence aussi bien que le vengeur des crimes. Il y a cinq ans que j'endure un terrible martyre. On dirait que ma misère est contagieuse ; personne ne m'approche, La faim , la soif, le froid et la nudité sont la moindre partie de mes maux. Ah I Seigneur, si vous voulez affliger la mère, que ne prenez-vous en main la protection de son enfant, puisque vous savez qu'il a été incapable dépêcher? Pardonnezmoi , mon Dieu, si la douleur m'arrache ces plaintes; mais j'ai cru que, puisque j'ignorais la cause de tant de maux, je pouvais en chercher le soulagement dans le sein de votre miséricorde. »
Le petit Bénoni mêlant ses larmes à celles de sa mère, ils éclataient en gémissements si pitoyables que les rochers en semblaient touchés.
Enfin la pauvre Geneviève, continuant ses regrets et embrassant amoureusement la croix, disait : « Mon Dieu , que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez avec tant de rigueur? » Pendant que Geneviève parlait, elle entendit une voix, celle du crucifix , qui disait : « Eh ! quoi ! ma fille , quel sujet
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as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime t'a mise ici? hé! dis-moi quel crime m'a cloué sur la croix. Es-tu plus innocente que moi, ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? tu es sans crime ; j'étais sans crime. Tu n'as pas commis l'infamie dont on a voulu ternir ta réputation : peutêtre que je suis un séducteur et un magicien, ainsi qu'on me l'a reproché? Tu ne trouves aucune consolation dans les créatures : n'est-ce pas assez de celle qui te vient du Créateur? Personne n'a eu compassion de tes maux : qui a eu pitié des miens? Les êtres inanimés ont eux-mêmes horreur de ton affliction ; et le soleil n'a-t-il pas refusé de regarder la mienne? La misère de ton fils augmente tes regrets 1 crois-tu que la douleur de ma mère ait amoindri mes tourments? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice avec le mien , tu le boiras avec plaisir et tu me remercieras de la faveur que je te fais de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies. »
Ce serait une chose superflue que de vous dire la confusion que ce petit reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais s'il la fît rougir, il lui donna tant de courage et de résolution que toutes les épines ne lui semblaient que des roses : aussi était-ce le dessein de Dieu de l'animer à la patience.
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Pour témoigner que sa vertu ne lui était pas inconnue et que son innocence était bien proche de celle que le premier homme possédait dans le paradis, Dieu lui soumit entièrement les bêtes féroces et les oiseaux, qui lui obéirent avec joie.
Les bêtes fauves sont soumises à Geneviève.
C'était une chose ordinaire , dès son entrée dans la forêt , qu'une biche vînt allaiter l'enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne avec la mère et le fils , afin de réchauffer leurs membres glacés ; mais , depuis cette dernière faveur, les renards , les lièvres , les louveteaux venaient jouer avec le petit Bénoni ; la caverne de Geneviève était un lieu où les sangliers n'avaient pas de méchanceté et où les cerfs n'avaient pas de crainte : au contraire, on eût dit que notre sainte comtesse avait changé' leur nature par la compassion qu'elle inspirait et qu'elle avait donné quelque sentiment de raison aux bêtes pour comprendre ses malheurs.
Un jour qu'elle habillait son fils d'un vieux haillon fait de feuillage, un loup l'aperçut : il partit aussitôt et alla égorger une brebis dont il apporta la peau à Geneviève , comme s'il eût eu assez de
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jugement pour voir qu'il fallait im vêtement chaud à Bénoni.
Geneviève se voit dans une fontaine.
Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de l'eau à Geneviève et à son fils. Je ne sais si la comtesse s'était jamais regardée dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y" eut une fois fixé les yeux, soit à dessein , soit par hasard , et qu'elle eut aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, le souvenir de ce qu'elle avait été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle était.
«Est-ce là Geneviève! disait- elle. Non, sans doute : c'est quelque autre que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus, et languissants eussent été pleins de flammes ? Ce front coupé de mille rides me dit que ce n'est pas lui qui faisait honte à l'ivoire ; ces joues flétries n'ont rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis.
« 0 cruelles douleurs ! ô misères de ma vie ! quelle étrange métamorphose vous avez faite! Répondez-moi, impitoyables maux : où avez-vous mis la neige de mon teint ? Geneviève , Geneviève ,
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pauvre Geneviève , tu n'es plus que la vaine ombre de toi-même ! »
Tandis que la comtesse se plaignait aipsi et qu'elle tâchait de se reconnaître dans le miroir de la fontaine , elle y vit une divinité toute semblable à ces nymphes qui , selon les discours des poètes , habitent sous les eaux. Son esprit fut ravi d'aiî.niration pour tant de majesté. Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se retourna : elle vit alors la reine des anges , Marie , sa bonne avocate, qui lui dit :
« Vraiment , ma fille , tu as bonne grâce à te plaindre de la perte d'un bien qui est extrêmement désirable, n'est-ce pas , à cause des avantages qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Geneviève, si tu ne l'avais jamais été , tu serais encore heureuse : c'est ta seule beauté qui a été ton crime. Et quand même elle ne t'eût pas coûté de larmes , devrais-tu te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la désirer ? Si tu savais combien la noirceur de ton teint te rend agréable à mon fils , tu aurais honte d'avoir été autrefois d'une couleur différente. Reviens donc à toi, ma fille; ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de ces épines que tu peux composer ta couronne de gloire. »
A peine la reine du ciel eut-el'e achevé sa remontrance , qu'une nuée plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte qui
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demeura pleine de confusion et de joie : de joie, pour avoir vu celle qui sera une partie de la béatitude des élu^ dans le paradis ; de confusion , pour avoir donné des regrets à sa beauté passée.
Elle murmura ces paroles :
« Mon aimable époux , vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin. Eh bien! j'en suis contente : je prétends demeurer aussi fidèle à vos divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans les prospérités de ma fortune. Hélas ! où serais-tu , mon pauvre cœur, si Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations? Sans doute la vanité te posséderait maintenant. Oh ! que j'ai un juste sujet de vous remercier de m'avoir fait tant de grâces 1 Que pouvais-je espérer dans la maison de mon mari , sinon un esclavage volontaire , une honnête servitude ? Ah ! mon Dieu , je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmants , vos mouvements s'ils n'eussent été pleins de séduction. Je vous suis infiniment redevable de m'avoir fait cette faveur : toutefois , mon obligation me paraît encore plus grande si je considère que vous m'avez contrainte d'être si heureuse contre ma volonté , me faisant dans la solitude une image du ciel. »
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Inquiétudes et douleurs de Sifroy.
Pendant que Geneviève s'abandonnait à ces pieuses et innocentes joies, Sifroy n'avait ni contentement ni repos. La nuit ne lui présentait que de tristes fantômes; le jour ne l'éclairait que pour lui faire remarquer l'absence de Geneviève. Son esprit avait sans cesse des pensées mélancoliques , et son unique plaisir était dans la plus austère solitude.
Souvent on le voyait rêver en silence sur le bord des eaux , remarquant dans leur inconstance une image de l'agitation de son esprit. Et puis, comme si son humeur l'eiàt rendu sauvage , il se dérobait à ses serviteurs pour donner plus de liberté à ses soupirs dans l'horreur d'un bois. Sa conscience lui disait : « Tu as fait tuer ta pauvre Geneviève ; tu as fait massacrer ton fils et ôter la vie à ton serviteur. » Et il s'écriait : « Geneviève, où es-tu ?»
Cependant Golo fuyait la colère du comte ; dès qu'il s'aperçut des vapeurs sombres qui chargeaient l'esprit de Sifroy, il partit pour un long voyage.
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Vibiuii.
L'ii soir que le palatin était couché , il entendit quelqu'un qui marchait à grands pas dans sa chambre. Aussitôt il tira les rideaux de son lit, et, n'ayant rien aperçu à la lueur d'un peu de lumière qui restait dans la chambre , il tâcha de s'endormir ; mais, un quart d'heure après, le même bruit recommença, si bien qu'il vit au milieu de la chambre un grand homme , pâle et défait , qui traînait un gros fardeau du cliaînes avec lesquelles il paraissait lié. Cette terrible apparition était capable de faire peur à un homme moms hardi que Sifroy ; mais le comte, inaccessible à la crainte, demanda au fantôme ce qu'il voulait. L'esprit lui fit signe de venir à lui. Sifroy se sentit aussitôt mouiller d'une sueur froide. Il se leva néanmoins et suivit l'esprit jusqu'en un petit jardin où le fantôme disparut tout à coup, et le laissa seul. La lune se cacha et il se trouva dans les ténèbres. Ne sachant ce que cela voulait dire, il regagna son lit à tâtons. A peine couché, il s'imagina qu'il avait ce grand homme , tout de glace, étendu à côté de lui. Puis le spectre le serra entre ses bras. Sifroy, épouvanté, appela ses serviteurs. On accourut, mais on n'aperçut rien.
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Mais , dès le point du jour, Sifroy se leva et retourna dans le jardin ; il fit creuser le sol. Au lieu où avait disparu le fantôme, on trou va les os d'un homme chargé de fers. Quelqu'un des domestiques dit que c'étaient là les restes de Raymond le pourvoyeur. Sifroy ordonna qu'on le fit enterrer et qu'on dît des messes pour son repos. Depuis ce temps -là on n'entendit plus de bruit , la nuit , dans le château ; mais Sifroy n'en eut pas l'esprit plus tranquille.
Il reconnut enfin que ces frayeurs étaient l'effet de quelque crime approuvé par lui. On entendit ces mots sortir de sa bouche : « Ah ! Geneviève, que de tourments tu me causes ! »
Geneviève et Bénoni dans les bois.
Cependant Bénoni arrivait à sa septième année. Sa mère n'oubliait rien de ce qui pouvait servir à son instruction. Le matin et le soir elle le faisait mettre à genoux devant la croix , et jamais ne lui permettait de teter sa biche qu'après avoir prié Dieu à genoux. Une fois il lui dit : « Ma mère , vous me commandez souvent de dire : Notre père qui êtes aux deux. Qui donc est mon père ?
— Ahl mon cher fils, celte demande est capable de faire mourir votre pauvre mère. »
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Elle se pâma en effet ; puis se relevant, elle l'embrassa et dit : « Mon enfant, votre père, c'est Dieu : le ciel est le lieu où il demeure.
— Me connaît-il bien ? reprit l'enfant.
— Mon fils , n'en doutez pas ; il vous connaît et vous aime.
— D'où vient donc qu'il permet toutes les misères dont vous vous plaignez ?
— Ces misères-là sont le plus grand signe de sa faveur. Les richesses ne sont que des moyens de se perdre , et qui souffre ici-bas est récompensé làhaut. Dieu est un grand et riche père de famille dont nous sommes tous les enfants. Il a des trésors infinis à donner à ceux qui restent purs de tout crime dans la vie qu'il leur donne à remplir. Ceux qui l'offensent , il les fait châtier dans l'enfer, qui est un lieu plein de fournaises et de tourments. Le lieu où sont récompensés ceux qui ont souffert, c'est le paradis.
— Et quand irons-nous, ma mère? Je voudrais y être déjà.
— Cher enfant, nous irons après notre mort. »
Geneviève en danger de mort.
L'innocent Bénoni était bien éloigné de comprendre tout ce que sa mère lui avait dit , si la
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bonté de Dieu ne lui eût servi de maître. L'expérience ne lui avait jamais appris ce que c'était que la mort ; mais peu s'en fallut qu'il n'en eût un triste et funeste exemple en la personne de sa mère, quelques jours après.
Entin , Geneviève étant revenue d'une longue pâmoison , elle arrêta quelque temps ses yeux sur l'aimable sujet de ses douleurs, et, après lui avoir appris qu'il était le fils d'un grand seigneur, elle lui dit en pleurant :
« Je quitte le monde sans regret, ainsi que j'y ai demeuré sans désir. Si j'étais capable de quelque déplaisir, ce serait de te laisser sans ressource et sans appui , souffrant des peines et des misères que tu n'as pas méritées.
« A ne point mentir, cette considération me toucherait sensiblement le cœur, si je n'en avais une plus haute qui me contraint de mettre tes intérêts entre les mains de celui qui est le père des orphelins et le soutien des innocents. Je ne veux pas que tu aifs souvenance d'une mère qui ne t'a mis au monde que pour que tu en souffres les maux et les douleurs.
«Je te conjure néanmoins, mon cher Bénoni , d'ensevelir avec mon corps les ressentiments de mes malheurs. J'espère que la miséricorde de Dieu nous fera justice et qu'elle donnera à connaître à tout le monde que tu es le fils d'une femme sans reproche.
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« Au reste, mon cher fils, après avoir mis ce corps en terre, fais ce que Dieu t'inspirera. S'il veut que tu retournes vers ton père, obéis-lui. Tu as des qualités qui te feront reconnaître. Tu es son image ; en te voyant, il saura que tu es son fils. »
En disant ces mots, Geneviève fit mettre son Bénoni à genoux et mouilla son petit visage du reste de ses larmes. Représentez-vous la pitié que donnait ce spectacle : Geneviève, malade, mourante, attend la fin de ses misères , et elle est épouvantée de l'abandon où va être son fils,
La mort allait lui donner le dernier coup , mais Dieu l'arrête ; il veut que la justice commence pour elle.
Deux anges , brillants comme le soleil , entrent dans sa retraite et la remplissent de rayons et de parfums. « Vivez, Geneviève ! lui disent-ils, vivez, Dieu le veut. » Et ils disparaissent. Geneviève se relève guérie, heureuse, transfigurée.
Sifroy va à la chasse dans la forêt.
En ce moment, par un arrêt de Dieu, la mauvaise sorcière qui avait trompé Sifroy fut mise dans les mains de la justice. Condamnée à être brûlée et attachée au poteau infâme , elle demanda à faire
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des aveux; on la détacha un instant; alors elle confessa le plus grand de ses crimes, et déclara que rien n'était vrai dans ce que les charmes de sa magie avaient fait voir au comte,
Sifroy, instruit en diligence de cette confession, sentit son cœur traversé par les aiguillons ardents du remords.
Il y avait déjà deux ans que Golo, craignant un châtiment, avait quitté son service et qu'il vivait chez lui. Sifroy le fit prier d'être d'une grande chasse. Golo arrive sans défiance; on le saisit, on l'enchaîne, on le jette dans la tour.
C'était le temps de la fête des rois. Sifroy voulut réunir toute sa famille à un grand banquet, et pour qu'il y eût bonne et belle venaison sur la table, il résolut d'aller à la chasse dans le bois.
Le jour qu'il avait choisi pour cette chasse étant arrivé, Dieu prépara les choses d'une façon pleine de douceur. Et voici comment Sifroy reconnut Geneviève.
Sifroy reconnaît Geneviève.
Le palatin entre dans la forêt; bientôt il aperçoit la biche qui était la nourrice de Bénoni ; effrayée par le cheval de Sifroy, la biche disparaît dans les fourrés. Sifroy, voyant un si beau gibier, s'élança
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sur ses traces, et la rejoignit au moment où elle se retirait dans la caverne de Geneviève. Sifroy allait lancer son javelot ; il aperçoit un fantôme de femme nue; il s'arrête.
Geneviève, interdite et défaillante, se jette a genoux et rassasie ses yeux du plaisir de voir son mari, qui ne la reconnaît pas. Toutefois, Sifroy, étonné de cette rencontre , la prie de s'approcher, et, sur sa demande, lui jette son manteau. Elle couvre sa nudité et s'approche.
« Qui étes-vous? lui dit le comte.
— Qui je suis ! une pauvre femme du Brabant que la nécessité a contrainte à se retirer dans ce désert. Je n'ai aucun autre asile. Il est vrai que j'étais mariée à un grand seigneur; mais un soupçon qu'il eut trop légèrement le fit consentir à ma ruine et à celle d'un enfant qui n'avait pas reçu le jour dans le péché. Si les serviteurs qui avaient l'ordre de nous faire mourir avaient mis à exécuter cette sentence la précipitation qu'il avait mise à me condamner, je n'aurais pas, depuis sept longues années, vécu en cette solitude avec mon fils , sans autre nourriture que de l'eau et des racines. Je serais morte ; aussi bien nous allons mourir prochainement, mon fils et moi.
— Mais, mon amie, fit le comte, dites-moi votre nom.
— Geneviève.
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— Geneviève! »
A ces mots le comte se laissa tomber de ciieval et courut l'embrasser. « C'est donc toi, c'est toi, ma chère Geneviève ! toi que je pleure depuis si longtemps! Ah! d'où me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne mérite pas de voir? Et comment puis-je demeurer en présence de celle que j'ai tuée dans mon aveuglement? Chère épouse, Geneviève, ma douce amie, pardonne à un criminel qui confesse son crime et connaît ton innocence. »
Aussitôt que l'extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de continuer , il reprit : « Où est mon fils, où est ce misérable enfant d'un père qui a été moins méchant que malheureux? »
La comtesse, émue de ces regrets, voulut rendre le calme à l'esprit de Sifroy, et elle usa des mignardises dont elle avait autrefois coutume de le flatter. « Mon cher époux, dit-elle, efl'acez de votre esprit le souvenir de mes maux, puisque nous n'avons de pouvoir sur le passé que par l'oubli. N'ajoutons pas à nos misères par des paroles impuissantes à les guérir. Vivez satisfait , puisque Geneviève vit, et votre fils également. »
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Bénoni dans les bras de Silroy.
Certes, Sifroy eut besoin d'une giande force pour modérer sa joie, lorsqu'il vit Bénoni qui apportait des racines à sa mère. Combien de douces et amoureuses larmes ne répandit-il pas? combien de caresses et de baisers les suivirent !
Puis, souftlant dans sa trompe , il appelle les chasseurs. Toute la forêt retentit de sa voix. Enlîn la chasse arrive jusqu'à lui. On s'arrête devant cette femme, devant cet enfant qui est suspendu au cou du palatin, et devant cette biche qui joue avec les chiens de la meute. Quelle admiration lorsqu'ils reconnurent Geneviève !
Tous les parents et amis du palatin ne manquèrent pas de se rendre au festin de la fête des Rois, et ils se réjouirent en revoyant la belle et bonne comtesse qui présidait à ce repas et qui était plus belle encore qu'autrefois. La fête dura une semaine entière. Ce qui étonna tout le monde c'est que Geneviève ne pouvait plus goûter ni chair ni poisson.