Dans le département de l'Eure
Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, le plus sage et le plus ancien de la compagnie se leva et dit : « Seigneur duc, vous avez parlé sagement; mais, si vous voulez me croire, je vous dirai une chose dont vous serez joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnête, qui vous convient à merveille. En l'épousant , vous pourrez accroître votre honneur, votre puissance et vos alliances; et, si votre plaisir était de la faire demander, je suis certain qu'on ne vous la refuserait point. »
Alors le duc répondit que cela lui plaisait et que c'était sagement parler, il ne tarda donc pas à demander la demoiselle, qui lui fut accordée, et on fit des noces magnifiques.
Commeût, après que le duc de Normandie eut épousé la fille du duc de Bourgogne , il retourna à Rouen.
Le duc, ayant épousé ladite demoiselle, l'emmena en très-grande pompe en la cité de Rouen , accompagné de plusieurs barons, chevaliers, dames et demoiselles , tant du pays de Bourgogne que d'ailleurs ; il fut reçu avec magnificence, et il y eut de grandes réjouissances entre les Bourguignons et les Normands qui se trouvaient rassemblés là.
Le duc et la duchesse vécurent ensemble sans
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avoir d'enfant jusqu'à l'âge de quarante ans. Us étaient gens de bien, craignant et aimant Dieu, se confessant souvent de leurs péchés, faisant aumô-
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nés et oraisons, se montrant doux et humains à chacun, de sorte que tous biens et toutes vertus abondaient n eux. Le duc adressait ses prières à
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Dieu pour avoir des enfants par lesquels il pût être servi et honoré; mais, quelques prières qu'il fit, il n'en pouvait obtenir. Et il s'en plaignait souvent devant la duchesse, qui lui répondait : « Sire, il faut nous y résigner, puisque cela plaît à Dieu , et avoir patience en toutes choses. »
Comment uaquit Robert et comment sa mère le donna au diable dès le commencement.
Peu de temps après , le duc alla à la chasse fort courroucé. Troublé en soi-même, il se plaignait et disait : « Je vois de nobles dames mères de plusieurs enfants qui font leur joie; je reconnais bien maintenant que Dieu me hait. »
Alors le diable, qui est toujours prêt à décevoir le genre humain, tenta le duc et lui troubla si fort l'entendement que, quand il fut rentré en son palais, il alla trouver la duchesse , et pria Dieu de lui donner lignée. La duchesse , qui était en colère , dit follement : -« S'il me vient un enfant , au diable soit-il donné 1 Oui, dès à présent, je le lui donne de bonne volonté ! »
Justement ce jour-là Dieu leur accorda un enfant qui devait faire bien du mal dans sa vie, comme vous verrez ci-après ; car, naturellement, il était enclin à tous les vices et à toutes les fautes ;
toutefois, à la fin il se corrigea et se convertit si bien qu'il paya à Dieu une amende salutaire de ses forfaits; et il fut sauvé, comme le témoigne assez amplement l'iiistoire particulière de sa vie.
Des terribles signes qui lurent vus à la naissance de Robert le Diable.
La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.
Peu après que l'enfant fut né , il se montra une nuée si obscure qu'il semblait que la nuit était proche ; et il commença à tonner si merveilleusement et il y eut tant d'éclairs qu'on eût cru le ciel ouvert et la maison enflammée.
Les quatre vents furent aussi émus de telle manière que la maison tremblait; il en tomba une grande partie sur le sol. Les seigneurs et les dames qui étaient là croyaient qu'ils allaient mourir , vu les terribles tempêtes qui couraient dans le ciel; mais à la fin Dieu voulut que le temps s'apaisât, et le calme reparut.
On porta l'enfant vers les fonts baptismaux ' , il fut nommé Robert , et tous ceux qui le voyaient
1. Fonts baptiainaux , lunlaiues baptismales, sources d eau qui servent au baplènjf.
s'émerveillaient de ce qu'il était si grand : car on eût dit qu'il avait déjà un an. Du temps qu'on le portait à l'église et qu'on le ramenait au logis, il ne cessa de pleurer et de gémir. Incontinent les dents lui vinrent, et il s'en servit pour mordre les nourrices qui l'allaitaient, tellement que nulle femme ne le pouvait plus allaiter; et force fut qu'on lui donnât à boire dans un cornet qu'on lui mettait en la bouche. Avant qu'il eut un an, il parlait aussi bien que parlent les autres enfants à cinq. Plus il croissait, plus il prenait plaisir à mal faire; car, depuis qu'il pouvait aller tout seul, il n'était ni homme ni femme qui le pussent tenir; et, quand il trouvait les autres petits enfants, il les battait, leur jetait des pierres et les frappait de gros bâtons. En quelque lieu que ce fût , il ne cessait de mal faire. 11 commença bien jeune à mener une mauvaise vie; il rompait les bras à l'un et les jambes à l'autre.
Les barons qui le voyaient disaient que c'était jeunesse et prenaient plaisir à ce que faisait l'enfant. Plus tard ils s'en repentirent.
Comment tous Ips enfants, (l'un commun accord, le nommèrent Robert le Diable.
Bientôt après l'enfant grandit, non en bon cœur,
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mais seulement de corps : ne dit-on pas communément que la mauvaise herbe croit vite? Il allait par les rues, frappant et heurtant ce qu'il rencontrait,
comme s'il eût été enragé ; et nul n'osait se trouver devant lui.
Quelquefois les enfants s'assemblaient contre lui
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et le battaient, et, quand ils le voyaient, la plupart disaient : « Voici le Diable ; » et ils s'enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette méchanceté fît qu'ils le nommèrent tous Robert le Diable. Cela fut connu bientôt dans le pays, de sorte que le nom lui resta; et il lui restera tant que durera le monde.
Quand l'enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manières, le fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit : œ Mon fils, il est temps que vous ayez un maître pour qu'il vous instruise et vous mène à l'école; car vous êtes assez grand pour apprendre ce qu'il faut apprendre, comme à lire et à écrire', et aussi pour vivre en bonnes mœurs. » Et il lui donna un maître pour l'instruire et le gouverner.
Comment Robert le Diable tua le maître d'école d'un coup de couteau.
Ainsi qu'on le sait, le maître voûtant un jour corriger Robert de plusieurs fautes qu'il avait commises, Robert tira son couteau et l'en frappa tellement qu'il en mourut. Puis Robert dit à son maître en lui jetant son livre par dépit : « Maître,
1. En ce temps-là les plus savants ne savaient guère autre chose
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voilà votre science; jamais prêtre ni clerc' ne sera mon maître; je vous l'ai assez fait connaître. »
Et depuis, il n'y eut maître si hardi qui osât entreprendre de l'instruire et châtier en quelque manière que ce fût; force fut donc au duc de le laisser vivre à sa fantaisie.
Il ne se plaisait qu'à mal faire ; il n'avait aucun respect pour Dieu et l'Église , et ne gardait en rien ni raison ni mesure. Il était enclin à tous les vices. Quand il allait à l'église et qu'il voyait que les prêtres et les clercs voulaient chanter, il avait des poudres et autres ordures qu'il jetait par grande dérision. S'il voyait des gens prier Dieu, il les frappait par derrière. Chacun le maudissait donc pour le mal qu'il faisait; et le duc, voyant son fîls si méchant et si mal morigéné, en était assez peiné pour désirer sa mort. La duchesse en était si inquiète que c'était merveille. Un jour elle dit au duc : « L'enfant a beaucoup d'âge et est assez grand; il me semble qu'il serait bon de le faire chevalier; il changera peut-être de vie. « Le duc approuva ces paroles de la duchesse. Robert n'avait que dixsept ans.