‹ Légendes pour les enfantsChapitre 18 sur 28 · Hommes sages · texte numérisé non relu

Hommes sages

1. Veille, ici, ne veut pas dire le jour qui précède, mais /'■ temps o{i Von veille.

ment, Robert ne cessa de frapper l'un et de heurter l'autre, ne se souciant guère de prier Dieu. Le lendemain, jourde la Pentecôte, Robertfutfaitchevalier. Le duc fît crier une joute à laquelle fut Robert, qui ne craignait nul homme, tant hardi fùt-il. 11 attaquait quiconque se trouvait là. Les joutes commencèrent, et, si vous vous y étiez trouvé, vous auriez vu beau carnage : car Robert, qui était tout plein de cruauté, n'épargnait personne; tous ceux qui étaient devant lui , il les faisait tomber de cheval à terre; à l'un il rompait le col, à l'autre la cuisse. Il attendait tout homme qui venait jouter contre lui ; mais nul n'échappait de ses mains sans en porter la marque ou aux reins ou aux cuisses ; tous étaient marqués quelque part. Il gâta dix chevaux en ces joutes. Les nouvelles en furent portées au duc, qui en fut bien fâché; il y alla et voulut faire cesser les engagements; mais Robert, qui semblait enragé et hors de sens, ne voulut pas obéir au duc son* père; il commença à frapper de côté et d'autre et à abattre chevaux et chevaliers, tellement qu'en ce jour-là il tua trois des plus vaillants chevaliers. Tous ceux qui étaient à lui demandèrent quartier; mais c'était en vain, et nul n'osait se trouver devant lui, tant il était fort, et parce qu'il était si inhumain que chacun le haïssait. On lui disait : « Pour la grâce de Dieu, Robert, laissez la joute; car monseigneur votre père a fait dire que chacun

cesse, et il est courroucé de ce que plusieurs personnes de qualité ont perdu la vie. » Mais Robert, qui était échauffé et quasi hors de sens , ne tenait aucun compte des choses qu'on lui disait; il faisait de pis en pis, tuant tous ceux qu'il rencontrait. Robert fit tant que le peuple s'émut et vint vers le duc, disant : « Seigneur duc, c'est grande folie de souffrir que votre fils Robert fasse ce qu'il fait; pour Dieu, veuillez y porter remède. "

YllI

Comment Robert allait par le pays de Normandie, désolant et prenant tout, et blessant chacun.

Quand Robert vit qu'il n'y avait plus personne aux joutes, il s'en fut par le pays, où il fit des maux bien plus grands que ceux qu'il avait faits jusqu'alors. Il tua tant de gens que ce fut pitié. Et il n'y avait nul homme en Normandie qui ne fût outragé par lui; mêmemenl il pillait les églises et Içur faisait guère incessamment. Il n'y avait abbaye qu'il ne fît dépouiller et détruire.

Tous ceux qu'il avait battus, blessés et volés, venaient se plaindre au duc et lui racontaient le désordre que faisait Robert par tout le pays de Normandie. L'un disait : <t Monseigneur, votre fils m'a pris ma femme; » l'autre disait : « 11 a enlevé

■^^5S3 156 Qsz^-j;^^

ma fille; » l'autre disait: « Tl m'a volé; » l'autre disait : « Il m'a battu et blessé. »

Le duc , qui entendait dire ces choses de son fils , se prit à pleurer et dit : - J'ai eu une grande joie en voyant qu'il me naissait un fils; mais j'en ai un qui me fait tant de peine que je ne sais ce que je dois faire. »

Comment le duc de Normandie envoya des gens pour prendre son fils Robert, qui leur creva les yeux.

Un chevalier qui était là , voyant le duc en cette grande douleur, lui dit : « Monseigneur, je vous conseille de mander Robert et de le faire venir devant vous, en la présence de toute votre cour. Vous lui défendrez de faire dorénavant le moindre mal, lui disant que , s'il désobéit , vous le ferez emprisonner et ordonnerez jusfice. »

Le duc écouta volontiers ce conseil et dit que le chevalier avait parlé sagement. Il envoya aussitôt des gens par le pays pour chercher Robert, et leur commanda de l'amener devant lui.

Robert, qui était dans les champs, apprit que le peuple s'était plaint à son père et que le duc avait commandé qu'il fût pris et mené devant lui. Sa colère fut grande ; et à tous ceux qu'il rencontrait , même aux messagers de son père, il creva les

— -tLiJSiS 157 (Bce-<^-

yeux. Quand il les eut ainsi aveuglés, il leur dit par moquerie : « Mes amis, vous en dormirez mieux ; allez dire à mon père que je ne fais guère attention à ses ordres, puisque, en dépit de lui et de ce qu'il me mande, je vous ai crevé les yeux, comme vous devez le savoir. »

Les messagers qui avaient été envoyés pour amener Robert retournèrent en pleurant vers le duc et lui dirent : « Voyez, seigneur, comme votre fils nous a aveuglés et mal accommodés. » Le duc fut fort fâché des nouvelles qu'il avait apprises, et il commença à songer à ce qu'il devait faire pour venir à bout de son fils.

Loiument le duc de Normandie fit l'aire commandement par tout son pays que Robert fût pris et mené en prison, lui et ses compagnons.

Il réunit son conseil et dit : « Seigneurs, ne pensez plus à cela; car je vous certifie, vu la grande rébellion de Robert et ce qu'il a fait aux messagers, que jamais il ne reviendra vers nous ; mais il est nécessaire de punir les maux qu'il a faits, comme le veulent la raison, les lois et la justice. »

Ayant ainsi parlé, il envoya incontinent, par toutes les villes du duché, crier, publier et commander, de par lui, à tous les sergents, justiciers

^/ve3SiS 158 00?^^^

et officiers, qu'ils fissent diligence pour prendre Robert et l'enfermer, et avec lui tous ceux qui étaient de sa bande et qui l'aidaient à mal faire. Cet édit fait et publié par le duc vint à la connaissance de Robert le Diable, et peu s'en fallut qu'il ne perdît la raison. Il grinçait des dents et jurait qu'il ferait la guerre au duc son père, et qu'il le mettrait à mal . en quoi le diable le conseillait.

OoLDiuent Robert le Diable établit une maison dans un bois ténébreux et obscur, et là, fit des maux sans nombre.

Robert fit faire une maison forte dans un grand bois, en un lieu obscur et ténébreux, où il alla établir sa résidence. Or ce lieu était presque inhabitable et plus périlleux qu'on ne saurait dire. Robert lit assembler avec lui tous les mauvais garçons du pays et les retint pour le servir ; car il y en avait de mauvais et de diverses sortes, comme larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, épieurs de chemins, brigands de bois, et gens bannis, gens excommuniés, désireux de mal faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de ceux qui vivaient alors sous les cieux ; Robert en fit une grande troupe, dont il était capitaine.

En ce bois, Robert et ses compagnons taisaient des maux innombrables et sans honte aucune. Ils coupaient la gorge des voyageurs et détruisaient les marchands; nul n'osait aller dans les champs à cause de la crainte qu'on avait d'eux; chacun tremblait de peur ; tout le pays était pillé par Robert et ses compagnons; nul n'osait sortir de son logis : car aussitôt on était pris et enlevé par eux , et les pauvres pèlerins qui passaient par le pays étaient saisis et mis à mort.

Tout le peuple les craignait donc et les redoutait, comme les brebis craignent les loups; car, à la vérité, ils étaient tous des loups, ravissant et dévorant ce qu'ils pouvaient rencontrer. Robert le Diable mena en ce lieu une très-mauvaise vie avec ses compagnons ; à toute heure il voulait manger et gourmander, et jamais il ne jeûna, que ce lut grande vigile, carême ou quatre-temps. Tous les jours il mangeait de la chair, le vendredi comme le dimanche. Mais après que lui et tous ses gens eurent commis une foule de crimes, il eut luimême à souffrir beaucoup, comme vous verrez ciaprès. ,

Comment Robert le Diable tua sept ermites en un bois.

Or, durant le temps où Hobert le Diable était en ce bois avec ses meurtriers et pilleurs d'églises, pires que dragons, loups et larrons, il n'avait pas son pareil au monde pour le mal, car il ne craignait ni Dieu ni diable. Un jour qu'il avait grande volonté de mal faire, il s'en alla hors de sa maison pour chercher quelque mauvaise aventure ou quelqu'un qu'il pût tourmenter, comme il avait accoutumé ; quand il fut dans le bois, il rencontra sept ermites et les tua avec son épée. Ils ne lui voulurent opposer aucune résistance; mais ils souffrirent et endurèrent pour l'amour de Dieu tout ce qu'il leur voulut faire ; puis, quand il eut tout tué, il dit en se riant d'eux : « J'ai trouvé une belle nichée. »

Ainsi Robert le Diable commit un grand meurtre en dépit de Dieu et de la sainte Église. Il voulait mettre tout le monde en sa sujétion. Après qu'il eut fait cette méchanceté, il sortit de la forêt comme un diable forcené et pire qu'un enragé ; et ses vêtements étaient tout rouges et teints du sang de ceux qu'il avait tués.

Comment Robert s'en alla au château d'Arqués vers sa mûre, qui y était venue dîner.

Une fois Robert arriva dans le voisinage du château d'Arqués* ; en chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse sa mère devait venir dans le château. Quand il fut tout à fait près de la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s'enfuyaient devant lui; les uns s'enfermaient dans leurs maisons et les autres se retiraient dans l'église. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant : « Mon Dieu, d'où vient donc que chacun s'enfuit devant moi? je suis bien malheureux et le plus infortuné homme de ce monde; il semble que je sois un loup. Hélas! je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et du monde. »

Dans ces sentiments, Robert vint jusqu'à la porte du château et descendit de son cheval ; mais

1. Sur la rivière d'Arqués, près de Dieppe (Seine-Inférieure). Henri IV y a gagné une bataille contre les Espagnols et les Ligueurs.

---sSOS 162 Qzzs^-^

personne n'osait approcher de lui pour le prendre, et il n'avait point de page pour le servir. Il laissa le cheval à la porte du château, et s'en alla à la salle oîi était sa mère ; et, quand elle vit son fils, duquel elle savait la cruauté, elle fut tout épouvantée et voulait s'enfuir. Alors lui, qui avait vu que les gens s'étaient enfuis devant lui et qui en avait grande douleur, s'écria : « Madame, n'ayez pas peur de moi et ne bougez jusqu'à ce que je vous aie parlé. » Il s'approcha d'elle et lui parla en cette manière : « Madame, je vous supplie qu'il vous plaise de me dire d'où vient que je suis si terrible et si cruel ; car il faut que cela procède de vous ou de mon père : ainsi je vous prie de me dire la vérité. »

La duchesse fut étonnée d'ouïr ainsi parler Robert, et, reconnaissant son fils, se jeta à ses pieds et lui dit en pleurant : « Mon fils, je veux que vous me coupiez la tète. » Car elle savait bien que c'était par elle que Robert était si méchant, à cause des paroles qu'elle avait dites autrefois.

Robert lui répondit : « Hélas! madame, pourquoi vous ferais-je mourir, moi qui ai tant fait de maux? Je serais pire que jamais, et je ne ferai cela pour rien au monde. »

Alors la duchesse lui raconta comment elle l'avait donné au diable; elle se croyait la plus malheureuse femme qui fut jamais, et peu s'en fal-

lait qu'elle ne se désespérât. Quand Robert entendit ce que sa mère lui disait, il tomba évanoui de

la douleur qu'il eut au cœur, puis il revint à lui, pleura amèrement, et dit : « Les diables ont grande envie d'avoir mon corps et mon âme ; mais doréna-

--^5Si9 164 Q2$zs^^

vaut je veux cesser de mal faire, renonçant à toutes les œuvres du démon. »

Puis il dit à sa mère : « Ma très-honorée dame et mère, je vous supplie humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander à mon père, car je veux aller à Rome, où présentement est le pape avec l'empereur', pour me confesser des péchés que j'ai faits, ne pouvant plus dormir en repos jusqu'à ce que j'aie été vers le pape, qui absout les pécheurs. Mon père m'a fait bannir de son pays et toujours m'a fait grande guerre ; mais de tout cela je ne me soucie. Je n'ai jamais voulu amasser de richesses; je suis décidé tout à fait à travailler au salut de mon âme, et dorénavant j'y emploierai tout mon temps et mon entendement. »

Comment Robert quitta ffa mûre, qui en eut grande douleur.

Robert monta à cheval et retourna vers ses gens, qu'il avait laissés dans la forêt, et la duchesse demeura en son hôtel, s'affligeant et se tourmentant pour l'amour de son fils qui avait pris congé d'elle. Souvent elle s'écriait à haute voix : « Hélas!

1. L'empereur d'Allemagne, successeur de Charlemagne et roi d'Italie.

-^^^scS 165 (2c<iî^

que j'ai de douleur! Que ferai-je? mon fils Robert n'a pas tort sll n'accuse que moi; car il me hait ; et je me veux du mal, moi qui suis cause de tant de maux qu'il a faits. ^

Tandis que la duchesse se désolait ainsi, le duc arriva, et, quand il fut auprès d'elle, elle lui répéta tristement ce que Robert avait dit; le duc lui demanda si son fils se repentait du mal qu'il avait fait. « Ce que Robert veut entreprendre ne saurait jamais réparer les grands dommages qu'il a faits par le pays; et toutefois je prie Dieu de le vouloir conduire de telle façon qu'il arrive à bonne fin : car je ne crois pas que jamais il puisse revenir, s'il ne se met en chemin pour aller à Rome , et il mourra si Dieu n'a pitié de lui. »

Lorsque Robert fut parti d'Arqués , il chemina si longtemps qu'il arriva dans le bois où il avait laissé ses compagnons, qui étaient à table et dînaient. Quand ils virent Robert, ils se levèrent tous pour lui faire honneur; mais Robert commença à leur remontrer leur vie perverse et mauvaise, en les voulant corriger, et il leur dit : « Pour l'honneur de Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire : vous savez et connaissez la détestable vie que nous avons menée le temps passé, très-dangereuse pour nos corps et nos âmes; vous savez combien d'églises nous avons détruites et ruinées, combien de marchands nous avons volés et tués. On aurait

peine à compter les gens d'Église et les vaillants hommes qui ont été mis à mort par nous : aussi sommes-nous tous en danger d'être damnés, si Dieu n'a pitié de nous. Je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de renoncer à cette dangereuse vie, Q.t de faire avec moi pénitence des péchés que nous avons commis. Quant à moi, je suis décidé à me rendre à Rome, où présentement est le pape avec l'empereur, pour confesser mes péchés, espérant obtenir mon pardon; et je ferai pénitence de tous les crimes que j'ai commis. »

Alors un des larrons se leva comme un fou et dit à ses compagnons : « Avisez le renard ; il deviendra ermite. Robert se moque bien de nous; il est notre capitaine et notre maître; c'est lui qui fait la pire besogne de nous tous et qui nous montre le chemin. Que vous semble de ceci? durera-t-il en cette résolution?

— Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon cœur, ne dites pas ces choses; mais pensez au salut de vos âmes et de vos corps; demandez pardon à Dieu tout-puissant; il aura pitié de vous. Ce serait une grande erreur que de demeurer en cet état. Employez vos œuvres à honorer et à servir Dieu. »

Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit: « Notre maître, laissez ces choses, car vous parlez pour rien : quoi que vous puissiez dire ou faire, nous ne vivrons jamais autrement, et soyez

assuré que telle est notre intention. A cela nous sommes obstinés ; nous ne demeurerons jamais en paix ni ne cesserons de mal faire ; car nous ne changerons jamais. »

Tous les autres qui étaient là dirent d'un commun accord : « Il est.vrai; car ni pour vie ni pour mort, nous ne changerons point; nous l'avons ainsi conclu entre nous : c'est notre volonté. »

Comment Robert le Diable assomma ses compagnons.

Robert, ayant entendu ce que les larrons disaient, en fut courroucé et dit : « Si ces ribauds demeuraient dans cette opinion , ils feraient encore beaucoup de mal. » Il se retira vers la porte de la maison, la ferma, prit une grosse massue et en frappa un des vagabonds de telle sorte qu'il tomba mort, et travailla tellement sur les larrons que l'un après l'autre il les assomma tous.

Quand Robert eut ainsi assommé ses gens, il dit en lui-même : <^ Mes braves amis, je vous ai bien récompensés, parce que vous m'avez bien servi; qui bon maître sert, bon loyer ' en attend. » Robert songea à mettre le feu à la maison , et , si ce n'eût été

Page 1