LE JUIF ERRANT
NOTICE
Est-il rien sur la terre Qui soit plus surprenant Que la grande misère Du pauvre Juif Errant?
Que son sort malheureux Paraît triste et factieux!
La complainte de Berquin a rendu populaire en France cette misère extrême d'Isaac Ahasvérus Laquedem. Les Allemands ont diverses légendes qui sont le récit de ses malheurs; mais j'avoue que celles que j'ai lues ne m'ont donné nulle envie de les imiter. La plus mauvaise est celle qui s'imprime peut-être encore à Montbéliard ou à Troyes, et qu'on rencontre quelquefois sur les quais, tristement enveloppée d'un papier bleu. Il n'y a là ni esprit, ni grâce, ni imagination, rien qui charme ou qui effraye
D'autres. peuvent montrer le Juif errant poursuivi par Je remords et par les visions terribles; j'ai tout uniment parlé des premiers jours de sa punition et raconté la lutte qu'il a eu à subir contre les premiers coups de son infortune. Peut-être eût-il été assez facile et très-naturel, poursuivant ce récit, de traverser les siècles et les générations, et de tracer à grands traits une intéressante his-
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toire de l'humanité moderne. Toute modeste est cette peinture qui n'a point songé à être un tableau.
Depuis dix-huit siècles, hélas!
Sur la cendre grecque et romaine, Sur les débris de mille États, L'affieux tourbillon me promène.
J'ai vu sans fruit germer le bien, Vu des calamités fécondes, Et, pour survivre au monde ancien, Des flots j'ai vu sortir deux mondes.
Voilà ce que dit le Juif errant de Béranger, et ce qu'on n'a point paraphrasé ici.
Même dans le cadre étroit que j'ai choisi, je pouvais m'étendre, et du moins je pouvais agiter la couleur. Ceux qui désirent des dessins plus énergiques et des scènes plus puissamment peintes sont servis à souhait. Depuis que ce volume modeste a paru, il a été donné au public une série de grandes gravures sur bois qui forment la légende illustrée du Juif errant. Le texte est de Pierre Dupont et de Paul Lacroix. Mon camarade de collège Gustave Doré a dessiné ces planches; son imagination si riche, si active, a jeté là feu et flammes.
Je lui ai emprunté l'idée de mon dernier chapitre.
LE JUIF ERMNT.
Le Juif errant chasse Jésus-Christ qui a besoin de se reposer un instant sous le faix de sa croix.
Le Christ, condamné, portait sa croix sur le Calvaire. Autour de lui se pressaient quelques amis timides et d'implacables ennemis ; les uns dissimulaient leur douleur, les autres exagéraient la violence de leur joie et se répandaient en invectives et en outrages. Comme à l'heure à jamais
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terrible où le Christ expira sur la croix, le soleil s'était caché, de longs nuages noirs avaient en-
vahi le ciel de toutes parts ; il brillait des éclairs qui se détachaient lentement du sein de ces nuées ;
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les sifflements du vent et les rafales subites jetaient la terreur dans les âmes. Malgré le vent et la pluie, l'air était lourd et on étouffait. Chacun était à la porte de sa maison, attendant le passage du Christ. Isaac Laquedem l'attendait comme tout le monde. Au moment où un éclair plus brillant que les autres venait de déchirer la voûte du ciel , il entendit des cris sauvages et quelques gémissements : c'était le cortège de Jésus qui s'avançait. La figure du Fils de Dieu ruisselait de sang et de sueur; une poussière épaisse couvrait ses cheveux; ses mains tremblantes serraient le bois de la croix fatale; il pliait sous le fardeau, il semblait près de tomber, près d'expirer à chaque pas; et toutefois il marchait toujours sans murmure, l'œil plein d'une douceur divine, et rien dans sa douleur n'avait altéré les sources de sa bonté. Il allait passer devant la boutique du cordonnier, lorsque, apercevant devant elle un escabeau , il s'approcha et fit un geste pour indiquer qu'il désirait s'y reposer un instant. Je ne sais quelle férocité soudaine s'empara de l'âme du maître de l'escabeau; la peur le fit lâche, et la lâcheté cruel : « Lève-toi, dit-il au Christ, et continue à suivre la route jusqu'au gibet, fils de Dieu, Messie, rédempteur des hommes, roi des Juifs. Je ne veux pas que le seuil de ma maison soit souillé aujourd'hui. »
Un centurion qui se trouvait derrière lui fit en-
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tendre un gros rire qui parut une marque d'approbation ; mais le Christ, regardant fixement le Juif si lâchement cruel , dit : « Isaac Laquedem , parce que tu n'as pas eu pitié de moi, tu marcheras sans repos jusqu'à l'heure du jugement dernier. »
Le Juif errant commence son voyage.
Ceux qui étaient autour du Christ se mirent à rire aux éclats, et il y eut un de ses persécuteurs qui vint le tirer par les cheveux pour le forcer à hâter sa marche; mais Isaac, condamné dès ce moment à son voyage lamentable, se sentit atteint au cœur par la parole divine et resta sans voix, épouvanté, plein d'horreur.
Son père et sa mère vivaient encore; mais il ne s'était pas marié jusqu'alors, et il était seulement sur le point de se donner une épouse, suivant les préceptes de Jéhovah.
Il se passa un temps pendant lequel il ne vit rien et n'entendit rien. Lorsqu'il sortit de cet éblouissement et de cette épouvante, sa main chercha d'elle-même un bâton, ses yeux se portèrent sur la route, et ses jambes, malgré lui, marchèrent. 11 essaya de résister à la force qui l'entraînait et au moins voulut fermer sa boutique ; mais aucun effort
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de sa volonté ne put contraindre son corps à lui obéir : il lui fallut marcher en avant sans se détourner et abandonner le lieu où il avait vécu , où il avait espéré devenir riche , où il voulait mourir. Au bout de quelques moments, il rencontra son père et sa mère qui, instruits par la rumeur publique de l'aventure qui lui était arrivée , accou-
raient auprès de lui. Ils le virent l'œil morne, les cheveux hérissés, le front couvert de sueur, n'essayant plus de lutter contre la malédiction du Christ et emporté dans une course qui ne devait plus s'interrompre. Ils s'approchèrent et l'embrassèrent en pleurant; il ne les a pas revus depuis.
Saisis de crainte, ils restèrent quelques jours dans un état voisin de la mort; l'appareil du sup-
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plice de Jésus les convertit à la doctrine prêchée par le Rédempteur; ils sont morts chrétiens.
La première nuit d'angoisses.
Poursuivant sa course involontaire, Isaac Laquedem s'achemina vers le Sud. Le soir le surprit bientôt. Comment exprimer l'état d'angoisses dans lequel se trouvaient toute son âme et sa chair elle-même ? Esclave d'une volonté mystérieuse , et dépouillé du pouvoir que tout homme a reçu sur ses membres, il vivait d'une vie nouvelle et passait comme un étranger, comme une matière, au milieu des hommes. Jl sentait qu'il avait été précipité dans un abîme sans fond , et toutefois il ne pouvait se résoudre à quitter toute espérance.
La nuit venue, il lui sembla que le supplice allait cesser et qu'il rentrerait par le sommeil en possession du repos qu'il avait perdu. Il était fatigué par une longue marche; il entra dans une hôtellerie à Jethira, vers les contins du pays de Juda et non loin de l'ancienne Idumée. Sa physionomie avait quelque chose de surnaturel ; on le fuyait comme une bête fauve; en vain il cria plusieurs fois pour qu'on lui apportât à manger et à boire : nul ne se présenta; il fut lui-même obligé de préparer son
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repas en se servant des ustensiles de la maison. Lorsqu'il eut achevé , il s'assit devant une table et commença à dîner; il ne resta pas assis plus de quelques secondes ; ses jarrets détendus se roidirent tout à coup ; un malaise accablant l'envahit , et il fut obligé de se lever. Il vit alors que nul remède ne viendrait guérir son mal , et qu'il était à jamais perdu ; il versa ce soir-là plus de larmes que Rachel n'en versa lorsque ses enfants moururent ; enfin il mangea debout. Cependant la fatigue amenait le sommeil : il se coucha ; mais , plus vite encore qu'au moment où il s'était assis , les mêmes douleurs reparurent, et il se remit en route. Toute la nuit, il continua à marcher vers le Sud, lassé, brisé par la fatigue, et cependant marchant toujours. Quel sort que le sien 1 il détestait son crime, il avait le cœur déchiré lorsqu'il songeait au supplice de Jésus et à la brutalité de ses paroles. Le voilà donc en route pour un voyage sans fin, ne choisissant pas toujours son chemin, poussé irrésistiblement d'une colline vers une autre colline et d'un pays vers l'autre. Il lui vint à l'esprit une pensée qui ne laissa pas d'accroître son effroi : il n'avait pas un denier. Est-ce qu'il était aussi condamné à la pauvreté éternelle ? est-ce qu'il ne devait pas avoir de quoi payer du pain, de quoi payer un verre d'eau? et, faute de pain et d'eau , était-il destiné à marcher toujours sans manger ni boire, torturé par la faim
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et par la soif, comme il était déjà écrasé sous son désespoir et fouetté par la fatigue ? Sa main s'étant alors glissée dans sa tunique, il sentit une pièce de monnaie : c'était un double denier frappé à l'effigie de Tibère ', qui valait à peu près ce que valent cinq sous de France.
Le Juif errant est précipité du haut d'un chameau en Arabie.
Il était arrivé dans les sables du désert de l'Arabie Pétrée. Le soleil, levé de grand matin, avait de toutes parts échauffé ces plaines effroyables, et, par intervalles , de longs tourbillons de poussière l'enveloppaient et desséchaient son gosier. Il souffrait un tourment mille fois plus cruel que la mort. Néanmoins il marchait toujours, trempé de sueur et vacillant. Ce supplice dura presque toute la journée. Enfin, vers le soir, il rencojitra quelques chamehers et leur demanda un peu d'eau et un peu de pain ; ils lui offrirent un gâteau d'orge et une outre dans laquelle était une boisson fermentée. Pendant qu'il se rafraîchissait, l'un d'eux, touché en voyant quelle était sa lassitude, le prit entre ses bras et le plaça sur la selle de sa monture. A peine l'avait-il assis, que le chameau se cabra et s'agita
1. La Judée était alors une province de l'empire romain, et Tibère régnait à Rome depuis dix-neuf ans.
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comme s'il avait eu sur le dos une masse de fer rouge ; on essaya de le calmer : il s'emporta, il devint furieux. Et une voix retentit dans l'immensité du désert : Marche, marche, marche! En entendant ces paroles , les chameliers furent épouvantés; ils firent descendre Laquedem, et bientôt ils disparurent.
Le Juif errant s'aperçoit qu'il a toujours cinq sous dans sa poche.
Un nouveau fardeau de misère s'était appesanti sur le Juif errant. Il regarda de tous côtés, cherchant l'ombre des palmiers solitaires, implorant la miséricorde divine , priant et pleurant ; mais nul ombrage n'apparut, et il s'avança vers l'occident. Toute la nuit il marcha encore. Le lendemain , il trouva sur sa route, au milieu du jour, une citerne et quelques dattes. Trois jours se passèrent ainsi. Vers la fin du troisième jour, il était arrivé vers les bords de l'ancien canal de Ptolémée , au fond du golfe Héroopolite', et il avait traversé les régions silencieuses au travers desquelles Moïse promena quarante ans les Hébreux. Au moment de mettre le pied sur le sol de l'Egypte, il s'arrêta dans un village chétif, et, tirant de sa poche son double denier, il