‹ Légendes pour les enfantsChapitre 9 sur 28 · En Alsace, sur la rivière d'iU, près du Rhin · texte numérisé non relu

En Alsace, sur la rivière d'iU, près du Rhin

vous témoigner au préjudice de ce que j'ai de plus cher et au prix de ma vie elle-même ; mais si vous voulez avoir d'autres preuves de cette mauvaise affaire , j'ai le moyen de vous faire voir comment se sont passées les choses. Il y a près d'ici une femme fort savante , qui vous instruira autant que le permettra Votre Seigneurie. »

A ces paroles, Sifroy se sentit surpris par une curiosité qui devait lui coûter des regrets ; il pria Golo de le conduire dans cette maison.

Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent du milieu de leur suite et se rendirent secrètement au logis de la sorcière. Le palatin lui mit dans la main une assez bonne quantité d'écus, et la conjura de lui faire voir tout ce qui s'était passé en son absence. La vieille rusée, qui voulait accroître son désir par un refus , feignit d'y voir des difficultés , et essaya de l'en détourner par mille raisons. Elle lui disait, par exemple, qu'il verrait peut-être des choses dont l'ignorance lui serait plus utile que la connaissance n'en était désirable, et qu'un malheur qui n'est pas tout à fait connu et n'est que soupçonné se trouve être par là moins affligeant. Tout cela n'était dit que pour aiguillonner Sifroy et rendre le piège plus sûr. 11 répondit qu'il était résolu à tout connaître , quoi qu'il pût lui en coûter. Alors elle le prit par la main , et Golo de même, et elle les mena dans une cellule

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voûtée, pratiquée au-dessous de sa cave. Rien ne donnait de lumière que deux grosses chandelles de suif verdâtre.

Après avoir marqué deux cercles sur le sol avec sa baguette , elle mit Sifroy au milieu de l'un des deux, et prononça sur lui certains mots dont le son épouvantable faisait dresser les cheveux ; elle tourna trois fois à reculons autour de l'autre cercle, et arriva près d'un seau plein d'une eau noire et huileuse.

Elle souffla trois fois sur cette eau. Lorsque les rides formées par le souffle s'affacèrent , elle appela le comte , qui regarda. Il fit trois génuflexions sur son ordre, et après chacune des génuflexions un tableau se montra sur la face de l'eau. La première fois il aperçut sa femme qui parlait au pourvoyeur avec un visage riant et d'un air plein de douceur; la seconde fois, il la vit qui le recevait en son particulier, et lui promettait d'être sa femme lorsqu'on aurait empêché le retour du comte ; la troisième fois, ils lui parurent complotant d'un bon accord et songeant aux moyens de se débarrasser de lui.

Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis pour qu'il s'adoucisse. Golo, qui craignait que la colère de Sifroy ne fût pas assez grande, tâcha, en éloignant l'image de Geneviève et son souvenir même , de lui ôter toute occasion de

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pitié et de faiblesse, et il réussit : le comte maudit son innocente épouse. Alors Golo lui dit qu'il était à craindre qu'en voulant punir son crime d'une, façon trop éclatante, il n'en rendît l'iiorreur trop publique, et il le pria de lui remettre, à lui Golo, son fidèle intendant , le soin de sa vengeance , tandis qu'il se rendrait en sa maison à petites journées.

Geneviève est condamnée à mourir.

Golo , de retour au château , eut la sottise de révéler tout ce mystère à la nourrice. Il avait eu le soin de lui défendre d'en parler ; mais la providence de Dieu ne voulut pas permettre que cette femme fût plus discrète que les autres femmes, qui n'ont de silence que pour ce qu'elles ignorent. A peine eut-elle appris les détails des manœuvres de Golo, qu'elle en fit part à sa fille. Celle-ci, qui n'était pas dépourvue de louables qualités, avait pitié des misères de Geneviève ; elle pleurait lorsqu'elle se trouvait près d'elle. Un jour la comtesse lui demanda pourquoi elle était si triste.

« Ah ! madame, répondit la pauvre fille , je suis triste à cause de votre malheur ! Golo a reçu l'ordre de monseigneur de vous faire mourir.

— Eh bien, ma fille, dit la comtesse, il faut

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nous en réjouir; c'est une faveur que la mort, et je l'ai demandée à Dieu depuis bien longtemps. La seule chose qui m'inquiète, c'est le sort de mon enfant.

— Madame , il doit mourir avec vous. »

A ces mots, Geneviève resta comme frappée de la foudre; puis elle poussa un cri : « Ah! mon Dieu, dit-elle, souffrirez-vous que cette petite créature, qui n'a pas encore péché, soit frappée ainsi, et lui ferez-vous un crime du malheur de sa mère? »

En disant cela , elle baignait de larmes les joues de Bénoni. Lorsqu'elle se fut un peu remise, elle parla ainsi à la pauvre fille : » Ma mie, je ne sais si je te dois supplier de rendre un dernier service à la plus misérable de toutes les femmes. Tu peux m'obliger, cependant, et avec peu de peine et sans courir grand risque; tout ce que je te demande, c'est que tu m'apportes de l'encre et du papier; tu en trouveras dans le cabinet qui est près de ma chambre : tiens, voici ma clef, prends-y tout ce que tu désireras de mes joyaux. «

La fille ne manqua pas de faire ce dont elle avait été priée. Elle apporta le papier et l'encre : Geneviève écrivit un billet, que sa fidèle servante alla glisser dans le cabinet de la comtesse.

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Geneviève est conduite dans les bois- Le lendemain, aussitôt que parut l'aurore, Golo lit venir auprès de lui les deux serviteurs qu'il croyait les plus dévoués à sa personne, et il leur commanda de conduire la mère et l'enfant dans un bois qui était à une demi-lieue du château, de les tuer en ce lieu écarté, puis de jeter leurs corps à la rivière. Les deux serviteurs, sur cet ordre, allèrent dans la prison, dépouillèrent Geneviève de ses habits, la vêtirent de vieux haillons et la conduisirent vers le lieu de son supplice.

Les deux innocentes victimes étant arrivées là où elles devaient mourir, l'un des ministres de cette barbare exécution levait déjà le bras en l'air et agitait le coutelas qui allait trancher la tête de Ilénoni, lorsque la mère demanda à être frappée d'abord, afin de n'avoir point à mourir deux fois. La vertu innocente et affligée , lorsqu'elle est parée des grâces du corps, a bien du pouvoir sur le cœur des hommes. Ceux que Golo avait choisis pour ôter la vie à la comtesse furent précisément ceux qui la lui conservèrent. Ses dernières paroles changèrent tellement leur courage en compassion , que l'un dit à l'autre : « Camarade , pourquoi

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tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre maîtresse? Laissons vivre celle à qui nous n'avons rien vu faire de dij^ne d'une si

cruelle mort; sa modestie et sa douceur sont des preuves infaillibles de son innocence. Peut-être un jour viendra-t-il qui mettra sa vertu en évidence et améliorera notre sort. »

Cela étant ainsi résolu, nos deux serviteurs commandèrent à la comtesse de s'enfoncer si avant dans la foret que Sifroy ne pût jamais en avoir de nouvelles. Il était facile de se cacher dans un bois qui semblait n'avoir été fait que pour être la retraite des bêtes fauves. Son étendue effrayait ceux qui avaient à le traverser ; son obscurité était la demeure du silence; on n'y entendait que le cri des hiboux et d'autres voix lamentables.

Allez hardiment, allez, Geneviève, dans ce lieu plein d'horreur, et remerciez Dieu qui autrefois vous apprivoisa au silence , à l'obscurité et à la solitude.

Quand les serviteurs furent arrivés à la maison,, l'intendant crut qu'ils avaient exécuté son commandement, et il en ressentit une fort grande joie. Aussitôt il en donna avis au palatin, en la maison dLiquel il faisait le maître. Sifroy étant arrivé, on ne parla que de chasse, de récréations et de passetemps, atin d'éloigner toutes les pensées qui pouvaient rappeler la mémoire de Geneviève.

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