EPILOGUE
Sur la roche, parmi les buissons embaumés, Les chevreaux poursuivaient leurs bonds accoutumés Et les oiseaux, leurs chants ; autour des fleurs vermeilles Devant les rayons d'or, bourdonnaient les abeilles. Mais les pinceaux épars sans couleurs languissaient, Et les riches vélins aux vents se dispersaient ; Le jardin se fanait; car du pieux artiste La main restait oisive et le front penchait triste. Il s'était affligé sur ce jeune destin Dont lui seul connaissait tout l'orageux matin ; Il craignait que les cours, les tumultes des armes Et les séductions de quelques nouveaux charmes Ne gravassent encor lempreinte du malheur Au front dont son amour ranima la pâleur.
Méditant du baron le fougueux anathême, En pleurant sur son fils, il pleurait sur lui-même. Un jour, le son du cor dans les rocs vint mourir. Il vit, pleins de frayeur ses chevreaux accourir Et se cacher tremblants ; une bruyante escorte De la paisible enceinte envahissait la porte.
Aux degrés inégaux du rustique escalier Apparut, l'œil avide, un brillant chevalier.
Son bras y soutenait de pudeur rougissante Une dame au front pur, à la grâce élégante, A la noble démarche, aux cheveux couronnés D'oranger virginal et d'un blanc voile ornés.
Il dit en s' avançant : que votre main bénisse De votre fils Raoul la noble protectrice, Stéphanette des Baux... » A l'ami qu'il pleura Le Monge ouvrit ses bras et longtemps l'y serra, Puis son front s'inclina; mais sa lèvre muette N'osait de ses pensers se faire l'interprète, Et son étonnement craintif interrogeait D'un regard curieux Raoul qui souriait.
« Mon père, les tourments que ce nom vous rappelle N'étaient pour mon amour qu'une épreuve cruelle ; Et ce fut au moment où de tant de mépris Et de maux endurés j'allais cueillir le prix, Que mon cœur délirant, que ma lèvre parjure A celle qu'il aimait osa jeter l'injure.
Le courroux vint d*abord contre moi l'émouvoir; Mais, par le pèlerin qui vit mon désespoir.
Instruite de mes pleurs, de ma constante flamme Et connaissant l'asile où vous calmiez mon âme^ Elle envoya vers nous ce belliqueux ami Dont l'appel réveilla mon courage endormi.
Aujourd'hui que partout a triomphé l'Église, Elle accorde âmes vœux la couronne promise:
Et je viens à genoux demander le bonheur A la main dont l'étreinte accueillit ma douleur.
Au pied de la Madone et de la croix de pierre, Le vieillard sur leurs fronts répandit sa prière ; Lorsqu'il unit leurs mains, des sanglots paternels Sur sa lèvre tronblaient les mots sacramentels Dont le charme bénît les jeunes destinées Et les fait saintement dans la vie enchaînées.
Sur leur tète où les pins berçaient leur éventail , Pleuvaient du cerisier les doux fruits de corail ; Le vieux saule semblait égaj'er son feuillage; Les oiseaux déployaient plus brillant leur ramage, Et, d'un œil curieux, les pages épiaient Ce bonheur qu'en secret leurs âmes enviaient.
Ces Notes accompag-uaieiit la première édition publiée eu 1839 , elles n*ont pas été reproduites dans les suivantes, nous les rétablissons dans celle-ci comme complément nécessaire de l'œuvre.
L'importance du rôle que joue dans les fastes de la Provence la maison princiôre des Baux , m'a fait penser que quelques détails à ce sujet ne seraient pas sans intérêt, et j'ai détaché les pages suivante! de mon album de voyage .
Maîtres de soixante-dix-neuf villes ou châteaux , dits places baussenques, libres de tout péage et impôt, et dont ils auraient pu augmenter le nombre sans la superstition qui leur faisait attacher une influence magique à la combinaison du 7 et du 9, les princes des Baux , qui se prétendaient issus des rois mages , disposaient d'une puissance formidable.
Vers le milieu du xii* siècle , ils disputaient aux comtes de Barcelonne la souveraineté de la Provence. Tout ce que nos contrées méridionales comptaient alors d'illustres familles se rangea sous la bannière de Barcelonne ou sous
la comète à seize rayons d'argent au champ de gueules , blason de la maison princiôre des Baux. Il n'était point rare de voir la même famille divisée entre les deux partis.
Une trêve mit fin aux calamités de la guerre ; mais des troubles partiels agitaient encore la Provence. Le différend fut soumis aux sages et notables; redoutant également les deux puissances , ils n'osèrent prononcer, et ce délai compromit la paix.
Cependant une assignation fut donnée en Arles , où se trouvèrent réunies les deux cours des Baux et de Barcelonne ; les bases d^in traité furent arrêtées , mais cet accord ne fut pas de longue durée. Hugues des Baux , prince d'un caractère farouche, ne s*y était prêté qu*à regret * il intrigua bientôt, et refusa la soumission et l'hommage convenus.
Le comte de Provence , Raymond Bérenger , venait d'épouser la nièce de l'empereur Frédéric !•' ; à l'instigation de sa femme, il se rendit à Turin où Frédéric se reposait de ses victoires et tenait cour pléniére. Le comte se présente en brillant équipage , accompagné de sa noblesse et des troubadours provençaux. Les chants de ces poètes furent tellement goûtés par la cour impériale , que l'empereur lui-môme se prit à rimer dans leur idiome, et nous avons de lui un dixain qui suffit pour lui donner rang parmi les princes du gai savoir. S'étant aint>i concilié la bienveillance des dames et de l'empereur, Raymond exposa une cause que ses poètes avaient déjà gagnée à demi. Il voulait s'assurer contre le prince Hugues d'un secours imposant ; or, pour réduire un prince des Baux , ce n'était point trop d'un empereur. Bérenger offrit donc et fît agréer à Frédéric sa comté de Provence à titre de fief et hommage.
A la nouvelle de cette démarche , Hugues des Baux part pour Turin, et s'y présente escorté, non de jongleurs ,
ifiais de chevaliers bardés de fer. Il expose ses prétentions ; Frédéric écoute les deux parties et se prononce en faveur de Raymond , tout en reconnaissant la souveraineté du roi de France. Réconciliés par lui , les deux fiers rivaux se quittèrent amis , et la Provence vit^ briller et marcher de concert la comète des Baux et la bannière de Barcelonne.
Mais les souvenirs de guerre ne sont pas les seuls qui se réveillent au nom des Baux; il en est de plus touchants que préfère le cœur du poète.
Guilhem de Cabestan , poète provençal , aima Bérengôre des Baux qui voulut le posséder sans partage. Par le conseil d'une sorcière, elle lui fit prendre un philtre d'une telle violence, qu'il tomba en convulsion et perdit l'esprit. Guéri par un médecin de ses amis, Guilhem conçut de l'aversion pour Bérengère , l'abandonna et adressa ses hommag'es à Tricline Carbonnelle , dame du Roussillon , femme de Raymond, seigneur brutal et jaloux. Tricline se livre avec emportement à sa passion ; son mari en prend de l'ombrage. Un jour, ayant rencontré Guilhem seul dans la campagne , il le tue et lui arrache le cœur qu'il fit cuire et servir le soir à sa femme. Comme elle vantait la délicatesse du morceau, Raymond lui montra d'une main furieuse la tête sanglante de son amant. A cette horrible apparition, Tricline tomba et ne se releva plus.
Voilà ce que je lisais et transcrivais en feuilletant un vénérable in-folio. Captivé par l'intérêt du sujet, j'essayais de former un ensemble avec ces fragments épars d'une histoire incomplète ; labeur ingrat, image trop vraie de la vie! Ainsi nos jours se passent, nos forces s'épuisent à rassembler des lambeaux : gloire , bonheur ou vérité , Ja conquête de la moindre parcelle est un long et douloureux effort ; et . à peine avons-nous commencé d'acquérir ce qui peut apaiser cette anxiété de l'esprit et du cœur, tourment des nobles âmes , qu'un vent de soufl'rance et de mort
flétrit, disperse les résultats éphémères de nos travaux comme des fruits dont la maturité ne doit point réjouir celui qui les cultive , ou cominu ces cartons légers qu'un enfant dispose en édifice, et qu'emporte un souffle railleur.
Mais telles n'étaient point alors mes pensées ; je poursuivais en toute chose la réalisation de cet harmonieux ensemble qu'il n'est pas permis à l'homme d'atteindre icibas ; dès qu'une donnée se présentait, j'étais pris du désir de la compléter; Mais je compris que, dans celle qui m'occupait , les livres ne suffisaient pas * l'étude du site , et d'un site que tous les récits peignaient étrange et grandiose, me parut indispensable à l'intelligence des faits ; et, deux jours après, j'errais dans les Alpines, seul, car la solitude est la mère des pensées.
Parti le matin de Saint-Rémy, j'avais admiré la bizarre silhouette que dessinaient sur le ciel ces crêtes arides : c'étaient des pics taillés en obélisques , des châteaux en ruine, des masses pendantes sur le vide ou d'étroits défilés s'ouvrant et serpentant dans l'intervalle des monts. Je n'avais pour me guider que Je sentier du pâtre ou le lit du torrent. Tout à mes rêveries, je me vis bientôt égaré; quatre fois j'avais escaladé et descendu les pentes rapides du triple rempart qui me séparait du but, sans rencontrer une créature humaine, un gazon , une source, un ombrage. Cpmme je descendais le versant de la dernière colline, j'aperçus dans la plaine deux femmes conduisant des ânes, et, bientôt après , je gravissais avec elles un rude sentier ; car, elles aussi allaient à la ville des Beaux. Chemin faisant , j'examinai mes conductrices : je ne crois pas que la misère se soit jamais présentée sous de plus tristes haillons et des trais plus douloureux : leurs ânes rogneux, efflanqués et chargés outre mesure trébuchaient à chaque pas. Quelques soupirs à demi étouffés éveillèrent ma curiosité; j'en demandai la cause . — « Hélas! mon bon
Monsieur, mé fut-il répondu, le village des Baux est pauvre; son territoire ne produit rien que des lierres et des herbes sauvages que nous cueillons pour les vendre aux 'villes voisines . ce matin nous étions allées en Arles porter ces deux chargçs ; nous comptions sur leur prix pour nourrir notre famille, et nous revenons sans avoir pu les vendre» — Et à combien estimez-vous ces deux charges ? — Il peut bien y avoir pour trente sous. » Ainsi ces malheureuses avaient travaillé plusieurs jours, fait huit lieues elles et leurs ânes , pour gagner trente sous , et revenaient sans avoir pu y parvenir 1 et , de ce misérable trafic dépendait l'existence de deux familles, de toute une population! Mon cœur se serra à cette pensée. J'ouvris ma légère escarcelle de poète ; j'en lirai deux pièces d'argent que je leur mis dans la main. La reconnaissance de C3S bonnes femmes égala leur étonnemeht, et il y aura bien du bonheur dans mon avenir, si Dieu réalise seulement un vingtième des bénédictions qu'elles me prodiguèrent. Cependant le paysage devenait à chaque pas plus fortement accidenté; les rochers se découpaient en étranges profils, ou se dressaient en aiguilles , en masses auxquelles la fantaisie d'artistes géants semblait s'être plue à donner les formes les plus extraordinaires. Enfin s'ouvrit une étroite vallée ; je m'inclinai devant une croix de pierre, dont les débris sanctifient la route , et , quand mon regard se releva , il s'arrêta étonné sur un ensemble de tours et de murailles perchées à la cime d'un roc , tel que j'en avais jamais vu , excepté sur les œuvres où le génie de la peinture s'est inspiré des plus fabuleuses imaginations de l'Arioste. Mais , si mon étonnement fut grand à ce premier aspect , il redoubla lorsque j'eus gravi une éminence d'où la ville entière se déploya devant moi : c'était un tableau de grandeur désolée comme ceux que nous fait rêver la lecture des prophètes; c'était ce dont je ne soupçonnais pas l'exis-
tence , c'était une ville monolithe. Ceux qui les premiers eurent la pensée d'habiter ce rocher, taillôrent leur abri dans ses flancs ; ce nouveau système d'architecture fut jugé bon par leurs successeurs, car la masse était vaste et compacte ; et une ville en sortit bientôt comme une statue du bloc d'où l'art la fait jaillir; une ville imposante avec ses fortifications , ses chapelles et ses hospices ; une ville où l'homme semblait avoir éternisé sa demeure. Son empire s'étendit au loin : de brillants faits d'armes lui conquirent une noble place dans l'histoire ; mais elle n'en fut pas plus durable que tant d'autres cités moins solidement construites. Impuissante au progrès dans le bien , Thumanité n'est que trop féconde lorsqu'il s'agit d'avancer dans le mal ; des moyens de destruction auxquels n'avaient pas songé les premiers architectes des Baux, quelques siècles plus tard, nivelèrent le monde. La main , qui, chez nous, renouvela pour les fronts puissants le jeu cruel de Tarquin, dirigea contre les Baux ces armes terribles, et la ville souveraine n'est plus qu'un vaste amas de décombres où végète au soleil une population sans énergie, tant la désolation qui l'entoure pèse sur son âme.
C'est une impression à laquelle il est impossible de se soustraire. En présence de ce bouleversement , le cœur se sent mal et la question que l'on s'adresse est celle-ci -, Comment peut-on vivre là , à moins d'être aigle ou vautour ? Ils ne sont pourtant ni l'un ni l'autre , ces bons habitants des Baux. Des hauts barons qu'ils remplacent, ils n'ont pris que l'habitation , autrefois palais somptueux , aujourd'hui tristes réduits où languit plus de souffrance résignée, qu'ils n'abritèrent jadis de gloire, de bonheur et de folle orgie; s'ils étalent dans nos marchés la misère du paria , ils y font respecter la probité du cénobite.
J'avais entendu mes tristes conductrices parler de leur
curé ; je fus curieux de connaître l'homme de Dieu qui s'était dévoué au salut de ce malheureux troupeau. Je le trouTai dans un enclos duquel on avait voulu faire un jardin, mais où l'industrie du propriétaire et la sève de quelques plantes vivaces n'avaient pu qu'à demi voiler les décombres. Il était assis au soleil , lisant son Bréviaire , contre une muraille délabrée où pendaient les rameaux d'une treille jaunie par l'automne; près de lui, une vieille femme filait en murmurant un chant dont les paroles semblaient l'écho d'un autre siècle, et un bon vieillard méditait. Sur ses genoux était ouvert un livre, le plus sublime de tous, le livre sacré ; mais son regard n'était plus attaché au texte divin. Immobile et receuilli , les bras croisés sur sa poitrine , et les paupières abaissées , il en sondait l'esprit. Telle était la préoccupation des personnages de cette scène , que j'eus le loisir de la contempler et d'en admirer la simplicité sublime. Je me sentais un remords de troubler ces graves et religieuses pensées par l'appel d'une curiosité frivole. Cependant un mouvement me trahit , et la cordialité de l'accueil calma les reproches de ma conscience.
Le digue ecclésiastique n'habitait que depuis peu cette étrange solitude ; il me raconta les premières impressions de son arrivée et de son séjour : j'y reconnus une partie de ce qui venait de se passer en moi-même. Il me peignit les tristesses de l'isolement et les vaines aspirations d'une âme que personne autour d'elle ne peut comprendre. — « Je sais , disait-il , que pour notre saint ministère on est bien là où l'on est mal ; mais, nous avons beau combattre, rhomme ne meurt jamais en nous! —Courage, lui répon-. dis-je, ce sera votre Thébaïde. »
En échangeant ainsi nos pensées , nous parcourions les ruines, et le beau vieillard dont j'avais admiré la méditation nous suivait, bienveillant, mais silencieux. Nous
5i NOTES.
sondions les voûtes ténébreuses , nous contemplions avec une tristesse mêlée de charme les restes de pilastres et de sculptures élégantes ; nous passions avec terreur sous de grandes masses que tenait suspendues la force de cohésion du roc , comme un démenti aux lois de l'équilibre ; nous nous arrêtions étonnés devant des édifices dont tout un étage était descendu d'un seul bloc, et s'était ouvert en frappant le sol , comme s'ouvre , lorsqu'il est trop mûr, le fruit du grenadier; nous mesurions des escaliers d'une seule pièce gisants comme des troncs renversés; nous admirions ces pans de murailles aux voûtes écroulées y dont les fenêtres vides encadraient l'azur du firmament. Quelquefois une figure pâle , un spectre douloureux d'homme ou de femme passait devant nous , ou s'étalait sur un seuil misérable . à l'embrasure d'une croisée mutilée ; mais ce n'était point là de la vie , c'étaient des ruines sur des ruines, et les plus tristes de toutes, des ruines humaines. Et moi qui étais venu pour évoquer les grandes figures de Raymond Bérenger , du farouche Hugues, ou celles plus gracieuses de Guilhem de Cabestan et de sa déplorable amante, je n'avais point de pensée pour eux ; le présent étalait trop de douleurs autour de moi , pour que le souvenir des grandeurs passées pût trouver place dans mon âme.
Nous étions arrivés sur une terrasse qui coiu'onne le point le plus élevé des Baux ; immobiles et muets , nous contemplions avec ravissement le plus magnifique des spectacles ; la dernière heure du jour sous un beau ciel , sur un vaste et brillant paysage. Tels étaient l'éclat et la majesté du coup-d'œil que le pasteur des Baux s'écria plein d'enthousiasme , en me montrant la plaine de Provence avec ses villes , ses villages aux noms poétiques , ses prairies , ses marais et son fleuve qui s'ouvre pour embrasser un deltvi fertile : — « C'est d'ici que l'on peut
dire avec l'Ecriture -. Vidi daodecim tribus Israël, -r C'est bien plutôt d'ici qu'il faut s'écrier, répondit près de nous une voix lente et grave : Nunc intelligite et erudimini quid evenerit vobis. »
Je tressaillis et cherchai celui qui faisait tomber sur notre enthousiasme ce triste et haut enseignement; c'était le vieillard silencieux jusqu'alors. Un moment il avait admiré comme nous les splendeurs de l'horizon ; mais bientôt , détournant sa vue d'un spectacle dont l'éclat n'était plus en harmonie avec les pensées de sou àg'e , il l'avait reportée sur ce cadavre de ville gisant à ses pieds , et s'était pris à méditer le néant des choses humaines. Je compris, je partageai sa douleur, et j'humiliai la vanité de mon esprit devant ce livre divin dont le souvenir élève au sublime les plus humbles intelligences.
Une nouvelle excursion à la roche des Baux , deux journées passées au milieu de ses ruines , m'ont permis d'en mieux apprécier les détails et le caractère. J'ai visité la maison des Porcellets et l'arceau où ils avaient choisi leur sépulture. La chronique romanesque de cette famille est connue : Une mendiante demande l'aumône à une châtelaine, qui va devenir mère ; refusée, elle lui montre sous un arbre une truie allaitant neuf marcassins, et lui souhaite de mettre au monde autant d'enfants que la truie a de nourrissons. La prédiction s'accomplit ; de là , le nom des Porcelets, et leur blason qui portait un pourceau passant : illustre famille, dont la parole était estimoe à l'égal d'un traité, qui mérita d'être seule épargnée dans le massacre des vêpres siciliennes , et dont le seuil jouissait du même droit d'asile que les enceintes sacrées.
Au fond d'une gorge bien nommée Enfer, je suis descendu dans la grotte des Fées ; mais, au lieu des gracieux fantômes dont mon imagination l'avait peuplée , je n'y ai trouvé que voûtes sous lesquelles il faut ramper, blocs en-
tassé8, chauves-souris et profondeurs ténébreuses. Je viens de dire que cette gorge était bien nommée Enfer ; nulle part, en effet, je n'ai vu de roches aussi étrangement tourmentées ; elles se dressent, se creusent, se prolongent sur le vide en gigantesques entablements, jardins aériens qui soutiennent des végétations échevelées ; elles s'ouvrent en déâlés comme ce bloc des Pyrénées , fendu par le bras de Rolland. Du côté du midi, le château des Baux s'élevait sur un banc de roche à pic. Rompue lorsque la ville a été démentelée, cette roche s'est écroulée, et la pente est toute hérissée de ses débris. On en remarque deux surtout devant lesquels j'ai longtemps rêvé • l'un, à moitié renversé sur le côté, porte sculptés à mi-corps une femme et un vieillard, et une inscription qu'il m'a été impossible de déchiffrer ; l'autre , droit , se terminant en aiguille à son extrémité supérieure, large et arrondi à la base, haut d'une vingtaine de pieds, présente au passant étonné les restes d'une inscription latine et trois grandes figures romaines largement drapées. Le villageois qui me conduisait s'était découvert devant ce bloc et voici ce qu'il me raconta : — « A l'époque où la ville des Baux était occupée par les Romains , les trois Maries débarquées et errantes en Provence y vinrent demander l'hospitalité ; repoussées , elles se reposèrent sous le château au pied de cette pierre. Quelque temps après une épidémie se déclara dans la ville. Or, une épidémie sur la roche des Baux était chose extraordinaire . car, le seul bien dont elle a constamment joui et que n'a pu lui enlever la destruction, c'est la pureté de son climat. On dut donc chercher à cette calamité une cause surnaturelle, et on la trouva dans l'hospitalité refusée aux saintes sœurs ; c'est pour les appaiser que fut faite cette sculpture où elles sont représentées. Tous les ans nous la parons de guirlandes de buis et venons processionnellemcnty prier. Ce que tout le monde a pu voir, et ce qui
est uue chose bien merveilleuse, c'est que, ce jour-là, les trois figures ont plus de relief et senriblent vivantes. » En écoutant cette naïve légende , je la rapprochai de la tradition qui plaça dans la grotte des Baux trois fées malfaisantes; et dans ce parallélisme de trois bons ou mauvais génies, je retrouvai cet antagonisme du bien et du mal que, chez toutes les nations , et dans tous les temps, a personnifié l'imagination populaire : loi profonde et mystérieuse qui régit le monde et confondra toujours l'intelligence humaine.
Le caractère des figures ne me permit pas de douter qu'elles fussent romaines ; mais quelques mots de l'inscription me firent sourire du récit de mon guide. Il est probable que ces figures furent sculptées pour honorer des personnages romains inhumés au pied de cette roche ; d'autant mieux que, sur d'autres points de la Provence, on trouve d'autres sculptures analogues et auxquelles on ne saurait assigner une autre destination. Quoi qu'il en puisse être , ces deux roches sculptées comptent parmi les monuments les plus extraordinaires de nos contrées. Leur dimension gigantesque , leur isolement sur ce sol aride et bouleversé, leur origine mystérieuse, font rôver à ces granits cyclopéens dont se hérisse le désert. Saintes ou profanes effigies , ces majestueuses figures étonnent l'imagination , la frappent de respect et l'enchaînent à leurs pieds. Etrange , immense peuple dont les moindres caprices confondent nos créations les plus laborieuses , qui ne posa sa main nulle part sans y laisser des traces grandioses et indestructibles; semblable à ces géants fabuleux dont chaque pas creusait un abîme, ou à ces paladins qui d'un revers de leur épée partageaient une montagne.
Nous verrons sans doute bientôt toute la poésie de ce site reproduite et animée par la plume de M. Amédée
Pichot, qui nous fait trop attendre la publication de Barrât des Baux. *
« Le Monge des Iles d'Or (dites anciennement Stecades^ communément les îles d'Hyèrcs) , descendu de la trèsnoble et très-ancienne maison de Cibo de Sennes, dont Arles a eu un très-digne archevêque , s'estait résolu en ses premiers et plus jeunes ans de suivre la vie religieuse et monastique pour continuer l'exercice de ses études. A ce conduit par son bon et tranquille génie, ou, à mieux dire, par son bon ange, parvint un jour au monastère de Saint-Honoré de l'île de Lérins, en la plage dite de Caignè, non loin de la ville d'Antibes. Là, connu, tant pour la noblesse de sang que pour la bonne renommée qu'il s'estait acquise depuis sa jeunesse, à raison de son bel et divin esprit, il fut non seulement honorablement et gracieusement reçu de tous, mais très instamment prié d'estre du nombre des religieux; ce que leur ayant accordé, il poursuivit toujours tant ardemment la lecture des bons livres, qu'il devint un excellent, facond et docte personnage en poésie , rhétorique , philosophie et autres arts libéraux , tel qu'aucun de son temps ne l'esgalait en esprit ni en sçavoir. Au moyen de quoy, il fut prié des religieux de
* Pour la partie historique, on trouvera de plus amples détaili dans la Notice sur l'ancienne ville et la Maison PrincièredeBaux, publié en I8i4 par M. Jules Canonge, réimprimée en 1857 et dont une troisième édition paraîtra prochainemeut. A. G.
prendre la charge de la librairie du monastère qui estait lien l'une des plus renommées de l'Europe , pour avoir esté enrichie par les comtes de Provence , les roys de Naples et de Sicile, et par plusieurs autres grands et relevés personnages amateurs des sciences. . . Au demeurant, réduite confusément et sans ordre, une pièce cy, l'autre là, à raison des incursions et rencontres auxquelles ce monastère avait esté merveilleusement sujet pendant les tumultes de guerre qui avaient eu si long cours en Provence.
« Le Monge donc, ayant pris la charge qui lui avait esté mise en main , fit si bien qu'en brief de temps , au moyen de son beau et solide jugement, il mit en très décent ordre la librairie , séparant les volumes selon les sciences et les professions qu'ils traictaient, avec une bien excellente distinction des autheurs et des langues ; ce qu'il n'exploita sans beaucoup de peine et de fatigue , parce que , selon le catalogue qu'un sçavant religieux de la noble famille des Hermantère en avait fait par le commandement d'Ildephons , roy d'Aragon , il apparaissait que plusieurs bons et beaux livres avaient esté arrachés de ce grand corps de bibliothèque, et, à leurs sièges et chaînons, certains bouquins de peu de marque et de nulle doctrine , supposez et attachez. Si , comme cet excellent Monge vaquait au catalogue et à la visitte de ces livres , entre autres , il en trouva un où estaient descrites toutes les nobles et illustres familles de Provence , d'Aragon , de France et d'Italie , avec leurs alliances et armoiries , qui devait estre chose très belle à voir; et encore toutes les œuvres des poètes provençaux en rithme vulgaire , que le religieux Hermantère avait recueillies par commandement d'Ildephons , qu'il transcrivit en beaux caractères dont il envoya pour un beau et riche présent une copie au roy de France . ce qui occasionna plusieurs barons et gentils-
hommes de Provence d'en avoir des extraits comme de choses pleines de galanteries et de nobles raretez. Voire mesme , s'en trouva de tant curieux qu'ils les firent tous exactement transcrire en lettre de forme , sur parchemins enluminés d'or et d'azur d'acre , ou sur papiers très fins et très polis; les vies des poëtes estant en caractères rouges et, en nettes noires et communes , leurs poësies^ provençales de plusieurs sortes et tailles de rithmes *, au moyen de quoy il eut une merveilleuse peine d'entendre la langue, par autant que leurs poëmes estaient de diverses phrases et locutions , car les uns avaient escrit en leur pure langue maternelle provençale ; les autres qui n'y estaient pas si bien versez , pour estre de diverses nations, espagnole, italienne , gasconne et française , avaient farci et entremeslé leurs compositions poétiques de plusieurs mots et idiomes de leur ramage , qui les rendaient tant obscures et si mal intelligibles qu'à peine en pouvait-il tirer le sens : néanmoins il tendit si raidement son esprit à ceste besogne, que, finalement, il en vint à bout et les restaura tous en leur entier . voire eut tant de grâce en son entendement qu'il fut le premier cause que ces tant souverains troubadours et poëtes , si long espace de temps mis en oubli , furent retirés de la cendre de leurs sépulchres pour être remis en lumière.
a Quant a ce qui regarde la vie de ce Monge , il fut un bon religieux, singulier et parfait en toutes sciences, rompu à diverses langues, escrivant divinement bien de toutes sortes et façons de lettres ; pour la peinture et l'enlumineure qui est ceste sorte de colorement qu'on fait à pointe de pinceaux et à la seule gomme arabique » il y estait du tout exquis et souverain ; et si on observait une belle chose de long-temps que, aux jours de printemps et d'automne , il se retirait accompagné d'un religieux , sien amy amateur de la vertu, en son petit hermitage des îles
d'Hyères, là car estait de toute ancienneté une petite église dépendant du monastère de Lirins, ce qui lui donna le surnom des Iles d'Or , pour ouyr les doux et plaisans murmures des petits ruisselets et des fontaines, les chans et les gazoulis des oiseaux qui de mille diverses nettes et fredonnemens faisaient retentir les airs et voisins rivages ; contemplant la belle variété de leurs reluisans plumages , et mille petits animaux tous différens de ceux des autres mers qu'il se plaisait à contrefaire avec un art et une merveilleuse délicatesse au naturel , dont il fit un excellent recueil qu'on trouva après sa mort parmi ses livres , avec les desseins et les pourtraits des passages , routes , encoigneures et destours de ceste plage des îles d'Hyères; les villages qu'on y voit assis et situés, et toutes les sortes d'herbes simples, de plantes exquises et médicinales, leurs fleurs , leurs fruits et leurs graines , et des arbres que la nature y produisait de son gré , sans culture ny travail : joint à tout cela, la bluastre et pourprée prospective des montagnes esloignées et confondues avec les airs et les eaux : les campagnes et les prairies jaunes-vertes de ces champs délicieux arrousez de belles et limpides sources et de fontaines perennelles : le tout si bien contrefaict que les yeux les plus clairvoyans pouvaient aisément être déceus ; les divers animaux qui là se trouvaient imitez en leurs vifs et naturels manteaux d'une part, les poissons estranges de l'autre en leurs escailles azurées et brillantes, avec les vaisseaux qui à pleine voiles se voyaient journellement traverser ces plages ; les uns proches, les autres plus loin, les autres tellement esloignés qu'on les perdait de velie , et ne paraissaient qu'un poinct blanc ; si , qu'on cust jugé que c'estait plustôt la chose mesme qu'une peinture ou représentation colorée.
t Or, pour faire voir plus illustremcnt roxcellencc de son esprit, il composa un recueil des victoires des roys
d'Arag^OD comtes de Provence , et qui est dig-ne d'admiration : il fit des Heures de Notre-Dame escrites de sa divine main , enrichies de toutes les plus rares diversités qu'il avait trouvées en son recueil en or de Venise , azur d'acre et d'outremer, laque d'Inde et de Florence et autres précieuses vives et parlantes couleurs, fort richement et proprement reliées dont il fit présent à la royne Yolande qui, les estimant et prisant beaucoup, monstra combien un si riche don lui estait cher et agréable. Estant ainsi que les peintures et les histoires fort excellemment enluminées ; respondaient au texte , hymnes et versets de la lestre , que j'ai vues si je ne me trompe entre les mains du commandeur de Panisse, de Gapfrancez... ce qui fut une occasion fort honorable et bien forte au roy et à la royne d'avoir tousjours depuis auprès de leur personne ce Monge tant noble, docte honneste, sage, religieux et beau. Toutes ces choses et autres se trouvent des fragments de don Hilaire des Martins du monastère de Saint-Victor de Marseille , lequel a escrit que ce Monge estait homme de sainte vie , de très bon exemple et de continuelle méditation : qu'il avait faict un livre auquel il prédit que de ceste maison de Cibo sortiraient plusieurs grands, éminens et illustres personnages qui gouverneraient et tiendraient l'administration de l'Eglise , et qui seraient auprès des roy s , princes et potentats en honneur et authorité : dit aussi qu'avant qu'il fust reçeu au monastère de Lirins , il portait avec luy quelques œuvres et certains traictés d'amour en rithme provençale qu'il avait dédiez à la comtesse d'Avelin Elix des Baulx : finalement, il décéda en Provence , emportant toutes les muses et les anciennes grâces provençales qui semblèrent vouloir s'enterrer avec lui. » ( César de Nostre-Damc, Chroniques de Provence. )
Je me tromperais fort, si l'on ne voyait pas dans ce morceau un tableau plein de poësio et de faits curieux des
mœurs littéraires de la Provence au moyen âg-e. Pas un de ces délails qui ne soit un trait caractéristique : toute cette noblesse qui se prend d'un bel enthousiasme pour de vieilles rimes tirées par un moine de la poussière et de l'oubli , et rivalise d'ardeur pour prodiguer à leur illustration le vélin , l'or et l'azur ne peint-elle pas un des phénomènes les plus remarquables de cas siècles étranges où tant de civilisation se mêlait àtant de barbarie? La vieille rivalité du nord et du midi de la France . le mépris que professaient les Provençaux pour toute langue qui n'était pas leur belle langue maternelle ne respirent-ils point dans les expressions , dédaigneuses de notre auteur à propos de ces mots et idiomes de leur ramage dont les poôtes de nations espagnole , italienne , gasconne et française avaient farci et entremeslé leurs compositions? Et jusque dans cette énumération minutieuse des procédés de l'enlumineure et des laques et azurs qu'elle employait , l'histoire de l'art ne peut-elle pas trouver de précieux documents ?
Peu de carrières ont été , dans leur spécialité , aussi complètes que celle de ce moine ; elle embrassa tout ce qu'à cette époque pouvait embrasser la vie d'un érudit : science héraldique, alors la plus importante, belles lettres, histoire naturelle , peinture , géographie , histoire , philosophie, et jusqu'à la science de l'avenir, cette autre faiblesse du moyen âge. Môme, si nous en croyons .Notre- Dame, bon juge du reste en pareille matière et qui parle de ce qu'il a vu , le Monge aurait devancé son siècle dans l'étude de la nature et la connaissance des lois les plus difficiles de la perspective aérienne.
On se plaît à voir ce jeune homme avide de science arriver, conduit par son bon ange et chargé de traités d'amour, au monastère de Saint-Honoré ; on suit avec intérêt ses patients travaux de bibliothécaire et là se révèle
Ci NOTES.
toute une partie trop peu appréciée de la vie monastique ; à chacune de ses découvertes on partage la naïve joie de ce chercheur infatigable et Tadmiration bien méritée que lui valut cette laborieuse restauration des lettres provençales. Quel poète, quel artiste, quel philosophe ne voudrait pouvoir l'accompagner dans son ermitage des lles-d*Or, prendre part à ses études , à ses' rêveries et aux entretiens de cet ami admirateur de la vertu ? On a souvent étalé le tableau du bonheur dans la retraite , mais je ne pense pas que l'imagination elle-même puisse en créer un où Tesprit et le cœur trouvent plus de charme et d'aliments.
En lisant cette biographie, on ne sait ce que Ton doit le plus admirer de l'étonnante variété des travaux de ce moine , ou de cette carrière qui s'écoule si paisible et si riante au milieu des guerres et des déchirements.
Pour ceux dont la jeunesse s'est brisée dans la tempête des passions, et que pousse au suicide une déplorable manie de notre siècle , c'est une leçon éloquente que cette vie calme, heureuse et honorée parce qu'elle a été simple^ pure et bien remplie.