ADOLPHE JOURDAN, LIBRAIRE-ÉDITEUR IMPRIMEUR-LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE
Messieurs,
Nous inaugurons aujourd'hui un cours dont la création est
due à la vigilante initiative de M. le Directeur de l'École de
Droit. M. Estoublon a pensé avec raison que l'annexion du
M'zab nous imposait le devoir d'étudier la l^j^lation qui régit
les nouveaux sujets de la France, alors surtout qu'ils sont
devenus nos justiciables.
En effet, la justice est rendue, au premier degré, dans cha-
; cune des sept villes du M'zab (1), par un cadi assisté de deux
1^ assesseurs. Immédiatement au-dessus de ces magistrats est
- placé un medjelès, qui fonctionne suivant les règles tracées
^ par le décret du 8 janvier 1870. La Cour d'Alger, enfin, appli-
^ quant la loi abadite (2), statue en appel dans les conditions
déterminées par le même décret.
(1) Gardaïa, Beni-Isguen, Melika, Bou-Noura, El-Ateuf, Berrian et .0 Guerara.
^ (2) Beni'M'zabj Mozabites, sont des dénominations purement géographi-
ques. Connus d'abord sous le nom générique de Kharidjites (sortants, dissidents), les habitants de la région de rOued-M*zab doivent s'appeler, scientifiquement, OuahbiteS'Abadites, d'Abdallah ben Ouahb, leur premier chef, et d*Abdaliah ben Abad, leur premier législateur. De là l'expression de loi abadite.
Il ne nous est donc plus permis d'ignorer la législation spéciale à laquelle obéissent trente mille justiciables (1), qui doivent trouver chez nous des hommes d'affaires capables de défendre leurs intérêts et des juges éclairés.
Ce sera Péternel honneur de notre École de Droit d'avoir toujours réalisé, sous l'administration de son honorable directeur, les progrès commandés par les circonstances.
Vous êtes Français, Messieurs, ce qui signifie que vous avez été élevés dans un milieu spécial, que vous vous êtes assimilé certaines idées, certains sentiments, certaines méthodes, qui ont pénétré en vous par un procédé pour ainsi dire automatique^ rappelant celui de la capillarité. Vous avez respiré l'atmosphère d'une civilisation à laquelle vous participiez passivement, bien avant. d'y participer activement. 11 semblerait donc naturel que, le jour où vous venez vous asseoir sur les bancs de notre École, on vous enseignât d'emblée notre droit national, tel qu'il est mis en pratique sous vos yeux, portés que vous êtes à en saisir d'instinct le mécanisme et les applications journalières. Et pourtant, l'expérience démontre qu'un pareil enseignement serait purement empirique. Sans la connaissance préalable de la législation romaine, d'où la nôtre dérive, de l'histoire surtout, qui explique les transformations successives de nos institutions, l'exégèse de nos codes modernes, s'adressant à la mémoire bien plus qu'à l'intelligence de l'élève, perdrait toute valeur scientifique.
Si de pareilles études préparatoires sont indispensables quand il s'agit de la législation française, dont les tendances et l'esprit général nous sont connus par le fait même de notre éducation, que sera-ce donc d'une législation dont la formule n'a rien de commun avec notre système juridique ? Auronsnous la prétention de pénétrer de plain-pied dans un monde nouveau, où tout est étrange, où tout, idées, classifications, méthodes de raisonnement, diffère de ce qui a cours parmi
(l) Le M'zahy par A. Coyne (Alger, Jourdan, 1879), p. 14.
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nous? Ne risquerions-nous pas de commettre de graves erreurs d'appréciation, déjuger mal des hommes qui, pour ne nous ressembler en rien, n'en méritent pas moins d'être étudiés avec compétence, avec impartialité? Poser une pareille question, c'est y répondre.
Mais, la nécessité de ces recherches préliminaires une fois démontrée, comment y obéirons-nous? Puisque le concept juridique des Mozabites diffère à ce point du nôtre, sera-t-il possible d'y appliquer les procédés d'investigation adoptés par la science moderne?
Ainsi, tout d'abord, que peut-on attendre des études historiques quand il s'agit d'une législation soumise à la tyrannie d'un dogme révélé? Car le droit abadite, loin de répudier la sujétion étroite dans laquelle il est tenu par la révélation coranique, s'y soumet avec plus de docilité que le droit orthodoxe. Né d'un ardent désir de revenir à la pureté originaire de l'Islamisme, l'Abadisme, par cela même qu'il proteste contre la corruption du sentiment religieux qu'il reproche aux successeurs du prophète, doit jouir d'une indépendance moindre que l'Islamisme officiel. A ce titre, pourrait-on dire, il n'a donc éprouvé aucune vicissitude; sorti à l'état de système complet et parfait de la conscience de ses fondateurs, il n'a rien à gagner à être étudié dans son passé; il suffit de le considérer tel qu'il s'offre à nos regards. Mais, en admettant même qu'il puisse exister en ce monde quelque chose d'immuable, il n'en est pas d'un schisme comme d'une religion. Celle-ci trouve généralement un terrain tout préparé; elle jaillit du sol comme une plante vigoureuse qui vivrait éternellement si les hommes n'y portaient une main téméraire ou maladroite. Le schisme, au contraire, d'abord limité et comme latent, suit la marche troublée des mécontentements individuels; incertain dans ses revendications, il cherche sa voie, et ne la rencontrerait peut-êtrç jamais s'il n'était pas persécuté. 11 s'organise peu à peu par là résistance qu'on lui oppose et pour la vaincre. Qu'il domine un seul jour, il s'affirme comme corps de doctrine.
Il n'y a donc aucune contradiction à dire que, procédant d'une idée immuable, l'Abadisme a dû passer par toutes les vicissitudes réservées aux institutions d'origine purement humaine.
J'en ai dit assez pour montrer que l'histoire nous serait un précieux auxiliaire pour étudier le concept juridique des Abadites. Mais ici un obstacle imprévu se dresse devant nous. Malheureusement, l'histoire des Abadites est encore à faire, et il se passera bien des années avant qu'il soit possible de
récrire, les moyens d'information nous manquant presque absolument.
En effet, les historiens orthodoxes, par défaut d'impartialité, par ignorance ou par dédain (1), ne nous fournissent sur ces schismatiques que des renseignements erronés ou incomplets (2). Quant aux Mozabites eux-mêmes, ils nous ont, jusqu'à présent, dissimulé leurs livres avec un soin jaloux (3), refusant de déposer dans l'enquête ouverte sur leurs origines, se résignant à être ignorés ou calomniés, par fanatisme aveugle. Enfin, et c'est là peut-être l'obstacle le plus sérieux, le jour où nous posséderons les annales complètes des immigrants de TOued-M'zab nous serons déçus dans nos espérances et nous constaterons l'insuffisance de tous ces écrits. Je raisonne en ce moment du connu à l'inconnu, et je voudrais me tromper. Grâce à M. Masqueray, nous pouvons lire une de leurs chroniques; elle embrasse la période la plus importante de leur histoire. Eh bien, jô ne crains pas de l'affirmer, ce document est dépourvu d'intérêt scientifique. C'est l'histoire anecdotique dans sa puérilité; on y trouve l'homme, très souvent le sectaire (4), jamais l'homme moral ou intellectuel. La partie la plus utile de ce volume,
(1) Ibn Kaldoun, le seul historien remarquable que les Arabes possèdent, écrivait ceci au milieu du XI V<» siècle : « Les kharidjites eurent aussi » leur système; mais la grande majorité du peuple musulman ne s'en » occupe plus que pour le repousser et le condamner. On ne sait plus rien » de leurs doctrines particulières; on n'étudie plus leurs livres; on ne » trouve plus aucune trace de leur opinion, excepté dans quelques lieux » où ces sectaires se tiennent encore.... Les partisans de cette secte avaient » cependant écrit sur la jurisprudence de nombreux traités renfermant des » opinions bien singulières. » {Prolégomènes, traduction de Slane, imprimerie impériale, 1868, t. III, p. 4 et 5).
(2) U suffit, pour s'en assurer, de comparer le récit d'Ibn Khaldoun (Histoire des Berbères) avec celui d'Abou Zakaria (Chronique d'Abou Zakana, traduite par M. Masqueray. Alger, imp. Aillaud et C»«, 1879) sur la dynastie des Roustémites.
(3) Conf. Chronique d'Abou Zakaria, préface, p. 9 à 12. — El Hadj M'hamed ben Youssef ben Athfiech, auteur d'un commentaire du iV^t/, avait d'abord péremptoirement refusé d'en donner communication. 11 avait allégué avoir envoyé dans l'Oman l'unique exemplaire qu'il en possédait. Il est juste d'ajouter que, obéissant à de sages conseils partis de haut, il a consenti récemment à laisser prendre une copie de ce commentaire. Encore n'est-ce là qu'un ouvrage purement juridique, où nous n'apprendix)ns rien de l'histoire de l'Abadisme.
(4) U en est de même des extraits de Ech-Chemaki, donnés sous forme d'appendice par M. Masqueray. V. notamment p. 352 et p. 354.
qui fait le plus grand honneur au savant directeur de TÉcole des Lettres, c'est la préface. Il est vrai qu'elle est l'œuvre personnelle de M. Masqueray.
Il faut donc en prendre notre parti. Des Ababites peints par eux-mêmes nous n'avons aucun renseignement suffisant à attendre. Les orthodoxes, mal intentionnés ou mal informés, doivent nous être suspects.
Voilà pour Thistoire. Est-ce à dire qu'il faut renoncer à dissiper l'obscurité qui couvre les annales d'un peuple vivant à nos portes? Non, certes; et je ne puis croire que ce problème demeure insoluble pour nous, qui avons exhumé de quelques monuments funéraires la civilisation de tant de nations, disparues depuis des siècles de la surface du monde (1). Le jour viendra où les Abadites, malgré la résistance qu'ils nous opposent, nous seront connus ; j'en ai pour garant des travaux récents (2) qui me donnent pleine foi en l'avenir. Mais, si l'on veut réussir, il faudra, j'en suis convaincu, ne pas se borner à explorer les bibliothèques publiques et privées de l'Oued M'zab, où ne se trouvent, pour la période antique, que des documents de seconde main. C'est de l'Oman, c'est du Nedjed que nous viendra la lumière (3). Au surplus, cette thèse a besoin d'être développée et appuyée sur des faits, et je vais tenter de le faire aussi brièvement que possible.
(1) Je veux parler surtout des tombeaux étrusques de Corneto, interrogés avec une claire intelligence de Tantiquitô par M. Helbig (Annales de l'Institut de correspondance archéologique), — et des nécropoles de l'Egypte fouillées par M. Mariette et étudiées par Lenormant, par de Rougé et par M. Maspéro.
(2) M. Masqueray, Chronique d'Abou Zaharia (déjà citée), — M. Coyne, Le M'zab (id.), — M. le commandant Robin, Ix M'zab et son annexion à la France. Alger, Jourdan, 1884, — M. de Motylinski, Guerrara depuis sa fondation. Alger, Jourdan, 1885.
(3) Carsten Niebuhr et Palgrave ont ouvert la voie, mais Pont laissée à peine frayée. I^a Description de l'Arabie, du premier (1779), peut encore être consultée avec fruit, bien qu'elle contienne de singulières erreurs. Quant à l'ouvrage de Palgrave (Une année de voyage dans V Arabie centrale (1862-1863), Paris, Hachette, 1866), il est remarquable à certains points de vue, malgré le parti pris anti-islamique de son auteur.
Mohammed avait été un de ces rouleaux broyeurs dont parle M. Renan (1). Les tribus de l'Arabie, sans cohésion entre elles, divisées par des haines séculaires, n'avaient pas accepté sans protestation l'hégémonie koraïchite. Non pas qu'elles fussent hostiles à la foi nouvelle, car le prophète s'était borné à organiser le monothéisme, à fonder le culte d'Allah, Dieu suprême déjà admis par elles; elles avaient renoncé sans regret, pour la plupart du moins, à leurs vieilles idoles, auxquelles elles ne croyaient plus guère, qu'elles frappaient quand elles restaient sourdes à leurs prières, qu'elles dévoraient même (2). L'heure avait sonné d'une rénovation religieuse, et Mohammed, s'il n'entendit pas les voix célestes qui lui commandaient d'annoncer la bonne nouvelle, entendit sûrement des voix parties de la terre lui affirmant que l'Arabie était mûre pour le renversement des faux dieux. Là n'était donc pas la cause de la résistance des Arabes. Mais chaque tribu n'était accoutumée à obéir qu'à un chef de son sang (3), désigné au choix public par sa vertu guerrière, et que l'on révoquait, que Ton assassinait à la première défaite, à la moindre velléité de tyrannie.
Cet homme, cet ancien conducteur de caravanes, qui prétendait les incorporer tous sous ses étendards, ne s'imposa donc pas sans peine à des gens qui opposaient le'fanatiéme de l'indépendance au fanatisme religieux. Au surplus, l'islamisme lui-même, en proclamant l'égalité de tous les hommes devant Dieu, donnait une force nouvelle à ces revendications basées sur des coutumes séculaires. En admettant même, ce qui n'était pas contraire à la tradition, que Mohammed fut un de ces dictateurs comme les tribus s'en donnaient parfois quand elles se confédéraient contre un ennemi puissant du dehors, il lui eût fallu le consentement unanime pour s'élever ainsi au-dessus des chefs locaux (4).
(1) Conférence faite à la Sorbonne le 29 mars 1883.
(2) Dozy, Essai sur l'histoire de l'Islamisme, traduit du hollaDdais par Victor Chauvin. Paris, Maisonneuve, 1879, pages 7, 8 et 9.
(3) Le cheïkh, dont la tribu portait même le nom.
(4) On choisissait alors cet é^nir dans la tribu la plus puissante.
Le prophète avait donc un intérêt sérieux à s'attribuer une investiture divine, seul nioyen de corriger le vice originel de son investiture humaine. En se posant comme l'intermédiaire choisi par Dieu pour notifier la loi aux hommes, en proclamant que tout pouvoir procède de cette loi, qu'elle régit toutes les actions humaines, il accomplissait non seulement une révolution religieuse, mais encore et surtout une révolution politique et sociale. Qu'il ait été un imposteur ou un illuminé, la question reste douteuse; mais, alors même que l'on contesterait sa bonne foi, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il jugea ses contemporains avec une rare intelligence, car le moyen qu'il imagina pour s'imposer à eux est le seul qui pût assurer le succès de son œuvre.
Somme toute, comme il conduisait les Arabes à la victoire, mieux encore, au pillage du monde, et que, d'autre part, il réprimait les tentatives de révolte avec une énergie heureuse, moitié par persuasion, moitié par crainte, les uns l'acceptèrent, les autres le subirent. Et cependant, à l'heure de sa plus haute fortune, ses adhérents lui résistaient en face, lui rappelant nettement qu'il était soumis, comme le dernier de ses soldats, à la loi commune, et que son autorité avait pour limites celles même de la justice.
On peut donc l'affirmer, à cette époque déjà il existait autour de lui, parmi ses fidèles, un parti d'opposition. Celui qui osa critiquer avec arrogance un partage de butin opéré par lui était certainement un des ancêtres des Kharidjites (1).
(1) Dugat, Histoire des philosophes et des théologiens musulmans. Paris, Maisonneuvc, 1878, page 36. Cet homme s'appelait D'où El Khououaicara : • Do la postéritc' de cet homme, dit le prophète, naîtra une secte qui sortira » des limites de la religion, comme la flèche qui dépasse le but. » Chahrastani, qui cite cette anecdote ajoute : « Voilà un acte évident de rébellion, » car celui qui ne reconnaît pas l'imam est un kharidjite, à plus forte rai- » son, celui qui méconnaît le prophète. » Bokhari, le plus autorisé des traditionnistes, enregistre également ce hadit. Un commentateur de Bokhari va même plus loin : « Celui qui considère les khaouaridj comme des » infidèles s'appuie évidemment sur la loi traditionnelle, o
Ce n'est pas là, d'ailleurs, un fait isolé. Il y avait, parmi les Ansar euxmêmes, des mécontents. Je ne citerai qu'Abdallah ben Obaïi, le chef des Mounaficoun (hypocrites), qui fit défection avec trois cents hommes, à la veille du combat d'Ohod, parce que son avis n'avait pas été écouté. Le même osa exercer des violences sur la personne du prophète pour sauver les Béni Caïnoca, et faillit susciter une lutte fratricide entre les Ansar et les émigrés Mecquois, au puits de Moraici. Ce fut encore lui qui monta une cabale contre Aicha, la femme préférée du prophète, et l'accusa d'adultère ;
Mais le Kharîdjitisme se produisit au grand jour le 8 juin 632, lorsque Mohammed mourut. Comme il ne laissait aucun fils, et qu'il n'avait indiqué ni son successeur, ni la façon de le choisir, le sang musulman faillit couler à la mosquée de Médine, Les Médinois, les fidèles Ansar, proposaient la candidature de Pun d'eux, le noble Saad ben Obada ; les émigrés Mecquois exaltaient leur dévoûment à la personne du prophète et s'efforçaient d'imposer Abou Bekr aux suffrages de la tumultueuse assemblée. Quelques Hachimites, précurseurs de l'hérésie chiite, enfermés dans la maison d'Ali^ exhortaient celui-ci à faire valoir ses droits. D'autres suggéraient, sous forme de conciliation, qu'il fallait choisir deux chefs, pris, l'un parmi les Mecquois, l'autre parmi les Médinois. D'autres, enfin, exigeaient qu'un plébiscite désignât le premier des khalifes. Ces derniers ajoutaient à coup sûr un anneau à la chaîne du Kharidjitisme. Sans cette circonstance, qui fut rappelée en temps utile, que le prophète avait chargé, durant sa dernière maladie, Abou Bekr de présider à la prière à sa place, ce qui fut considéré comme une investiture implicite, on en serait venu aux mains.
Les Kharidjites se soumirent, mais sous bénéfice d'inventaire, à la condition qu'Abou Bekr gouvernerait suivant la justice, et, comme il le fit, son souvenir est encore respecté parmi eux (1),
Instruit par l'expérience, il n'oublia pas de désigner Omar pour son successeur. Celui-ci, à son tour, donna l'exemple de toutes les vertus. On raconte que le jour où il dirigea pour la première fois la prière il s'écria : « Sachez qu'il n'y aura ja- » mais d'homme plus puissant à mes yeux que le plus faible » d'entre vous lorsqu'il aura la justice pour lui, et que jamais » homme ne me paraîtra plus faible que le plus puissant » d'entre vous s'il élève des prétentions injustes (2). » Aussi les Abadites n'ont-ils jamais contesté la légitimité de son khalifat (3).
il fallut une révélation divine pour confondre les calomniateurs (Coran, XXIV). Ces faits sont attestés par tous les biographes de Mohammed (Conf. Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes. Paris, Didot, 1848, tome III. 93, 95, 96, 122, 123. 81, 163, 164, 167, 170, 193, 284, 285).
(1) Son entretien et celui de sa famille, pour toute la durée de son règne, coûta 8,000 dirhems au trésor public. Il légua aux Musulmans un immeuble qu'il possédait afin de les indemniser de cette dépense (C. de Perceval, tome m, p. 441).
(2) G. Lebon, La civilisation des Arabes. Paris, Didot, 1885, p. 122.
(3) Je n'en veux d'autre preuve que ce passage du Nil (chapitre des suc-
Otsman n'imita pas Texemple de ses prédécesseurs. Il avait été choisi par une commission de six membres (les six survivants des dix compagnons auxquels Mohammed avait promis le paradis), — instituée par Omar, satisfaction apparente donnée aux partisans du suffrage universel. Sa faiblesse, sa duplicité, son népotisme éhonté, le luxe qu'il étala lui aliénèrent ses plus fidèles partisans (1). Il périt de mort violente, et les Kharidjites ont toujours été soupçonnés d'avoir participé à ce crime. On était loin du temps où Abou Bekr s'écriait du haut de la chaire : « Tant que j'o- » béirai à Dieu et à son prophète, obéissez-moi ; si jamais » je m'écarte de la voie droite (2), je cesse d'avoir droit à votre » obéissance. »
C'est bien là le thème de la réforme qui sera prêchée plus tard, et les assassins d'Otsman rougiront les feuillets du livre sacré du sang d'un vieillard de quatre-vingt-dix ans, parce qu'il sera sorti de la voie droite (3).
Le meurtre du troisième khalife est un fait d'une gravité
cessions), a Une femme ayant laissé comme héritiers son mari, sa mère, 1 des frères utérins et germains, Omar, que Dieu soit satisfait de lui^ en » indiquant le mode de partage de cette succession, n'attribua aucun érao- » lument aux frères germains. Ceux-ci lui dirent : « Nous avons un père » et nos frères utérins n'en ont point ; nous avons une mère comme eux ; » si vous nous excluez du chef de notre père, admettez-nous au partage du > chef de notre mère, comme vous l'avez fait pour eux, et considérez notre » père conmie un âne. » Omar leur répondit : t Vous avez raison.... » (Nil, chapitre XXI, section 3.)
(1) Aïcha elle-même le flétrit d'une épithète (JLjxLt) qui se rapproche bien, comme sens, du mot kkaridjite.
(2) L'expression voie droite joue un grand rôle dans les controverses. Chaque école sunnite a sa voie droite, et le dissident est celui qui, abandonnant les quatre voies droites qui constituent l'orthodoxie, en adopte une nouvelle, laquelle est considérée, à son tour, par lui, comme une voie droite. Orthodoxes et hétérodoxes se renvoient ainsi le reproche de faire Vécole buissonnière. Notre voie du Seigneur est exactement le wa»X» des Musulmans.
(3) M. de Motylinski a publié une intéressante bibliographie du M'zab (Bulletin de correspondance africaine, IV* année, Alger, Fontana, 1885, fasc. I-II). J'y relève le titre d'un ouvrage (le Livre traitant des innovations d^ Otsman ben A/fan) qui montre l'opinion que les Kharidjites avaient de ce jdialife. On y trouverait peut-être la confirmation de l'accusation portée contre eux par l'histoire. J'ajoute que les orthodoxes se bornent à enseigner que le mauvais prince doit être subi avec patience ; c'est à peine si quelques violents admettent qu'on peut le déposer. Il est vrai qu'entre la loi et le fait il y a un abîme.
exceptionnelle (1). Le prestige des vicaires du prophète périt du même coup ; le gouverné se constitue le juge du gouvernant.
Ali, le plus noble, le plus chevaleresque des hommes, offrit, dès le principe, de se déniettre en faveur d'un plus digne que lui. Il fut acclamé par TÉgypte, par Bas'ra, par Coufa, par PHedjaz, et proclamé le premier des khalifes légitimes par les Chiites. A la bataille de Siffln, où son compétiteur Mouaouia perd ses adhérents les plus remarquables, les Kharidjites paraissent pour la première fois en nombre. Ils refusent de continuer la lutte, alors que les Syriens sont presque anéantis ; ils imposent au gendre du prophète ce fatal arbitrage qu'ils lui reprocheront ensuite, « lui faisant un crime d'avoir » compromis ainsi le caractère indélébile de successeur du » prophète (2). » Et pourtant ils lui avaient môme imposé le choix de l'arbitre qui devait trahir sa cause avec tant d'impudence (3). On sait comment ils furent écrasés à Nahrouan. Il n'en resta que dix (4), dit-on ; mais parmi ces dix il y eut trois assassins, et Ali tomba sous le poignard de l'un d'eux.
A partir de cette époque néfaste (5), les Omméiades fondent leur dynastie par une série de crimes inouïs, qui mettent en péril l'existence même de l'Islamisme. Il n'est pas douteux que leur tyrannie groupa autour des survivants du massacre de Nahrouan tous les mécontents du monde musulman, et que le Kharidjisme, ou plutôt le Ouahbisme (6), put renaître facilement de ses cendres. Aussi le voit-on tenir en échec le pouvoir naissant d'Abd-el-Mélik (7), et se répandre jusque dans le Khoraçan et dans l'Ahouaz (8). Battus, les Ouahbites repa-
(1) Omar avait également péri sous le poignard d'un assassin, mais il ae s'agissait là que d'une vengeance particulière.
(2) Fournel, Étude sur la conquête de l'Afrique par les Arabes (Paris, impr. nation., 1875), t. I, p. 121.
(3) « Cependant c'est voùs-m*5mes, leur dit Ali, qui m'avez prié de ne pas » combattre des gens qui invoquaient le livre d'Allah ; je vous ai répondu :
» C'est une ruse de leur part — Ils lui répondirent : Nos frères nous
» ont éclairé ; nous nous sommes repentis de notre décision première. » Masqueray, Chronique d'Abou Zakaria, append., p. 344 et 345.)
(4) Chahrastani assure qu'il n'en resta que neuf. (Ibid,, p. 401), qui se réfugièrent, savoir : deux dans l'Oman, deux dans la Karamanie, deux dans le Sidjistan (Perse), deux en Mésopotamie, un dans le Yemen. Dugat (Hisi, des philosophes et des théologiens musulmans, p. 38) a défiguré ces noms.
(5) Je néglige le règne tragique des Alides. Ils régnèrent si peu !
(6) Abdallah ben Ouahb commandait les Kharidjites à Nahrouan.
(7) Le 4« omméiade (685-705 de notre ère, — 65-86 de l'hégire).
(8) Fournel, I, 191.
paissent le lendemain, menaçant les villes ouvertes, battant à leur tour un lieutenant du khalife, conférant à tel de leurs imams le titre d'Émir-el-Moumenin, et inspirant de sérieuses inquiétudes au farouche El-Hadjadj (1).
Ils s'étaient, comme il arrive toujours, divisés en deux rameaux (2) : les modérés (Abadites), les violents fSo^ntesj, et ils ne s'unissaient plus que pour lutter contre l'ennemi commun. C'est grâce à une de ces réunions momentanées qu'ils purent résister à toutes les forces d'Abd-el-Mélik et obliger ce dernier à dévorer l'affront de Barkah (3). Mais ils menaient, malgré ces triomphes passagers, une existence précaire, astreints à Vétat de secret (4), ne sortant de l'ombre que pour commettre un crime ou un acte héroïque, assemblant leurs adeptes dans les lieux déserts, proscrits privés de l'eau et du feu par l'orthodoxie toute puissante. Aussi, songèrent-ils à « porter la parole » divine dans les contrées lointaines, inaccessibles aux armées » des tyrans (5). » Les missionnaires de la foi nouvelle furent désignés dans un conciliabule tenu aux environs de Bas'ra. Les uns se dirigèrent vers l'Ouest, les autres vers le Sud (6).
Suivons d'abord les premiers.
Il est difficile, en l'état de nos informations, de déterminer d'une façon positive la date de l'exode des Ouahbites vers
(1) En 696-77.
(2) Abd- Allah ben Soffar était le frère ou le cousin germain d'Abdallah ben Abad. La scission se produisit, vraisemblablement, à la suite de Tantagonisme des deux chefs, dont chacun briguait la suprématie sur rautre. Le schisme religieux ne fut que la suite du schisme politique : il fallait rendre ce dernier définitif en Tappuyant, non pas sur une doctrine nouvelle, mais sur une observance plus rigoureuse des dogmes acceptés par la secte.
(3) Fournel, I, 209.
(4) Je m'expliquerai plus loin sur les quatre États des Ouahbites (f. 44, note 2).
(5) M. Masqueray, préface, p. 38. Cette donnée est conforme à la nature des choses. C'est une nouvelle hégire.
(6) D'après Salilben Rasik (Appendice A), l'Oman aurait été ahadisé dès le lendemain de Nahrouan. Les missionnaires de Bas'ra auraient donc trouvé le terrain déjà préparé dans l'Oman.
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l'Afrique mineure (1). La même incertitude règne sur leur itinéraire et sur leur point d'arrivée. Passèrent-ils par Pîle de Djerba (2) et par le djebel Nefous (3) ? On doit le supposer.
Sur la foi des auteurs de la secte abadite, M. Masqueray fixe à Tannée 720 la date du départ des cinq Mogrebins (4). Les faits me semblent démentir cette opinion. En effet, Ibn Khaldoun n'hésite pas à attribuer à un Ouahbite l'assassinat de Yezid Ibn Abou Moslim, gouverneur de l'Afrique (5), et cet événement se produisit au mois de ramdan de l'année 102 (6). Il faut donc admettre que les Abadites s'étaient déjà créé un parti dans le pays à ce moment-là.
On a démontré, et j'ai à peine besoin d'y revenir, que tout favorisait leur succès en Afrique. Les armées qui avaient en-
(1) Je m'approprie cette |)ittoresque expression de M. Foncin (Séance du 13 février 1886 de l'Association nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l'étranger).
(2) Je n'ose me prononcer sur le point de savoir si File de Djerba fut abadisée dès le principe, ou à la suite de l'hégire de Tiaret. Ibn Khaldoun manque de précision à cet égard (Hist. des Berbères, I, p. 245). Quant à l'opuscule du cheikh Mohammed Abou Ras Ahmed En-Naceur, traduit par M. Exiga (Tunis, 1884), il laisse la question entière. Sur Tîle de Djerba, on peut consulter : Guérin, Voyage archéologique dans la régence' de Tunis (Paris, Pion, 1862), t. Il, p. 203 ; Playfair, TraveU in the footsteps of Bruce (London, Kegan, 1877), p. 118, 272, 275.
(3) Mêmes réserves que pour l'île de Djerba ; on pourrait tirer des inductions de la Bibliographie du M'zab, de M. de Motylinski ; mais la question n'a pas d'intérêt immédiat pour la thèse que je soutiens. Aiyourd'hui, d'ailleurs, le djebel Nefous et File do Djerba ne sont plus des centres intellectuels : « ce sont des gens pauvres et ignorants, » me disait l'honorable et intelligent El-Hadj Salah ben Mohammed Abou Makel, de Gardaïa, auquel je dois beaucoup de renseignements utiles. Sur le djebel Nefous, voyez E. Reclus, Nouvelle géographie universelle^ t. XI, p. 66. Le cheikh Athfîèch, dans sa Hiçala, prétend que « les gens de Nefousa sont appelés ainsi parce » qu'ils ont embrassé l'islamisme volontiers » (^^^.jflLJLJ I^JLI a^^).
Ils étaient Chrétiens au premier siècle de l'hégire, s'il faut en croire le cheikh Et-Tidjani (Journal Asiatique, février-mars 1853, page 138) qui a voyagé dans la Tunisie et dans la Tripolitaine au XIV« siècle, et qui constate leur abadisation au moment où il visite leur pays. Il faut donc croire qu'ils embrassaient volontiers toutes les religions. C'est toujours la versatilité berbère.
(4) Masqueray, préface, p. 40.
(5) Ibn Khaldoun, Hist. des Berbères, traduct. de Slane (Alger, imprim. du gouvernement, 1852), t. I. p. 216; Fournel, I, 272.
(6) Février-mars 721 de notre ère.
vahi PEspagne (1) étaient en grande partie composées de Berbères mal convertis. Non pas que ce fait soit suffisant pour expliquer le mécontentement des vaincus ; car, en somme, c'était donner un emploi normal à leurs instincts guerriers, et les admettre au partage des dépouilles de la chrétienté. Mais d'autres causes avaient surexcité leur haine. Si Omar II, prince vraiment croyant et pieux (2), avait recommandé à ses lieutenants la douceur et la justice, sous Yezid II (3) il n'en était plus de même. L'introduction du régime fiscal musulman en Afrique, l'enlèvement des plus belles femmes au profit du harem du maître (4), les exactions des fonctionnaires, avaient exaspéré le sentiment public. On n'attendait qu'une occasion favorable pour secouer un joug détesté ; l'imprudence d'Ibn El-Habbab, qui envoya toutes ses troupes à la conquête de la Sicile, la fournit, et les Abadites l'exploitèrent. Ils fomentèrent un soulèvement en masse, et, chose digne de remarque, qui montre que les nouveaux sectaires s'étaient, comme toujours, recrutés parmi les humbles, sur qui l'injustice pèse plus lourdement, le chef choisi par les insurgés portait le nom de « El-Hakir (5). » — « Un travail lent et inaperçu fomentait » des haines grosses d'événements... Le sang des martyrs de » Nahrouan avait engendré d'ardents prosélytes, qui s'étaient » répandus dans les provinces de l'empire musulman et y » propageaient la -doctrine des Khaouaridj . . . Les Berbères » étaient le sol le mieux préparé pour féconder la semence » d'idées qui les autorisait à renverser l'autorité des khali- » fes et leur rendait l'espoir de faire revivre l'indépendance » de leur nation (6). »
L'étincelle s'alluma à Tanger (7), et devint un incendie qui
(1) En 709 et 720.
(2) Dozy, Essai sur l'hist. de l'Islamisme, p. 181.
(3) Neuvième omméiade (720-724, — 105),
(4) Fournel, I, 286.
(5) Le gueux. Il avait été porteur d'eau à Kaïrouan. Dugat (Hist, des Phi^ los,) a fait la même observation sur le caractère démocratique de rOuahbisme qui devait séduire par là un peuple foncièrement hostile à Tlslamisme officiel. Ibn Khaldoun ne tient pas un autre langage (Hist. de$ fhrb., î, 216).
(6) Fournel, I, 285 et 286 ; Dozy, Musulmans d'Espagne, tome I, p. 238.
(7) Je résume les événements sans m'occuper de faire la part des Abadites et celle des Soffrites de Sijilmassa. Ces derniers semblent avoir disparu sans laisser de traces. Qui sait si, le jour où nous aurons la frontière occidentale dont nous avons besoin, nous ne retrouverons pas dans ces oasis, échelonnées là comme les grains d'un chapelet berbère, des éléments imprévus pour l'histoire de l'Ouahbisme africain.
gagna TEspagne elle-même (1). Je n'ai pas ù raconter ici les soulèvements successifs des Berbères. Cette histoire est connue (2). On sait aussi comment, malgré leurs défaites, ils fondèrent Tahert, foyer politique et religieux, opposé à Kaïrouan, Genève (3), en face de Rome. Enfin TAbadisme avait sa mosquée!
Cet empire dura un siècle et demi. Il durerait peut-être encore, sans la turbulence, Tinconstance des Berbères, sans les fautes politiques qu'ils commirent. Quoi qu'il en soit, ils eurent leur Saint-Barthélémy sous le dernier des enfants de Roustem le Persan, au début duX® siècle (4). Huit mille habitants furent égorgés, les femmes réduites en esclavage, la ville brûlée (5). De ce petit empire, il ne resta qu'un faible troupeau de fidèles qui alla chercher un refuge à Ôuargla. La masse des tièdes et des timides subit la loi du vainqueur, apostasia pour la douzième fois (6), et se noya dans la mer de l'orthodoxie (7). Mais de nouvelles persécutions les chassèrent encore une fois de cet asile (8), et, vers le milieu du siècle qui avait vu la ruine de Tahert, ils s'établirent dans cette sebka désolée de l'oued M'zab où nous les trouvons aujourd'hui. Ils ont vécu là, dans une paix relative, conquérant pas à pas
(i) Presqu'au même instant — était-ce un mot d'ordre ? — les Ouahbites tentaient de renverser T usurpateur Mcrouan El-Himar, et subissaient une sanglante défaite en Mésopotamie. Deux des fugitifs de Nahrouan avaient accompli leur part de l'œuvre commune. (127 de rbégire.)
(2) Elle vient d'être faite définitivement par Fournel. Son bel ouvrage, dont il n'a pas vu la publication complète, savante et consciencieuse mise en œuvre de tous les documents originaux, restera comme le dernier mot, dit par un bomme compétent, sur Tbistoire des Arabes, jusqu'en Tannée 973 de notre ère.
(3) Port-Royal, si l'on préfère.
(4) Le mardi, !«»• octobre 911.
(5) Fournel, II, 109.
(6) Ibn Khaldoun accuse les Berbères d'avoir apostasie onze fois avant d'embrasser Tlslamisme.
(7) Quelques-uns de ces ci-devant Abadites ont formé des groupes homogènes. Ils ont perdu le souvenir du passé. Leui-s noms seuls témoignent de leur ancien état. Tels sont les Ait-Mahmoud, de Tizi-Ouzou, où les hommes s'appellent encore Ba Ahmed, Ba Messaoud^ Ba Yahia.
(8) M. Ville a retrouvé à quelques kilomètres au sud-ouest de Ouargla des ruines portant encore le nom actuel des villes du M'zab. Il y aurait là les vestiges d'une sorte de station intermédiaire. (Ville, Exploration des bassins du Hodna et du Sahara, Paris, Imp. impér. 1868.)
le désert, se renforçant de tous les persécutés qui fuyaient la tyrannie des Paternités et des Almoravides (1).
Combien différente, plus heureuse surtout, fut la fortune des missionnaires partis pour le sud-ouest de TArabie!
L'Oman, par sa position géographique même, était préparé pour recevoir et pour conserver une population pure de tout mélange, sauf celui du sang nègre par le fait de l'importation des esclaves. Là, le Ouahbisme pouvait s'établir, se développer, demeurer pendant de longs siècles, dans Tétat de gloire, tirant de sa doctrine toutes les conséquences logiques qu'elle comporte, s'organisant, se poliçant sous des imams de son choix, fondant sa loi civile par l'interprétation savante et méticuleuse de la lettre même du Coran et de la tradition prophétique.
Nous avons longtemps ignoré l'histoire de cette province où les Portugais, les Hollandais, les Anglais n'opt pas réussi à s'établir d'une façon durable. Aujourd'hi, le doute n'est plus permis, et nous savons, par un document d'une authenticité certaine (2), que, dès le lendemain du massacre de Nahrouan,
(1) D'après le cheikh Athfîech, avec qui j'ai eu un intéressant entretien, bien peu des nouveaux convertis Berbères suivirent leurs chefs religieux à Ouargla et au M'zab. Cette opinion se trouve confirmée, d'ailleurs, dans la Biçala d' Athfîech. A l'exception de Beni-Isguen, peuplé en grande partie de Berbères venus du Djebel-Nefous, meilleurs musulmans que les autres Berbères, la population des autres villes de la confédération se compose en grande majorité dCAraba dont la généalogie remonte à Fatima. Ainsi, voici celle des Serarna de Gardaïa : « Salem ben Brahim ben Abd El- » Halim ben Abd El-Kerim ben Aïssa ben Moussa ben Abd Es-Selem ben
> Mohammed ben Djaber ben Djaflfar ben Ali Ed-Djebber ben Mohammed » ben Abdallah ben Drifl* ben Abdallah ben Mohammed ben El-Hassen
> ben Fatima, fille du prophète. »
(2) History of ihe imams and Seyyids of Oman, by Salil ibn Rassik, from A. D. 661 to 1856, translated from the original arabic and edited with notes... by Georges Percy Balger, London, 1871. — J' avait manifesté, dans la première édition de mon travail, le regret de n'avoir pas eu à ma disposition r ouvrage de Salil ben Rassik. J'ai réussi à me le procurer alors que
le Ouahbisme-Abadite S'est implanté dans POman, et qu'il y est encore la religion dominante du pays. A vrai dire, le récit de Tannaliste abadite est purement anecdotique; il ne nous apprend presque rien de l'organisation politique et religieuse de Mascale et de son annexe de Zanzibar. Mais le sphinx nous a livré son secret, et, maintenant que la source des informations est découverte, il est permis d'affirmer que nous pourrons y puiser à pleines mains, dès que nous le voudrons sérieusement.
Ainsi se trouvent confirmés les renseignements fournis, au siècle dernier, par Niebuhr : « La secte Betasij Beïadi ou » ^^} Abadi est la principale de l'Oman (1). Dans la tra-
» duction du Schérif Eddrisi, p. 46 et 56, les Abadi sont » appelés Abadhites. Il y a apparence qu'ils descendent des » ennemis du calife Ali, qui furent tellement défaits qu'il n'en » resta que neuf dont deux allèrent en Oman... Les Sunnites, » les Schiites et les Zeïdites ont tous une sorte de vénération » pour les descendants de Mahomet; mais les Beîasi ne leur » accordent aucune prééminence sur les autres Arabes; de » plus, ils prétendent que tous ceux qui sont nés mahométans » ont un droit égal aux titres et aux premiers emplois dans » l'État et dans l'Église. C'est pourquoi le prince du canton » dans lequel se trouve le port si connu de Maskat se nomme » imam (peut-être aussi calife), et cela sans descendre de » Mahomet, comme en descend l'imam d'Yemen. Les liqueurs » fortes sont défendues à cette secte, comme aux autres » mahométans. Les Beîasi s'abstiennent, outre cela, de fumer » du tabac et de boire du café.... L'imam d'aujourd'hui rend » la plus exacte justice aux étrangers et à la nation. Ce n'est » pas que tous les princes de cette secte aient régné avec la » môme équité... Le prédécesseur de l'imam d'aujourd'hui » se livrait à la boisson et à d'autres vices; aussi on le déposa » et sa famille fut exclue de la régence.... Les Betasites n'ont » point de saints (2). »
mon siège était fait. Plus consciencieux que Fabbé Vertot, je fais subir à ma première rédaction tous les remaniements n<?cessaires. Je cherche la vérité et non de vaines satisfactions d'amour-propre. On trouvera à Tappendice A une rapide analyse de cet important document.
(i) Tout porte à croire que les Biadites de Palgrave ne sont autre chose que ces Beîasi, Beïadi, c'est-à-dire les Ibadites ou Abadites, car M. de Motylinski m'a affirmé qu'au M'zab on écrit toujours le mot ç^^^ avec le hamza inscrit, et non souscrit. ^
(2) Description de l'Arabie, t. I, page 27.
Pour le Nedjied, la question est loin d'être résolue. D'après les informations recueillies successivement parles voyageurs et les géographes, depuis Niebuhr jusqu'à Palgrave, cette province serait également un centre ouahbite. Ce premier point n'est pas douteux. Mais ici se présente une grave difficulté, pour la solution de laquelle M. Masqueray a déjà déployé une réelle perspicacité (1). S'agit-il là du Ouahbisme classique, tel qu'il est pratiqué dans l'Oman, à Zanzibar, au M'zab, et contemporain des OmméïadesV A ne prendre que les documents dont nous disposions jusqu'à présent, le Ouahbisme nedjéen ne remonterait qu'au milieu du siècle passé. Vers 1750, un nedjéen, Mohammed Ibn Abd El-Ouahb, aurait persuadé à un jeune chef ambitieux de Doreyah de se constituer l'apôtre d'un islamisme régénéré; il aurait prêché une véritable croisade à laquelle il aurait attaché son nom (2) : « Autrefois, dit Niebuhr, les habitants des villes et des » villages du Nedsjed étaient (excepté quelques Sabéens ou » Chrétiens de Saint-Jean et peu de Juifs) Sunnites, et, comme » une partie des mahométans de l'Hadsjar, zélés sectateurs » d'Hanbali. Depuis quelques années, il s'est élevé dans la » province d'El-Ared une nouvelle secte, ou plutôt une nou- » velle religion, laquelle causera, avec le temps, des change- » ments considérables et dans la croyance et dans le gouver- » nement des Arabes. Le fondateur de cette religion était un » certain Abdul Wahheb : il était né dans le Nedsjed, et » s'appliqua pendant sa jeunesse, et dans sa patrie, aux
(1) Chronique d'Abou Zdkaria, préface, p. 42-61.
(2) Ce récit, fondé sur des informations prises sur place, est dévoloppé par Palgrave avec un grand luxe de détails (I, 321, 328 et suiv.). 11 déclare le tenir de Bitah, gouverneur de Horeymelah et Ouahbite fanatique. Niebuhr avait déjà adopté la mc^me opinion (Descript, de l'Arabie, II, 206), comme je le montre ci-dessous. Plus récemment, M. Playfair, dans son premier ouvrage (A Hisiory of Arabia Félix or Yemen^ Bombay, 1859, p. 127), a donné au Ouahbisme la même origine moderne : o About the middle of » the cighteent century a new sect staiied up in Arabia... The founder of » this sect was Abd El-Wahab, etc. » Lady Anne Blunt (Voyage en Arabie, traduit par M. Derome, Paris, Hachette, 1882, p. 423), place également la fondation du Ouahbisme au milieu du XVlIIe siècle. M. E. Reclus (Nouvelle géogr. univ., Paris, Hachette, 1884, t. IX, p. 883 et suiv.) se prononce dans le même sens. Enfin, M. Laurent (Hist. du droit des gens et des relal. intern., t. V, p. 415), reproduit cette même opinion avec de singulières erreurs d'appréciation sur le programme des Ouahbites. M. Rinn résume trèsbien ce programme dans l'excellente notice qu'il a donnée sur les Musulmans abadites dans son beau livre Marabouts et Khouan (Alger, Jourdan, 1884, pages 138 et suiv.).
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» sciences des Arabes; il vécut ensuite quelques années à » Basra, et fit des voyages à Bagdad et en Perse. A son retour » dans le Nedsjed, il soutenait ses nouvelles opinions par » rapport à la religion parmi ses compatriotes, et fut assez » heureux pour gagner plusieurs scliechs dans la province » d'El-Ared.... Comme je ne trouvai point d'occasion de me » lier avec ceux de la secte d'Abdul Wahheb, je ne puis rien » dire de positif sur les principes de leur croyance (1). »
Il est impossible, en l*état de la question, de nier Texistence, relativement moderne, de Mohammed ben Abd El- Ouahb, mais ce que nous ignorons encore, c'est la situation religieuse du Nedjed, au moment où ce réformateur parut : « Je crois intérieurement, sans pouvoir encore le prouver, » dit M. Masqueray, que les docteurs nedjéens ont des chro- » niques analogues à celles de nos Béni M'zab, qu'on y trou- » verait la suite de leurs chefs et de leurs cheikhs, depuis le » VIP siècle de notre ère jusqu'à nos jours, et que les pre- » miers noms qu'on y rencontrerait seraient ceux de notre » Djabir ben Zied, de notre Abd El-Ouahb et de ses disciples
» orientaux Je déduis le Ouahbisme actuel du Nedjed de
» la prédiction des cinq missionnaires orientaux sortis de » l'école d'Abou Obeïda. Ils allèrent dans l'Oman, mais ils » passèrent par le Nedjed. Le Nedjed avait été le berceau du » Ouahbisme avant même qu'il reçût son nom, car les pre- » miers Ouahbites étaient sortis de la tribu des Benou Temim,
» Nedjéenne par excellence Plus tard, tandis que les
» Ouahbites de l'Oman gardaient leur foi, la persécution car- » mathe s'établit sur le plateau central, et les Nedjéens per- » sécutés furent réduits à l'état de secret. La foi ancienne » subsista néanmoins sur le sol qui l'avait produite, en atten- » dant qu'Allah lui rendit son lustre. Le jour vint où l'un de » leur mechekh proclama la réforme, et comme il se nommait » Mohammed Ibn Abd El-Ouahb, la multitude, confondant le » nom de son père avec celui de l'ancien héros de la bataille » de Nahrouan, le regarda comme l'auteur de la doctrine » ouahbite, tandis qu'il n'en était que le rénovateur. »
Ces réflexions sont pleines de sens, et je serais bien étonné si l'avenir n'en démontrait pas la justesse. Je puis, dès à présent, ajouter quelques arguments à ceux présentés par l'ingénieux directeur de l'École des Lettres. Salil ben Rassik, l'annaliste omanislc, donne à Mohammed ben Abd El-Ouahb
(1) Description de l'Arabie^ t. II, p. 208-209. Niebuhr donne â la suite un aperçu de la doctrine ouahbite. Le passage est trop long pour prendre place ici.
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un précurseur nommé Nafi ben El-Azrak (1). Ce fait nouveau tenu pour constant, et l'originalité du réformateur une fois battue en broche, on est autorisé naturellement à pousser les conjectures plus loin, et à reculer encore la date de l'introduction du Ouahbisme dans le Nedjed. Au surplus, si la génération spontanée est une utopie, c'est surtout dans le domaine des idées. Que le Oualibisme nedjéen ait subi une longue éclipse, rien ne s'y oppose; que Mohammed ben Abd El-Ouahb, dont le nom n'a aucune signification ici (2), ait arraché, par ambition ou par conviction, son pays au culte des faux dieux, ou même à l'Abadisme, ou même à l'Islamisme orthodoxe, l'avenir nous le dira. Mais tout l'indique, la réforme à laquelle on a donné son nom n'est qu'un retour à d'anciennes croyances tombées er^ discrédit pour une cause quelconque. Le mépris avec lequel les Omanistes parlent de leurs voisins nedjéens me semble confirmer cette thèse. L'expérience nous démontre que les haines religieuses sont comme les haines de famille, implacables ; on se déteste d'autant plus que l'on s'aimait davantage. L'exemple des Catholiques et des Protestants est là pour servir d'éloquente confirmation à cette vérité (3). Il est donc vraisemblable que le Ouahbisme nedjéen n'est autre chose qu'une accentuation, dans la sens soffrite, de l'idée abadite. J'en ai pour garant le programme même des Ouahbites nedjéens, tel qu'il est exposé dans la brochure répandue à profusion par eux, lors de la prise de la Mecque en 1803. La lecture de ce document établit une étroite parenté entre le Ouahbisme dedjéen et l'Abadisme de TOman (4).
(1) V. Appendice A.
(2) Ce nom est très commun chez les Musulmans.
(3) Un Musulman orthodoxe déteste infiniment plus un Musulman nonorthodoxe que tous les Juifs et les Chrétiens de la terre.
(4) On sait que, le samedi 30 avril 1803, les Ouahbites firent leur entrée à La Mecque, sous la conduite d'un nommé Sa'ad; qu'ils démolirent les tombeaux des saints, abolirent les droits de douane, détruisirent tous les instruments destinés à l'usage du tabac, déclarèrent prohibé le tabac lui-même, et mirent le feu aux magasins oii l'on vendait cette denrée. Abdallah ben Mohammed ben Abd El-Ouahb, fils du prétendu fondateur du Ouahbisme moderne, rédigea la relation de tous ces événements, et y inséra l'exposé de la doctrine ouahbite. L'authenticité de cet important document est incontestable; l'original en est déposé dans les archives du gouvernement anglais à Dehli, sous le n^ 861. 0'Kinealy en a publié une traduction anglaise, quelque peu défectueuse, dans le Journal de la Société asiatique du Bengale (année iS7â) . La lecture attentive de ce factum fournit un argument de plus contre la modernité du ouahbisme nedjéen. L'auteur, fils du prétendu fondateur de la secte, ne parle pas une seule fois de son père; au contraire, on relève à chaque
Ce ne sont là que des présomptions, je le reconnais; mais combien elles sont vraisemblables (1) !
Est-il vraisemblable, d'ailleurs, que le Ouahbisme, persécuté en Afrique, réduit à deux hégires successives, cantonné actuellement dans une peuplade de marchands, se soit maintenu jusqu'à nos jours, malgré sa mauvaise fortune, en se recrutant parmi les Berbères légers et versatiles, alors qu'il aurait sombré corps et biens dans sa véritable patrie? Est-ce donc àToued Mzab que le prétendu fondateur du XVIII^ siècle est
instant, dans sa relation, des phrases comme celle-ci : — « Nous leur en » signalâmes les preuves dans la conduite de nos pères sans tache, comme dans » celle des khalifes orthodoxes qui régnèrent sur ceux qui les suivirent, » — « Nous leur affirmâmes que. , . nous nous conformions aux preuves claires et » manifestes, sans nom soucier de rechercher si elles étaient en contradiction » avec ce que nos ancêtres avaient fait ou non. » — « Après quoi nous leur » distribuâmes un traité de l'unité de Dieu, composé par le Cheikh Mohammed, » lequel contient les arguments,... qui sont arrivés sûrement jusqu'à nous. » Quel est ce cheikh Mohammed ? Est-ce le Mohammed ben Mahboub cité par M. Masqueray (Préface, page 42)? Je l'ignore. Mais je doute que Tauteur en eût parlé ainsi s'il s'était agi de son père. Dans tous les cas, il eût ajouté € fondateur de notre secte. » — Je reconnais toutefois que, d'après Salil ben Rassik (voy. appendice A), l'ouvrage intitulé ; « La solution des difficultés, » a pour auteur Mohammed ben Abd El-Ouahb, et que ce traité renferme le résumé de la doctrine ouahbite. — Je dois signaler dans le préambule de la traduction anglaise un passage qui tendrait à établir qu'il existe des Ouahbites dans les Indes : « Ce document prouve péremptoirement qu'il » y a une identité complète, en ce qui touche les points importants, entre » les doctrines ouahbites de l'Arabie et celles de l'Inde. » Si l'on accepte la théorie de Palgrave, l'introduction du Ouahbisme dans Tlnde serait l'œuvre de Mohammed ben Abd El-Ouahb, car il affirme que celui-ci aurait visité la Perse, la Turquie et l'Inde. — Si, comme je le crois de plus en plus, le Ouahbisme nedjéen n'est autre chose que le Soffrisme, j'ai le droit évident de m'appuyer sur tous les passages du factura ouahbite qui sont favorables à l'idée de tolérance. En effet, dans cet ordre d'idées, il est clair que tout ce qui sera toléré par les Ouahbites nedjéens le sera a fortiori par les Abadites de l'Oman qui professent un Ouahbisme atténué.
(1) Dois-jo ajouter que le cheïkh mizahite El-Hadj Emhammed ben El- Hadj Yousef Athfièch, auteur de la Riçala, qui voyage en ce moment mémo dans l'Oman, auquel toutes les bibliothèques de la secte sont ouvertes, envisage la question à ce point de vue. Athfièch s'intitule lui-même le
mizabii (^h-^l). Je note une fois cette orthographe, sauf à accepter
celle qui est consacrée par l'usage. — Voici le titre exact de la Riçala :
^%\jJLj\ ^joxi 3 -^"^ ïJL-». J'en possède une copie faite par mon
fils, et je viens d'en achever la traduction que je publierai en temps et
lieu.
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venu chercher ses inspirations? Depuis quand l'Afrique, qui tient l'islamisme de seconde main, qui a toujours eu des maîtres étrangers, le plus souvent infidèles, depuis Carthage jusqu'à la France, joue-t-elle dans l'histoire le rôle de flambeau religieux? Ehl quoi, les deux fugitifs de Nahrouan qui ont pris la route de l'Oman, qui allaient sans nul doute — leur choix l'indique — retrouver, par delà les déserts, des frères d'origine et surtout des frères dans le sens théologique du mot, ont donc disparu à jamais, sans laisser de trace? D'où sortaient les armées qui tenaient en échec les Omméiades tout puissants? De la Mésopotamie, du Sildjistan, du Yemen, de l'Oman, du Nedjed, de tous les lieux où les nee(/'avaient cherché un asile, parce qu'ils savaient l'y trouver. Et quand, au sac de Tahert, la bibliothèque de la capitale des Roustemites était livrée aux flammes, c'était dans le Nedjed, c'était dans l'Oman, c'était à Zanzibar, que les Mozabites demandaient les livres dont ils avaient besoin pour renouer la chaîne de la tradition (1).
Telle est la vraisemblance, telle est la vérité. Qu'à une certaine époque (2), l'invasion des Carmathes, sceptiques et voluptueux, ait refroidi le zèle des descendants d'Abdallah ben Abad ou d'Abdallah ben Safl'ar, dans le Nedjed, le fait est admissible; qu'au XVIII« siècle un Mohammed Ibn Ab El- Ouahb, exploitant la similitude de son nom avec celui du véritable fondateur du Ouahbisme, ait réalisé, par l'alliance du trône et de l'autel, ce rêve de rendre tout son lustre à la foi de ses pères, rien ne s'y oppose, et le texte de Niebuhr s'y prête. Mais voilà tout.
En résumé, l'Abadisme a grandi, prospéré, à l'abri de la ceinture de sable qui sépare l'Oman du reste du monde, et
({) J'en trouve la preuve dans le catalogue de M. de Motylinski, et surtout dans le document qui le précède. Un cheikh, Abou El-Kasscm ben Ibraliim El-Berradi, sollicité de fournir une liste des ouvrages de l'école abadite, en indique 83 qui ont, pour la plupart, passé par ses mains. Il divise sa nomenclature en trois parties : !<> les ouvrages des Compagnons de l'Orient; 2° les ouvrages des Compagnons de la Montagne; S*» les ouvrages des Occidentaux. Cette classification est hautement significative, car la lettre du cheikh date du IX® siècle de l'hégire, c'est-à-dire du XV** siècle de l'ère chrétienne. En admettant même, — concession tout à fait arbitraire, — que ces ouvrages fussent récents au moment où l'auteur de la lettre les y enregistre, il existait donc, vers l'année 1400 de l'ère chrétienne, des traités abadites d'histoire et de droit dans l'Oman et dans le Nedjed. Je tirerai, plus loin, un argument encore plus sérieux de ces considérations chronologiques (p. 44, note 1).
(2) Au IX«, au X« siècles.
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qui le protège contre les entreprises des conquérants étrangers. C'est par ses pèlerins, qui retrouvent dans le temple de la Mecque leurs frères algériens, que le feu sacré a été entretenu, que livres, controverses, idées, sentiments ont été échangés, et l'unité de doctrine conservée. Dans le Nedjed, après une éclipse dont nous connaîtrons un jour les causes et la durée, le Soffrisme s'est réinstallé en maître.
C'est donc par l'Oman, par Zanzibar, par le Nedjed que l'histoire du Ouahbisme modéré et violent nous viendra, ainsi que . je l'ai annoncé plus haut.
Il nous est donc permis de l'espérer, dans un avenir plus ou moins prochain, nous ne serons plus privés du précieux secours que les enseignements de l'histoire prêtent aux études juridiques.
J'en viens à la doctrine elle-même. Je l'ai dit plus haut, isoler une législation de ses précédents, c'est s'exposer à n'en saisir ni le mécanisme, ni la portée philosophique. La question est donc de savoir si le droit abadite se rattache normalement à un concept juridique antérieur dont il aurait subi l'influence à un degré quelconque.
Ici, le doute n'est pas possible, et l'exposé historique qui précède démontre péremptoirement que les Abadites, par cela môme qu'ils entendent ramener l'idée islamique à sa pureté originaire, ont dû se livrer, sur les documents qui constituent le développement de la révélation coranique, a un travail critique dont il est impossible de poser les lois et d'enregistrer les résultats sans avoir acquis la connaissance parfaite du système adopté par les orthodoxes : les deux théories se tiennent dans un état de connexité étroite; ignorer l'une, c'est renoncer à connaître la seconde. Aussi, nos leçons de droit malékite nous ont-elles préparé à pénétrer dans le domaine encore fermé de la loi abadite. Il nous suffira donc, pour étudier cette dernière avec fruit, de la comparer à chaque pas avec la première, et nous remplirons ainsi, sans effort, les conditions imposées a un enseignement sérieux et profitable.
Je dois, toutefois, pour bien préciser ma pensée,vous rappeler en quelques mots comment le droit orthodoxe est né, comment il s'est développé, et vous montrer comment le droit abadite s'est organisé à son tour.
Dire que Torganisation politique, religieuse, juridique de rislamisme procède, en première ligne, du Coran (1), c'est affirmer un fait vrai, à la condition de n'en pas exagérer la portée. En effet, si la rescension d'Otsman a servi de base à l'enseignement orthodoxe, il n'en est pas moins certain que le texte sacré, par son obscurité, par le peu de cohésion des différentes parties dont il se compose, a soulevé, durant les premiers siècles do l'hégire, des controverses qirdentes, qui n'ont cessé, il faut bien l'avouer, que par suite de l'abaissement du niveau intellectuel des Musulmans (2).
Révélé phrase par phrase, verset par verset, suivant les besoins d'une société qui allait s'élargissant de jour en jour, tantôt dicté à un scribe et noté sur des peaux, sur des feuilles, sur des planchettes, sur des pierres, tantôt confié à la mémoire d'un Compagnon, le Coran offrait des contradictions évidentes. Comment les concilier avec le caractère divin de la révélation? On admit qu'Allah, prévoyant les vicissitudes par lesquelles passerait son peuple d'élection, avait procédé par mesures transitoires (3), sauf à ne lui imposer une loi
(1) « Nous t'avons donné un livre qui explique toute chose, .. . qui sert de » direction.... » (XVI, 91.)
(2) L'exégèse du Coran est redevenue une des préoccupations du monde savant ; mais l'Europe seule en a le mérite. Ces travaux sont féconds, grâce à la sûreté de nos métbodes d'investigation ; mais ils ruineront l'œuvre du prophète, en démontrant qu'elle n'a aucune origine surnaturelle. Les commentateurs musulmans ('taient guidés par le pieux désir de faiie briller d'un éclat incomparable le livre incréé dont l'original existe de toute éternité, gravô en caractères impérissables sur la table gardée. La science moderne, plus positive, plus désintéressée, n'y voit qu'une œuvre humaine, remarquable à certains égards, obscure et incohérente dans ses données métaphysiques, puérile dans ses prétentions encyclopédiques.
(3) L'explication n'est pas toujours satisfaisante. Ainsi, la loi successorale est demeurée définitive (IV, 12 et suiv.). Il n'en est pas moins certain que, dans certains cas, il est nécessaire d'y déroger. Supposons l'espèce suivante : une femme laisse pour héritiers son mari et ses doux sdîurs : le premier doit recevoir la moitié et les secondes les deux tiers de la succession, — ce qui forme un total de sept sixièmes. Par le procédé dit a'oul.^ on rend le dénominateur égal à la somme des numérateurs, le mari prend trois septièmes, et les sœurs prennent quatre septièmes. C'est un véritable expédient. Les auteurs déclarent naïvement que le cas ne s'était pas présenté du vivant du prophète. Cette solution est due à Omar,
définitive qu'en temps opportun. Delà la théorie ingénieuse de V abrogeant et de Vabrogéy nouvelle source d'erreur, la suite chronologique des sourates n'étant connue que par celle des événements marquants de la vie du prophète (1).
Ce n'est pas tout encore. La langue arabe s'écrit sans voyelles; l'invention des signes propres à les figurer ne remonte guère qu'au milieu du second siècle de l'hégire (2); aussi fallut-il d'abord recourir à des lecteurs, dont l'emploi consistait à lire le Coran en public; or, ceux-ci, il fallait s'y attendre, adoptèrent des lectures différentes, nouvel élément de controverse (3).
La seconde source du droit musulman, c'est la tradition.
L'insuffisance du Coran, cette encyclopédie de toutes les connaissances humaines était évidente pour le prophète luimême; il est même probable qu'elle était voulue, car il ignorait l'avenir réservé à la religion nouvelle, et il l'enveloppait volontairement d'un nuage. Il se condamnait ainsi à être le premier exégète du Coran, non d'après une méthode préconçue, ou par un enseignement suivi, mais en répondant aux
(1) Noideke, dont malheureusement Fouvrage (Geschichte des Qorans, Goltingcîi, Dietrich, 1860) n'a pas encore été traduit en français, a imaginé une savante chronologie coranique fondée notamment sur des différences de style; il distribue les 114 sourates du Coran en quatre groupes principaux. Sur cette question on peut consulter le petit volume intitulé : « Le Koran, sa poésie et ses lois, » (Paris, Leroux, 188'2). L'auteur, M. Stanley Lane- Poole, a résumé les idées de Noideke sur ce point, dans une langue qui prouve que l'on n'écrit bien que sa langue maternelle. J'aime mieux Topuscule anglais du même auteur : « The speeches und Table-Talk ofihe pro^ phel Mohammed, » (London, Macmillan, 1882), dont l'introduction est plus substantielle. M. Stanley Lane-Poole est le continuateur — un peu tardigrade — de l'admirable dictionnaire arabe-anglais de son oncle.
(2) Ibn Khallikan {traduct. anglaise du baron de Slane, Paris, 1871, 4 volumes) attribue à Khalil ben Ahmed, né en l'année 106 et mort en 160, ou en 170, ou en 175 de l'hégire, un ouvrage intitulé : Le livre des signes-voyeU les et des points diacritiques JaiJ! j jXiJI s^b-T (*). Le traducteur (I, 564, note 4) considère Khalil comme l'inventeur de ces signes.
(3) Ibn Khaldoun, dans son autobiographie (Prolég, I, page XX), déclare avoir lu le Coran selon les sept leçons. Ces différences tenaient à la nationalité des lecteurs. On consultera avec fruit sur cette question Vllistoire du Corany de Noideke (pages 279 et suiv., et surtout pages 287 et suiv.).
{*) Je cite deeonflance la traduction de ce titre a'après M. de Slane, n'ayant
pas eu l'ouvrage sous les yeux. Bn effet le mot J^ peut avoir également un sens prosodique (Conf. Garcin de Tassy, Rhélhorique et Prosodie (Paris, Malsonneuve,1873, page 241, 20*) .
questions qui lui étaient posées, en dissipant les doutes qui lui étaient soumis, et surtout en prêchant d'exemple. Ce commentaire, purement oral, était confié, fragment par fragment, sans ordre et sans suite, à une multitude de disciples isolés, transmis de bouche en bouche avec plus ou moins d'intelligence ou de mémoire. Il forma bientôt une masse confuse d'éléments souvent contradictoires, parce qu'ils étaient appropriés au temps, au lieu, à la qualité ou au tempérament du questionneur.
D'autre part, les compagnons^ témoins de ces entretiens, de ces consultations données sous une forme familière, et qui amenaient parfois une révélation complémentaire (1) avaient péri en grand nombre dans l'expédition contre le faux prophète Moseilamah, sur les champs de bataille de l'Asie et de l'Afrique. Aussi, quand il s'agit de classer toutes ces traditions, on rencontra d'insurmontables difficultés.
En effet, quelles que soient les divergences de vue sur un texte écrit, elles se réduisent forcément à l'interprétation plus
(!) Je ne résiste pas au plaisir de citer un hadits dont le charme poétique est inexprimable : « On dit qu'avant l'islamisme, lorsqu'un individu avait » de Faversion pour sa femme, et qu'il ne voulait pas qu'elle épousât un » autre que lui, il jurait de s'abstenir de toute relation avec elle, ou bien il » la répudiait par la formule du d'ihar^ de façon à ce qu'elle fût privée de » son mari et qu'elle ne fût pas libre d'épouser un autre homme que lui.... » n en fut ainsi jusqu'au jour où Aous Ibnou Çamets répudia par le d'ihas » sa femme Khaoula bent Tselab, et où fut révélée la Sourate de la Plai- » deuse (LVIII), quand cette femme se querella avec le prophète. Voici » une des versions de cette tradition : a II a dévoré ma jeunesse, mon ven- » tre lui a servi de litière^ dit Khaoula, et maintenant que j'ai vieilli, il m'a » répudiée par le d'ihar ; j'ai de lui de jeunes enfants ; si je les conduis vers » lui, ils résistent avec larmes; si je les conduis vers moi, ils mourront de
• faim, » Le prophète lui répondit : « Crains Dieu, car c'est ton cousin. » a Et elle ne s'éloigna pas jusqu'à ce que fut révélée la parole divine : c Dieu B a entendu la parole de celle qui a disputé avec toi au 9 sujet de son mari, et qui a élevé ses plaintes vers Dieu» B Dieu a entendu les propos que vous avesE échangés* B » — Le prophète dit à la femme : « Que ton mari a/franchisse un cou (un » esclave) . » — Elle lui répondit : « Il n'en possède pas, » — Le prophète » lui dit : « QuHl jeûne deux mois consécutifs. » — La femme lui répondit : » « prophète y un vieillard de son âge peut- il encore jeûner ? » — Le pro-
• phète lui dit : « Qu'il nourrisse soixante pauvres, » — La femme dit : « // » ne possède rien avec quoi il puisse faire l'aumône, » — Le prophète dit : Eh » bien j'y contribuerai (mot à mot : je rivaliserai avec lui) pour un farq de » dattes. » — La femme dit : o prophète, j'y contribuerai pour un autre farq » de dattes. » — Le prophète dit : « Tu feras bien, va, et donne la nourriture à » soixante pauvres, et retourne vers ton cousin, » — N'est-ce pas délicieux ?
ou moins logique de quelques passages obscurs, à un choix h faire entre des variantes de peu d'importance. Mais, en matière de traditions orales, l'incertitude est complète. Il ne faut pas oublier que le prophète, à la fois législateur, prudent et juge suprême, a donné des réponses, ou rendu des décisions d'autant plus nombreuses que le Coran, riche en préceptes de dogme, ou de morale, ne contient, sur Torganisation politique et sur le droit proprement dit, que des règles en fort petit nombre, et toutes d'une désespérante généralité (1). A cette masse de documents vinrent bientôt se joindre les consultations données par les compagnons, par les disciples des compagnons. Ceux-ci, lorsque leur mémoire ne leur fournissait aucun hadits applicable a la contestation qui leur était soumise, s'inspiraient de ceux qu'ils connaissaient, et déclaraient que, si le prophète vivait encore, il résoudrait sans nul doute la difficulté dans tel ou tel sens. Reçues comme des oracles, leurs décisions constituèrent une troisième source du droit. Transmises de bouche en bouche, dénaturées, isolées du point de fait, elles se trouvaient souvent, comme celles du prophète lui-même, en contradiction avec d'autres appliquées à des espèces différentes au début, mais devenues identiques par des falsifications inconscientes. Aussi le traditionniste qui les recueillait, les unes et les autres, à un ou deux siècles de distance, était-il condamné au labeur le plus ingrat; d'autant plus que, si elles avaient toutes des isnads irréprochables — seul point à considérer pour un orthodoxe — celui-ci était condamné à les admettre malgré leur évidente inconciliabilité. On imagina alors d'établir une sorte de hiérarchie d'authenticité. Tel hadits, rapporté dans les mêmes termes par l'unanimité des compagnons, avait une valeur supérieure à celle de tel autre rapporté par un seul compagnon, à l'exclusion des autres (2).
(1) Deux exemples caract<iristiques justifieront ce que j*avance. Les jurisconsultes, toujours très soucieux de rattacher toutes les parties du droit civil au texte sacré, se sont ingéniés à y trouver la théorie de tous les contrats. Voici comment ils y sont parvenus : a Le partage, dit Mohammed Khirchi, > est mentionné dans cette parole divine ; t Et donnez-leur en » quelque chose. » Après cette parole de Dieu ; t El lorsqu'il est présent au » partage » (Coran, IV, 9). — Ailleurs, ces mots : « L'arrangement à l'amia^ » ble est un grand bien » (Coran, IV, 127), sont considérés comme le point do départ de la théorie, de la transaction, bien que ce texte se rapporte spécialement au mariage. On le voit, si la loi des douze tables avait besoin d'un commentaire, le Coran en exige un à plus forte raison.
(2) La phraséologie des jurisconsultes est empruntée à ce système. Telle
Sous les Ommeïades, la confusion était à son comble. Des recueils de traditions sans autorité, rédigés dans un but plutôt politique que religieux, les uns pour justifier Tusurpation de Mouaouïa, les autres pour préconiser les droits imprescriptibles des Alides, jetaient le trouble dans la conscience des fidèles. Il n'est pas surprenant que, dans de pareilles conditions, Torthodoxie menacée ait retrouvé dans les quatre imams (1) Tunité dans la variété même. Ceux-ci, tout en mettant en œuvre les mêmes documents, devaient arriver à des résultats différents, en raison même de la différence de leur méthode : Hanifa, le premier en date, admettant le raisonnement; Malik, le repoussant et s'inspirant des coutumes de Médine; Chafaï, s'efforçant de concilier les deux systèmes, et, enfin, Hanbal se montrant, par une sorte de réaction, esclave de la lettre du Coran et delà Sounna. Aussi, siFIslamisme est immuable, c'est h sa décadence (2) qu'il faut s'en prendre, car il a passé, au début, par les variations les plus redoutables.
Est-ce à dire que les quatre grands imams ont fondé l'enseignement du droit? Pour ne parler que de Malik, son livre n'est qu'un recueil de traditions méthodiquement classées (3), où l'élément religieux domine (4). Il faut croire que le grand
opinion est évidente (j-aLt), telle autre est faible ( ,^^^— jJuc»), telle autre est conforme à l'opinion généralement admise {jy^t^\ J^), telle autre réunit les suffrages de tous les jurisconsultes (Li-ftJf|).
(1) Hanifa, 80-150 de Thégire ; Malik, 94-179; Chafaï, 150-204; Hanbal, 164-241.
(2) Michelet, le grand poète de l'histoire, veut que l'islamisme ait été en pleine décadence dès l'époque des croisades, c'est bien tôt ! Il a, d'ailleurs, par dédain ou par ignorance des vraies sources, traité la révélation coranique avec une rare sévérité. (Hist. de France, Paris, Hetzel, sans date, tome I, p. 256.) Aujourd'hui, certes, la décadence est lamentable. Voir dans Une ambassade au Maroc de M. Gabriel Charmes (Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1886) la stupéfaction du pacha de El-Araïch entendant M. Féraud parler l'arabe beaucoup mieux que lui. La scène est exquise. Combien M. Charmes méritait son nomi
(3) La bibliothèque-musée d'Alger possède, du Mouaihlhay un très beau manuscrit, et une édition imprimée, augmentée du commentaire de Ez- Zerkani.
(4) Le Mouaihtha de Malik se compose de quatre parties, dont les trois premières sont consacrées aux devoirs religieux, et la quatrième seulement au droit civil. Voici comment l'imam procède. J'ouvre le livre au hasard, et je tombe sur le paragraphe de la demande en mariage : « Malik tient de » Mohammed ben Yahia bon Haban, lequel le tenait du Boiteux (Abd-Er- » Rahman Harmouz), lequel le tenait de Abi Horeira, que TEnvoyé de
imam se bornait, dans son enseignement oral, à démontrer Tauthenticité des traditions admises par lui, et à les commenter à Paide des coutumes médinoises qui avaient à ses yeux une valeur éminente, Mohammed en ayant, pour ainsi dire, sanctionné rétablissement. Toujours est-il que Ton ne rencontre dans son Mouaththu aucun développement didactique. Comme, d'autre part, il travaillait sur un nombre très restreint de hadits (1), en raison de la sévérité de son choix, sa doctrine, déposée dans la mémoire de ses disciples, n'a pris son essor qu'après la publication du recueil célèbre de Bokhari (2), et surtout au VHP siècle, grâce au Précis de Khalil ben Ishak (3). En effet, et cette opinion n'a rien de paradoxal, le malékisme était devenu une sorte de forêt vierge où il n'était plus possible de se frayer un chemin. Les décisions des cadis, les fetonas des muftis, entassées pêle-mêle dans de vastes compilations, commentées avec prolixité par Sahnoun, par Maouaz, par Atebi, par Ibnou Habib, et par d'autres (4), formaient de véritables encyclopédies où les recherches étaient pénibles et le choix laborieux.
Le Mokhtaçar de Khnlil ben Ishak sauva le malékisme de la pléthore. Mais il dépassa le but. Son effrayante concision le rendit incompréhensible (5). C'en était encore une fois fait
» Dieu a dit : « Qu'aucun de vous ne formule une demande de mariage au » préjudice de son frère. • C'est la forme invariable <les traditions. La suite des témoignages invoqués constitue Visnad (appui). (i) Trois cents, d'après Ibn Khaldoun (Proleg., II, 478).
(2) Né en810-i94, mort en 878-256. Il avait réuni et contrôlé, en s'astreignant à de longs et pénibles voyages, plus de 600,000 traditions, et n'en avait accepté comme authentiques que 40,000. Ibn Khallikan raconte (II, 595) une anecdote qui prouve l'infaillibilité de sa mémoire. On peut consulter, sur Bokhari, Ibn Khaldoun (Proleg,, II, 470). — Il est peu lisible sans un commentaire. Celui de Kostallani est excellent.
(3) Voir sur Khalil ben Ishak : Perron, Précis de jurisprudence musulmane (Paris, imp. nat., 1848, tome I®"*, p. 14). — Vincent, Éludes sur la loi musulmane (p. 34). — Seignette, Code musulman (Constantine, Arnolet, 1878, avant-propos). — Robe, Essai sur V histoire du droit musulman (Bône, Dagand, 1853).
(4) Vincent loc, citât., donne la nomenclature de ces recueils que Ton peut comparer, à la classification près, au Répertoire du Journal du Palais, en supposant de plus que nos codes et les commentaires dont ils ont été Tobjet n'existent pas.
(5) Il renferme, en deux cents pages, toute la législation religieuse, civile et pénale. On y a compté cent mille propositions explicites et cent mille propositions implicites. Je me résigne à ne pas connaître le nom de celui qui a perdu son temps à faire ce calcul. On affirme que les étudiants arabes
— Sade Tœuvre de Malik si ce livre n'avait immédiatement sollicité le zèle et l'activité d'un grand nombre de commentateurs qui s'appliquèrent à en dissiper les obscurités et à en vaincre la complexité. Par une heureuse fortune, le Précis devint ainsi le point de départ de la science du droit, en Egypte, en Afrique et en Andalousie (1).
Les trois autres écoles orthodoxes ont subi des vicissitudes à peu près semblables; je m'abstiens d'en parler (2) pour revenir aux Abadites.
passent d*abord deux ans à rapprendre par cœur sans le comprendre ; après quoi on le leur explique. Le regretté Richebé a publié une admirable édition du texte deKhalil (Paris, imp. nation., 1877), Perron l'a traduit (Paris, imp. nation., 1848, 7 vol.) eny insérant des fragments du commentaire de Mohammed Khirchi. Enfin, le regretté Seignette en a donné une traduction partielle (Constantine , Arnolet , 1878).
(1) n serait trop long de donner ici la bibliographie des commentaires suscités par le Précis. Qu'il suffise de savoir qu'ils forment une bibliothèque de plus de mille volumes. Le Précis et ses commentaires ont fait tomber dans Foubli le plus profond toutes les compilations antérieures. Les jurisconsultes même qui, à Texemple d'ibn Acem, ont cherché à composer des traités originaux, n'ont obtenu qu'un succès très restreint.
(2) Pour les Hanéfites, j'ai donné dans mon Recueil iVacies judiciaires (Alger, Jourdan), la bibliographie complète de leur école.
Les Chafeïtes ont rencontré leur Khalil ben Ishak dans Abou Chodja', dont le Précis a été traduit par Keijzer (Leydc, Brill, 1859). Vanden Berg donne dans la préface de sa traduction du Guide des zélés croyants ( w^Uall ^U>) (Batavia, 1882) d'utiles renseignements bibliographiques
sur l'école Chafeïte.
Les Hanbalites, les derniers venus, ont eu leur Précis de bonne heure, voici pourquoi. Hanbal n'avait pas voulu écrire l'exposé de sa doctrine, de peur de tomber dans l'erreur. Aussi, ajoute l'anonyme arabe auquel j'emprunte ces détails, ses opinions se sont-elles d'abord conservées dans les cœurs des hommes. C'est donc pour les sauver de l'oubli que Nedjem Ed-Din Abou liabia Sliman ben Abdallah Toukhi (né en 670 de l'hégire) composa le Mokhtaçar Er-Raouda, dont il rédigea lui-même un commentaire en trois volumes.
Les Abadites, puisqu'ils affichaient Torthodoxie, bien plus, le puritanisme de Torthodoxie, et que leur apparition date des premières années de Tlslamisme, étaient astreints à passer par les mêmes phases que lui.
Il est à remarquer, toutefois, qu'ils n'étaient, au début, que de simples Kharidjites (1). Ils étaient sortis contre Mouaouia, qu'ils regardaient comme un usurpateur, et puis contre Ali à qui ils reprochaient d'avoir composé avec l'ennemi de la foi. Cette double sortie n'impliquait, dans le principe, qu'une divergence de vue sur deux questions : 1** celle de l'arbitrage accepté par Ali, la loi n'admettant l'arbitrage que dans deux cas : l'estimation de l'animal domestique du, à titre de compensation, par celui qui s'est rendu coupable de sacrilège en chassant pendant qu'il est en état à'ihram (2), l'apaisement des querelles domestiques entre époux (3) ; 2° celle de l'ima-
(1) Le verbe ;r r— ^ a le sens très large de sortir; et, avec la proposition Jx, de sortir contre quelqu'un, de se révolter. C'est ainsi qu'il est employé par Alich et par tous les jurisconsultes : « Les Khaouaridj qui sont » sortis contre Ali et contre Mouaouia {à^jix/*j Jifi ^JLc l^j^w >j9 f^j)
» et les Khaouaridj les considèrent tous deux comme des Kafirs, Mouaouia
» à cause de sa sortie contre Ali (c^ ,J^ -^^^j^) » (Alich, Commen-
» taire sur Khalil, t. IV, p. 217.) Le mot ^ûijLl peut donc s'appliquer à la fois à celui qui commet un acte isolé de rébellion, et à celui qui sort définitivement de la voie droite. Dans ce dernier sens, il convient étymologiquement à toutes les sectes non orthodoxes. C'est Texpression dont Saint-Paul s'est servi : « Mais Dieu juge ceux qui sont dehors » (ICorinth., v. 13), littéralement traduite de « touo- g^w » et très exactement rendue par -j.jL£L ^Y *a> dans la version arabe de la Bible publiée par la Société
biblique.
(2) Coran, V, 96. Vihram est, proprement, le costume que le pèlerin revêt, au moment où il entre en pèlerinage.
(3) Coran, IV, 39. Encore est-il nécessaire de s'entendre sur ces deux points. La loi musulmane admet l'arbitrage en toute matière, sauf : !<» lorsque la contestation intéresse non seulement les deux parties, mais encore un tiers ; 2*» lorsqu'il s'agit d'une question de droit divin. Ainsi, un désaveu
mat, qui ne surgit évidemment qu'après la première, dont elle est la conséquence.
Pour les orthodoxes, Mouaouïa, en sa qualité de Koreïchite, était éligible; un hadits du prophète, dontBokhari sanctionna plus tard rauthenticité, ne laissait aucun doute à cet égard (1). Pour les Kharidjites, le gouverneur de la Syrie était également éligible, en principe, mais Télection d'Ali ayant précédé la sienne et ayant réuni un plus grand nombre de suffrages, il n'était que l'homme de la minorité, un révolté et un usurpateur, alors surtout que la tiédeur de sa foi était de notoriété publique (2).
Tout le programme des conformistes et des non conformistes est là, à l'état d'embryon; plus tard, il s'accentuera et se développera dans les écrits des jurisconsultes.
Théoriquement, les premiers exigeront que le candidat au
de paternité, dirigé contre une femme adultère, ne peut être soumis à des arbitres, parce que ce serait compromettre sur l'état de l'enfant. Ainsi encore, les conflits nés à l'occasion d*une répudiation ne sauraient être réglés par un arbitre, la répudiation, bien qu'elle n'intéresse que les deux époux, étant réglementée par le Coran (II, IV, XXXIII, LVIII, LXV, passim), et dépendant dès lors de la loi religieuse. Pour être rigoureusement exact, il faut dire que le jugement des contestations entre époux, la fixation de l'amende due par celui qui chasse en temps et lieu prohibés, sont du ressort de la loi religieuse, et qu'il a fallu un texte formel du Coran pour leur enlever ce caractère ; d'où cette conséquence que Tai'bitrage est interdit en matière d'imamat (exceptio est strictissimx interprelaiionis).
Par application de ces principes, rimamat est, à un double titre, placé au-dessus de tout arbitrage. D'une part, la désignation du souverain musulman, chef religieux, politique et militaire, successeur du prophète, est du ressort exclusif du droit divin ; d'autre part, elle intéresse des tiers, c'està-dire la communauté musulmane entière.
Mais, demandera- t-on, le hakim étant le juge de toutes les contestations non susceptibles d'être déférées à des arbitres, sera-t-il également compétent pour statuer sur les compétitions au trône ? Nullement ; on devra recomir au suffrage universel, seul juge en la matière.
(1) Donnez le pas aux Koreïchites, et ne le prenez pas sur eux (1-^ »i t^ji
Ly jXi* Y j). Ce hadits se trouve même dans Moslim sous une forme plus
accentuée : iri^ (V Aa-J <a Les imans doivent être pris parmi les KoréU chites,
(2) La conversion de son père n'a jamais paru sincère. N'était-ce pas lui qui commandait les Mecquois à Ohod, au siège de Médine? N'était-il pas le mari de Hind, la farouche mangeuse de foie ? (Dozy, Musulmans d'Espagne, I, 46).
trône soit Koreïchite (1), et môme Abassite (2), qu'il soit élu par le suffrage universel ; mais, dans la pratique, ils tempéreront la rigueur de la loi constitutionnelle, au point de n'en rien laisser subsister (3) et de devenir les courtisans du fait accompli (4).
(\) Sans nul doute parce que Mohammed était Koreïchite. Voici la généalogie do cette illustre tribu : Fihr ben Malik ben En-Nadhr ben Kinena ben Khozaïma ben Moudrica ben Elyas ben Modhar. On peut consulter sur les Koreîchites une note intéressante de Perron (V. 532 et suiv.).
(2) Les Abassites forment une fraction des Koreîchites. Ils descendent d*Abbas, fils d*Abd El-Mottalib. Mohammed était également Abassite.
(3) « Il n*est pas indispensable que le souverain soit des Beni-Abbas..., » ni qu'il descende d'Ali, car tous les compagnons du prophète ont admis » le khalifat d'Abou Bekr Es-Seddik qui appartenait aux Taym- Allah, frac- » tion ((Jaf) des Koreîchites, et le khalifat d'Omar qui appartenait aux 1) Beni-Adi, fraction des Koreîchites, et le khalifat d'Otsman, qui appartenait » aux Beni-Ommeya, fraction des Koreîchites, et le khalifat d'Ali, qui ap- » partenait aux Beni-Hachim, fraction des Koreîchites. » (Alich, îoc. citât,)
(4) « Quant au prince qui règne sur les Musulmans, par suite de leur
» consentement, ouparl'usutyation (LId^) et dont le pouvoir se consolide
» (ajLoj C^-Xîii'l), qu'il soit vertueux ou libertin ( *a.L3 jt *j), équitable
» ou non (jLa. j^ J*^) il ^st interdit de sortir contre lui. On doit le suivre » à la guerre, au pèlerinage, lui payer l'impôt et faire la prière du ven-
» dredi derrière lui {-^^^ Ixàs^] ^c*^' j), * (Abou Mohammed). — C'est dans ce sens que se prononçait, sous une forme pittoresque, un contemporain d'Ali et de Mouaouïa, lorsqu'il s'écriait : « Mon sabre est pur de leur » sang, je ne veux pas souiller ma langue de leur histoire. » Pour ces esprits timorés, on ne devait se prononcer ni contre Ali, ni contre son compétiteur ; ils avaient raison tous les deux. Il est vrai que le Cîorân et la Sounna proclament l'inviolabilité du prince qui n'aura de comptes à rendre qu'à Dieu. — « Dieu donne le pouvoir à qui il veut, » (Coran, II, 248). — « Seigneur^ le pouvoir est entre tes mains ; tu le donnes à qui tu veux, et tu » Votes à qui il te plaît; tu élèves qui tu veux^ et tu abaisses qui tu veux, » i Coran III, 25) — « Obéissez à Dieu, obéissez au Prophète, et à ceux d'entre vous qui sont revêtus d'autorité, » (Coran, IV, 62). — « Si un nègre est désigné '» pour régner sur vous, écoutez-le et obéissez-lui, alors même que sa tête se- » rait semblable à un raisin desséché » (Hadits). — « prophète, si nous avons » des princes placés sur nous, qui nous refusent nos droits, que nous or- » donnez-vous ?» Il répondit : « Vous devez les écouter et obéir à leurs » commandements ; à eux d'être justes et bons ; à vous d'être obéissants et » soumis » (Hadits). — « Celui qui n'aime par le pouvoir est le meilleur » dos hommes. Prenez garde ! Vous êtes tous des tuteurs, et on vous » demandera compte de vos sujets » (Hadits). — « En vérité, le prince » est l'ombre de Dieu sur la terre ; s'il opprime ses sujets, son péché » est sur lui, et la résignation est pour les opprimés » (Hadits).
Les seconds, les non-conformistes, permettront de choisir le souverain en dehors des Koreïchites. Otsman, Mouaouïa seront excommuniés par eux, malgré leur origine; mais surtout, ils s'arrogeront le droit de résister les armes à la main à l'usurpateur; ils seront intraitables sur le dogme de la souveraineté nationale; ils déposeront, ils mettront à mort le prince, même régulièrement élu, tel qu'Ali, qui sortira de la voie droite (1).
Singulière aberration du raisonnement! Le jugement appartient à Dieu seulj s'écrient les Kharidjites, et ce cri de guerre sociale pourrait tout aussi bien servir de ralliement aux orthodoxes résignés à voir dans le souverain, quel qu'il soit, l'ombre de Dieu sur la terre. Mais les Kharidjites ne l'entendent pas ainsi, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils se constituent, sans mandat, les exécuteurs de ce jugement, et qu'ils substituent ainsi leur volonté à celle du juge suprême, moins respectueux, dès lors, que leurs adversaires de la toute puissance d'Allah qui donne le pouvoir à qui il veut, et qui se réserve le droit exclusif de punir les oppresseurs (2).
(1) L'assassinat d'Ali montre bien qu'ils ne reculent pas devant la mise en pratique de leurs principes; celui de Maïçarah (El-Hakir) est plus probant encore (Foumely I, 289). « Le peuple doit choisir pour souverain » celui dont la famille remonte le plus haut vers l'Hégire, et qui est le » plus versé dans le Coran, dans la Sounna et dans la connaissance des faits » mémorables. Le candidat doit réunir cinq qualités : posséder la consi- » dération de ses concitoyens, être d'une famille honorablement connue, » être doué de courage, avoir un caractère généreux, être réservé dans ses » actes. Tel est l'homme que le peuple doit élire et proclamer, et auquel » on devra obéir en raison du rang qu'il occupe. » (Nil, chap. XVII). — Voici, par opposition, les conditions d'éligibilité imposées par les orthodoxes : « L'imam suprême doit être irréprochable, du sexe masculin, doué • de discernement, instruit, Koreïchite >» (Alich, loc, cit.),
(2) Les Chiites, pour établir les droits supérieurs d'Ali et de ses descendants, se fondent notamment sur un incident peu connu de la vie du prophète. Ils racontent que, lors de son pèlerinage d'adieu, il campa au lieu dit a R'edir, * et que, appelant ses compagnons autour de lui, il prit Ali par la main et dit : « Celui dont je suis le maoula a également Ali pour » maoula; quiconque est mon ami est son ami; quiconque est son ennemi est » mon ennemi. » Or, le mot maoula {^j^) signifie à la îois seigjieur, maître, esclave affranchi, ami, gendre^ etc. Il faut avouer que c'est là un fondement bien fragile. Sur les Chiites, on peut consulter Ibn Khaldoun (Proleg., I, 400) et Mohammed ben Abd Ed-Djelil (Kitab Ed-Dourar oua El-A'hian) qui donne de curieux détails sur la suite des imans cachés, et sur l'empoisonnement d'Abdallah ben Mohammed ben flanifia, le second de ces imans. Les Chiites sont les partisans du droit divin ; à leurs yeux,
Quoi qu'il en soit, il ne s'agissait encore que d'une réforme de la loi constitutionnelle, réforme d'autant plus facile que les principes posés par le prophète manquaient absolument de précision. Il est vraisemblable que les Kharidjites bornèrent là leurs premières revendications, et qu'elles suffirent pour grossir leurs rangs d'un grand nombre de mécontents. J'ai démontré plus haut que Mohammed avait dû faire intervenir la divinité elle-même pour établir son imamat; aussi la notion de la souveraineté du suffrage universel, véritable retour à d'antiques et chères habitudes (1), devait-elle séduire tous ceux qui, témoins du massacre de Harra, du sac de Médine, du siège de La Mecque, des cruautés de Moslim et de Ilossein, subissaient avec horreur la tyrannie syrienne.
Mais c'était peu, pour grouper ensemble des éléments de toute provenance, que de refuser l'obéissance au gouvernement' établi. Il fallait encore et surtout, l'illégalité originelle de ce gouvernement une fois démontrée, prouver que son chef faisait un usage impie du pouvoir qu'il avait usurpé; cesser d'être de simples partisans pour devenir les apôtres de l'islamisme régénéré. Il fallait, en d'autres termes, donner un corps à une doctrine encore vague et indécise, l'individualiser dans ses lignes principales. Un pareil travail, le bon sens l'indique, ne pouvait s'accomplir d'un jet, ni en un seul jour. C'était un œuvre de réflexion, de longue haleine, à laquelle les circonstances se prêtaient mal, d'ailleurs. Le calme est nécessaire pour organiser une théorie et en tirer toutes les conséquences utiles, et les Ouahbites erraient par bandes dans l'Irak, prêtant le secours de leurs lances à quiconque se levait contre le paganisme renaissant de la Syrie (2). Ils étaient donc mal placés pour étudier les origines de l'Islamisme et les soumettre à une analyse nouvelle, aussi longtemps que leur établissement dans l'Oman ne leur fournit pas les loisirs studieux, la stabilité dont ils avaient besoin pour une œuvre pareille.
C'est évidemment dans le Coran qu'ils puisèrent leurs premières règles de conduite publique et privée.
la question de rimamat échappe à Tappréciation du peuple. [Conf., Dugat, Hist. des philos, f p. 29).
(1) Dozy, dans son admirable Histoire des musulmans d'Espagne^ a développé cette idée avec un grand éclat. (I, p. 1 à 15).
(2) C'est encore chez Dozy qu'il faut chercher le tableau du monde musulman sous les premiers Ommeïades, des luttes jalouses des Caisites et des Kelbites, des efforts stériles des Chiites, des incursions des non conformistes dans llrak. (I, p. 113 à 168).
Mais ici se pose une première question : Quelle version du Coran adoptèrent-ils? Celle d'Abou-Bekr? Peut-être, mais nous ne le saurons d'une façon positive que le jour où nous disposerons du texte accepté par eux, et d'un commentaire rédigé par leurs exégètes; jusque-là nous ne pouvons guère raisonner que par induction, et en nous basant sur des arguments contradictoires.
En effet, il ne nous est pas permis d'affirmer qu'ils ont repoussé la rescension d'Otsman, bien qu'ils le considèrent comme un excommunié^ car on s'accorde à dire que le texte nouveau diffère peu du premier; et, d'autre part, le khalife se borna à ordonner, ce que je suis tenter d'appeler le coUationnement des versions existantes avec celle d'Abou-Bekr; et ce fut une commission, composée de Koreicliites^ sous la présidence de Zeïd ben Thabit, qui procéda à ce travail (1). Les Abadites ne pouvaient donc formuler qu'un seul grief contre le Coran officiel : il avait été adopté sous le règne d'Otsman, motif puéril pour le repousser.
Ce qui corrobore cette opinion, c'est qu'ils déclarent encore aujourd'hui admettre en principe les commentaires orthodoxes du Coran. Abdallah ben Mohammed ben Abd El-Ouahb, fîls de celui à qui Palgrave attribue l'organisation du Ouahbisme nedjéen, le dit en propres termes : « Nous faisons » usage des commentaires usuels du Coran, tels que le Tafsir » Djazir et son abrégé par Ibn Kosir le chafeïte, le Ror'aoui, » le Bezaouï, le Djolaleïn ; nous nous servons également des » commentaires connus sur les hadits, comme ceux d'Aska- » lani, de Kostallani sur Bokhari, de Naouaouï sur Moslim, de » Malaouï sur le Djima'es-serir, comme les « Six Mères (2) », » ainsi que de leurs commentaires; comme aussi des différents » traités de science, droit, histoire, grammaire, adoptés par » les autres sectes. Nous n'ordonnons la destruction d'aucun » écrit, à l'exception de ceux qui conduisent les hommes à » Yinjidélité et portent atteinte à leur foi ; nous ne nous mon- » trons môme pas très rigoureux à l'égard de ces derniers » ouvrages, à moins qu'ils ne viennent en aide à nos adver- » saires ; dans ce cas, nous les détruisons. » J'ai tenu à citer ce passage en entier parce qu'il permet de supposer que
(1) Je m'empresse de dire que ce n'est pas ravis de Dozy, contredit en cela par Noldeke. Pour Dozy, le Coran d'Otsman est une œuvre de parti. (Hist, des Musulmans d'Esp.^ I, p. 58.)
(2) On donne le nom de c les six mères » aux recueils de Bokhari, de Moslim, d'Abou Daououd, d'Et Termidi, d'EnNeçai, etd'lbn Medja. (Conf, Jbn Khaldoun, Prolég., l, p. XXIU).
TAbadisme, lui aussi, s'est développé parallèlement à Torthodoxie, acceptent dans ses données principales Tinterprétetion officielle du Coran et de la Sounna, et se bornant à la contrôler et à rejeter les solutions qui lui paraissaient inconciliables avec Tesprit et la lettre de Plslamisme. Il est donc facile de cantonn€ir les revendications des disciples d'Abdallah ben Abad, et d'en montrer les tendances. Farouches partisans de l'unité de Dieu, ils sont intraitables dès qu'à un titre quelconque on paraît vouloir « donner des associés à Dieu (1). » Or, pour les Ouahbites nedjéens surtout, invoquer directement le prophète, ou tout être créé, le solliciter d'intercéder auprès de Dieu afin de détourner le mal de soi, ou de se procurer un bien quelconque, c'est commettre le péché d'association (2), car c'est adresser ses supplications à des « mortels qui sont entre la mort et la résurrection (3). » Ainsi encore ériger des tombeaux à de pieux personnages et y aller prier, c'est mériter la mort et la confiscation de ses biens (4). D'autre part, ils se montrent d'une extrême intolérance dans l'application pratique de la théorie des choses licites ou illicites (5), proscrivant même l'usage du tabac (6).
(1) Dans le sens théologique le mot c/tirA (^^jjyt,) signifie a V action d'as-
» socier d'autres divinités à dieu, » Le mouchrik (O^^Ai^), mot à mot « l'associant » est celui qui commet ce péché, le plus abominable des péchés, le seul que Dieu ne pardonne jamais. Le Coran est rempli de menaces contre l'associant. Sur ce point, les Abadites n'ont rien inventé ; ils se bornent à entendre Vassociation dans son acception la plus étendue.
(2) C'est là ce qui a induit en erreur de bons esprits, tels que Dozy et Laurent et leur a fait supposer que les Ouahbites repoussent Mohammed comme apôtre.
(3) Relation de Mohammed ben Abd El-Ouahb.
(4) Ibid. Ici nous sommes sur le terrain de l'intolérance; il faut donc se souvenir que Je document est probablement soffrite. Par contre, il faut aussi ne pas l'oublier, il n'y a, le plus souvent, entre les orthodoxes, les Abadites et les Soffrites que la différence de la théorie à la pratique, du plus au moins.
(5) « A regard de ces choses, vous n'en conservez que le nom... » (Ibid.).
(6) Ils considèrent le tabac comme un narcotique qui trouble la raison, et, à ce titre, ils l'assimilent aux liqueurs enivrantes défendues par le Coran (U, 216, V. 92, 93). D'après certains Mozabites, embarrassés de justifier le prophète de n'avoir pas prévu l'usage du tabac, cette interdiction serait aussi basée sur les versets 9 et 10 de la Sourate XLIV : « Observe-les au jour où le ciel fera surgir une fumée visible à tous, qui enveloppera tous les hommes. Ce sera le châtiment douloureux^ » Or, le mot dokhan ( «Li.^) qui signifie proprement fumée^ a également le sens de tabac, bien qu'il soit
Je ne saurais, sans donner à cette leçon d'ouverture une étendue excessive, faire ici un exposé complet de la doctrine religieuse des Abadites (1). Qu'il vous suffise de savoir, Messieurs, qu'elle repose sur une interprétation aussi littérale que possible de la lettre même du Coran, d'où résulte à la fois un avantage et un inconvénient (2) : un avantage, en ce sens que leur théodicée y gagne en clarté et tombe rarement dans les vaines subtilités auxquelles les orthodoxes semblent se complaire ; un désavantage, en ce sens qu'ils ont réussi à expulser de l'Islamisme le peu de poésie que le prophète y avait toléré. Toujours est-il que, malgré les accusations des Sunnites, les Abadites sont fondés à affirmer qu'ils n'ont rien innové (3); ils se sont montrés interprètes plus prosaïques de
plus exact de se servir, dans ce dernier cas, de l'expression %Ll^i ^^tJ-a., V herbe de la fumée.
Je menUonne cette opiaion, qui m'a toujours paru puérile, poui'ce qu'elle vaut.
(i) A ceux qui voudront avoir sur ce sujet des vues plus complètes, je conseille la lecture de l'Introduction de M. Masqueray. IjCS arabisants trouveront dans le Kilab Kaouaid El- Islam (Des principes fondamentaux de l'islam) du cheikh Ismaa'il ben Moussa l'exposé complet de la doctrine religieuse des Abadites. Ce volume, assez mal imprimé (en 1297 de l'hégire), au Caire, est dans le commerce aujourd'hui. J'en possède un exemplaire que je dois à l'inépuisable complaisance de M. de Motylinski. Il est enrichi d'une glose marginale due à Abou Abdallah Mohamed ben A'mr Abou Setta El-Kaçby Es-Sedouikchi. Le cheïkh Ismaa'il a écrit son traité en l'an 850 de l'hégire. Quant à Abou Setta, il est l'autenr d'un grand nombre d'ouvrages énumérés à la fin du Kitab- Kaouaid.
(2) Je ne donnerai qu'un exemple à Tappui de cette proposition. Le Coran parle souvent du trône sur lequel Dieu est assis (X, 3; XIII, 2; XX, 4; XXV, 60, et passim). Or, pour les orthodoxes, c'est ravaler Dieu que de le placer en un lieu déterminé, puisqu'il est partout à la fois ; il faut donc entendre ces différents versets dans un sens purement métaphorique; le trône est l'attribut de la toute puissance, voilà tout. Aller plus loin, c'est pénétrer dans le domaine des choses inaccessibles à l'intelligence humaine, et dites «jJbsr^. Le Coran (II, 256), fournit d'ailleui*s, lui-même, un argument à l'appui de cette théorie : a Son trône s'étend sur les deux et sur la terre. » Pour les Abadites, il est permis de croire que Dieu est assis sur son trône, puisqu'il le déclare expressément dans le livre sacré ; il n'y a là rien d'inconciliable avec la toute puissance de Dieu, pourvu que l'on s'abstienne de rechercher le sens des mots trône, asseoir. (Voir appendice C.)
(3) Les théologiens orthodoxes ne sont d'ailleurs pas d'accord sur cette question de l'innovation. Les uns accusent les Kharidjiles d'être novateurs par ignorance : a Ils tirent tout de leur raison, » dit Ibnou El- Hadjib. Les autres, comme Abd Es-Selem, leur reprochent d'interpréter là où il faut croire. Au surplus, l'opinion des orthodoxes en cette matière manque
la révélation, voilà tout, et, en y regardant de près, les points sur lesquels ils sont en désaccord avec leurs adversaires se réduisent à bien peu de chose (1). Ils n'ont sérieusement innové qu'en condamnant, d'abord par leurs discours, et puis les armes à la main, le relâchement des mœurs, le refroidissement de la foi, le retour au paganisme que les Omméiades toléraient, encourageaient par leur exemple (2). Leur réforme, après s'être attaquée aux princes mêmes que leur indignité écartait du troue, s'en prit aux mœurs, et ensuite, par un entraînement naturel, à la doctrine elle-même.
Est-ce à dire qu'ils la reconstruisirent sur un modèle nouveau?
Nullement. De môme qu'ils n'avaient exigé qu'un retour sincère à la pureté primitive, à la simplicité des temps anciens, à la pratique des vertus morales qui avaient donné tant de lustre aux deux premiers khalifes, de môme ils voulurent restituer au livre sacré, aux hadits prophétiques, leur authenticité originaire, les purger de tout alliage.
Ils reprirent donc, l'un après l'autre, tous les textes, coraniques ou traditionnels, et les soumirent à un travail sévère de révision (3), suivant pas à pas l'enseignement offi-
absolument d'autorité. Ils connaissaient mal leurs adversaires, et les calomniaient gratuitement. Adouy, auteur d'une glose sur Mohammed Kliirchi, ne craint pas de recueillir les plus puériles anecdotes sur le compte des Ouahbites : « Ces gens de Djerba sont menteurs.... J'ai en- » tendu dire par des gens dignes de foi qu'un Djerbien étant décédé au » Soudan, sa tête fut changée en tête d'âne, après sa mort. — Que Dieu » nous préserve d'un pareil sort! — Ils ne sont pas Malékites, ils se borw nent à le paraître, mais au fond ils rejettent la doctrine de Malik et des w autres écoles orthodoxes. Et tout cela est connu cuire eux. »
(1) Voyez appendice C.
(2) t Abd El-Malic n'était plus le jeune homme candide qui... appelait » Yezid l'ennemi de rÉternel... On raconte que le jour où son cousin Achdac cessa de vivre...., il ferma le livre de Dieu, en disant d'un » air sombre et froid : « Désormais, il n'y a plus rien de commun entre )) nous. » Aussi ses sentiments religieux étaient assez connus pour que » nul ne s'étonnât en apprenant qu'il allait envoyer des troupes contre » La Mecque.... » (Dozy, flist. des musul. d'Espagne, I, 169.)
(3) C'est ainsi qu'ils rejettent la Sourate XII tout entière, comme apocryphe et indigne de la majesté de Dieu. Ils se fondent sur ce que cette sourate est d'nne longueur exceptionnelle. Cet argument n'a aucune valeur, car la sourate XII a IH versets, et la XP en a 123, la IX« 130, la VII« 205, la VIo lo5, la V» 120, la IN^ 175, la UI» 200, la Il« 286. Ils ajoutent qu'elle ne contient qu'un récit unique. Pauvres raisonnements ; aussi, Noldeke ajuoute-il « Ces raisons ne sont ni historiques, ni critiques, elles sont
ciel, sans jamais le devancer, le respectant le plus souvent, car, je ne me lasserai pas de le répéter, ils s'en prenaient surtout à la corruption des mœurs (1). Comment eussent-ils réformé, dans son ensemble, un pacte social, un concept religieux qui n'en étaient encore qu'à la période d'enfantement?
Pour le droit civil proprement dit, il dût les préoccuper en dernier lieu. En effet, le bon sens l'indique, si la théologie, la morale, la politique, sont des armes de combat dont les sectaires ont besoin, soit pour lutter contre leurs adversaires, soit pour faire œuvre de prosélythisme à l'égard de ceux qu'ils veulent attirer à eux, le droit proprement dit est sans utilité pour eux aussi longtemps qu'ils n'ont pas réussi à s'organiser en corps social. Détruire est toujours facile et possible, construire est plus difficile et exige des conditions particulières. Il est donc certain que les compagnons de TOman eurent leur code et leur jurisprudence bien avant les compagnons de l'Occident. Ces derniers n'eurent une loi, des juges et des justiciables qu'après la fondation de Tahert, et le volumineux diouan de Djabir ben Zied, dont M. Masqueray regrette à juste titre la perte (2), pouvait être fort intéressant au point de vue des controverses religieuses qu'il enregistrait, des événements historiques dont il contenait le récit; mais comme
» purement dogmatiques ^ » — ce qui est, à mon sens, leur faire beaucoup trop d'honneur ; elles ne sont que puériles.
(1) Je relève en passant une inexactitude de Péminent historien du Coran (p. 277) ; il caractérise ainsi les Karidjites : « une secte qui s'écarte absolu- » ment des principes fondamentaux de t' Islam (die von den grundiagcn des » -Islani's ganziich abweicht). » C'est évidemment trop dire, et les orthodoxes eux-mêmes ne vont pas jusque-là. Dozy accentue encore cette erreur. M. Paul Gaffarel (L'Algérie^ Paris, Didot, 1883, p. 58 i), n'est pas mieux informé. Aussi bien les Abadites nous sont connus d'hier seulement, et toutes les erreurs d'appréciation sur leur compte sont excusables. Si je puis en relever quelques-unes aujourd'hui, c'est que je viens après MM. Masquaray, Robin, Coyne, de Motylinski, et que j'ai profité de leurs travaux. Mais, moi-même, de quelle indulgence n'ai-je pas besoin! Dans dix ans, maintenant que la voie est frayée, je sourirai peut-être en relisant ce que j'écris en ce moment. Dieu le veuille ! Que je me dépasse moimême, que d'autres y réussissent, la science aura fait un pas de plus. Le reste n'est que vanité.
(2) M. Masqueray (Préface, XVII), appelle, non sans raison, ce diouan et un merveilleux ouvrage. » Quand il fut apporté dans le djebel Nefousa, la population s'émut ; une fraction voulut en empêcher l'introduction dans le pays, et ce fut alors que, pour couper court à toute discussion, on l'enterra dans un coin ignoré du désert tripolitain.
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monument juridique, il nous intéresserait médiocrement, j'en suis convaincu (1).
Quoi qu'il en soit, lorsque les Rostémites bâtirent Tahert, et y organisèrent un imamat régulier, les Abadites africains sortirent pour la première fois de l'état de résistance ou de dévouement, pour entrer dans celui de gloire (2) ; ils purent songer alors, dans la paix de leurs zaouïas^à fonder leur droit civil, et ce fut alors aussi qu'ils créèrent cette bibliothèque dont ils parlent encore maintenant avec orgueil. Ils y réunirent les écrits des jurisconsultes de l'Oman que leurs pèlerins rapportaient de la Mecque. C'était, à n'en pas douter, de volumineuses compilations, identiques par la forme à celles de Sahnoun, de Maouaz, d'Atebi et des autres malékites que j'ai déjà cités.
Était-ce là des œuvres originales, différant essentiellement, par le fond, des écrits des jurisconsultes orthodoxes? Ce que j'ai dit plus haut du procédé d'interprétation du Coran et de la Sounna adopté par eux, s'applique encore ici : « Nous ne re- » cherchons pas, dit formellement Abdallah ben Mohammed » ben Abd El-Ouahb, à quelle secte une personne appartient, » pas plus que nous n'abandonnons les principes admis par » les quatre écoles, excepté là où nous trouvons une claire » décision contraire à chacune d'elles, surtout quand la ma- » tière est de simple observance extérieure. »
(1) Ici encore, la Bibliographie du M^zàb de M. de Motylinski nous fournit d'utiles renseigQcments. La lettre du cheïkh Abou El-Kassem que j'ai déjà citée, constate l'existence, au IX^ siècle de Thégire, d'un grand nombre de traités scientifiques écrits en Orient (n»» 6, 10, 12, 14, 25, 26, 27, etc.). Je no vois figurer, au contraire, dans la nomenclature des livres de l'Occident, qu'un ouvrage juridique (n^ 59). Il en a été évidemment de même chez les orthodoxes, toutes propositions gardées. Leurs jurisconsultes n'ont commencé à écrire que bien longtemps après la mort du prophète, et pourtant ils se sont trouvés, bien plus tôt que les non conformistes, dans l'état de gloire. La loi écrite suppose un degré de civilisation avancé. Chez les Kabyles le droit est demeuré toujours à l'état de coutume purement verbale .
(2) Je me suis engagé plus haut à dire mon sentiment sur les quatre Étals des Ouahbites. La sincérité m'oblige à déclarer que ces États me semblent une invention puérile. Quelle est la doctrine religieuse ou politique qui ne passe pas par Vétat de gloire lorsqu'elle est triomphante, par Vétat de résistance quand elle est combattue, par Vétat de dévouement dès qu'elle est persécutée, et, enfin, par l'état de secret quand elle est réduite aux abois ? Qu'étaient les républicains sous l'Empire? et les protestants après la Saint- Barthélémy ? Ce sont des grandiloqua verba pour bien peu de chose.
C'est là le programme complet de la secte (1), et il en résulte que ses opinions juridiques manquent absolument d'originalité, et, ce qui est beaucoup plus grave, de précision et de certitude. Chose bizarre, partir du fanatisme religieux et aboutir au scepticisme juridique ! Mais, pouvait-il en être autrement? En matière de dogme, Vinnovation était possible, car elle ne consistait, en somme, que dans un fait unique : conformer sa conduite à la lettre de la loi violée et méconnue. En droit, les quatre imams avaient tracé les larges avenues qui conduisaient à la vérité, et il était difficile à de médiocres jurisconsultes d'en tracer une nouvelle (2).
Ce n'est qu'à une époque récente que le cheïkh Abd El-Aziz a tiré, de ce chaos, un abrégé qu'il a intitulé le Nily et qui a, aux yeux des Abadites, la valeur du Mokhtaçar deKhalil ben Ishak. A une époque plus récente encore, le cheïkh Athfièch a composé un commentaire du Nil^ imitant ainsi l'exemple des Khirchi, des Desouki, des Alich, de tous les commentateurs de l'œuvre de Khalil.
Puisque j'ai parlé du Nilj il est bon que je vous fournisse quelques indications sur cet ouvrage, d'autant plus qu'il servira de texte à nos leçons.
(1) Je l'ai déjà dit, il n'y a aucun inconvénient à s'appuyer sur le factura du réformateur nedjéen, quand il s'agit de tolérances,
(2) Le NU lui-même, dont je vais parler, constate, avec mélancolie, combien la secte est pauvre en monuments juridiques originaux : « De » nos jours, on voit remplissant les fonctions de cadi des gens de notre na- » tionalité qui font preuve de partialité, et qui ne sont pas à la hauteur de » leur mission, à cause de notre dénûment en fait de connaissances juridi- » ques. » (Nil. Livre XVII, § 1.)
Et le Nil date de 132 ans seulement!
D'autre part, quand le chïkh Athfièch, notre contemporain^ commente le Nil, il emprunte à chaque page ses définitions à Mohamed Khirchi, le maléklte. Voyez notamment la définition du mandat au livre des ventes. Voyez encore dans le Kitab Kaouaïd — bien que l'exemple soit moins concluant, puisque cet ouvrage remonte au XV® siècle — l'éditeur de la biographie d'Abou-Setta déclarant que « avant ce jurisconsulte les traités de jurispru^ dence n'avaient pas encore été mis en ordre, et que la science du droit était encore vierge. »
Le Nil est un traité complet de droit abadite. Il a pour auteur le cheikh Abd El-Aziz ben Ibrahim, des Beni-Iguen, né dans le premier tiers du mois de redjeb 1167 (1), décédé en 1223 (2), qui jouissait, parmi les gens de la secte, d'une grande réputation de savoir et de piété (3). Le Nil est Pabrégé de plusieurs vastes compilations dont Tune {Kitab El-Id'ah) est Pœuvre du vénéré cheikh Amer, du Djebel Nefousa (4).
Comme le Précis de Sidi Khalil, le Nil comprend tout le droit religieux, civil et pénal des Abadites (5). Mais il s'en faut
(1) Du 24 avril au 3 mai i75i.
(3) Abd El-Aziz a laissé un grand nombre d'ouvrages dont voici les titres :
l*» Le possesseur de la double lumière^ commentaire de la séparation des deux mers (a) (^i/srr^t ^f ^ e;i;y" J^)- 2° L'abrégé des signes de la religion (/V.'^' JLju» j-AûXar^). 30 V abrégé du chemin (jj.L^:JI^^.N2X3r^), appelé aussi le flambeau {j^^j^\). 40 Les roses souriantes dans les parterres des jugements {9 /»l-^' ^jj^
5° Le collier des perles extraites de la mer des Ponts {i^js^LdJ} ji>\ys^\ %Xftc
G* U abrégé de la lampe extrait du livre d'Âbi Mesàila (^ ^LnûçJ! jk-^Sss^
70 Les planchettes (-.ly îfl).
80 L'abrégé des commentaires de l'organùation {s^^^j:ô\ ^J:^ys. Qj^^&k^)» 9<» L'abrégé des choses mystiques lumineuses sur le commentaire du poème en H (b) (Î-ïh!^' Z^^ JLjIj JI jV^-Yb ^;-^:2âr^). 10^ Abrégé sur les époux (jj.uj ffl 9 ^^^.^xi-*).
(4) Mentionné sous le n^ 40 par M. de Motylinski dans sa Bibliotlièque du M'zab,
(5) Les matières sont divisées en 22 livres, savoir : I . De la purification.
IL De la prière.
IIL Des funérailles. (M. Attard, Orléansville.)