DE L ÉDUCATION DOMESTIQUE
soutiennent à présent qu'une chaleur modérée est nécessaire à la santé des enfants et au développement de leurs organes. Les petits animaux eux-mêmes sont longtemps réchauffés par leurs mères, et l'air, dans lequel l'homme est né et doit vivre, endurcit le corps autant que l'eau , et avec moins d'embarras pour les mères et de dangers pour les enfants. Des vêtements légers, la tête découverte, un lit dur, sobriété et exercice, des privations plutôt que des jouissances, en un mot, presque toujours ce qui coûte le moins est en tout ce qui convient le mieux, et la nature n'emploie ni tant de frais, ni tant de soins, pour élever ce frêle édifice qui ne doit durer que quelques instants, et qu'un souffle peut renverser.
Comme l'auteur des êtres a placé l'homme dans tout l'univers, tel qu'un propriétaire dans son domaine, la nature le fait naître, croître et vivre sous les latitudes les plus différentes, et dans les climats même les plus opposés : seulement on remarque que les peuples civilisés sont plus nombreux, vivent plus longtemps que les peuples sauvages, et que les hommes tempérants , toutes choses égales , conservent leurs facultés plus longtemps que les autres hommes ; ce qui prouve deux vérités contestées, ou du moins affaiblies par nos sophistes : l'une, que la civilisation est dans la nature de la société; l'autre que la tempérance est dans la nature de l'homme.
J.-J. Rousseau, le romancier de l'état sauvage, le détracteur de Tétat civilisé, à force d'exalter la vigueur de corps, la perfection des sens, et même les vertus de l'homme sauvage, mit Tétat sauvage à la mode, et aussitôt les femmes, que leur faiblesse dispose à prêter l'oreille aux nouveautés, et leur vanité à les répandre, élevèrent leurs enfants comme de petits Esquimaux, ne s'occupèrent que du développement de leurs organes, et point du tout de celui de leur intelligence.
Mais le sophiste genevois , qui regrette la vue perçante , la course rapide, la force musculaire des ïroquois, comme il en exalte les prétendues vertus, ne voit pas que ces homme si forts sont les plus faibles des peuples, que ces pères si tendres sont les plus féroces des guerriers, que ces hommes si hospitaliers pour les voyageurs sont impitoyables pour leurs ennemis, et que la société civilisée, au contraire, composée d'hommes si égoïstes, fonde des établissements où toutes les misères de l'humanité sont soulagées, et que la guerre même y respecte
l'ennemi désarmé, comme la famille sans armes. Il ne voit pas que cette société, formel' d'hommes si faibles et si amollis, chasse devant elle la société Bauvage, comme le vent chasse la poussière, et repousse aux extrémités du globe ces peuplades livrées aux passions les plus violentes, et qui se détruisent par leurs guerres impitoyables et leur intempérance effrénée.
Comme le premier instrument de nos connaissances est le langage, la nature donne aux enfants, et à tous les enfants, une singulière aptitude à apprendre et à retenir les mots , expressions des idées, et qui, en entrant dans la pensée, donnent à l'esprit la conscience ou la perception de lui-même et de ses propres idées, comme la lumière, pénétrant dans un lieu obscur, donne à nos yeux la vue de notre propre corps et des corps environnants (1).
L'enfant profite, pour s'instruire, à peu près également de ce qu'on dit et fait devant lui, comme de ce qu'on dit et fait pour lui. Il faut donc un grand respect pour les yeux et les oreilles des enfants : Maxima debetur puero reverentia.
La première instruction de l'enfant, cette instruction dont il n'est pas donné à l'homme d'apprécier l'étendue, ni d'évaluer l'influence, consiste donc en habitudes plutôt qu'en raisonnements, en exemples bien plus qu'en leçons directes, c'est-àdire dans ce qu'il entend plutôt que dans ce qu'il écoute; et il est également funeste pour l'éducation des enfants de ne pas s'observer devant eux, et de leur laisser apercevoir qu'on craint trop d'être observe.
A mesure que les enfants font, pour ainsi dire, leur provision de mots, et par conséquent d'expressions de leurs idées, ils deviennent plus capables de les lier entre elles, et de recevoir les éléments d'un système quelconque de connnaissances, qui n'est mitre chose qu'un ensemble d'idées sur un même objet. Alors doit commencer l'instruction de la religion publique, car dans son premier âge, et avant l'âge de raison, l'enfant n'esl chrétien en quelque sorte que par la foi de ses parents; mais lorsqu'il a acquis une force suffisante de raison, il passe
(1) Le lecteur trouvera peut-être quelque répétition des mêmes idées; mais j'ai à combattre des préjugés si enracim s, qu'on nie permettra d'insister sur c is mêmes vôriti
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au nombre des fidèles ou des croyants, et avant d'être initié aux mystères du christianisme il reçoit l'instruction publique des ministres de la religion.
Il y avait en France une institution excellente, connue sous le nom de Frères des Ecoles chrétiennes ; il faut les rétablir, s'il est possible, et se pénétrer de cette vérité, qu'une éducation commune pour les enfants n'est pas possible sans une institution commune de maîtres.
On a souvent agité la question, s'il convient de donner au peuple les éléments des connaissances qu'il ne peut pas perfectionner, et dans cette question, comme dans toutes celles qui tiennent à de grands intérêts et à des vérités importantes, on s'est jeté dans les extrêmes. Les uns ont voulu faire de tous les hommes des philosophes conduits par la pure raison; les autres en ont voulu faire des machines qui ne vont qu'avec des poids et des ressorts, ou des animaux qu'on ne gouverne que par le bâton. Ces deux excès d'opinions prennent leur source dans des erreurs opposées. Les philosophes, qui ont beaucoup lu et peu observé, croient volontiers à l'existence des esprits, et au grand nombre de talents enfouis : ils pensent qu'il suffit d'éveiller par l'instruction la raison du peuple, pour faire éclore de toutes parts, et même dans la classe la plus obscure, des Descartes et des Bossuet. Les hommes supérieurs aux autres en connaissances ne peuvent être que des hommes souverainement utiles, et ils sont rares, parce qu'ils sont plus rarement qu'on ne pense nécessaires à la société, et qu'elle vit habituellement sur un fonds héréditaire d'anciennes vérités, qui ne reçoivent de nouveaux développements que successivement et à mesure que de nouveaux besoins les rendent nécessaires ; car les hommes n'inventent pas les vérités, ils ne font que tirer des conséquences, et trouver les rapports des vérités connues. Les hommes véritablement supérieurs aux autres hommes s'élèvent d'eux-mêmes, quand il le faut, forcent tous les obstacles, et tirent d'une éducation commune à tous des connaissances particulières à eux seuls ; car s'ils avaient , autant que les autres hommes , besoin pour s'élever de la faveur des circonstances ou des secours d'une instruction particulière, ils ne leur seraient pas supérieurs. Mais comme la société ne peut les connaître, ni prévoir le moment de leur apparition, elle donne à tous, autant qu'elle le peut, les premiers éléments des connaissances humaines, dont le plus grand nombre ne tire aucun
profit, niais qui ouvrent aux génies supérieurs la carrière qu'il leur est donné de parcourir.
Ceux, au contraire, qui, sur de fausses apparences, pensent que les révolutions naissent du progrès des lumières, confondent les lueurs du mensonge avec la lumière de la vérité. La vérité ne peut pas être nuisible aux hommes, puisqu'elle n'est vérité que parce qu'elle leur est utile : les hommes même ne sont malheureux que faute de la connaître, d'une connaissance aussi distincte que le sentiment de leurs passions est vif et pressant. Les grands désordres des sociétés ne sont jamais venus que de l'ignorance des hommes et de la faute des gouvernements, qui ne connaissaient pas plus leur pouvoir que les sujets ne connaissaient leurs devoirs; et en particulier, la révolution présente de l'Europe ne peut être attribuée qu'à la crédulité des gouvernements dans toute l'Europe, à la doctrine des droits de l'homme, et au dogme impie et insensé de la souveraineté du peuple.
Mais, et c'est une vérité sur laquelle on ne saurait assez insister, tout est relatif dans la société, puisque la société ellemême n'est qu'un ensemble de relations et de rapports. Si les gouvernements établissent des écoles où les enfants du peuple puissent apprendre à lire, et devenir ainsi susceptibles de recevoir les erreurs les plus funestes comme les vérités les plus utiles, ils doivent ne permettre que la circulation de bons livres, qui sont toujours en petit nombre sur chaque sujet, et se pénétrer de ce principe, qu'il faut peu de livres à des peuples qui lisent beaucoup.
11 n'est pas inutile de remarquer que la religion chrétienne, qu'on accuse de perpétuer l'ignorance, a été cause que l'art de lire s'est répandu dans le peuple, qu'elle invite à s'unir aux prières publiques et au chant des ministres de la religion; et sous ce rapport les petites écoles sont convenables.
Les gouvernements, si attentifs à propager la connaissance de nouveaux procédés d'agriculture, ou les découvertes des arts, l'étaient beaucoup moins à répandre des ouvrages propres à l'instruction familière des enfants du peuple. La philosophie s'était chargée de ce soin, et elle y travaillait avec ardeur et persévérance, tandis que les ministres delà religion ne sentaient pas assez, ou du moins assez généralement, que la sèche répétition d'un catéchisme extrêmement abrégé ne suffisait
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peut-être plus à la vivacité, à la pénétration môme de la nation française. Lorsque les vérités sociales, fondamentales de pouvoir et de devoir, étaient hautement attaquées avec tout Fart du sophisme, il était nécessaire de fournir aux fidèles des moyens de défense et des motifs de crédibilité ; et cette instruction , toute relevée qu'elle paraît être , est d'autant plus à la portée de tous les hommes, qu'elle est plus naturelle à leur esprit, et qu'ils en trouvent la raison dans leurs propres relations domestiques, où tout, comme dans la société religieuse, comme dans la société politique, n'est que pouvoir et devoir.
Au reste, qu'on ne pense pas qu'il soit absolument nécessaire au bonheur et au bien-être du peuple qu'il sache lire et écrire ; cette connaissance n'est pas même nécessaire à ses intérêts, et la société lui doit une garantie plus efficace contre la mauvaise foi de ceux avec qui il a à traiter. De bonnes lois, et un gouvernement ferme et vigilant, voilà ce qu'il faut à tous les hommes , et tout le reste leur est donné comme par surcroît.
Les enfants, en s'élevant au sein de la famille, se forment insensiblement à l'esprit et à la pratique de la profession paternelle, pour laquelle ils prennent ce goût si puissant qui naît des premiers objets, des premiers exemples, des premières habitudes. Cette vérité, si féconde en administration, s'applique également à la famille livrée aux travaux domestiques, et même à la famille occupée des soins plus nobles du ministère public. C'est dans cette disposition naturelle à l'homme à contracter dans son enfance des habitudes qu'il conserve toute la vie, qu'est la raison de l'hérédité des professions, sans laquelle une société ne peut subsister longtemps, et qui assure la perpétuité des métiers les plus vils et les plus périlleux, comme celle des fonctions les plus honorables. Cette hérédité était connue des peuples qui ont laissé après eux le plus de monuments de leur passage sur la terre , des Hébreux , des Egyptiens et des Romains; de ces Romains dont nous avons tout pris, hors ce qu'il y avait de sévère dans leurs mœurs et de sage dans leurs lois.
Comme la nature classe les hommes par familles , la société doit classer les familles par corps ou corporations, et l'on ne saurait croire avec quelle force les familles des mêmes professions tendent à faire corps. Cet esprit de corps s'aperçoit même dans les métiers les plus vils. De là les corporations de professions mécaniques , connues sous le nom de jurandes ou mai-
frises, reçues dans tous les États chrétiens , el dont la philosophie, ce dissolvant universel, n'avait cessé de poursuivre la
destruction, sous de vains prétextes d'une concurrence qui n'a tourné au profit, ni du commerçant honnête, ni disarts, ni des acheteurs, (les corporations, où la religion fortifiait par ses pratiques les règlements de l'autorité civile, avaient, entre autres avantages, celui de contenir, parle pouvoir un peu dur des maîtres . une jeunesse grossière, que le besoin de vivre soustrait de bonne heure au pouvoir paternel, et que son obscurité dérobe au pouvoir politique. Un enfant du peuple qui parcourait la France pour s'instruire de son métier, muni d'un certificat de son maître , trouvait partout du travail, et ce qui est plus précieux, la surveillance ; et je le dis avec connaissance de cause, il n'existe pas une institution politique dont une administration attentive puisse se servir avec plus d'avantage pour former les mœurs du peuple, et ajouter même à son aisance.
L homme ennemi , qui sème toujours l'ivraie sur le bon grain, avait opposé les unes aux autres ces corporations, quelquefois même les ouvriers les uns aux autres dans la même corporation , où deux associations maçonniques, connues sous le nom de (javeaux et de compagnons du devoir, formaient comme deux peuplades continuellement en guerre, et plus ennemies Tune de L'autre que les Hurons et les Algonquins. L'administration, qui se réveillait quelquefois, avait fait de vains efforts pour extirper ces associations, inutiles aux progrès des arts, et dont la première loi était d'assister ses frères, et d'assommer les autres. Lorsque les gouvernements se pénétreront de cette vérité, qu'ils ne sont investis de la force publique que pour empêcher l'action des forces particulières, que leur bonté ne doit pas être de la sensibilité, mais un sentiment profond de justice, qui, tel que la bonté de Dieu, ne s'apaise qu'après la punition; lorsqu'ils voudront enfin, car il est rare qu'ils aient une volonté, de eone» rt avec l'autorité de la religion, plus efficace que l'autorité politique contre les institutions occultes (et il y en a de bien plus dangereuses), ils feront rentrer dans la bienveillance générale ces affections particulières et désordonnées. Avec la fermeté et le temps, le temps qu'on peut appeler le premier ministre de toute autorité légitime et l'irrésistible moyen de toute institution utile, les gouvernements feraient des prodiges. « Si » nous étions assez heureux, dit Leibnitz, pour qu'un grand » monarque voulût un jour prendre à cœur les moyens d'aug- » menler en nous la connaissance du bien , et la lumière natu-
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» relie de la Divinité, on avancerait plus en dix ans , pour le » bonheur du genre humain, qu'on ne fera autrement en plu- » sieurs siècles. »
Les corporations ont encore cet avantage de réunir les hommes que leur fortune et leur état condamnent à l'obscurité, et de leur donner, par leur réunion, de la considération et de l'importance. Je crois que les grands seigneurs, en Flandre, s'honoraient de se faire recevoir chacun dans une corporation de marchands ou d'artisans, et je ne sais s'il n'y avait pas, pour les patrons comme pour les clients, de grands avantages à cette coutume. Ce que nous avons dit des corporations civiles peut s'appliquer aux corporations religieuses ou aux confréries, qu'on peut maintenir quand elles ont un objet utile, mais qu'il faut assujettir à des règles sages, de peur qu'elles ne s'en donnent à elles-mêmes qui ne le soient pas.
Le gouvernement doit regarder le compagnonnage comme l'éducation domestique des enfants du peuple: il faut donc, pour l'intérêt même des jeunes gens, donner une grande autorité aux maîtres, pour qu'ils en abusent moins, ou plutôt il faut faire exécuter les lois portées en France, et qui étaient parfaites sur ce point, comme sur tous les autres. Mais si la force était dans les lois, la faiblesse était dans les hommes. La religion tonnait en vain aux oreilles des rois ; en vain, pour exciter leur vigilance , elle leur montrait l'homme porté, en naissant , au désordre et à la révolte. Une philosophie molle et sans vigueur les invitait au sommeil, en leur répétant sans cesse que les hommes sont naturellement bons ; et cependant ces hommes si bons n'estiment l'autorité qu'autant qu'elle se fait craindre, et le mépris du peuple pour les autorités subordonnées , qu'il voyait bien plus occupées à répartir des taxes, à ordonner des travaux publics, qu'à prévenir ou corriger les désordres, amenait insensiblement l'avilissement et la chute des autorités les plus éminentes.
Un abus intolérable est le vagabondage des enfants, véritable école de corruption et de brigandage. Des mendiants de profession, et presque toujours des aveugles, pour exciter la commisération publique, traînent de ville en ville des enfants des deux sexes , qui s'élèvent ainsi sans frein , sans instruction , n'ayant sous les yeux que l'exemple de la fainéantise, dans le cœur que les appétits du besoin, dans la bouche que les supplications de la bassesse, et souvent les ruses de l'imposture. Le