‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 148 sur 164 · DE L'EMPIRE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

DE L'EMPIRE GERMANIQUE

(loNTi.M QHS le tour de l'Europe. L'Allemagne se présente la première. a\ec ses deux parties bien distinctes. L'empereur et 1 empire, (pie divise une constitution laite en apparence pour les unir. Quelques observations sur l'origine et les accidents de cette constitution si vantée doivent naturellement précéder ce que nous avons a dire de i'etat où se trouve actuellement l'Allemagne , et qu'elle ne peut attribuer qu'à cette même constitution.

438 sur l'état actuel

Les malheurs des temps et les passions des hommes, en Allemagne comme en France, rendirent viagers d'abord, et plus tard héréditaires, des offices temporaires dans l'origine, ou des commissions. Des fonctions religieuses ou politiques, des services même domestiques , se changèrent insensiblement en principautés séculières ou politiques, successives dans le clergé, héréditaires chez les laïques ; et il y eut des villes et des abbayes princier es y comme des maisons souveraines. Il devint nécessaire alors sous peine d'anarchie et de dissolution, de fixer ces États, grands et petits, ou plutôt de les arranger dans cet ordre de choses, tout vicieux qu'il était, et la constitution germanique en détermina le mode.

Pour constituer le corps, il fallait commencer par la tête : aussi cette loi fameuse , connue sous le nom de Bulle d'or , qui régla en 1356 la constitution de l'empire germanique, eut pour objet principal les attributions, les prérogatives et les fonctions des princes qui devaient élire le chef de l'empire ; car il faut remarquer que la première de toutes les dignités avait cessé d'être héréditaire, lorsque les commissions l'étaient devenues. Heureusement pour l'Allemagne, la maison d'Autriche, constamment élue depuis cette époque au trône impérial, l'occupa par le fait héréditairement. Aucun autre prince de l'empire n'était , à cette époque , assez puissant pour y prétendre, assez fort pour s'y soutenir. Et quel eût été le sort de l'Allemagne et même du reste de l'Europe chrétienne, si les Turcs, qui s'établirent à Constantinople, précisément un siècle après la naissance de la constitution germanique, maîtres de la Grèce, de la Bulgarie, d'une partie même de la Hongrie, n'eussent trouvé dans la puissance autrichienne, et dans l'accord des membres de l'empire, un obstacle insurmontable à leurs progrès? Cette résistance héroïque sauva l'Allemagne, comme l'Allemagne elle-même sauva la chrétienté. Ainsi l'époque de la plus grande force d'agression de l'empire ottoman fut celle de la plus grande force de résistance de la monarchie autrichienne : Charles- Quint et Soliman 11 furent contemporains, et même rivaux; et la plus excessive puissance, depuis Charlemagne, un nouveau monde tout entier fut donné au chef de l'empire germanique, pour repousser la plus terrible invasion qui ait menacé l'Europe depuis Attila.

Toute sorte de motifs donnaient l'empire à la maison d'Au-

di: L EUROPE. 439

triche. François I". dans son humeur chevaleresque , le lui disputa; mais heureusement pour l'Allemagne, et plus encore

pour la France, il échoua dans ses prétentions.

Le luthéranisme, ne pendant cette lutte , mit à découvert le vice fondamental de la constitution germanique, dans le même

temps que les Ottomans attaquaient les frontières de l'Allemagne, dette coïncidence est remarquable : Luther, dans ses déclamations furieuses, regardail le pape comme plus dangereux à l' Allemagne que les Turcs; aussi la philosophie moderne, petite-tille du luthéranisme, et qui n'est, pour ainsi dire , qu'une réforme dans la réformation , a montré de tout temps une prédilection singulière pour la morale des sectateurs de Mahomet, qu'elle affecte sans cesse de mettre en parallèle avec la doctrine de Jésus-Christ et la conduite des chrétiens.

En même temps que la réformation souleva les fidèles contre l'autorité religieuse, elle arma les peuples contre leur souverain , et dans l'empire les membres mêmes contre leur chef. Charles-Quint fut vainqueur et usa de la victoire en maître irrité. Les pins faibles implorèrent di's secours étrangers, et des querelles de famille devinrent d'affreuses guerres civiles. François 1er attira les Turcs dans l'empire et en Italie ; il soutint les protestants d'Allemagne. Ceux-ci, à leur tour, accoururent, quelques années après, pour défendre leurs frères de France, et plus tard ils ouvrirent aux Suédois les portes de l'empire.

Cet état de choses dura jusqu'à la paix de Westphalie, qui termina une guerre de trente ans entre la Suède, l'empire, la France, etc., mais qui constitua une guerre interminable entre l'empire et l'empereur. Alors les membres furent distingués du chef, et la partie évangélique de la confédération, de la partie catholique. La religion, qui était le lien de la ligue gerra nique, lorsqu'elle était une, la divisa en deux partis, lorsqu'elle fut elle-même divisée en deux communions. L'empereur ne fut plus le pète de la famille , il en fut l'ennemi , et il fallut chercher contre lui-môme des protecteurs chez les puissances voisines. Le roi de Suède, possessionne en Allemagne, fut le

garant ostensible de la confédération; le roi de France, plus voisin et plus puissant, en fut le protecteur réel : car celte constitution, hors d'état de se défendre elle-même, était une véritable

440 sur l'état actuel

idole que des prêtres nombreux, qui vivaient à Ratîsbonne de son culte, faisaient parler, mais qu'ils ne pouvaient faire agir.

Depuis que les rois de France ne prétendaient plus à l'empire d'Allemagne, ils avaient deux motifs, F un personnel en quelque sorte , l'autre naturel à la France , de s'immiscer dans les affaires du corps germanique. Le premier était une crainte de l'Autriche , héréditaire dans notre cabinet depuis Charles- Quint, et qui faisait le fond de notre politique; le second était la tendance naturelle de la France à s'agrandir aux dépens de l'Allemagne, et à la repousser jusqu'au delà du Rhin; tendance aperçue même en Allemagne, par de bons esprits, et particulièrement par Leibnitz, au commencement de ce siècle. Le premier de ces motifs était, depuis Turenne, une pure illusion; la France bien administrée, et les Français bien commandés, n'avaient rien à redouter ; mais lorsque les gouvernements, forcés à une certaine conduite par des motifs déterminés, continuent à marcher dans les mêmes voies, après que ces motifs ont cessé, ils font fausse route jusqu'à ce qu'ils donnent contre recueil. De là ces combinaisons erronées qui nous faisaient soutenir en Allemagne la réformation que nous cherchions à détruire chez nous ; de là nos ruineuses intrigues à la Porte, en Suède, dans les petits États d'Allemagne , que nous aurions compromis cent fois, et jetés, les uns après les autres, dans les serres de l'aigle , s'il ne se fût élevé , dans le sein même de l'empire, une puissance redoutable à la maison d'Autriche, et qui ne pouvait, aux mêmes titres que la France, effrayer les co-États de l'empire de sa protection. Je veux parler de la Prusse.

L'élévation de la maison de Brandebourg avait été dans l'origine un résultat de la réformation. Tous les regards, en Allemagne, et bientôt en Europe , se tournèrent vers cet astre nouveau, qui jetait à sa naissance un éclat prodigieux. Dès que les membres de l'empire, et en particulier les évangéliques, eurent parmi eux une puissance capable de les défendre , les affections dans l'empire se divisèrent. L'influence de la France y baissa sensiblement. La Suède, depuis longtemps, n'y était plus comptée pour rien : elle avait, sous Charles Xlï, échangé une puissance réelle contre de brillantes illusions, et elle était trop occupée à se garantir de sa propre constitution, pourjpouvoir garantir celle de ses voisins.

de l'europi . 441

Mais la nature des choses, plus encore que les passions des hommes, a précipité la ruine de la constitution germanique.

Son objet, sa raison, étaient de défendre l'empire contre la

Turquie et contre la France, alliées depuis François l°r. Or, l'empire ottoman, réduit, et sans retour, au dernier degré

d'impuissance, n'est plus que l'ombre de ce qu'il a été, et la France a terminé son accroissement sur l'Allemagne. La confédération germanique se trouve donc aujourd'hui sans objet, au moins extérieur, à peu près comme ces institutions religieuses et militaires, nées dans les croisades, pour escorter les voyageurs qui allaient en pèlerinage à la Terre-Sainte.

Mais si la constitution germanique n'est plus nécessaire à l'empire pour le défendre de ses ennemis extérieurs, puisqu'il n'en a phlS, et que d'ailleurs c'est cette même constitution qui a facilite dans tous les temps le moyen de le diviser et de l'envahir, elle est à l'intérieur une source féconde de divisions, dont le résultat inévitable sera d'amener l'Allemagne à la constitution naturelle des sociétés, et de la réunir toute dans quelques souverainetés indépendantes, gouvernées par des lois fondamentales sous des chefs absolus.

Tout semble donc annoncer que l'Allemagne obéira encore un siècle peut-être à sa constitution fédérative, la même, au fond, que l'ancienne, mais différente quant aux formes, dans lesquelles les événements de la guerre présente produiront des changements inévitables.

Le roi de Prusse, dans ces derniers temps, a travaillé sur un grand plan. Assez fort pour être indépendant, il a paru vouloir briser les liens importuns de subordination qui attachent relecteur de Brandebourg, le prince de Magdebourg, le due de Glèves, le margrave d'Anspach et de Hareuth, etc., au chef suprême de l'empire. Non content de sesoustraire lui-même aux devoirs de co-Ktat de la confédération, il a entraîné dans sa défection, decoiéedu nom de neutralité ,\ï nord de l'Allemagne, en présentant l'appât «l'une tranquillité présente à des princes qui oublient que la paix naît de la guerre, connue le repos de faction, et qœ, si la paix est le premier bien des peuples, l'inertie e>t le fléau le plus dangereux des sociétés.

Ce ne sera peut-être pas sans contestation que la Prusse recueillera les fruits de sa politique. Les invitations les plus ami-

442 sur l'état actuel

cales, les démonstrations les plus menaçantes n'ont pas empêché les États de Munster de se donner un souverain de la maison d'Autriche, et la reconnaissance envers la Prusse, qui les a préservés du fléau delà guerre, a cédé à des considérations d'intérêt plus puissantes. La maison de Hesse-Cassel, quels que soient les liens de parenté, de religion, de voisinage, de reconnaissance même qui l'attachent à la fortune de la Prusse, ne tiendra pas contre l'office de l'électorat, le nec plus ultra de son ambition. La maison de Saxe, que son éloignement a défendue de la guerre, plutôt que l'égide de la neutralité, aigrie par d'anciens souvenirs contre la maison de Brandebourg, unie à l'Autriche par des liens domestiques, ne doit pas désirer la ruine de la constitution germanique, qui, à la place d'une indépendance illusoire au milieu de grandes puissances, lui offre les avantages réels que sa dignité et son importance lui font trouver dans la confédération. Le seul État puissant de l'empire, qui soit uni d'intérêts avec le cabinet de Berlin, est la Bavière, qui redoute le voisinage et les prétentions de la maison d'Autriche. Aussi il n'y a rien que la Bavière ne fasse depuis longtemps pour s'identifier à la Prusse : les alliances du prince régnant et l'admission des réformés rapprocheront peu à peu cette puissance du corps évangélique. Les brusques changements que le cabinet de Munich exécute, au grand déplaisir des Bavarois, dans un ordre de choses ecclésiastiques si cher au peuple le plus religieux de l'Europe, et qui ne s'en battait pas moins bien sous Mercy, rapprochés des changements en sens inverse qui se font en Autriche, sont un mystère impénétrable pour ceux qui croyaient qu'il est dangereux à un prince d'aliéner le cœur de ses sujets, lorsqu'il a à redouter une grande puissance à son voisinage, et surtout si ses sujets trouvent sous la domination de cette puissance ce qu'on leur ôte chez eux.

Il semble qu'on puisse former quelques conjectures sur la nouvelle forme que recevra la constitution germanique, d'après ce qui s'est passé à Batisbonne relativement aux sécularisations.

Les villes capitales et la plus grande partie du territoire des trois électorats ecclésiastiques, partie intégrante de la confédération germanique, sont réunies à la France, et les autres principautés ecclésiastiques sont destinées à servir d'indemnités aux maisons séculières. 11 n'y a de principautés vraiment nécessaires dans l'empire que les électorats, puisque sans eux l'empire ne peut avoir de chef. On rétablira donc les électorats, sans doute.

DE II I ROPE. 4i-3

et dasétectorate laïques, à la place des électorals ecclésiastiques. On a pu remarquer que, dans Le décret de commission impériale, pour L'affaire des indemnités. L'empereur a adjoint aux commissaires impériaux des commissaires des États de Saxe, Brandebourg, Bavière, Mayence, Bohême, L'Ordre Teutonique, Wurtemberg et Hesse-Cassei. Il n'est peut-être pas déplace de conjecturer «pièces princes sont destines à former le nouveau

corps électoral. D'abord les catholiques et les évangélistes y Sont en QOmbreégal, caria Saxe vote dans le banc des rrtingé tiques, quoique les princes de cette maison soient catholiques, liesse et Wurtemberg étaient depuis longtemps sur les rangs pour la dignité électorale, but constant de leur politique versatile; et quant aux Etats de l'Ordre Teutonique, il est à croire que la maison d'Autriche, qui perd en Italie le duché de Modene et Le grand duché de Toscane, voudra, si elle perd encure en Allemagne L'électoral de Cologne, qu'elle était toujours Mire de faire donner à un de ses nombreux archiducs, créer pour eux un électorat catholique, et qui même pourrait être électif comme la grande maîtrise de l'Ordre Teutonique. Cet électorat serait formé des États de cet ordre militaire et religieux, agrandi en Franeonie de quelques principautés ecclésiastiques, ou même de quelques Etats du roi de Prusse, qui \rait en échange des pays dans la basse Allemagne, Munster, ou bipartie transrhénane de l'archevêché de Cologne.

Toute L'Allemagne Verrait avec plaisir le héros de l'empire, L'archiduc Charles, grand-maître actuel de l'Ordre Teutonique, élevé à La dignité d'électeur. Dans cette supposition, il ne resterait d'électeur ecclésiastique que Parchevéque de Mayence, qui, sans doute, recevrait une autre dénomination ; cet électeur est arehichancelier de Germanie, connue ceux de Trêves et de Cologne Pétaient des Gaules et de l'Italie. Cette dignité d'arehichancetier, depuis longtemps la seule nécessaire des trois, et d'une haute importance pour les affaires de l'empire, dans une constitution aussi formaliste, ne pourrait peut-être, sans inconvénient, être confiée à un prince laïque, plus entouré d'intérêts personnels et domestiques qu'un ecclésiastique.

L'e\( lusiOfl donnée à l'électeur de Hanovre dans l'affaire des indemnités annoncerait-elle l'abolition possible de cet électorat

de nouvelle date? les Etats de Hanovre seraient-ils destines à

indemniser la maison d'Orange, qui reçoit aujourd'hui un asile

#44 sur l'état actuel

de ce même pays à qui, il y a un siècle, elle donna des rois ? L'empire germanique voudrait-il secouer le joug des rois étrangers? ou plutôt, aujourd'hui que la France et l'Autriche séparées, du côté de l'Allemagne, par des bornes qu'elles ne franchiront plus, ne peuvent plus guerroyer à la volonté de l'Angleterre, des Etats sur le continent, toujours attaqués et jamais défendus, ne deviennent-ils pas plus onéreux qu'utiles à cette dernière puissance ? La maison royale y perdrait quelques apanages pour ses princes, quelques soldats pour ses troupes; niais les vrais Anglais, qui tiennent au système maritime plus qu'au système continental, verraient sans peine échapper cette possession où l'on ne peut aller par mer et qui n'offre point d'argent à gagner.

Dans cette nouvelle composition du corps électoral, la maison d'Autriche serait également assurée de la majorité des voix pour la dignité impériale : il faudrait pour la lui faire perdre, d'énormes fautes ou des revers inouïs dont la chance n'est pas, pour ainsi dire, dans la fortune de cette maison, encore moins dans l'habileté héréditaire de son cabinet. Le corps évangélique qu'elle pourrait redouter va toujours s'affaiblissant; il n'est pas au pouvoir des princes de faire revivre l'esprit qui le forma, et c'est ce qui doit rassurer sur le danger des sécularisations. La religion chrétienne gagnera en puissance sur les esprits tout ce qu'elle perdra en domination sur les corps, domination contraire à la nature du ministère religieux, qui doit être propriétaire dans le sol et non souverain de l'État (1).

La France, quoique avec moins d'intérêt qu'autrefois, se portera peut-être pour garant des arrangements intérieurs de l'Allemagne, surtout si la Russie veut y prendre la place de la Suède. Cet empire s'agite prodigieusement pour étendre son influence. Placé sur les contins de l'Europe et de l'Asie, il pèse à la fois sur toutes les deux, et, depuis les Romains, aucune puissance n'a montré une plus grande force d'expansion. 11 en. est ainsi dans tout État où le gouvernement est éclairé et le peuple barbare, et qui réunit l'extrême habileté du moteur a l'extrême docilité de l'instrument (2).

(1) Il va sans dire que cette réflexion n'est pas applicable au chef de l'Eglise, qui doit être souverain chez lui pour pouvoir être indépendant des autres.

(2) Il n'y a de différence importante entre mes conjectures sur l'empire germanique, et le plan d'indemnités proposé par la France cl la Russie,

T)K l' EUROPE. 4 45

Page 1