‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 91 sur 164 · RÉVOLUTION DANS LE MINISTÈRE POLITIQUE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION DANS LE MINISTÈRE POLITIQUE

Les causes de dégénération avaient agi sur Tordre politique avec beaucoup plus d'intensité que sur Tordre ecclésiastique, et cela devait être, parce que Tordre laïque ou politique vivait beaucoup plus au milieu des hommes et des événements.

La noblesse devait suivre les variations du pouvoir, et participer de sa nature, comme les moyens participent delà nature de la cause, et se modifient comme elle et avec elle. Lorsque 1< s derniers rois des deux premières races, ces rois que l'histoire a flétris du nom de fainéants, juvenis qui ni lui fecit, livrés à la mollesse el aux plaisirs, eurent abandonné les rênes du gouvernement, la noblesse, plus prè$ilu trône, s'en saisit, comme en 1789 le peuple s'en est saisi à d'étant de la noblesse; et alors s'élevèrenl de toutes parts des souverains sous le titre de ducs et «le comtes, connue il s'en est élevé dans la révolution sous celui de députés et de commissaires. C'est un axiome de la science sociale, que là oùle pouvoir général s'affaiblit ou périt, chacun veut établir son pouvoir particulier; car il faut que le pouvoir soit toujours en quelques mains. Les usurpateurs guerroyèrent les uns contre les autres, et tous contre l'autorité royale, dont ils avaient, heureusement pour la France, conservé le fantôme.

Les nobles qui n'étaient que nobles, et qui n'étaient point

souverains, partagés entre ces puissances belligérantes, lurent

enrichis ou dépouillés, suivant la fortune de leur parti. Ces petites guerres produisirent de grands désordres, et, par un retour naturel a l'homme , qui alors était plus emporté que corrompu, amenèrent de grandes expiations. Des nobles rendirent, à la religion les biens qu'ils avaient usurpés sur elle, ou même ils donnèrent au clergé des propriétés d'où dépendait la perpétuité des fonctions politiques qu'ils exerçaient, et ils ruinèrent l'institution pour expier les fautes de l'homme.

Les croisades, qui eurent de si grands résultats pour la civilisation , et qui sauvèrent l'Europe de la barbarie ottomane , furent, comme je l'ai déjà observé, une nouvelle cause d'affaiblissement pour l'ordre chargé des fonctions politiques. Les nobles croisés vendirent leurs fiefs. D'autres nobles, des ecclésiastiques, les rois eux-mêmes les achetèrent, les confisquèrent, les usurpèrent quelquefois pendant l'absence des propriétaires, ou en héritèrent par leur mort. L'ordre ne perdait qu'un de ses membres, lorsqu'un noble réunissait à son fief celui d'une autre famille; mais il perdait de plus, et sans retour, une partie de sa dotation, lorsqu'un fief allait accroître les propriétés de l'ordre du clergé ou le domaine royal.

Les rois, irrités de l'esprit indocile et remuant des nobles puissants, quelquefois jaloux de leurs services, virent avec trop d'indifférence l'appauvrissement d'un ordre qu'il fallait constituer, mais qu'il ne fallait pas détruire , puisqu'il était l'action réglée et ordonnée du pouvoir sur les sujets, et que sans lui il n'eût alors existé en France, comme chez les peuples d'Orient, qu'un despote et des esclaves. Souvent même la cour accrut les inégalités de fortune entre les familles par des profusions induscrètes : nouvelle source de désordres; car il faut observer que l'État penche vers l'aristocratie nobiliaire partout où quelques nobles ont d'immenses propriétés territoriales, comme en Pologne , en Hongrie, en Russie, etc., et que là où le sujet a d'immenses richesses en capitaux, l'État penche vers l'aristocratie populaire ou la démocratie, comme en Hollande, en Angleterre. Et l'on doit remarquer ici que la noblesse française, la moins opulente de l'Europe, était celle qui avait le mieux retenu l'esprit de sa profession,

La force militaire, sous Charles Vil, avait passé au peuple armé , ou aux troupes soldées. La force judiciaire, sous François Ie', passa nu peuple lettré, par la vénalité des offices de

(Il API 1 RK A . 307

judicature. et par les innovations que la diminution de l'ordre et l'appauvrissement desfamiUes rendirent peut-être inévitables. A cette époque,, le devoir officium) déjuger et de combattre, imposé à la possession des fiefs, devint li propriété du capit iliste, ou rengagement du prolétaire. Nous verrons cependant

que la nature , qui rétablit d'un OÔté (|iiand l'homme détruit de l'autre, tendait à rattacher les devoirs publics à la propriété foncière . seule propriété véritablement sociale. La réformation dans l'Eglise concourut . et dans le même temps, avec ces innovations dans l'État. Les simples citoyens avaient pris la place des magistrat s ro//>7/7//cs' dans les fonctions politiques; les simples fidèles usurpèrent sur les prêtres les fonctions religieuses. Luther attenta au sacerdoce public: Calvin le replaça dans la famille. Le popularisme entra dans l'Etat, et le presbytérianisme dans ! I Jise; le ministère public passa au simple peuple, en attendant qu'il s'arrogeât le souverain pouvoir, et alors furent proclamés les deux dogmes parallèles et correspondants de la démocratie religieuse et de la démocratie politique : l'un, que l'autorité religieuse est dans le corps des fidèles; l'autre, que la souveraineté politique est dans l'assemblée des citoyens.

Dès que le pouvoir eut mis en vente les offices suprêmes de judicature , la noblesse dédaigna les fonctions de judicature inférieure, dont elle donna ou vendit les offices à des clercs; m lis s véritables intérêts et le point essentiel de sa

grandeur, C le lui reproche dans ses Mémoires le maré-

chal de Montluc. a Elle ne ni pas réflexion que rendre la justice q 'tait remplir une des fonctions essentielles (h; l'antique cheo valerie, et que les magistrats combattaient sans cesse les plus nnemisde l'État(i). » Et parce qu'elle était trop pauvre pour faire donner une éducation à ses enfants, et qu'ils ne pouvaient plus la recevoir, comme autrefois, à la cour des m\ qui n'existaient plus, elle devint ignorante lorsque l'Europe s'éclairait, et elle se jeta exclusivement dans le

métier des armes. Nos rois eux-mêmes, entraînés par le torrent des innovations, altérèrent l'antique et, vénérable esprit de la constitution française, qui fait dans les principes et dans les formes dominer la justice sur la force; caractère essentiel qui la distingue dei constitutions moins avanci es(8). La cour avait été jusque-là le sanctuaire du pouvoir; elle devint un camp pour

i |f mo rei tur l'am "'un,- CfuvaU rie. {t En France, Vépée 61 ùt tkmi ta eerchi plus considérée qiM la robe ,

la licence et la frivolité, et les mœurs graves et austères du roi firent place aux mœurs dissolues du soldat. La force intérieure de TÉtat en fut affaiblie sans que la force extérieure y gagnât, car nos rois, depuis cette époque, devinrent beaucoup moins guerriers qu'ils ne l'avaient été précédemment, et excepté Henri IV, qui fit la guerre par nécessité, ils ne la firent plus que par goût. François Ier appela le premier tous les plaisirs au centre de tous les devoirs, et quelques années après Charles IX le premier cessa de signer ses dépêches, et par conséquent de les lire.

Ce fut au siècle de François Ier, à ce règne brillant des arts, des jeux, des favoris, des maîtresses, des fautes et des revers que commença la distinction de noblesse d'épée et de noblesse de robe ; distinction inconnue jadis, et essentiellement contraire à la nature d'un ordre destiné à juger et à combattre; mais distinction néanmoins plus raisonnable à son origine, parce qu elle n'était autre chose que la distinction des propriétaires et des capitalistes. Aussi tendait-elle, et fortement, à s'effacer, aujourd'hui que la noblesse de robe était devenue propriétaire de fonds, comme nous le verrons tout à l'heure.

Depuis Charles VII et François Ier jusqu'à l'infortuné Louis XVI, les atteintes portées à l'ordre du ministère politique, ou dans les personnes, ou dans les propriétés, nous conduisent, de règne en règne, jusqu'à l'abolition du pouvoir lui-même, et dans la personne, et dans la dignité. Ainsi Henri III et Henri IV (1) (et Hénaut s'en étonne avec raison) déclarèrent que la possession d'un fief même de dignité n'ennoblirait plus; Louis XIII ôta à l'ordre son chef immédiat, en ôtant à la royauté un lieutenant nécessaire, et il abolit la charge de connétable. Louis XIV soumit la personne des nobles et leurs biens à des impôts, qu'ils ne devaient acquitter, et qu'ils n'acquittaient autrefois que par le service personnel; et c'est ce qui fait dire à Montesquieu que « les terres du ministère doivent avoir des privilèges comme

mais dan? la constitution, les corps de magistrature pesaient plus que l'armée : admirable disposition de choses, qui empêchait une nation vive et guerrière de retomber dans la constitution purement militaire, constitution de l'enfance, et avec laquelle une société ne saurait avancer.

(1) Henri IV s'appelait volontiers le premier gentilhomme de son royaume, dans le même temps que le calviniste Montbrun disait qu'un gentilhomme qui avait l'épée au poing et le cul sur la selle était égal au roi. Les nouvelles doctrines avaient introduit des idées d'égalité jusque sur le trône, et des idées d'indépendance même chez le ministre.

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