IV. — Le problème du mal
Si Dieu crée librement, et sous Faction de l'idée du meilleur, comment se fait-il que le désordre, et sous toutes ses formes, occupe une si grande place dans le monde? Quel moyen de concilier l'optimisme qui se fonde sur l'idée de la perfection infinie de Dieu avec le pessimisme que nous inspire, comme malgré nous, le spectacle de l'inachèvement des choses? Si Deus est, ande mahim1?
Leibniz sent vivement la difficulté de cet effroyable problème qui devait tant tourmenter notre siècle; et il l'envisage sous tous ses aspects, avec l'espérance de lui trouver une solution qui sorte de sa philosophie. Il s'efforce, en premier lieu, de réduire à sa juste mesure le sentiment que nous avons du mal inhérent aux choses; puis il en essaie une explication qui dérive à la fois de sa théorie de la matière et de sa théorie des possibles.
La vie n'est pas parfaite, sans doute : « il y règne une certaine médiocrité » . Cependant il y a « incomparablement plus de bien que de mal dans la vie des hommes » ; on y trouve en somme plus de plaisirs que de douleurs, plus de vertus que de vices. Les maisons sont infiniment plus nombreuses que les hôpitaux, et les foyers honnêtes que les prisons2. Nous exagérons « les défauts apparens du monde entier, ces taches d'un soleil, dont le nôtre n'est qu'un rayon3 ». Et cette exagération tient à deux causes principales, qui ne viennent que de nous, et dont l'une est d'ordre moral, l'autre d'ordre intellectuel.
Nombre d'hommes ne remarquent que les infortunes, les injustices et les souffrances dont ils sont victimes ou témoins. Le désordre est la seule chose à laquelle ils fassent attention. Ils voient l'univers entier à travers le voile assom-