DEUXIÈME PARTIE CONSTRUCTION DE L'ÉGLISE UNIVERSELLE
BARirZI,
INTRODUCTION
Au cours des siècles, sans cesse, Tâme chrétienne aspirait à reconquérir un état idéal, éprouvé jadis, affirmait-elle, mais dont le secret semblait se perdre. La fondation de TOrdre de Saint-Benoît, en 528, fut la première tentative pour instaurer en une Eglise anémiée une société plus conforme à l'Église primitive, et où les membres vivraient selon le Christ. D'ailleurs, tout ordre monastique, à son âge héroïque, ne futil pas, en un sens, l'Eglise mystique des premières heures se retrouvant à travers les décadences ? La Réforme clunisienne du X® siècle n'a pas seulement déterminé en partie Tarchilecture du Moyen Age \ Elle a évoqué une Eglise plus profonde, plus intense, que la communauté visible : de la sorte s'épanchait l'instinct de révolte et d'extase, en créations harmonisées à rÉglise traditionnelle. Et par là, plutôt que le scrupule des esprits, trop timides encore pour que l'unité fût brisée, s'affirmait la croyance que toute œuvre durable émane d'un effort collectif. Croyance dont se vivifiait le Moyen Age, et par qui surgissaient les monuments et les exploits. Aux XIV' et xv^ siècles, elle s'altère ; et les ordres monastiques décli-
1. On iiadmet plus aujourd'hui la théorie de Viollet-lc-Duc sur une influence presque exclusive de l'École clunisienne. Mais on laisse à Cluny une action prépondérante sur l'art du Moyen Age.
L ÉGLISE UNIVERSELLE
nent et se corrompent, tandis que se dissout le Moyen Age luimême. Du jour où le rcve de vivre socialement d'après Tidéal de la primitive Église fut refusé aux âmes religieuses, les abus* de l'Église officielle, jusqu'ici relativement négligés parce qu'on les guérissait ailleurs en une société plus pure, ne pouvaient pas ne point sembler irréparables.
Ce ne fut point, dès lors, une subite hantise qui tendit les Réformateurs vers un primitif évanoui. Au contraire, un antique désir, mais cette fois irréalisable objectivement, survivait en eux. Et Tindividu ne se concentra si fortement en lui-même au xvi' siècle que parce qu'il ne pouvait plus comme par le passé rayonner en autrui. D'ailleurs l'individualisme des Réformateurs, que Ton a généralement mal compris, fut seulement provisoire. L'individu plus que jamais n'allait-il pas s'efforcer de se fondre en autrui jusqu'à -réaliser le miracle collectif de l'office protestant? Et par la forme musicale du choral, dont l'expression définitivement agrandie apparaîtra dans les Cantates de Bach, les Protestants ne produisaientils pas vraiment l'union mystique?
Mais les disjonctions intellectuelles persistaient. Les Catholiques affirmaient que le messianisme indivisible nous fut transmis intégralement. Que faire, si l'on en doute ? Déclarerat-on négligeable la tradition? Les Protestants ne méprisaient pas la tradition ; ils la cherchaient au contraire. Et la volonté de mysticisme qui la leur faisait surprendre dans la continuité idéale, invérifiable empiriquement, d'une Église « invisible » n'était pas une simple condescendance aux idées ambiantes. Or, sans doute, ils ne s'approchaient pas ainsi des Catholiques. Rien n'était plus détestable à un Catholique que ce dédain de l'objectivité, inspirateur de la doctrine de l'Église invisible. L'Église se posait elle-même comme
INTRODUCTION
une société visible, nette, palpable ^ Et pourtant, par delà les apparences hostiles, une unité insoupçonnée se découvre : essentiellement, Catholiques et Protestants n'étaient pas en désaccord. L'idée de tradition ne les séparait pas, mais l'expression, visible à tous, de la tradition invisible. Or, cette expression était-elle la vraie tradition de l'Église? L'Église n'allait-elle pas penser dans Tavenir que sa tradition doit être vérifiée et, pour tout dire, ce critiquée »? Enfin les Catholiques étaient-ils donc si sûrs de n'admettre que les données visibles et palpables? Lorsque, réunis en conciles, ils découvraient la continuité du dogme, ne négligeaient-ils pas tout ce qui est individuel, c'est-à-dire tout ce qui est « visible » ? Point de vue théorique, où ne pouvaient s'arrêter les Réformateurs. Hommes d'action, ils devaient confondre la tradition essentielle et les traditions extérieures, pour faire sourdre brusquement une doctrine communicable à tous. Comment se serait-on accommodé autour d'eux de minutieuses analyses ?
Dès lors, la séparation fut brutale. On fut contraint de trouver rapidement un dogmatisme nouveau, aussi organisé, aussi ^\KQ^ aussi intangible que le dogmatisme romain. Mais lorsque, après cette hâtive construction, les Réformateurs se prirent à regarder les deux doctrines, des analogies surgirent, inquiétantes. Les maîtres, Luther et Calvin, parce qu'ils se souciaient avant tout de l'action, répugnaient à toute tentative d'union. Mais chez des esprits moyens, peu créateurs, hésitant entre la pensée et l'action, tels que Mélanchthon, les ébauches conciliatrices se précisaient.
Que valaient ces désirs ou ces regrets ? Aussi peu que les