Id., t. I. pp
L EGLISE UNIVERSELLE
précoce aux choses. Cet enfant de huit ans, qu un ami soustrait à un maître pédant et introduit en la bibUothèque paternelle*, y reçoit, dès l'abord et pour toute la jeunesse, Témotion de la vie immédiate. Ici, il n'entendra pas l'histoire du passé ; il l'évoquera en quelque sorte.
Désormais, quelle harmonie s'épanouira pour lui hors de ces livres, alors que les conversations des hommes l'auront découragé de la Réforme des choses! Maintes fois, en effet, devant ces hommes, il se sera cru abandonné et impuissant ; mais voici que le vrai lien vivant lui apparaît dans le temps et non plus dans l'espace. Si jamais, à aucun siècle, ne manquèrent les grands hommes, capables d'entreprendre et de saisir les choses belles et droites, l'œuvre est possible ; il la faut modeler sans relâche et d'un cœur assuré ".
1. Leibniz a raconté l'aventure dans un fragment autobiographique. Il avait découvert, probablement entre six et huit ans, un Ïite-Live, qu'il était parvenu à deviner, grâce aux gravures d'une vieille édition ; et ainsi, d'induction en induction, il était arrivé à reconstituer le « texte » par « limage ». Mais le maître d'école, qui s'était aperçu de la chose, se récria et déclara que Tite-Live convenait à l'enfant « comme un cothurne à un pygmée », et qu'il fallait renvoyer le jeune Leibniz au catéchisme. Par bonheur, un voisin qui se trouvait là objecta que la méthode était ridicule et démontra qu'il fallait exciter les facultés des enfants, il emmena Leibniz chez lui, et, comme il constata que les réponses n'étaient pas absurdes, il demanda aux parents « ut... in ipsam patris bibliothecam quœ clausa cum vineis luctabalur, aditus daretur ».« Vita Leibnitii a se ipsobreviter deUneata» ap.Guhrauer.biog. cit., t. Il, Appendice, pp. 53-0 i). Plus tard, Leibniz se fit aider dans ses lectures à la bibliothèque par Jacob Thomasius, Rappolt et Kuhnius (l^ckhart. Lebenslauf, biog. cit., p. 134).
2. Leibniz a remarqué lui-même que, ses parents étant morts de bonne heure, il apprit tout de ses livres «davon ich... unempfindlich den Nutzen geschôpft, dasz ich von gemeinen pr?ejudiciis befreit worden». (Cf. Klopp, éd. cit., t. 111, p. 254. Lettre s. d. (1071) au duc Jean-Frédéric. Cf. aussi le passage transposé ici : Gerhardt, P/iU. Sc/u\, éd. cit., t. VII, p. 53, G. Pacidii plus ultra.. «Et agnoscens nuUi seculo déesse viros magnos et ingenio qui susciperent, et judicio qui intelligerent prœclara et recta, confirmatus in proposito cœptis instare decrevit, cum paulo ante expertus omnes quibus coUocut'us erat, a se dissentientes de rerum emendatione desperasset. » — (Leibniz parle de lui-môme au nom de Pacidius, l'un de ses pseudonymes favoris.)
LA GENÈSE RELIGIEUSE
Ardente et active méditation, souvent poursuivie le jour entier ^ Sans doute, en apparence, les livres étaient pris au hasard. Mais de cette fantaisie vivante peu à peu sortirait Tordre. D'abord, les temps se confondaient : devant lui et par lui, bientôt se construiraient les siècles.
Ici, vraiment, Leibniz se créa lui-même. Gomment expliquerait-on la vaste érudition rehgieuse des jours futurs, si l'on ne songeait qu'elle s'édifia dès l'origine ? La méthode historique, les points de vue extra-confessionnels, le sens « chrétien » dominant les discussions de sectes, ne furent pas seulement les effets d'un système. Leibniz les produisait en lui, naturellement, au cours de cette évocation.
Ce ne sont point là des hypothèses, ni des inventions romanesques, mais d'absolues certitudes. Il faut entendre
Leibniz lui-même :
(( Presque enfant, alors que je circulais à mon gré dans la bibliothèque de mon père, je tombai sur quelques livres de controverses. Remué par la nouveauté de la question et n'étant d'ailleurs imbu d'aucuns préjugés (en effet j'apprenais par moi-même la plupart des choses), volontiers je lus tous ces livres, et même j'en fouillai scrupuleusement quelquesuns. Souvent aussi je notai à la marge des livres mes opinions. Je me plaisais beaucoup aux écrits de Galixtus; j'avais même beaucoup d'autres livres, suspects à quelques-uns, et que leur nouveauté même me recommandait suffisamment. Alors, pour la première fois, je commençai de reconnaître que toutes les choses ne sont pas certaines qui sont dites communément, et que souvent des inanités sont énergiqument
1 Déjà quand Leibniz avait huit ans, il s'enfermait des jours entiers dans cette Bibliothèque : « Cum domestica? Bibliothecaî opportunitatem haberet, abdebat se in eam totos s'dcpe dies octennis puer... » (Gerhardt, Phil. Sckr., éd. cit., t. VII, p. 52. Même fragment.)
L EGLISE UNIVERSELLE
soutenues, au sujet de questions qui ne sont pas d'un si grand prix. Donc, n'ayant pas encore dix-sept ans, j'entreprenais assez sérieusement la discussion de quelques controverses. Je voyais en effet que la chose est facile à Thomme exact et diligent. M'avaient plu exlraordinairement le livre de Luther sur le Serf arbitre et les Dialogues de Laurent Valla sur la Liberté * ».
Ce passage est d'une si souveraine valeur qu'il ne faut pas craindre de l'analyser minutieusement : Parmi les livres, et sans aucune influence étrangère, Leibniz perçut pour la première fois la réalité religieuse. Il ne se satisfit pas d'un regard rapide et superficiel. Il lut tous ces livres et même en approfondit quelques-uns, qu'il annota. Lesquels préféra-t-il ? 11 l'indique lui-même : « Je me plaisais beaucoup aux écrits de Calixtus. »
Or, ce Calixtus, professeur à l'Université de Helmstàdt, était fds d'un disciple de Mélanchthon. Leibniz, s'initiant au protestantisme, en recueillait donc la forme atténuée, déjà conciliatrice. Sa pensée était modelée, en quelque sorte, par Mélanchthon lui-même, réformateur angoissé d'union alors même qu'il organisait la séparation.
1. Guhrauer, biog. cit.. t, H, Appendice, pp. 57-58, « Vita Leibnilii » déj. cit. : « Pœne puer cum in bibliothecam parenlis pro arbitrio grassarer, incidi in aliquot controversiarum libros. Commotus rei novitate neque ullis prœjudiciis imbutus (pleraque enim de mea discebam) , libenter omnia legi, nonnulla etiam scrupuloseexcussi. Siepe eliam sententiasmeas margini librorum annotavi... Galixti scriptis valde delectabar ; habebam et multos alios libros nonnullis suspectes quos satis ipsa mihi novitas commendabat. Tunn primum cœpi agnoscere, neque omnia certa quaî vulgo feruntur, et sœpe inania vehementer de rébus contendi, quae tant non sunt. Ergo nondum ITennis {sic) accuratius quaerendarum controversiarum discussionem moliebar. Videbam enim rem facilem esse tiomini exacto et diligenti. Mirifice mihi placuerat liber Lutheri de servo arbitrio et Laurentii VaHœ De Libertate Dialogi. » — Cf. aussi Gerhardt. Phil. Schr. éd. cit., t. III, p. 143, où Leibniz dit également avoir lu à dix-sept ans le Serf arbitre.
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Mais la donnée est plus précise encore. A Helmstàdt, Calixtus avait été professeur. Or, à Helmstàdt, l'union des Eglises se préparera plus tard; et avec le troisième Calixtus, lui-même professeur à Helmstàdt, Leibniz correspondra et travaillera*.
Dès lors, le renseignement devient total : Leibniz n'a pas reçu seulement l'émotion des controverses. Il a réellement assisté dès l'abord aux efforts tentés vers l'union. En définitive, la religion ne lui est pas apparue comme une chose faite, soit en division, soit en unité. Il n'a point été instruit par une secte; et il n'a point émigré de l'une à l'autre en de successives conversions; il a discerné un vivant rapport entre des forces insuffisantes en elles-mêmes mais attirées vers l'Unité future.
Un enseignement encore résulte du même passage. En même temps que des controverses pratiques, Leibniz s'est épris des problèmes de la théologie abstraite. En apparence, quand nous saurons qu'il a lu le Serf Arbitre de Luther et les Dialogues de Yalla, nous n'aurons en rien pénétré comment grandit en lui le souci de l'Union des Eghses. En effet, aujourd'hui, la Théodicée, dont ces deux lectures nous offrent la primitive genèse, est le plus souvent méconnue par les philosophes, qui la veulent abandonner aux interprétations des théologiens, tandis que ceux-ci, la déclarant uniquement théorique, ne savent comment l'accorder avec un système, dont on assure qu'elle ne fait pas, du moins en sa totalité, |)artie intégrante.
Théologiens et philosophes se trompent ici, sans doute, également. Certes, la Théodicée est une étude théorique sur le