‹ Leibniz et l'organisation religieuse de la terre [microform]Chapitre 109 sur 306 · Lettre inédite à Turretin, juillet · texte numérisé non relu

Lettre inédite à Turretin, juillet

LA GENESE RELIGIEUSE

Ainsi la Théodicée, projetée et conçue dès la jeunesse de Leibniz, ne fut pas seulement une œuvre métaphysique qui, se situant et se mouvant hors de ce qui passe, ne se satisfait qu à saisir, au delà du Temps, TUniversel. Puisée, en sa forme comme en sa matière, dans la réalité religieuse, elle fut aussi un acte, destiné à unir les Eglises.

La scission que Ton perçoit entre la philosophie religieuse et l'activité pratique de Leibniz est ainsi, grâce aux seuls documents biographiques, démontrée illusoire. La théorie et la pratique religieuses se sont éveillées en lui à la même heure, fondues Tune dans l'autre, pour ne plus jamais se disjoindre. *

Toujours, chez Leibniz, en mathémathiques, en philosophie,\ en politique, il faut chercher très loin dans le passé Torigine des idées \ En aucun cas, pourtant, on ne peut remonter aussi distinctement jusqu'à la première jeunesse. Avant dixsept ans, les problèmes religieux se sont formulés. Môme on peut préciser davantage. Leibniz dit avoir lu le Serf Arbitre de Luther, avant d'être devenu un « Academicus^. » Or il entra à TUniversité de Leipzig à Pâques IGGI : il n'avait pas encore quinze ans.

Pour saisir en sa richesse vivante l'activité religieuse de

Leibniz jeune homme, il faut continuellement la situer parmi

es autres disciplines. Tout se pénétrait déjà en lui. Sans

doute il travaillait suivant une fantaisie ardente et passionnée.

Quand il découvrait quelque nouvelle étude, il laissait de côté

1. M. Gouturat, dans son enquête sur la logique de Leibniz, est arrivé aux mêmes conclusions à cet égard. Cf. Revue de Métaphysique et dt Morale, janvier 1902 ; Sur la Métaphysique de Leibniz, p. 7, note 2. — On a vu, dans la première partie de cet ouvrage, combien il en est de même pour la pensée politique de Leibniz.

2. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., p. 3. note : « Ehe ich noch eio Academicus worden ».

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L EGLISE UNMEilSELLE

toutes les autres*. Si, réellement, son enfance se développa, de la sorte, en une série d'ondulations, on ne saurait trop rapprocher les méthodes en apparence les plus distantes. Rehgion, philosophie, logique, histoire, tout cela, s'entre-môlant, s'organisa sans que nul puisse dire selon quelle hiérarchie. Mais, puisque la religion s'offrit à lui dans deshvres decontroverse/^1 dut concevoir d'abord l'effort religieux comme une discussion ou comme un raisonnement. Or, l'une des disoipHnes les plus prématurément développées en lui fut la Logique. 11 nous dit en avoir eu la révélation à treize ans^ A ce moment et durant les années qui suivirent, il n'apprit que la Logique « ordinaire ». Mais si, comme il le soutient, la Logique détaillée doit être contemplée seulement après qu'une riclie matière de faits est susceptible d'en féconder l'ordonnance % ces hvres d'histoire, de religion, de scolasiique furent peut-être les plus énergiques éveilleurs de son système logique. Même, la logique du nécessaire que Leibniz

1. Giihrauer, biogr. cit., t. I, p. 31 : « Als ich rnich jetzt dem Studium der Rechte bestimmt wuszte, liesz ich ailes andere liegen. » Non souligné par Leibniz.

2. Gerhardt. Phil. Schr., éd. cit., t. VIÏ, p, 516. Lettre à Gabriel Wagner (4696) : « Ich begund... zu merken dasz ein groszes darin » (dans la logique) « stecken miisze, soviel etwa ein Knabe von 13 Jahren in dergleichen merken kann ». — Non souligné par Leibniz. Cette lettre est très précieuse pour lintelligence du système logique de Letbniz.

3. Gerhardt, Pkil. Schr., éd. cit., t. VII, p. 523. Lettre à G. Wagner, déjà citée : « Ich bin selbst der Meinung, man thate wohl, dasz man die Mathematick. ilistori und anderes vor der ausfuhriichen Logick lernete, denn wie will der die Gedanken wohl ordnen, der noch wenig bcdacht. Wenn man aber mit einem Vorralh guter Gedanken versehen, dann kann man sie mustern und abmeszen und mit Hulff der darinn sich zeugenden Ordnung desto beszer auf etwas neues kommen. » Leibniz ajoute qu'il en est de même pour les langues, dont il faut apprendre la pratique avant la théorie. Cette logique est d'ailleurs instructive, puisque l'on peut inventer Bans connaître les règles de la logique, et tout en leur étant fidèle, absolument comme un peintre qui peint d'instinct peint cependant selon les règles de la perspective, ou un chanteur chante selon les règles de la musique, « und wenn auch solche Kûnste gleich nicht beschrieben oder wenigstens ihm nicht ausdrucklich bekand, so istdoch der Grund in ihm. »

LA GENÈSE RELIGIEUSE

assoupHt en logique du probable ne se transforma-t-elle pas en partie au contact des problèmes nuancés de la rehgion ? Plus tard, Leibniz rêva de résoudre les difficultés rehgieuses, ainsi d'ailleurs que toutes les autres, au nom de la nouvelle Logique, à laquelle il travailla toute sa vie. On peut donc supposer, sans invraisemblance, dans sa jeunesse, une série de réactions de la logique à la théologie, et de la théologie à la logique.

Désormais, sans doute, toutes les études se pénétreront. Il lit, au même moment, Kepler, Galilée, Descartes, Platon, Plotiii, Aristote, les Pères de l'Église, Bacon, les Réformateurs et les Controversistes. Les sources de la pensée leibniziennc furent ainsi beaucoup plus riches qu'on ne le soupçonnait autrefois. On répétait la romanesque histoire du choix entre la scolastiquc et le mécanisme cartésien*. En réalité, Leibniz n'hésita pas entre deux systèmes; mais Fhistoire même de tous les systèmes fut vivifiée par lui'. L'Université de Leipzig, qui sans doute influa médiocrement sur lui, aviva du moins, grâce à l'enseignement de Thomasius, ce sens du passé ^ On ne comprendrait pas les efforts de Leibniz vers

1. Lettr*e à Remond du 10 janvier 1714. Cf. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. III, p. 60G. (Allusion à la trop célèbre histoire du « Rosenthal ».) La théorie des sources de la philosophie leibnizienne est complètement k refaire. D'abord, comme l'a fort bien indiqué M. Gouturat [Rev. de Mél. et de Mor., janvierl903,nole l,p. 85), si l'on refuse dedonnerune grande place à l'influence de Galilée, de Kepler, de Copernic, de Newton et des autres savants, on rend inintelligible la genèse du système de Leibniz. — D'autre part, il y aurait lieu de rechercher si rinRuence de Platon par exemple (Cf. Gerhardt Phil. Schr., éd. cit., t. IV, pp. 43 note, 58, t. III, p. 204 et surtout p. 568 : « De tous les anciens philosophes, Platon me revient le plus par rapport à la métaphysique ») ne fut pas plus forte que celle même d'Aristote. En même tem[)s, M. G. Rodier a montre, dans une savante étude, l'importante action de Plotin sur Leibniz (Cf. Rev. de Métaphysique, t. X, septembre 190:2, pp. 552-564).

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