Id., t. II, p
4. Foucher de Gareil. éd. cit., t. V, p. 307. Phrase extraite du thème adressé par Boineburg à Louis XIV, le 20 janvier 1672.
j/expansion vers l'orient
barbarie le monde, et à l'aveuglement le genre humain'. » « Telle est la voie rapide, sûre », dit-il encore, « que nul, s il y songea, najusrprici tentée, et qui conduit pour ainsi dire à la citadelle mtbne de la cause -. » Concevrait-il le monde à ce point transformé, s'il n'avait fait, comme on le croit généralement, que proposer une guerre favorable aux intérêts passagers de TAUemagne et de Louis XIV ?
La fin ultime de cette guerre, c'est la création de l'humanité une. Le Christianisme, grâce à elle, pénétrera dans tout l'Orient. Si au même moment TEspagne s'étend de plus en plus vers l'Occident, les forces civilisées deviendront sans limites. Leibniz a célébré cet avenir en une page enthousiaste. « Alors seulement sera réalisé ce que deux très sages ministres méditaient dans les Congrès des Pyrénées : un arbitrage sur toutes les autres nations, le bonheur du genre humain... La religion chrétienne refleurira dans toute l'Asie et l'Afrique. L'univers recevra ses lois... De telle sorte qu'enfin je ne sais point... si l'esprit peut concevoir un projet d'une importance plus grande '\ »
Or la mission des Puissants semble être de réaliser ces grandes œuvres que peuvent seulement concevoir les penseurs. Ainsi se produirait raUiance de ïesprit et de l'action. Mais Leibniz avait conscience de Téternel préjugé
1. kiopp. éd. cil.. I. II, p. 414 : a Kadem expeditio et Eiiropam terrore, et Fi-anciam invidia. ol Ghrislianitatem haclenus se lacerantem exprobratione orbis scandaioque tôt seculoriim, et Ghristianos Orientales inlideliuin jugo, et mundiim barbarie, et genus humaniim cœcitate... liberablt. »
2. ïd., t. II, p. 380. Non souligné par Leibniz : « Ihec enim via est, qiiam hactenus somniavit, certe tentavit nemo, brevis, tuta. et ad ipsam, ut sic dicani, causa' arcein ducens. »
3. Id., t. 11. p. i>33 : « Tuni démuni id assequunlur, quod duo sapientissinii Minislri in Pyrenœis congressibus agitabant, arbitrium ca^terorumet humani generis felicitatem... Religio Ghristiana tota Asia et Africa • reflorescet. Orbis leges audiet... Ut nesciam ego denique... possitne fingi animo Propositio niomenti majoris. »
L EGYPTE
contre les grands projets, qualifiés d'irréahsables. Il le dit tristement. « Je crois que ces choses seront reconnues, mais comme des vœux stériles et de douces chimères ; car c'est le propre des hommes prudents de se méfier de toutes les choses neuves et grandes * . » Et sans doute les rêves demeureront chimères, tant que la puissance ne se fondra pas avec la pensée, tant que les hommes d'action ne comprendront pas qu'il doit y avoir harmonie entre la destinée profonde de Tuni vers et leur œuvre passagère. C'est vers le monarque idéal, mettant son vouloir monstrueux au service d'un rêve théorique, que Leibniz marchera toute sa vie.
Il ne semble pas qu'une telle interprétation méconnaisse l'ambition intime de Leibniz. Le projet, en qui l'on n'a voulu découvrir que le raisonnement d'un diplomate, le cri d'un patriote ou la manie conseillère d'un philosophe, nous offre au contraire de très complexes méditations. Presque toujours devra ainsi être dégagée, au-dessous de l'œuvre de circonstance, la pensée profonde. L'accident, pour Leibniz, n'est pas réel. Ce n'est point par hasard que tressaillent en Louis \l\ tant de puissances impatientes de s'affirmer en actes, et que Leibniz leur montre une direction souhaitable. Si l'on songe à la foi de Leibniz en la vérité des moments historiques, et en la nécessité de leur arracher des réalisations immédiates, on ne s'étonnera pas de ses vastes projets, qu'il déroule devant nous, déjà réalisés, et sur lesquels il bâtit tout l'avenir. C'est
pourquoi il faut creuser la superficie de ce qu'il nous montre.
1. KIopj). éd. cit., t. IL p. 234 : « Credo hœc agnitum iri, sed velut inania vota et dulces chimœras : habent enim hoc viri prudentes... ut novis magnisque omnibus diiïldant. »
L EXPANSION VERS L ORIENT
L EGYPTE
Dès lors, celte seule guerre d'Egypte nous présentera d'elle-même dos perspectives de plus en plus immenses. A la" surface, la Hollande est vaincue, l'ambition de Louis XIV est satisfaite, l'Allemagne est rassurée; plus profondément, le commerce mondial se crée, et les terres opprimées se relèvent; plus loin encore l'Europe se régénère, et le Christianisme triomphe. Le « Bien général^ » se crée lui-même.
Pourquoi s'étonner qu'une campagne produise une si grande oiuvre, par le seul approfondissement d'un événement réel? Leibniz, fidèle déjà au principe des petites perceptions, sait « que les grandes choses, surtout celles qui se rapportent à la religion, surgissent souvent de commencements exigus -. )) D'une manière plus métaphysique, ne pourrait-on pas ici comparer l'Egypte à la future monade de Leibniz ? Comme la réalité externe, TÉgypte ne nous découvre ses richesses que lentement; mais la réalité interne qui est la monade ne <( saurait », elle aussi, « développer tout d'un coup tous ses replis, car ils vont à Tinfini ^ ».
Ce rapprochement entre un écrit politique et une si haute pensée du futur système n'est excessif qu'en apparence. Si, pour ce projet de la guerre d'Egypte, on ne veut pas pénétrer par delà les vues de détail, fond et forme deviennent inintelligibles et médiocres. 11 est vrai que l'on résiste en général à toute interprétation systématique des écrits diplomatiques de Leibniz. On s'obstine à ne voir en lui qu'un penseur abstrait, dont le système serait né et aurait grandi sous l'unique action de principes logiques. Mais pourquoi ne vouloir accorder
1. Sur la doctrine du Bien général, voir, plus bas, le chapitre sur La iiloire de Dieu.
2. Klopp, éd. cit., t. II, p. 212 : « Res magnîo, pra'sertim quiv ad religionem referuntur. exiguis sa^penumero oriuntur initiis. »