Id., t. V. p. 264. N. Essais, L. III, ch. ii
l'expansion vers l orient
LES JESUITES
temporels ; mais Leibniz voit en cet immense travail de linguistique un mode d'unification spirituelle. Qu'on songe aux résultats d'un tel effort. C'est l'origine de Thumanité qui se révèle. « On enregistrera avec le temps », dit Leibniz, « et mettra en dictionnaires et en grammaires toutes les langues'. » On parviendra à extraire des langues dérivatives les vocables primitifs; et on fondera ainsi la vraie Caractéristique. Est-ce là encore une issue toute profane? Mais on oublie que la Caractéristique est, pour Leibniz, une sorte de reconstitution totale et élémentaire des choses. Les relations des peuples ainsi retrouvées, on construirait vraiment l'histoire de rhumanité. Or la rehgion elle-même se doit justifier par l'histoire. La vraie exégèse naîtra le jour où seront invoquées les données irréductibles de la linguistique. Et, pour le présent, quel plus beau mode de conversion que cette compénétration des dialectes? Il y aurait ainsi moyen de traduire en toutes les langues les paroles essentielles. Or, les plus essentielles paroles ne sont-elles point encloses dans le Pater Noster ?
Découvrir une transposition universelle du Pater Noster, ce fut là pour Leibniz un rêve de toute la vie. A Paris, comme il se trouvait, un soir, chez Arnauld, au faubourg Saint-Marceau, avec quelques Jansénistes, il voulut formuler une prière en qui tout fut impliqué, suivant un ordre déterminé, prière qui pût s'adapter aux aspirations non seulement de tous les Chrétiens, mais aussi de tous les Juifs ou de tous les Mahométans. Devant Nicole, Saint-Amand et les autres Jansénistes, réunis ce soir-là chez Arnauld, Leibniz osa
1. Gerhardt, l'hil. Schr., éd. cit., t. V, p. 317. N. Essais; L. III, ch. ix.
s'écrier : « 0 Dieu unique, éternel, tout-puissant, omniscient et omniprésent, tu es le Dieu unique, véridique et infiniment dominateur ; moi, ta misérable créature, je crois et j'espère en toi, je t'aime sur toutes choses, je te prie, je te loue, je te rends grâces et je me donne à toi. Pardonne-moi mes péchés et donne-moi, comme à tous les hommes, ce qui, d'après ta volonté présente, est utile pour notre bien temporel comme pour notre bien éternel ; et préserve-nous de tout mal. Amen. » Tous entouraient Leibniz ; aussitôt Arnauld s'écria : « Cela n'est en rien applicable, parce que, dans cette prière, aucune mention n'est faite de N.-S. Jésus-Christ. « En vain, Leibniz exphque-t-il que la prière du Seigneur ellemême, ainsi que nombre d'autres conservées dans les Epures des apôtres et dans les Actes, se fût attiré même reproche. En de telles prières, trouvera-t-on toujours le nom du Christ ou de la Trinité? Arnauld ne répondit rien; mais, ajoute Leibniz, le « bonhomme » fut tout déconcerté, et « nous sortîmes un instant prendre l'air. ' »
Un tel récit ne doit pas être considéré comme une simple anecdote. Par malheur, Leibniz, ainsi que la plupart des hommes de son temps, ne nous confie pas souvent de tels traits empruntés à sa vie concrète. Retenons, en tout cas, que devant les Jansénistes cherchant le Dieu total en Jésus- Christ <( véritable Dieu des hommes », Leibniz n'a pas craint de formuler une prière universelle, qui en même temps ne lui paraissait point étrangère au Christianisme. Jésus luimême n'a t-il pas invoqué le Père, selon une prière que tous les hommes peuvent reproduire? Véritable schéma religieux,
1. Guhrauer. Biog. citée, t. I, pp. 118-119. On trouvera un exemple de cette extensibilité du Pater noster in llarnack : Das Wesen des Christentums, pp. 41-42, Leipzig, 1903 (45» mille).
l'expansion vers i/orient
méthodique et essentiel, que Leibniz voudrait transmettre à toute la terre. Mais, comment y parvenir si Ton ne maîtrise point la multiplicité des langues? A cela devront travailler les Jésuites. — Quoi de plus conforme à leur devise, écrit Leibniz au R. P. Papebroch, que cet effort pour que chaque langue loue le Seigneur, « ut omnis lingua laudet Dominum ' )) ? Mais le P. Papebroch et d'autres Jésuites reprochaient à Leibniz de s'occuper des résultats scientifiques des missions, c'est-à-dire de simples « curiosités ». — Pourquoi appeler cela des vanités?— répondait Leibniz. Est-ce que les Pères européens ne sont pas des savants en même temps que des religieux? Pourquoi, dès lors, les missionnaires ne maintiendraient-ils pas là-bascette harmonie et dédaigneraient-ils de nous apporter des enseignements profanes ? Toutes les conquêtes scientifiques « ne sont pas moins comprises que les autres dans les fonctions apostoliques- ». « Il n'est pas nécessaire que tous les Religieux siègent dans les confessionnaux ou méditent sans cesse des discours ou des cas de conscience. » Il faut aussi fouiller les œuvres de Dieu : Certes, dit Leibniz, je ne méprise pas toutes ces subtihtés scolastiques, parce que je « sais que toute vérité a son moment ». Mais, pour arriver aune conversion véritable, vous devez vous diviser le travail. Sans la santé physique, les efforts religieux ne se peuvent propager; pareillement, sans l'étude de la linguistique et de rhistoire la religion n'est pas solidement défendable. C'est pourquoi armons-nous de toute espèce de vérités, pourvu que nous les dirigions « ad majorem Dei gloriam"^ ».