CHAPITRE III
PIERRE LE GRAND i
« ... Les découvertes utiles à la vie ne sont... bien souvent que des corollaires des lumières plus importantes, et il est encore vrai ici que ceux qui cherchent le Royaume de Dieu, trouvent le reste en leur chemin.*»
On s'obstine, en général, à ne considérer qu'une seule Europe au xvii*^ siècle. En réalité il y en eut deux, presque opposées Tune à l'autre. Or, si les jugements ordinaires sur les tendances intellectuelles et politiques du xvii' siècle sont
1. Sources. — Bibliothèque royale de Hanovre : Russhuid ms. XXXIII, 1749, et Polen, ms. XXXIV, 1778. Les lettres sont partiellement publiées ap. Guerrier: Leibniz in seinen Beziehunqen zu Russland und Peter dem Groszen éd. cit., Pétersburg et Leipzig, 1873, in-S». — [De nombreuses lettres sont fragmentairement publiées et deviennent par suite insignifiantes, alors que l'ensemble en est fort important.] Les Mémoires sont donnés par F. de Gareil. éd. cit., t. VII, texte allemand et traduction franvaise parfois inexacte. — Sur l'origine des idées slaves de Leibniz, cf. Prace materna lyczno- fi zyczne t. XII (1901) et t. XIII (1902), Varsovie, loc. cit. [Voir pour la référence complète, infra, appendice.]
Livres. — Sur L. et P. le G. cf. les ouvrages vieillis de Posselt : Peter der (irosze und Ieî6/iii:,Dorpat et Moscou, 1843; Guerrier: Introduction à l'édition citée plus haut ; F. de Gareil, Leibniz et P. le Gr. (C. R. Ac. Se. M. et Pot. xMai, juin, juillet 1874). Ouvrages qui tous doivent être lus avec précaution et ne renseignent guère sur le rôle exact de Leibniz.
Sur Pierre le Grand lui-même, les points de vue sont loin d'être éclaircis, et les documents russes ne sont pas encore pleinement publiés.
Il n'y avait nul motif de donner ici une Bibliographie de Pierre le Grand. M. Rambaud a dressé une bibliographie assez abondante au tome VI de VHistoire générale, ouv. cit., pp. 719 sqq. — Cf. en outre notamment: R. P. Tondini, trad. française du Règlement ecclésiastique, Paris, 1874; Vt« E.-M. de Vogué : Le fils de Pierre le Grand, Paris, 1884 ; K. Waliszewski : Pierre le Grand, V éducation, l'homme, Vœuvre, d'après des documents îiouveaux, Paris, 1897, in-8».
2. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VII, p. 1271. Tentamen Anagogicum. Essai Anagogique dans la recherche des causes.
PIERRE LE GRAND
relativement applicables à l'histoire de France, ils n'ont plus aucun sens à mesure qu'on les transporte vers l'Orient. Les mêmes desseins de Leibniz, regardés comme des chimères quand on les rapproche de la pohtique occidentale, dominée par Louis XIV, se transforment en possibilités concrètes et brûlantes, quand on les éclaire par la politique orientale, dominée par Pierre le Grand.
Deux Europes se créaient en effet ; et un puissant écart se consommait entre nos guerres de parade, sortes de jeux compliqués, que seule leur succession finissait par rendre graves et nationales, et les luttes sérieuses d'un peuple, l'une après l'autre nécessaires, Leibniz fut attiré, tour à tour ou au même instant, par ces deux Europes; de là le caractère trouble et utopique de ses projets, puisque leur réahsation réclamerait la fusion de ces deux Europes en travail.
Le monde slave, qui dès l'abord suscita en Leibniz l'étonnement et le désir, s'inaugura, distrait de l'attention occidentale. Lorsque Pierre le Grand commença de régner, Louis XIV ne vit en lui qu'un petit souverain qui contrariait ses préférences V En 1702, certaines victoires le surprennent-; et il se décide à envoyer une mission à Moscou'. Mais Pierre le
1 Affaires de la succession de Pologne, à la mort de Jean Sobieski. Cf. Recueil des Instructions données aux Ambassadeurs : Russie, t. l^Mutro-
duction, p. XXVIII (paf Rambaud).
Leibniz écrivant de Paris à rh:iecteur de Mayence. et Im rendant compte des usages de Paris, parlait un jour des manuscrits de la Bibliothèque du Roi et particulièrement des Instructions qui sont : « Line gute Matene. eine wahrhaffte Historié zu schreiben, und wundert mich, dasz s^olche Dinge diesem Orth vertrauet worden. » (Cf. Klopp, éd. cit., t. 111, p. b).
2.' Victoires d'Ehresfer (1701) et de Hiimmelsdorff (1702). Cf. Instructions ouv. cit., Russie, t. I". Introduction p. XXX.
3. Cf. Mémoire pour servir d Instruction au sieur de Baluze allant à Moscou en qualité d'envoyé extraordinaire du Roi auprès du grand-duc de Moscovie. Instructions, ouv. cit., Russie, t. I", pp. 94-98, 28 sept. liUJ.
i/expansion vers l'orient
Grand resle toujours le « Grand-duc de Moscovie ». Louis XIV compte sur lui pour combattre l'Empire et pour prêter quelque argent. Mais auparavant il demande que Pierre renonce à la guerre de Suède. D'ailleurs les instructions à Baluze sont nettes et sereines : On réclame de Pierre une diversion en Transylvanie. « S. M. s'engagerait... d'employer ses offices et de faire tous ses efforts, en cas d'un traité de paix, pour maintenir le Czar dans la possession des lieux qu'il avait occupés ^ » La mission traîna... Baluze ne recevait jamais une réponse satisfaisante. Il écrivait au roi que le Czar était très éloigné de l'alliance française- ; la puissance de ce prince, disait-il aussi \ « s'augmente tous les jours... Il aime ses soldats, et il en est aimé... » A tout cela, Louis XIV irrité fait répondre par Torcy, « qu'un plus long séjour... à la cour du Czar serait présentement inutile»... et que le mieux était a de partir le plus tôt... de Moscou pour revenir à Varsovie '\ » Si âprement d'ailleurs Louis XIV dédaignait ces peuples lointains, qu'en 1703 et 1704 deux vaisseaux russes furent capturés, malgré le droit de navigation dans les eaux françaises. Postnikof écrivait de Paris : « La Cour d'ici est animée d'une grande hostilité et malveillance contre les intérêts de Sa Sacrée Majesté Czarienne... Notre vaisseau... en présence même du roi, a été, avec toutes ses marchandises, confisqué au profit du roi \ »
Peu importe que Louis XIV, allié de la Suède, ait été diplomatiquement contraint d'adopter une attitude hostile. En