Rambaud, Hist. de la Russie, op. cit., p
PIERRE LE GRAND
bourtj \ il se conformait à des désirs de Leibniz. Sans doute, ce ne sont là que des détails, dont quelques-uns seulement peuvent être rattachés sohdement à Leibniz. Mais il faut, ici encore, songer aux dates : Leibniz meurt en 1716. Pierre, à cette époque, n'est pas encore délivré de la guerre, qui ne cessera qu'en 1721. N'est-il point certain que, si la paix définitive se fût organisée durant sa vie, Leibniz eût déroulé les projets qu'il portait en lui ? Si réel était l'obstacle de cette guerre que des projets vieux de plusieurs années se réalisent beaucoup plus tard. Ainsi, en 1718, Pierre rend un ukase, qui, cette fois, est la vraie reproduction d'un projet de Leibniz : Ordre est donné de recueilhr dans toute la Russie les minéraux, les ossements, les inscriptions, et, comme disait Leibniz, tous les « naturalia » qui n'ont pas encore été décrits '^. De plus, en 1719, le problème qui hantait si fortement Leibniz est enfin posé pratiquement. Pierre envoie une mission au Kamtchatka, pour voir si l'Asie est soudée à TAmérique. Sans cesse Leibniz reproduisait ce vœu ^ Il entrevoyait peut-être que, si l'Asie et l'Amérique étaient soudées, aucune limite ne pourrait être imposée à l'œuvre du Tsar. Et si quelque séparation, au contraire, s'offrait à nous, quel merveilleux effort pour l'avenir que de chercher à s'en rendre maître I N'est-ce point, en Leibniz, comme un nouveau rêve qui s'ébauche : atteindre l'Extrême-Occident par TExtrême- Orient ? Rêve qu'une déception peut-être a fait surgir ; car longtemps la marche sur l'Amérique a été dessinée en un tout autre plan. Pierre le Grand, enfermé dans ses masses continentales, doit chercher avant tout la limite de ses
1. Rambaud. Uist. de la Russie, ouv. cit., p. 399. 2 Id. Ibid. F. de Gareil, éd. cit., t. Vil, p. 598. 3. Id., t. VII, pp. 557-558.
l'expansion vers l'orient
immenses terres. Mais pourquoi un autre souverain, libre d'extension nécessaire, maître du dernier pays continental, qui tourné vers TOcéan est une véritable « Chine de l'Occident^ », ne se lancerait-il pas vers T Amérique? En 1G83, en effet, Leibniz écrivait au Landgrave : « La conquête de l'Amérique est, de tous les grands desseins que la France pourrait avoir, le plus faisable et le plus important -. » C'était encore sans doute un de ces projets grandioses que Leibniz gardait jalousement, à moins qu'il n'en livrât par hasard un fragment. Or, Pierre le Grand ne pourrait évidemment atteindre l'Amérique que par l'Extreme-Nord , et aucun autre souverain n'était capable de se substituer à Louis XIV. Mais, avant môme de voir l'expédition géographique de Pierre le Grand, Leibniz mourut ; et, depuis longtemps, d'autre part, les ambitions médiocres de Louis XIV l'avaient découragé d'en espérer une œuvre lourde d'avenir.
En d'autres circonstances encore, Pierre demeurait fidèle à Leibniz. En 1720, il créait une école de cartographie. Or, Leibniz avait sans cesse, et en pressentant la méthode précise des cartographes modernes, demandé qu'on fît la carte de TEmpire russe. Il avait réclamé des observations de la « variation magnétique », principalement à Mitau, Riga, Reval, Saint-Pétersbourg, Pleskau, Arkhangel, aux embouchures des fleuves. « Il serait nécessaire », ajoutait-il, « que fussent, en môme temps, soigneusement observées l'élévation du pôle... et la longitude de chaque lieu, par les méthodes connues des longitudes terrestres ^ » Il comptait que les obser-