‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 131 sur 305 · Klopp, éd. cit., t. lY, p · texte numérisé non relu

Klopp, éd. cit., t. lY, p

3. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. III, p. 612. Lettre citée à Remond.

4. Cf. outre ces passages : Id., t. I, p. 405, III, p. 415, IV, p. 337, etc.

5. Id., t. III, p. 196-97. Fin de la lettre citée à Th. Burnett.

il s'est consacré à de lointaines ambitions. En Allemagne, à Francfort ou à Mayence ; en France, durant son séjour à Paris ; en Angleterre, lors de ses deux apparitions à Londres ; il est un indépendant, en apparence chargé d'une mission financière, éducatrice, ou ofTicielle ; en réalité, désireux avant tout de se modeler lui-même. « Je me fais fort, » disaitil, « d'achever cet hiver tout ce que j'ai à faire à Paris, dont le séjour ne m'a pas été inutile, et le serait encore moins, si mon dessein était de m'y établir^ ». Rien de plus révolutionnaire au fond que cette existence; et les parents de Leibniz ne s'y trompèrent pas. Une lettre de son frère, emphatique et pédantesque, doit être retenue : Comment l'amour du sol natal ne le lourmente-t-il pas, assez au moins pour le forcer d'écrire quelques syllabes à ses amis abandonnés ? Xe devrait-il pas désirer revoir le lieu où vécurent ses ancêtres ? \'est-il pas finalement traître à la patrie ? Et la lettre se terminait par ces paroles, certes peu intelligentes, mais significatives de tout un état d'esprit : « D'ailleurs, il vaut mieux servir Dieu au positif que le diable au superlatif ^ » Leibniz répondit nettement à ces accusations dans une lettre à Strauch : « Dans le cas où mes parents se font de la religion et de la patrie des idées extraordinaires, ils manquent au plus haut point de justice envers moi ; car l'on sait suffisamment, partout où j'ai été, combien souvent j'ai dit ouvertement, même à de hauts personnages, que, si je tenais mille fois la religion romaine comme vraie ou non dangereuse, encore pourtant s'en faudraitil.. . que je la voulusse adopter jamais, si la moindre apparence

1. Klopp, éd. cit., t. ni, p. 274. Lettre au duc Jean-Frédéric, 21 janvier 1675.

2. Guliraucr. t. I, p. 160 : « Zudem ist besser Gott dienen in positive... als dem Teufel in superlative. »

232 l'église universelle

de gain en résultait \ » « J'ai plaidé », dit-il encore, « auprès des princes et des hommes, dont quelques-uns m'ont témoigné une bienveillance peu commune, pour la liberté de ma croyance, et je n'en ai pas moins été considéré avec bonne grâce. Ensuite, on a reconnu la sincérité de mon cœur. Je n'ai jamais cherché à nuire aux autres, d'où il a résulté que jamais je n'ai eu un seul ennemi... J'ai eu le bonheur... que des hommes distingués ont appris à me connaître et ont voulu m'attirer auprès d'eux -. »

Défense où fait défaut la promesse demandée. Leibniz ne s'engage nullement à quitter Paris. En réalité, il ne désire pas, à cette heure, rentrer définitivement en Allemagne. 11 rêve de voir sans cesse des pa3's nouveaux. Le plan de retour en Allemagne dont il fait part à sa famille atteste cette volonté de voyager et de revenir ensuite à Paris : <( Puisque je n'ai pas encore vu l'Italie, mes projets seraient de passer à travers le reste de la France, l'Italie, l'Autriche, par Prague jusque chez moi, et de là, revenir par Hambourg, la Hollande, l'Angleterre, jusqu'à Paris, si Dieu me prête vie et santé ^ »

Pour qu'un homme du wif siècle soit capable d'élaborer

1. Guhrauer, biog. citée, t. I", p. 164 : « Sonsten wofern sie (die Verwandten) sicli von der Religion und Vaterland etwa wunderliche Concepten machen. se thun sie mir im hôchsten Grade Unrecht ; denn man weisz genugsam an den Orten, da icli gewesen,... wie oft ich aucb hohen Personen ôffentlicii gesagt, dasz, wenn ich tausendmal die rômische Religion fiir recht oder ungefâhrlich hielte. dann doch, weit gefehlet, ich nimmer... wijrde, wenn dergeringste Schein eines Gewinnstes dabei ware. »

2. Cf. Id., t. I", p. 166 : « Ich habe bei Fiirsten und Herren. deren einige mir nicht gemeine Gnade bezeuget, oft mit hôchster, doch vernûnftiger Freiheit meines Glaubens Freiheit vertreten, und bin nichts desto Miinder mit Gnaden angesehen worden. Dann man dabei die Aufrichtigkeit meines Gemtiths erkennet. Ich habe niemals Andern zu .schaden gesuchet, daraus gefolget, daszauch ich niemals einigen Feind gehabt... Maszen ich das Gluck gehabt, wo ich auch hinkommen, dasz vornehme Leute mich kennen lernen und an sich zu ziehen getrachtet ».

3. Cf. Id., t. I, p. 163-6 : « Wiewohl ich gleichwohl, wie gedacht, kiinftigen Fruhling, eine kleine Reise hinein zu thun gedenke. Denn weil ich

LA GENKSE RELIGIEUSE 233

un tel voyage, il faut que la terre vive pour lui et que les extériorités concrètes l'attirent autant que le monde des idées. Leibniz fut tel. Son système, toujours appauvri par nos analyses desséchantes, fut produit par des rêves de cette sorte, conçus ou réalisés. Ici, du moins, visiblement, Leibniz est soucieux de renouveler et peut-ôtre de rendre définitif son séjour en France. Déjà il ne se contente pas de vivre dans ce pays à la façon d'un penseur abstrait. Il sait regarder d'assez près l'état économique pour discerner les vices du régime : « Les Parisiens sont florissants », écrit-il, « les provinces sont épuisées * » ; il signale la vénalité des terres, la rareté des acheteurs, et déplore déjà le vice français de l'économie excessive ; misère de la plèbe, splendeur tout extérieure de la noblesse, qui, dans ses terres, vit d'une petite vie. Ainsi le roi, déclare-t-il, « et certains ministres... s'enrichissent, mais les princes eux-mêmes, et toute la noblesse..., et tout le reste de la foule, sont consumés par un feu lent. Les étrangers ne voient pas cela, qui... parlent de bagatelle. Et pourtant il y a ce danger. . . , que, si une seule année trompait l'espoir de récolte, la grande partie des hommes mourrait de faim ■. »

Qui peut dire quel puissant penseur politique serait devenu cet homme, s'il n'avait pas été brisé par les soucis d'une petite cour? En février 1676, c'est-à-dire huit mois avant de

Italien noch nicht gesehen, so sind nieine Gedanken durch das ûbrige Frankreich, Italien, Œsterreich, ûber Prag nacii Haus, und von dannen liber llamburg. Holland, und England wieder nach Paris zu kommen, dafern mir Gott Leben und Gesundheit verleihct. »

1. KIopp, éd. cit., t. III, Mala Francix, pp. 78-79. « Parisii florent, provincial exhauriuntur w.

2. Id., t. III. p. 79: « Ita Rex et ministri quidam... ditescunt; at Principes ipsi et tota nobililas... el reiiqua populi turba lento igné consumunlur. — E.xteri hoc non sentiunt, qui... non... ibi nisi de nugis loquunlur... Sed illud tamen periculosum est,... si unus annus spem annonae falleret, magnam hominum partem famé morituram. »

quitter définitivement la France, il est convaincu que toujours il y demeurera." Il aime cette vie nouvelle, mais non d'une façon purement intellectuelle. Il désire, comme savent désirer ceux qui vivent vraiment : « Pour moi », écrit-il joyeusement, le 14 février 1676 à Habbeus de Lichtenstern, « je serai un amphibie, tantôt en Allemagne, tantôt en France, ayant, Dieu merci, de quoi m 'arrêter pour quelque temps de part et d'autre, jusqu'à ce que je trouve sujet de me fixer avantageusement ^ » Il pensait n'avoir pas, durant son séjour, profité pleinement de Paris, Sa charge de précepteur, les demandes de ses amis, les exigences des princes, l'avaient détourné des contemplations mathématiques et des recherches naturelles. Pourtant, il était arrivé, ne sachant que les mathématiques élémentaires ; et il partait, ayant découvert la méthode infinitésimale. Aussi discernait-il sans doute que Paris était seul capable de le modeler définitivement. Il commençait d'y être connu. Il s'étonnait lai-même d'avoir été remarqué en celte ville, où l'on force si difficilement l'estime ^ Évidemment, il n'avait, hors les mathématiques, rien achevé. Mais, tout n'était-il pas prêt à jaillir? Leibniz en convenait lui-même, le 10 mai 1676 : « 11 y a beaucoup de choses esquissées et entreprises ; mais exécutées ou portées à la perfection: à vrai dire, rien^ » N'est-ce pas la confession géniale de ceux qui inventent, état spirituel que ne soupçonnèrent jamais les purs critiques ? Les pensées

Page 1