‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 257 sur 305 · Boutroux, Philosophie de Leibniz, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Boutroux, Philosophie de Leibniz, loc. cit., p

disciplines. Il désirait une hiérarchie. Absolument , peul-êlre il n'eût pas admis qu'on sacrifiât Tune quelconque des recherches intellectuelles. Toutes les recherches ne sont-elles pas des « points de vue », de plus en plus intérieurs, d'une môme réalité ? Métaphysiquement, une science comme l'archéologie, qu'il appelle « l'art critique », ne se sépare pas delà théologie. Mais, puisque la notion de succession s'introduit parmi nous, « il faut préférer le plus nécessaire ». « Toute connaissance serait bonne s'il ne fallait du temps pour l'acquérir. Et comme il n'est rien de si précieux que le temps, puisque notre temps est notre vie, il faut préférer le plus utile ou plutôt le plus nécessaire... La connaissance de la nature passe toutes les autres curiosités. L'histoire humaine nous apprend les desseins des princes et les intrigues des hommes; mais lorsqu'on connaît la nature, on est pour ainsi dire du conseil de Dieu ' . »

Peut-être Leibniz voulait-il par l'organisation humaine vaincre la dispersion de l'effort individuel. Le « temps », cette fois, serait surmonté. Les problèmes que nous négligeons lorsqu'ils nous assaillent sont en effet menacés de mourir d'eux-mêmes. Et rien, dès lors, ne peut suppléer à une actuelle organisation des hommes, assez complexe et assez prompte pour se saisir de ces problèmes et les scruter aussitôt qu'ils se formulent. Que Ton se rappelle l'incalculable masse d'enquêtes réclamées par Leibniz. Définition de concepts, inventaire de connaissances livresques, principes primordiaux des sciences ; analyse minutieuse de toutes les techniques, depuis les plus hautes jusqu'aux plus humbles ; ensuite il faut ravir les époques historiques par le dépouille-

1. Inédits, Philosophie , vol. VUl. Nachlrûf/e. Dissertation sans titre,, f" o4.

ment acharne des archives^; bref, il faut partout saisir le fait, et, en nous attachant principalement à ce qui est furtif, le fait contemporain lui-même ; si bien que, la postérité suivant un tel exemple, la « continuation de ces travaux donnerait une véritable histoire du monde" »; enfin, il faut surprendre sans cesse les individus capables de hâter révolution humaine. En définitive, il faut atteindre Thomme et la nature.

Le véritable amour de Dieu se prépare en de tels efforts. Il n'est plus ce sentiment très vague et général que nul progrès intérieur ne régit. 11 s'ofîre à nous comme une force sans cesse convertible.

En pénétrant de mieux en mieux la nature, nous saisissons en effet de mieux en mieux la grandeur de Dieu, et, pour ainsi dire, sa « gloire ». Celte gloire serait-elle vraiment divine, si, comme le veulent les théologiens, elle résidait en Dieu seul ? La gloire de Dieu n'est pas seulement celle dont Dieu jouit en son essence ; elle se répète à l'infini. Et nous la fragmentons, en quelque sorte, par l'effort que nous produisons pour aimer et connaître Dieu ^.

On ne peut dire que cette « gloire » soit la nature. Mais si Dieu s'identifie à l'harmonie universelle, la gloire de Dieu sera l'intelligence de cette harmonie et de cette nature. En Dieu, par suite, elle s'achèvera. « Entre l'harmonie universelle et la gloire de Dieu il y a la même différence qu'entre

1 . Cf. heihniz passim, et notamment, LeibnizeyisEnlwiirfe zu seinen Annalen von 4G91 undlG92, herausggb. von Eduarcl Bodemann, pp. 20-26. Hannover,

Page 1