‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 259 sur 305 · Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VII, pp. 1j8 sq · texte numérisé non relu

Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VII, pp. 1j8 sq

Métnphysiquemcnt, les Ordres religieux imitent la vie universelle. Comme elle ils sont organisés, hiérarchisés, destructeurs de toute dispersion. Leur essence est une fusion de la science et de la piété.

Essence que, dans la pratique, de nombreux abus corrompent. Et le « monastère » idéal n'est nulle part réalisé. Il ne différerait point, sans doute, de cet ermitage de la Suisse \ où Leibniz imagine que, lassé de la vie de cour, un gentilhomme allemand se réfugie. Retraite bien dissemblable des cloîtres. Nulle des conquêtes véritables de la science et de la vie n'en est arrachée. Là, au contraire, convergent toutes les découvertes profanes, purifiées de leurs fins passagères. Pourquoi, en effet, une âme religieuse se détournerait-elle du décor naturel ? Que plutôt elle le transperce, Texplique, le rende à sa substance la plus intime ! « Un esprit qui s'accoutume de n'envisager les biens de la terre et les merveilles des ouvrages de Dieu que comme des moyens propres à connaître et à aimer Dieu, et à le faire connaître et aimer par d'autres, n'aura point besoin... de se servir du secours d'une retraite entière contre les charmes des choses extérieures-. »

Pourquoi en de tels ermitages, sur lesquels planeraient toutes les certitudes mathématiques et tous les prestiges naturels, des moines, à la fois savants et mystiques, ne se réuniraient-ils point? Conscients que toute découverte est une prière, ils sauraient du spectacle du monde extraire incessamment leur piété. Ils s'attacheraient à des simples, à

1. Cf. Conversation du marquis de Pianèse... et du Père Émery, Ermite- Revue de Métaphysique et de Morale, numéro de janvier 1905, loc cit., pp. 13-21.

2. Gcrhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. III, p. 386. Lettre à Goste, 4 juillet

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des antiquités, à des médailles; et, comme les perfections divines sont « partout cachées dans les choses^ », ils trouveraient «partout Dieu et sa gloire' ». Des légendes, cependant, seraient autour d'eux suscitées : Que transmuent-ils en leur solitude ? Et ne sont-ils ])as des Adeptes? L'essence ordinaire de leur elïbrt ne dépasserait pourtant la puissance commune. A ceux qui arrivent vers lui pour apprendre des prodiges, le c( Solitaire » ne montre que des vérités simples, accessiblesà tous. Car, de même que Tlnfini se reflète en le feu et Teau, qui néanmoins s'insèrent en la modestie de notre vie journalière; ainsi la vie morale la plus pure surgit de nos actions en apparence les plus humbles. Tout, de la sorte, en nous et hors de nous se régénère.

Qu'importe, dès lors, si de nombreuses vocations retentirent en des âmes peu avides de science. D'autres s'éveillent non inspirées par une pénitence ou une langueur en face du monde. A la vie religieuse elles proposent des âmes que la vie moyenne de l'humanité ne parvint point à satisfaire. Loin d'être issues d'une faiblesse, ces rares vocations sont créées en l'homme « par une force d'esprit extraordinaire »°. Pourquoi reprocher à des êtres de s'arracher volontairement à l'existence coutumière ? Cette existence ne contient pas en elle toutes les possibilités humaines. « Ceux qui ignorent ou méprisent » la vie rehgieuse, a dit Leibniz, « ne goûtent qu'une vertu commune et vulgaire; ils prennent sottement

1. Cf. Guhraiier. Leibnllz's Deutsche Schriflen, éd. cit.. 1. 1, p. 410 : Von der wahren Theologia myslica : « Die gottliciien Volliiommenheiten sind bei allcn Dingen verborgen, aber die wenigsten wissen sie darin zu finden »

2. Lettre inédite ix Morell, 1" octobre 1697. « Enfin, je trouve partout Dieu et sa gloire. » (.\ propos de l'érudition et de son application possible aux plus spirituels problèmes.)

3. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. II, p. 036. Lettre à l'abbé Nicaise o juin 1692.

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pour mesure de Tobligalion des hommes envers Dieu cet anéantissement et cette froideur de vie, qui règne dans des âmes sans zèle et sans ferveur \ »

Comment ne pas profiter d'une telle force que la nature produit d'elle-même? Leibniz se suppose un instant le pape d'une Eglise idéale. 11 distribue alors entre les moines la recherche de la vérité et les œuvres de la charité. Les Bénédictins, les Cisterciens seraient naturalistes et profiteraient de leurs imn^nses terres pour faire des expériences, en même temps que pour rece\T)ir des pauvres ; les Ordres mendiants tels que Franciscains, Capucins, Observants, s'appliqueraient à la médecine, à la chirurgie, au soin des pauvres et des soldats ; les Dominicains, les Jésuites, les Carmes, les Augustins étudieraient l'histoire ecclésiastique et l'histoire profane ; les Pères de la Mercède et les différents membres de la Congrégation delà Propagande deviendraient linguistes, compareraient les langues orientales, scruteraient les étymologies, «: répareraient les ruines de la confusion de Babel, quant à la foi et quant à la langue », et feraient circuler d'un monde à l'autre les connaissances elles choses; enfin les contemplatifs, tels que Chartreux et autres *« retirés », se

1. F. de Careil, t. I", p. 560, Systema théologien m : « Quicumque hœc ignorant aut spernunt, hi nihil nisi plebelum et vulgare de virtute sapiunt, et hominum obligalionem erga Deum solemnium qualicumque obitione et frigida illa consuetudine vivendi, qiue vulgo sine zelo sine spiritu in animis régnât, inepte metiuntur. » — Ailleurs, pourtant, en un fragment inédit. Théologie, vol. XII, :2, F» 10, verso, Leibniz a signalé les difficultés des « vœux » : « Yotum castitalis licitum validumque esse non dubito, sed quoniam homines ex statu suo prsesenti futurum metiri non possunt, et vel ignorantia rerum, vel tenieraria sui fiducia, plus aliquando promittunt, quam facile servare possint ; et interdum magnae gratite mensura opus est ad resistendum tentationibus quœ non cuivis datur, safius profecto eril veniani matrimonii dari et voti nexu absolvi (quod fîeri posse dubium nullum est) quam intempeslivo rigore effici ut miseri homines, licifo veneris usu exclusi, in occultarum libidinum pessimas sordes cum animarum delrimento prsecipitentur... »

voueraient aux sciences abstraites, comme la mathématique, la « mélapiiysique réelle », la théologie mystique, la poésie sacrée, et chanteraient à Dieu « des hymnes d'une beauté admirable^ ».

Sciences expérimentales, sciences historiques, sciences linguistiques; mathématique, métaphysique et poésie sacrée; charité et théorie, gloire de Dieu et bien des hommes ; toutes choses élaborées et pratiquées par des groupes d'hommes condensant en eux la vie universelle, ne terminant jamais leur cantique d'art, de science et d'amour ; en tout cela Leibniz perçoit, en quelque sorte, son système, qui s'efforce, hors de sa pensée, de se réaliser et de se douer de vie, par la vertu d'une collaboration immense s'ajoutant à la création solitaire. Voilà pourquoi il aime les Ordres religieux-. Il les conçoit propagateurs de sa métaphysique, observateurs des choses selon les principes que cette métaphysique a posés, et dont à jamais, grâce à eux, l' « explication » se déroulera. Pvéve pour lequel, sans doute, il n'attend point un immédiat triomphe. Si, cependant, le schisme s'atténuait, et si se purifiaient les doctrines, les organismes existants ne se laisseraient-ils transposer? Et ne les pourrait-on ordonner suivant une hiérarchie de points de vue toute monadique ?

La pensée de cette hautaine transfiguration dut surgir en

1. Rommel, éd. cit., t. II, pp. 207-209. Lettre datée de Venise, 21 avril 1690. Leibniz ajoute :«Je ne veux pas à présent toucher aux Chanoines et autres Bénéficiers séculiers, que nous garderons pour un autre temps; si celte milice religieuse était bien employée et bien ordonnée, ce serait une chose admirable»). (Id., p. 209.) Cf. encore Brief'wec/isel... mit Malhematikern, éd. citée. p|). 733-734. Lettre k Huyghens, lî/^2 juin 1694 : « Je voudrais que qupl(|ue ordre religieux, tel que celui des Capucins par exemple, se fût attaché à la médecine par un principe de charité. Un tel ordre bien réglé la pourrait porter bien loin. »

2. Rommel, t. II, p. 225. « J'aime les Ordres Religeux et voudrais les voir en bon état. » (1690).

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Leibniz, lors de son séjour à Rome \ Là, il s'entretint avec les Généraux des Ordres. Au bibliothécaire du duc de Modène, Antonio Magliabecchi, il prêche Tœuvre de régénération : Que deviendrait notre science, si ces milliers de têtes se tendaient vers la découverte de la gloire de Dieu ! Qu'une telle œuvre s'inaugure et nous aurons accomph en dix ans plus qu'en des siècles -. Il faut vraiment infuser l'enthousiasme en ces ordres déchus : Un moine doit vivre dans un « état qui n'est rien qu'un regard et qu'une continuelle application à Dieu'^ ». Que l'abbé de Rancé préparc les âmes à cette vertu magnifiée, riche de forces inconnues;

1. Leibniz élait parti en Italie pour travailler à Modène aux Arciiives ducales, au sujet de son œuvre sur la maison de Brunswick. Il partit en 168y, pour Modène, Venise. Rome. Cf. li^ckhart : Lebenslauf des Herrn v. Leibniz in Murr's Journal zur Kunstgeschichle iind allgemeijien Lilferatur, t. Vil, Nùrnberg, 1779, pp. 156-16Û, biog. citée, et Guhrauer, ouv. cit., t. II, pp. 88 et suiv. Leibniz connut à Home le P. Grimaldi (v. plus haut I" partie, ch. Il), fréquenta à la Bibliothèque Vaticane. (Plus tard il réclamera encore des documents de la Bibliothèque.) (Cf. Lettre inédite au marquis de Nomis. du S mai 1704). Il connaît à Rome lantiquaire Fabretti qui lui fait visiter les catacombes. (Guhrauer, biog. cit., t. II, j). 90, d"après la vie de Leibniz de Giuseppe Barsotti, Roma, 1787). Il se lia avec une foule d'Italiens iCf. correspondances inédiles avec Alberti, Bacchini, Bianchini. Ciampini, Cimicelli, Crasso, etc.). Grâce au cardinal Casanata. il fut introduit sans doute auprès de tous les cardinaux. Kn tout cas, on lui proposa la charge de l)ibliothécaire de la Vaticane. et il avoue, non sans fierté, avoir refusé en somme un futur cardinalat. Cf. Lettre à LeThorel. 25 novembre 1698, et Lettre inédile à Pfeffinger, « Lxtrait de ma réponse », s. d., 1701 : « Je ne sais comment », dit-il, « on s'est avisé de débiter que je prétendais succéder à feu M. Vessclius, bibliothécaire dellimpereur : outre que je n'y trouverais guère mon comjjte, je ne suis pas homme à m'accommoderdes conditions que vous jugez bien. Monsieur, qu'on attache à cette charge, et j'ai rejeté des tentatives tout d'une autre considération, [fuisqu'un célèbre cardinal, qui m'avait connu à Rome, me fit écrire, touchant la préfecture de la Bibliothèque du Vatican, lorsqu'on savait qu'elle deviendrait bientôt vacante parla promotion du Cardinal Noris. Cette charge donne rang d'évèque et des bénéfices considérables; et ce n'est pas la première fois qu'on en a passé au cardinalat; cependant, j'ai répondu comme il fallait. « Cf. enfin Bodemann, Der Briefwechsel des... Leibniz, op. cit., p. i.

2. Lettres à Magliabecchi, 31 décembre 1689, 2 mars WM. F" 26 et 81. Cf. Dutens, éd. cit., t. V, pp. 80-81 et 98-99.

3. A. de Rancé, Traité de la Sainteté et des devoirs de la Vie monastique, If683, ch. v. Question première, t. I«^ p. 5o.

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et les sciences rc'clamées par Mabillon seront inspiratrices d'une piété neuve\ «Il est juste qu'on loue», dit Leibniz, « qu'on estime et quelquefois même qu'on imite ce grand et généreux détachement des Solitaires de La Trappe ; et le 1*. Mabillon serait à blâmer s'il y trouvait à redire. Mais je crois que M. l'Abbé de La Trappe serait encore à blâmer s'il désapprouvait les belles occupations du R. P. Dom Mabillon et de quelques autres excellents hommes de soii Ordre qui lui ressemblent^ » Si la nature est le « miracle de raison » que Leibniz un jour découvrit à Bossuet ', il faut pour Tétreindre unir la raison et l'amour... Malheureusement la décadence est souvent irrémédiable : idolâtries dans les couvents de femmes : dévotion toute sensuelle, tandis que la vérité est comme comprimée*. Dans l'ouvrage même de l'Abbé de la Trappe un cri d'alarme est deviné. Ce grand rêve devait-il donc s'anéantir comme tous les autres ? Ne pourrait-on, en attendant l'heure improbable des refontes ecclésiastiques, transposer pleinement les Ordres en un Ordre? « Ordre de Charité^ », de cette Charité essentielle qui s'identifie à Dieu même. Sans doute Leibniz ne nous dit pas que cet Ordre tout métaphysique doive condenser les

1. Leibniz a suivi avec grand intérêt la polémique du P. Mabillon et de l'abbé de Rancé, comme d'ailleurs tous les événements dont il a été contemporain. Il croyait que ces deux hommes ne s'opposaient pas essentiellement l'un à l'autre. On trouvera les éléments de ses jugements dans sa correspondance avec l'abbé Nicaise (Gerhardt, t. H, pp. 5il, 542, 546, etc.), et surtout dans la Correspondance inédite avec Daniel Larroqtie,

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