Id. Ibid
6. Les volumes d'Archives du Fonds Mayence, aux Affaires Étrangères,
Barczi. 2
18 L EXPANSION VERS L ORÎENT
Mais ceci importe peu. Les [projets de Leibniz, à cette époque, étaient multiples : à la fois personnels, diplomatiques et politiques. La question décisive est celle-ci : Leibniz fut-il reçu par Louis XIV ?
Les archives du ministère des Affaires étrangères ne paraissent pas devoir nous fournir une donnée positive. Pourtant, elles nous instruisent d'une autre mission : le baron de Schonborn, gendre de Boineburg, partit de Mayence pour Paris le 22 mars 1672 '. Le détail serait sans valeur, si Schonborn n'eût été pourvu d'une mission importante. Or, Boineburg parle quelque part de la « souhaitable liaison dont M. de Schonborn jettera, s'il plaît à Dieu, de bons fondements à Paris », pour « le salut commun, aussi bien de l'Allemagne que de la France- ». Plus tard, nouveau voyage de Schonborn ^ pour offrir une médiation entre les Etats Généraux des Provinces Unies et Louis XIY, médiation d'autant plus nécessaire que la tranquillité est menacée plus
sont sui'chargés de réclamations pour paiements irréguliers. Cf.. en ce qui concerne Leibniz et sa mission financière, lel"' supplément du Fonds Mayence, F" 46, Lettre de Boineburg du 4 juin 1672 : « J'avais chargé M. Leibnitz de vous offrir le mémoire ci-joint avec une très respectueuse instance... Mais la campagne étant survenue on n'y a pu rien faire... Puisque le sieur Leibnitz est encore à Paris, [il faut] supplier... le roi que S. M. agrée d'ordonner à M. Colbert qu'il prenne la peine de l'entendre ou de laire en sorte que M. Morel ou quelque autre l'entende sur cette petite supplication, dont la décision sera d'autant plus aisée, si on considère que le roi m'a accordé à moi et à mes héritiers, les revenus », etc. (Inédit.)
1. Cf. Klopp, éd. cit., t. 11, p. 132 : Lettre de Boineburg à Morell. Cf. Archives des Affaires Étrangères, Fonds Mayence, t. XI, F» 188. — « M. de Schonborn partit d'ici le 22« pour Paris ». Lettre de Boineburg. {Inédit.)
2. Archives des Affaires Étrangères, Fonds Mayence. t. XI, Folio 188. Cf. Id., Fonds Mayence, t. XI, F" 174. Lettre de l'abbé de Gravel, 14 mars 1672. Cf. F» 175 verso: « la résolution que M. de Schonborn porte au roi de la part de l'Empereur ». — (Lettre du 14 mars de l'abbé de Gravel). Cf. aussi F" 183, dépêche de Versailles, du 21 mars. (Inédit.)
3. "Voyage annoncé le 11 juillet 1672. Ai'ch. Affaires Étrangères, Fonds Mayence, t. XI, F"' 261 sqq. [Inédit.)
que jamais « d'une triste désolation par les armes ottomanniques ' ».
Il n'est donc pas impossible de saisir un rapport entre le voyage de Schonborn et celui de Leibniz. Or Schonborn, — un document l'atteste, — fut reçu à Versailles au commencement d'avril". Leibniz obtint-il de même une audience? Jusqu'ici, aucune preuve n'a pu en être donnée. La chose elle-même, d'ailleurs, est relativement secondaire. Reçu ou non, Leibniz arrivait trop tard ^ Admettons qu'il ait surtout
1 . Archives des Affaires Étrangères, Fonds Mayence, t. XII, Folio 69 , verso , 7 novembre 1672. (inédit.)
'2. Id., t. XI, Folio 191. Dépèche de Pomponne, 7 avril 1672. Les Archives contiennent de fréquentes mentions de Schonborn. Cf. p. ex. Fonds Mayence, t. XI, F» 202. — Schonborn rentra à Mayence vers le 14 mai. Cf. Id. t. XI, F» 210: « il est arrivé ici mardi dernier. » (14 mai, Gravel). Le voyage du marquis de Feuquières à Mayence semble avoir été le pendant de celui de Schonborn à Paris. Cl. Archives, Fonds Mayence, t. XI, F»' 214, 227, etc. [Inédit.)
3. Il est possible que les lettres conservées dans les archives du comte de Schonborn nous instruisentà cet égard. [V. les Sources, p. o, note 1]. En tout cas. dès maintenant, l'édition Klopp nous offre des textes fort curieux. Ce sont quelques lettres de Boineburg à Leibniz, écrites en style diplomatique. La question d'Egypte est désignée par le chiffre 6. Cf. par exemple (Klopp, éd. cit., t. II, p. 136) une lettre du 6 juin 1672 où Boineburg dit : « De 6 optem habere scriptionem tuam. Qœso cogita, ut perficiatur. G" aliquid dixi de 6 généralissime. Videtur approbari cuni p^ausu. » D'après ce texte, Leibniz aurait à peine commencé la rédaction définitive de son mémoire à cette époque, c'est-à-dire le 6 juin, donc deux mois après son arrivée à Paris. Cne autre lettre (Id.. t. II, p. 141) datée du 7 novembre 1672 : « Litteras ultimas a te accepi 16 oct. datas. Accepi quoque plagulam unam breviarii de 6. De qua egi cum G. qui jam hic est. In mandatis dabo genero ut lecum agat supra illa et pro rerum habitu proponat. Res est in futuro, neque de pace despero... Pace coita. 6 non spernetur. Deus benedicat ! » Donc, vers le 7 novembre seulement, Boineburg reçoit le texte du sommaire du projet. Ainsi se justifierait la thèse dont le savant critique des manuscrits de Leibniz, M. Paul Ritter, a bien voulu me faire part. L'œuvre définitive de Leibniz ne fut en réalité jamais écrite ; nous possédons seulement une série de fragments plus ou moins riches.
Quant au « gendre » dont parle ici Boineburg, c'est le baron de Schonborn, dont le r61e fut sans doute important, ainsi que les documents d'archives cités plus haut l'ont prouvé. Un fragment allemand très curieux, publié par Klopp, semblerait indiquer que le voyage que Leibniz fit avec Schonborn à Londres fut également entrepris dans une intention politique. [Cf. Klopp, éd. cit., t. Il p. 135]. Cf. encore d'autres lettres de Boineburg à Leibniz dans lesquelles on découvre des allusions au projet
travaillé à son Mémoire après l'affaire Nointel ; dès le mois de novembre 1G71, il était informé, ainsi que les princes allemands, des intentions de Louis XIV. Arrivé à Paris vers la fin de mars, à peine avait-il le temps de solliciter une audience, que la guerre contre la Hollande était déclarée. L'acte de déclaration est du 6 avril'.
Il serait vain de rechercher si Louis XIV eût été capable ou non d'exécuter les vues de Leibniz. Un fait* seulement
désigné toujours par le chiffre 6. Lettres du 30 avril 167^ (Id., t. Il, p. 134), du 3 juin 1672 (Id.,t. Il p. 133), etc.
i. Reste un problème historique complexe, que Ton a généralement éludé. Le 21 juin 1672, Pomponne écrivait au marquis de Feuquières : « Je ne vous dis rien sur les projets d'une guerre sainte : mais vous savez qu'ils ont cessé d'être à la mode depuis Saint Louis. » (F. de Careil, éd. cit., t. V, p. 339) et Arcliives des Aff. Étrangères. Fonds Mayence, t. Vil, F» 307, verso.
On dit que ce te.xte est la preuve évidente d'un refus de Louis XIV. Or, on ne s'aperçoit pas d'abord que, dans ce cas, on prouverait que Leibniz a réussi, soit directement, soit indirectement, à instruire Louis XIV, puisque, dans la première lettre. Boineburg ne donnait aucune indication précise.
Premier point. — Le second, c'est que très probablement cette phrase assez médiocre de Pomponne ne se rattache pas directement au projet de Leibniz lui-même. En effet, on a oublie de remarquer que cette lettre du 21 juin 1672, datée « au camp de Dœsburg », est une réponse à une lettre de Feuquières du 4 juin. Cette dernière lettre se trouve aux Archives des Affaires Étrangères, Fonds Mayence, t. VU, F»' 292 sqq. (Un extrait en a seulement paru in F. de Careil. t. V, p. 334.) Feuquières, après avoir fait de vagues réflexions sur la guerre franco-hollandaise, termine le récit de sa conversation avec l'Electeur de Mayence. en disant: « Après cela, Sire, il se mit sur un plus digne emploi des armes de V. M. C'est à savoir contre les Infidèles. Il m'en veut communiquer un projet; et j'espère avant partir pouvoir en rendre quelque compte à V. M. » (Ai'chives t. VII, Fds Mayence, F" 29i). Dans sa réponse. Pomponne, après avoir adressé quelques compliments à Feuquières, répond, en un paragraphe de trois lignes, la formule citée plus haut. Or, il est possible qu'il réponde surtout ainsi â la lettre de Feuquières, laquelle, il est vrai, n'était pas étrangère au plan de Leibniz, puisque le projet de Leibniz ne lui fut pas entièrement personnel; mais on verra que Leibniz transposera le projet qui était pressenti autour de lui. Or, la formule latente de ce projet, étant banale, ne pouvait s'attirer qu'une réponse banale. De là, sans doute, la réponse de Pomponne.
La question reste mystérieuse ; et le fait qu'Antoine Arnauld soit obligé de recommander Leibniz à y\rnauld de Pomponne, à la date du 12 septembre 1672 (Cf. Rlopp., éd. cit. t. II, p. 13'J), rend la thèse de la réception de Leibniz par Louis XIV assez douteuse. En revanclie, ailleurs Leibniz parle daller à Saint-Germain pour présenter au roi le fils de Boineburg (Id., t. II, p. 148 s. date).
est acquis : Leibniz, en s'inquiétant de la question d'Egypte, traduisait à la fois les angoisses traditionnelles devant le danger turc et le souci, à peine formulé jusqu'à lui, d'atteindre par la mer Rouge l'Extrême-Orient. S'il concevait que l'intérêt commercial surgit de conquêtes effectives, il ne se montrait pas pour cela chimérique ou hanté de ressouvenirs. Tout au contraire, son intuition de la guerre future s'affranchissait des rêves de monarchie universelle. Vision, qu'il importerait de ressaisir.
Le plus souvent, on croit démontrer l'originalité d'un penseur politique, en le prouvant annonciateur de plusieurs siècles et même d'un avenir illimité. De la sorte facilement seraient énumérés ceux des rêves de Leibniz que notre temps à peine ébaucha. Mais un homme du xvii^ siècle ne peut être assimilé à un homme du xx^ siècle qu'à l'aide de fausses analogies, tout extérieures. Au contraire, si l'on essaye de faire vivre en soi Leibniz, on saisit, au plus profond de luimême, un perpétuel effort pour transposer et intégrer en son esprit la neuve vie diffuse d'un univers qui, de toute part, s'est élargi et se veut étreindre. Or combien parmi les hommes du xvii^ siècle furent incapables de méditer ainsi les conquêtes essentielles de la fin du Moyen Age ! En effet, la plupart des penseurs n'adaptent jamais leur esprit à la réalité matérielle nouvellement arrachée. Pourtant, des mondes inconnus furent découverts. Ne se doit-on pas affranchir des conceptions qui les précédèrent ^ ?
1. Cf. Clément, Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, ouv. cit. t. II, i" partie, Annexes, pp. cclxiii sqq. En 1664, clans un mémoire
22 l'expansion vers l'orient
Telle fut l'ambition de Leibniz. Toute sa vie, il chercha comment l'agrandissement du monde se peut traduire politiquement. Sera-ce par d'incessants voyages, désordonnés, peu praticables, et sans que soient ouvertes des routes décisives. La vérité de la terre réside-t-elle en l'égalité de toutes ses parties ? Ne faut-il pas scruter celles qui furent marquées d'un privilège?
Malheureusement, l'Europe ne peut trouver en elle-même sa stabilité définitive. Une double exigence la travaille : elle est condamnée à la guerre ; et la paix est nécessaire à sa vraie vie.
En effet, toute guerre européenne est vaine, puisqu'elle ne peut aller juqu'aux limites. Sans doute une province est dominée; mais alors qu'une autre est attaquée, la première se dérobe'. « Par la guerre entre Chrétiens ne peuvent être prises que d'infimes portions de territoire..., puisque l'expérience prouve que tout accroissement de puissance augmenle aussitôt au dehors les défiances et les conspirations. D'oiî il suit qu'un roi tendant aux grandes choses... doit éviter autant que possible une telle manière d'accroître sa puissance. Car progresser ainsi, c'est s'assigner à soi-même des limites... " »
Sans doute, des difficultés subsistent en Europe : ambitions,
lu au Conseil de Commerce, Colbert insistait sur la grande révolution accomplie depuis les découvertes portugaises.
1. Klopp, éd. cit., t. Il, p. 222 : « Didicit non solere apud christianos uno impetu acquiri régna, aut si occupaveris, retineri, concurrentibus cunctis ad impediendam rem tam perniciosae consequentia;,tam exitiosam publica^ quieti. »
2. Id., éd. cit. t. II, p. 222 : « Bello igitur inter Christianos non nisi particula regionum capi possunt, ... cum experimento constet omnem potentiié accessionem aliorum suspiciones conspirationesque augere. Unde sequitur, Regem ad magna tendentem... hoc augendi imperii genus pro sapientia sua quantum licet, vitaturum esse. Nam sic progredi est sibi jpsi termines prasfigere ».
compétitions, rôves de monarchies universelles. Mais Leibniz travaille à arracher les conquérants à la hantise des ressouvenirs. Tous les hommes de guerre, avant et après le XVII* siècle, ne surent pas renouveler à la fois la forme et la matière de la conquête. Or Leibniz écrit ces lignes décisives : « Vouloir soumettre par les armes des nations civilisées, en même temps que belliqueuses et ferventes de liberté, telles que le sont la plupart des nations européennes, la chose est non seulement impie, mais insensée ^ )>
Faut-il donc supprimer toute espérance guerrière ? Leibniz plutôt discerne que le monde est soumis, en A'ertu de lois nettement mécaniques, à des luttes grandissantes. Mais il appartient à Tesprit d'ordonner et de modifier des guerres, elles-mêmes dispersées et informes. Or, au xvii^ siècle, d'oîi pouvait surgir la guerre féconde ?
Leibniz, déjà presque hégélien, avait foi en la réalité des moments historiques. Actuellement , partout des terres neuves contiennent des richesses insoupçonnées. Actuellement donc, les guerres lointaines sont fécondes. La guerre contre les barbares apparaît nécessaire.
OiJ atteindrons-nous la barbarie ? Précisément à l'endroit où elle cause le plus fort dommage : en Egypte.
Est-ce un ressouvenir de guerre sacrée ? N'est-ce pas plu-
1. Klopp, t. II, p. 221. « Les bons princes », dit ailleurs Leibniz, « se souviennent toujours qu'ils... ne conduisent pas des bêtes, mais des âmes que Dieu a raclietées de ce qu'il avait de plus précieux, qu'il leur en demandera un compte rigoureu.x et qu'une guerre injuste est presque le plus grand des crimes qui se puissent commettre. » Non souligné par Leibniz. [Cf. Romrael, Leifiniz und der Landgraf Ernst von Ilessen Rheinfels : Ein ungedruckter Briefwechsel... FrankfuH-am-Main, 1847, 2 vol. in-12, v. ici t. I", p. 370]. Cf. surtout au sujet de l'inviolabilité de la personne humaine, celte admirable formule, comprise dans la « Méditation sur la notion commune de Justice », ap. Mollat : Mitteilungen aus Leibnizens ungedruckten Hchriften, 2* édition, Leipzig. 1893, p. 68. : « La propriété du corps d'un homme est à son âme, et ne lui saurait être ôtée, tant qu'il est en vie. »
24 l'expansion vers l'orient
tôt que la conquête des pays barbares n'apparaît pas partout identiquement féconde? Opprimée maintenant, rÉgypte disjoint les civilisations; libérée, elle reliera les mondes. L'Egypte est la terre élue.
Leibniz, parmi tant d'autres résultats, espère réaliser une délivrance, grâce à la guerre d'Egypte. En effet, la barbarie turque n'est que superficielle '■ : Trébizonde, Sm3Tne, Ephèse, les îles de Chypre, de Candie, de Chio, de Lesbos, de Lemnos, sont peuplées de chrétiens; la Mésopotamie, la Médie, le Kurdistan sont remplis d'Arméniens; l'Egypte, en son fonds primitif, est copte.
^ Dira-t-on que tous ces peuples sont indépendants de l'Egypte? Mais l'Egypte est le centre de l'Empire". C'est d'elle que le Sultan extrait tout son trésor \ Du jour où elle céderait, toutes les révoltes, latentes çà et là, se produiraient'. Car tous ces peuples sont appelés à s'affranchir l'un après l'autre. En Bosnie, en Albanie, en « Curdie », les habitants sont malheureux, forcés, dans leur frayeur, de se réfugier loin des villages ^ Des Mahométans eux-mêmes sont lassés de la domination turque. On voit les Arabes maltraités cacher leur roi dans le désert ^
Et, à la tête de cet Empire est le gouvernement turc. On
1. Klopp, éd. cit., t. II. p. 333 : « Et ausim clicere minimum (nam alii plus dicunt), tertiam subditorum parlera esse Christianos ».
2. Id., t. Il, p. 291 : « Sed per canalem .Egypti pêne unicum Huit hic torrens, cujus regio toti ottomanico imperio de maxima mercium parte prospicit. »