‹ Lendemains d'unitéChapitre 25 sur 44 · Ici., p · texte numérisé non relu

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202 L?]NDEMAINS D UNITE

— Qu'étiez-vous en Italie?

— Paysan.

— Combien gagniez-vous par jour?

— Dix sous et la nourriture.

— La nourriture était-elle suffisante pour vous et votre famille?

— Non, la nourriture était pour moi seul; les dix sous faisaient vivre ma famille.

— Xaturellement, vous étiez logé gratuitement?

— Non, je devais me loger à mes frais.

— Quand vous vous êtes embarqué, aviezvous de l'argent?

— Pas un sou.

— Possédez-vous du moins quelque objet de valeur?

— Je n'ai rien.

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Cet attristant dialogue est extrait d'un travail de M. Chandler, sénateur des État-Unis; il reproduit sur le vif un interrogatoire adressé par les autorités américaines à un immigrant italien K M. Chandler a collectionné beaucoup d'interrogatoires analogues; ce sont, d'un bout à l'autre, des aveux de misère etdespropos de détresse. Cinquante francs tout au plus, et parfois rien du tout : voilà ce qu'emporte d'Italie une famille qui s'en va. Frappée, dès lors, de cette tare que l'injustice humaine attache à un certain degré d'indigence, elle se laisse entasser, craintive, avec d'autres familles aussi misérables qu'elle, dans les ])rofondeurs des paquebots; l'air y fait d(''faut pour respirer; la place y manque pour s'étendre : il est des vaisseaux où chaque individu dispose de 06 décimètres carrés; et l'on devine que dans cet entassement l'hygiène et la dignité luimaine sont l'objet de constants atîronts. Au débarque-

1. Ni ni, Lu nuova f'ase délia eiiiiijraziuiir italiaiia, j>. 10 (Turin, Huux, 1896).

ment, il faut vivre : tantôt on s'abandonne à des agents qui dilapident l'insignifiant pécule de l'émigrant, sans parfois lui procurer de travail; tanlôton se laisse exploiter, à l'aventure, par la première demande de bras qui survient; et, tantôt enfin, la famille se disloque et livre les enfants à des barnums, qui en font des saltimbanques, des infirmes, ou pis encore. Ces barnums s'abandonnaient, il y a quelques années, à de si monstrueux abus qu'un sénateur américain, M. Lovering, voulut couper court à leur industrie, connue sous le nom de sistema dei padro)ii, en présentant un bill qui frappait, d'un emprisonnement pouvant durer jusqu'à cinq années et d'une amende pouvant s'élever jusqu'à 5.000 dollars, l'exploitation des enfants. Le même bill visait les promesses de travail, dont certains courtiers déshonnêtes amusaient les émigrants pour leur extorquer quelques francs, et menaçait de dix ans de prison et de 10.000 dollars d'amende toute annonce alléchante qui serait reconnue men-

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songère'. C'est contre les Italiens, surtout, que ces armes législatives étaient dirigées; des hommes s'étaient trouvés, en Italie, qui volontiers passaient en Amériquepour y vivre aux dépens de ceux qui arrivaient sans avoir même de quoi vivi'e; et il devenait nécessaire de mettre une entrave à cette singulière profession.

Ces mêmes périls se présentaient, et se présentent encore dans l'Argentine et au Brésil. Le travailleur italien, là-bas, fut trop souvent l'héritier immédiat de l'esclave ; et la su])pression de l'esclavage, précisément, amena les pouvoirs publics, dans l'Amérique méridionale, à faire des appels d'Italiens, On a plutôt réussi à détruire une institution qu'à changer les mœurs; et les mœurs, en général, ont survécu à l'institution. « Nous sommes comme des bêtes ici, sans prêtres, sans mé-

1. Scalabrini, L'emigrazione italiana in America: Usserf«ziom,p. 38-40 (Plaisance, fipogr. deirAmiro del Popolo, 1887). — Voir dans Outre-Mer, I, p. 2o7-260 (Paris, Lemcrre, I89i)), les poignantes impressions Je M. l'aul Bourset à la vue des t''migrés Italiens aux Etats-Unis.

decins, écrivaitun travailleur italien. On n'enterre même pas les morts ; nous sommes pis que des chiens attachés. Dites au patron que je serais plus heureux en Italie dans son étable à porcs que dans un palais en Amérique. « Et un autre : « Je suis en croix, assoiffé, affamé, trahi. De cent nous sommes réduits à quarante. Telle a perdu son mari, tel sa femme ou ses fils. Il en est du Tyrol, dit-on, qui ont mangé un enfant, tant ils avaient faim. Et pour nous protéger, personne, pas de magistrats, pas de carabiniers. En Italie, les Messieurs nous traitent mal, mais, toutdemême, cela valait mieux. «C'est en 1879 qu'un député au Parlement italien, M. Antonibon, faisait écho, dans l'enceinte de Montecitorio, à ces clameurs d'agonie' ; et les Gouvernements américains eux-mêmes parurent s'en inquiéter. 11 y eut, au Brésil surtout, une sorte d'essai pour organiser l'émigration : des agents se répandirent en Italie, qui procédaient

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