‹ Léo BurckartChapitre 6 sur 179 · COURT EXPOSÉ · texte numérisé non relu

COURT EXPOSÉ

DE CE QU'ONT PRODUIT JUSQU'A CE JOUR LES ENQUÊTES RELATIVES A L' AFFAIRE DE SAND.

Carlsruhe, 25 juin i 8t 9.

Les résultats obtenus , tant par les recherches soigneuses de la commission d'état qui a été chargée de prendre connaissance de l'assassinat commis sur la personne de M. de Kotzebue par l'étudiant Sand , que par celles qu'ont faites à Iéna, et principalement a Giessen, les commissions territoriales qui ont pareillement été nommées en conséquence, les pièces que le gouvernement badois leur a communiquées, font voir combien on avait été fondé a attacher dès le premier moment la plus haute importance à cet événement. Le dépouillement des actes sera bientôt terminé, et déjà il jette un grand jour sur plusieurs circonstances du moment et sur plusieurs faits précédents qui étaient jusqu'ici restés sans explication. Il donne de plus, relativement a l'esprit qui s'est emparé d'une grande partie de la jeunesse allemande , surtout dans les universités, des éclaircissements tels qu'il n'est plus possible de se faire illusion sur les suites qui en sont déjà résultées , ni sur celles qui en résulteront encore.

C'est a cet esprit qu'il faut attribuer la formation de ces associations secrètes , dont les dernières recherches ont fait découvrir l'existence et dévoilé la tendance perturbatrice, nous donnant par 1k la mesure de ce que nous aurions a attendre de l'avenir, si la génération destinée a nous remplacer était élevée dans les mêmes principes, et si , après avoir été

journellement exaltée jusqu'au délire, par des professeurs et par des écrivains dangereux , elle partait d'une telle éducation pour entrer sérieusement dans la carrière de la vie.

Depuis longtemps on reconnaît (mais on n'en est pas encore venu jusqu'à la mettre en pratique) la nécessité de réviser l'organisation actuelle des grandes écoles , les bases de l'instruction en général , enfin les règles et les principes auxquels les professeurs doivent être astreints dans leurs leçons tant publiques que particulières : aujourd'hui cette nécessité doit s'offrir a la pensée de tous les gouvernements comme un devoir commun 7 comme un devoir pressant ; et le dernier événement en fait d'autant mieux sentir l'urgence, qu'il est une preuve parlante et un résultat certain de la dégénération des écoles.

En effet , si les premières dépositions de Sand semblent présenter peu d'intérêt, si l'on n'y trouve aucune preuve concluante qu'il ait eu des complices de son crime, ou qu'il en ait communiqué le projet, elles font voir du moins comment ce jeune homme qui , au rapport de ses parents , de ses amis et de ses premiers maîtres, était modeste, timide, et qu'il fallait sans cesse encourager, peu a peu (grâce aux doctrines obscures et dangereuses de quelques hommes de grande réputation comme littérateurs, grâce surtout a la fréquentation contagieuse des chevaliers de la Wartbourg , des champions de l'ultra-germanisme 1 et de la confrérie universitaire) est par-

1 J'ai rendu le mot teulonia par ultra- germanisme , afin d'èire compris par des lecteurs français. Teutonia est le cri de guerre de tous ces jeunes fanatiques qui voudraient redevenir Teutons, et dont le but principal est de ramener l'Allemagne à l'unité. J'ai traduit burschenschajj't par confrérie universitaire. Depuis la fête de Wartbourg, les étudiants, qui jusque-là avaient vécu en coteries très-distinctes , formées des jeunes gens du même pays, comme Prussiens, Saxons , Badois, etc., ont imaginé de réunir ceux de toutes les universités dans une seule confrérie générale, qu'ils ont appelée

venu au degré de perversité qui a fait de lui un assassin ! Elles fournissent aussi matière a de sérieuses réflexions sur l'état présent des grandes écoles et sur le détestable esprit de beaucoup de professeurs, qui laissent de côté les objets purement scientifiques pour se jeter dans une politique dépravée. Enfin elles indiquent clairement la source de toutes les maximes corruptrices dont , hélas ! les effets ne se font que trop apercevoir.

Mais si les dépositions de l'étudiant Sand sont déjà précieuses sous ce rapport , combien ne doivent-elles pas le paraître davantage quand on pense que c'est a elles que l'on doit les découvertes qui, en ce moment, sont l'objet des plus intéressantes recherches, surtout a Giessen.

C'est a Giessen que la commission spéciale, qui a été nommée par suite de ces mêmes dépositions (communiquées par le gouvernement de Bade), est parvenue, suivant ses rapports , à découvrir sous le nom de société noire une association secrète dont un de ses membres a ainsi expliqué le but.

« L'Allemagne doit former un seul état et une seule église « chrétienne. Il est de première nécessité de répandre des « idées de liberté parmi le peuple. 11 faut que tous ceux qui, « dans les différents états de l'Allemagne, prennent en main « les intérêts du peuple, se rapprochent et se concertent, et « qu'ensuite, au moyen de plénipotentiaires pris dans leur « sein , et distincts des envoyés des puissances , ils agissent « avec force près de la confédération germanique. »

burschenschajft , et que l'on pourrait rendre par confrérie des gars. C'est dans cette burschenschajft que se trouvent tous les cerveaux exaltés qui ont mis presqu'en danger le repos de l'Allemagne. Dans plus d'une ville, le cri : A moi les gars! (Burschen heraus!) met sur pied toute la jeunesse du lieu.

Or, on sait qu'un projet de constitution , conforme a ce plan, a été proposé et discuté dans l'hiver de -J 817 a 18i 8 , chez un certain docteur Follenius, dans une réunion d'affidés.

Une association du même genre doit s'être formée a Iéna , quoique Sand ait persisté jusqu'à ce présent a nier obstinément le fait. Il convient seulement qu'il y a existé une société purement littéraire , et il en a même fait connaître plusieurs membres , mais toujours avec l'observation qu'il était et ne pouvait être question que de cette espèce de société. Cependant la lettre de Sand à ceux qu'il appelle ses amis (communiquée le 3 avril dernier) , cette lettre rapprochée de son autre écrit à la confrérie universitaire (burschenschafft); et surtout l'écrit (communiqué le 15 avril), d'un certain Sartorius, qui s'est trouvé aussi compromis par les nouvelles recherches, font trop clairement voir les objets que l'on discutait et les mesures que l'on se proposait dans ces réunions; ils coïncident trop bien avec les dépositions des étudiants de Giessen pour ne pas faire soupçonner un but caché et important à cette prétendue société littéraire de Iéna.

Sartorius, en effet, s'exprime ainsi :

« Il ne s'agit en apparence que de poursuites littéraires, « mais si quelqu'un y cherche quelque chose de plus, qu'il « vienne et qu'il voie. »

Les précautions que prenaient ces jeunes gens pour éviter que l'on ne portât trop tôt un œil attentif sur leurs menées sont prouvées , entre autres , par une lettre trouvée chez un certain docteur Seebold , membre a la fois de la société des noirs et de la soi-disant société littéraire. Suivant cette lettre, un des initiés devait être dépêché a Darmstadt pour prévenir le mauvais effet qu'aurait pu produire une exposition prématurée de leurs principes, faite devant une assemblée tenue à laStarkenbourg, et où se trouvaient plusieurs personnes non initiées.

On voit par cette même lettre que rarement ils se confiaient a la poste, mais qu'ils avaient des affidés (wissende*) qui couraient le pays pour porter leurs messages.

Il est bon aussi de remarquer « que Sand a dit au sujet du « professeur Fries a ïéna, qu'eux (les membres de la société « littéraire) avaient eu chez lui (Fries) des entretiens sur « des questions philosophiques d'une grande profondeur , et « que souvent ils l'avaient consulté sur les objets dont Us « étaient occupés. »

Au surplus les dépositions de l'étudiant Sand font encore naître le soupçon que quelques-uns de ses amis d'Iéna pourraient bien avoir indirectement participé à l'assassinat pour l'avoir su et ne l'avoir pas empêché. On fait à ce sujet des recherches qui ne sont pas encore achevées.

II s'était précédemment passé a Iéna plusieurs circonstances auxquelles il est infiniment regrettable que l'on n'ait pas donné toute l'attention que l'on aurait dû. Deux professeurs de cette ville ont déposé qu'un certain docteur j qu'ils ont nommé, il y a plus de six mois, avait laissé entendre que plusieurs étudiants de la confrérie dite hurschenschafft composaient entre eux une société secrète dont le mot d'ordre était : Mort aux tyrans , et qui avait son lieu de rassemblement chez un de leurs professeurs. L'importance qu'il y aurait eu a faire sur-le-champ usage de cette révélation n'a été que trop prouvée par les dernières découvertes, qui non-seulement confirment le fait, mais qui donnent lieu à l'horrible soupçon que déjà ces forcenés avaient dressé des listes de proscription où se trouvait, entre autres, le nom de S. A. R. le grand-duc de Hesse.

1 Wissende (qui savent , qui sont du secret) est une expression consacrée, et qui remonte aux temps du tribunal secret.

Cette confrérie universitaire ( burschenschafft ) paraît avoir été l'école où l'on éprouvait les étudiants et d'où l'on tirait ceux que l'on jugeait dignes d'être admis dans une classe plus choisie et ignorée du plus grand nombre. Les autres, à la vérité , ne connaissaient que vaguement les projets sinistres et criminels de l'association particulière qui dirigeait tout, et qui ne laissait percer ses desseins qu'avec réserve et lenteur ; mais ils n'en dévoraient pas moins avec avidité des leçons et des doctrines dont l'effet infaillible devait être d'égarer sans retour une jeunesse déjà si facile a émouvoir.

Des maximes en effet comme celle d'un certain S :

« que tout homme a droit de faire tout ce qu'il croit juste, » ( maxime dans laquelle Sand nommément a voulu chercher sa justification) , et d'autres également sorties de la bouche de certains professeurs , ne pouvaient manquer de faire une impression durable sur de jeunes esprits qui , trompés par de grandes réputations littéraires , donnaient une confiance aveugle a ceux qui les leur prêchaient. Il est de même évident que le complet développement du système des initiés serait rapidement parvenu a sa maturité, puisque, suivant le cours naturel des choses , la plupart de ces jeunes gens auraient, sous peu d'années, occupé les places les plus importantes.

Un passage de la lettre de Sand a ses amis ( amis dans le sens qu'il attache à ce mot), semble se rapporter a cette époque à venir. « Il faudra, dit-il, tenir en réserve ceux qui au- « ront quelque autorité sur le peuple, pour que, lorsque le « pays aura été affranchi , on ne se trouve pas privé des hom- « mes les plus capables d'achever et de perfectionner l'œu- « vre. »

A l'égard des moyens qu'ils se proposaient d'employer pour arriver a ce prétendu perfectionnement, les passages sui-

vants, tirés des album qui ont été trouvés parmi les papiers saisis a Iéna , peuvent en donner une idée. On y lit entre autres :

« Nous nous reverrons ! Quand la fumée s'élèvera des mon- « tagnes, alors, brave Rakété*, ton ami, ton frère, le bras « retroussé, te tendra de nouveau la main. Seebold. »

Et plus loin :

« Contre l'arbitraire des gouvernements , le peuple goûte « le conseil d'Hippocrate contre les cancers : quand les re- « mèdes ne guérissent pas, dit-il, on guérit par le fer; et ce « que l'on n'obtient pas du fer, on l'obtient du feu. »

Il est à croire que désormais tous les doutes cesseront, qu'un fanatisme politique, déjà parvenu a ce degré, sera regardé comme un danger imminent pour le repos de l'Allemagne et même de l'Europe , et que l'on sentira le besoin de s'y opposer énergiquement. Il encore possible d'en arrêter les progrès : encore quelques années, et on ne le pourra plus, si tous les gouvernements ne prennent pas, de concert, des mesures efficaces pour en fermer la source ; et la source en est principalement dans la dégénération des grandes écoles.

Il ne s'agit pas de gêner la liberté de l'enseignement, mais de le ramener à sa première institution , de le borner aux sciences, de le purger de tout ce vicieux mélange de politique; et, pour le maintenir dans sa pureté, il est nécessaire que les professeurs soient soumis a une responsabilité sévère pour leurs leçons, leurs écrits et toute leur conduite.

* Rakélé paraît être un nom de guerre. Brave est mis pour ungebleichter, qui proprement veut dire , non blanchi , écrit. — Le bras retroussé : cette expression équivaut presque à celle d'un poignard à la main. Il n'est pas rare que les Allemands au moment du combat, et surtout d'un combat corps à corps, se retroussent le bras jusqu'au coude. Le jour de la bataille de Rosbach , le prince de Saxe-Hilburgbausen avait le bras retroussé de cette manière.

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