EMILIO CASTELAR
Madrid, ii de abril de 1892.
Emilio Castelar B. L. M. al senor Boyer d*Agen, y tiene el gusto de remitirle, adjunto, todo lo que ha escrito respecto a Leôn XIII; sintiendo no disponer de tiempo ninguno, para escribir un articule largo sobre el actual Pontefice Romano ^ . . . .
Dans la salle du Vatican, où Léon XIII donne ses audiences solennelles ou « réceptions » comme en langage moderne on appelle aujourd'hui les anciens a baisements de mains » de la Cour, le Collège cardinalice s'est réuni pour féliciter le Souverain Pontife de son nouvel anni-
versaîre. En effet, le Pape vient d'entrer dans sa quatre-vingt-troisième année ; âge bien avancé et bien lourd, pour celui qui doit continuer rétude de toutes les sciences divines et humaines^ et fournir aux veilles imposées à la plus haute et à la meilleure autorité morale qui soit au monde. Ainsi Léon XIII vit comme par un prodige. La maigreur, chez lui, est arrivée à ce point extrême que son corps n'apparaît que comme blanche et transparente cire. Une peau fine et nette colle aux os, de si près qu'on y entrevoit le squelette; comme en quelqu'une de ces effigies de saints, sculptées par les artistes catholiques. Et nonobstant, la vie de Tesprit anime et éclaire continuellement ce masque, comme les visions béatifiques illuminent les visages des pénitents ravis en extase. Cette lumière émane des yeux qui projettent, tels que deux astres spirituels, Téclat d'une idée si intense que, grâce à sa pénétration aiguë, on sonde jusqu'à la profondeur de la pensée et jusqu'à l'intime de l'âme. Ainsi, Léon XIII vit de l'esprit et par Tidée,
Nous ne pouvons autrement nous expliquer sa Lettre récente aux cardinaux français, dans laquelle l'Eglise et la République se sont donné un baiser de paix, et en vertu de laquelle la dé-
23^ VÈCm Xin devant ses COHTElIPORftlHS
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mocratie rencontre un idéalisme moral et îckîîs* pensable à sa vie. L'Eglise voit dorénavant augmenter le nombre de ses fidèles, avec le nombre de ceux qui avaient cessé de fréquenuer ies autels de celle qu'ils croyaient êcpercnnemic de tout progrès et en lutte perpétuelle contre le principe de Thumaine liberté. Telle est la voie dans laquelle s'est engagé l'auteur de cette Lettre. Appelé par la destinée à combattre pour les droits de l'homme et pour la démocratie universelle, il s'est élevé contre l'Eglise même,, quand TEglise a vouluun jour nous obliger à opter pour la foi ou pour la liberté ; — et c^est la liberté, quMl a choisie finalement. Mkvs aujourd'hui, que l'Eglise comprend comment le Christianisme a pourjmission future de servir Ja religion éternelle aux peuples libres, et qu'elle pousse les catholiques de France à la conconle et à la paix en acceptant lé régime républicain si combattu iusqu*^ présent par le clergé; auFjourd'hui, un homme qui fut démocrate, sa vie entière, est dan-s le cas de voir s'accomplir ce qu'il avait prévu et annoncé dans la session de notre immortelle Constituante de rSyg, et, de ce jour du 5 mai, il peut rappeler, avec un extrait du Diario de Cortès^ les émotions mêmes que partagea son auditoire : « Non, Messieurs-
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les Députés, disait alors celui qui écrit aujour-^ d'hui ces lignes, je n'appartiens pas au monde de la théologie et de la foi. J'appartiens^ je crois apparterûr au monde de la pliilosophie et de la; raison. Pourtant, si j'avais jamais à retourner au monde d'où je suis parti, ]t n'embrâsserais pas la religion protestante dont la glace refroidit mon ân>e, refroidit mon cœur, refroidit ma conscience : cette religion protestante, éternelle ennemie de ma patrie, de ma race, de mon histoire. Je reviendrais sûrement au bel autel qui m'inspira les plus grands sentiments de ma vie; je reviendrais me prosterner à deux genoux devant la Vierge très sainte qui, de son doux regard, rasséréna mes premières passions ; îc:
reviendrais emplir mon être des parfums de l'encens, et des fugues de l'orgue, et de la lumière entrevue par les vitraux de -couleur et reflétée sur les ailes d'or des anges, éternels compagnons de notre âme dans son enfance ; et, à l'heurede mourir, Messieurs les Députés, à l'heure de mourir je demanderais un asile à la croix, sous les bras de laquelle s'abrite aujourd'hui le coin déterre que j'aime et que je vénère le plus en ce monde: la tombe de ma mère. » {Applaudissements sur tous les bancs de la Chambre.) Je' copie jusqu'à ce mouvement da Congrès,
comme le Diario deSesiones le porte, non par puérHe vanité d'orateur, mais pour marquer que j'avais exprimé avec succès en cette occasion très solennelle où je défendais la liberté humaine, que j'avais exprimé, dis-je, Tétat d'âme en lequel — respectivement à la religion catholique — nous trouverions tous les démocrates, le jour heureux où entrerait en compatibilité espérée la crqyance religieuse — ce vrai levain de notre vie spirituelle — avec les principes de progrès, au triomphe et à l'application desquels nous avons consacré toutes nos idées et dépensé toutes nos forces.
Je causais, il y a quelques jours, avec un de mes amis, le marquis de Cubas, si catholique et si artiste, dont la religion et Testhétique ennoblissent l'esprit éclairé et le grand cœur. Ancien élève des Académies nationales qui depuis ont été illustrées par ses œuvres, il a, pendant sa jeunesse, habité Rome où le conduisirent des prix obtenus par son mérite. Il me racontait donc comment le Pape se plaisait à accepter tel paragraphe de mes discours, et le manifestait fréquemment en diverses conversations qu'il avait avec nos compatriotes en général, et spécialement avec celui qui en toute opinion extrême sait apprécier en distinguant.
Bien plus : je dois dire que je me sentis mû vers ce retour à la religion de mes pères, -^ que jamais je n'avais totalement abandonnée, non, jamais, — que je m'y sentis mû à la même heure où, par un providentiel dessein, Léon XIII fui élevé sur le trône des Papes. Je ne révèle aucun secret en rappelant comment, depuis ce jour, le Pouvoir exécutif de la République espagnole fit tout ce quMl fut en mon pouvoir de tenter pour favoriser la réconciliation entre les Gouvernements républicains et TEglise catholique, sur la question de nomination des évêques ; et en rappelant encore comment, avec satisfaction et honneur, je perdis la Présidence de l'Etat pour tel acte de mon programme, ramené à l'idée claire et à la ferme résolution d'en finir avec la guerre carliste, à bref délai et à quelque prix que ce fût. Et je ne révèle pas davantage un secret en disant qu'il m'arriva, un jour, de me gagner les hostilités des républicains opportunistes Français, pour le ton acerbe de mes constantes censures contre le procédé dont ils usaient à l'égard du clergé et des idées religieuses. Les paroles suivantes, extraites du discours d'Alcira prononcé le 2 octobre 1880, peuvent s'appliquer si opportunément à la situation présente, qu^il semble impossible qu^elles
aient douze ans de date : a Tout indique qu'aujourd'hui te Souverain Pontificat tend à une ronciliàtion, en la personne vénérable de Léon Xlli. Eh bien I II faut, de notre côté, que Tious La recherchions. Il faut que nous la recherchions, avec persévérance; parce que nous n'obtiendrions pas peu de chose, à n'obtenir que dexalmer certaines inquiétudes religieuses et que d'attirer la portion la plus -♦illustre .du clergé jusqu'à la démocratie et à la liberté, jusqu'à un désistement de toute tendance, politique et à un spiritualisme capable-d'élever nos consolateurs idéalistes au-dessus des inclinations trop positivistes de notre siècle, lequel manque, comme la civilisation romaine en s*es derniers temps, d'économistes hardis et utilitaires. Ainsi je déclare ne pas connaître de moment plu;s inopportun, pour renier T Eglise, que celui où nous sommes. Non, :je n'en connais point.
Certes, je comprends que xiertain Empereur gibelin satisfasse les tenaces aspirations germaniques, en représentant en fare .de RomeJa charte d'Arminius et celle de Luther» Mais jiff lie le comprends pas.de la République française. Le sentiment- qui domine aujourd'hui dans,les disputes religieuses de France m'effraye, par son T:aractère jacobin ; et le caractèce jacobin' m Icf-
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fraye, parce qu'un autre Robespierre sera- le prédécesseur inévitable d'un autre Napoléon. » (Je demande à mes lecteurs de remarquer corn* ment, huit ans à l'avance, avait été annoncé ici le mouvement Boulangiste). « Le parti républicain Français, avec ses procédés, s'est séparé des principes de liberté naturelsà la démocratie moderne ; il s'est affranchi des traditions de M. Thiers; il a donné la chasse à des hommes tels que Jules Smon.; il à frappé des ministères tels que le ministère Freycinet; il est arrivera une si stérile agitation et à une telle violence qu'il a causé le plus grand dommage à la. démocratie qui, jusqu'à cette' heure, avait mérité la noble adniiraiion du monde pour son tact exquis et pour son exquise prudence. » « Nous autres^ si nous revenons au pouvoir, nous conserverons le budget et les institutions ecclésiastiques; et^ au nom de la liberté religieuse, au nom da droit individuel, au nom du respect au principe d'ash sociaiion, nous laisserons aux âmes tristes que la monde désenchante et que possède, le désir de la mort, la liberté. de s'enlacer à la croix du Sauveur comme le lierre à Tarbre, et d'attendre l'heure, du jugement dernier, enveloppées dans la bure des moines et étendues sur les froides dalles du cloître, jusqu'à ce que toute leur vie
se soit évanouie comme une fumée d'encens dans l'immensité du ciel. Si nQtre respect pour la liberté nous empêche d'imposer une taxe sur l'intérêt, une taxe sur le gain, une taxe sur Téchange; notre respect pour la liberté nous empêche aussi bien d'imposer une taxe sur la prière, une taxe sur la piété, une taxe sur la pénitence. »
Nous citons tout ceci pour montrer avec quel mélange de véritable enthousiasme et de ferme ténacité nous avons désiré une politique, telle que la formule aujourd'hui Léon XIII, et avec quelle grande satisfaction nous verrons qu'elle survive à lui-même et se perpétue avec le sage successeur de ce Pape, pour se transmettre au siècle prochain et engendrer un état religieux bien supérieur à celui que nous aurons pu obtenir dans le siècle où nous sommes. Depuis longtemps déjà, nous avons remarqué avec une véritable douleur que, chez les peuples Latins, les nations se divisent en superstitieuses et en sceptiques ; et ainsi s'épuisent les forces vives d'un Etat à combattre l'idéalisme de l'Eglise, et le pouvoir vivifiant de cet idéalisme se diminue et finit par s'éclipser tout à fait dans sa lutte continuelle avec tous les progrès de notre politique et toutes les délimitations de nos droits.
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Jamais la pensée humaine ne pourra mesurer toute la félicité morale, toute la lumière spirituelle, tout le bien-être pratique, qu'aux nations de sang et de race latines offre à retirer d'elles la bénédiction dont un Pontife Romain vient d'honorer la liberté et la démocratie.
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Ainsi, une brrse de consolatrice* espéranœ^ passe sur. Tocéan de la vie chrétienne. Nous savons comment les nations retiennent le droit de se gouverner elles-mêmes, et comment ce droit a été formulé par de nombreux docteurs catholiques. Nous avons vu que Tidée aristotélicienne de la souveraineté dans l'État et l'organisme naturel du gouvernement $ocial fut, dans la suite des âges, léguée par un philosophe grec comme Aristote à un docteur catholique comme saint Thomas. Nous avons complété notre pensée par celle des universités castillanes du seizième siècle, d'où, comme un jour me le disait le sage allemand Gneist, naîtrait le droit naturel moderne. Nous nous rappelons la sainte indignation du P. Las Casas contre Tincroyable appropriation de Thomme par Thomme, et ses véhémentes apostrophes au droit naturel et au droit des gens contre un crime si barbare. Nous n'avons pas oublié que les notions fondamentales du décalogue démocratique et que Tmfusion des sentiments humains communiquée à
un état si critique: et si morbide,, qui Sf'appelle Vétat de guerre, se devaient au: P. Victoria.; et que Suarez observait comment Dieui donna au premier homme, la souveraineté sur les autres animaux, mais.nonpourrant la souveraineté.sur. lestauires hommes. Dans les pa-ges* de nosrau^ tcurs- classiques, nous avons recueilli à pleines mains> mille sentences profondes sur la corrélation intime qui existe, entre un gouvernement tiré des entrailles- mêmes: de ^élément social, et Pâme chréiienne de ces sociétés que. le Christ racheta et- sauva de l'antique fatalisme païen*
Cependant, nous né nous rappelons avoir lu dans aucun auteur Une série de vérités, disposées avec tant de logique et exprimées d'une façon. si claire, comme celles que renferme la Lettre. de Léon XIII aux cardinaux français. La préten*tion des monarchistes à convertir la monarchie en un organisme consubstantielà l'état d'ètre.et d'exister perpétuellement des sociétés humaines, n'a demandé qu'un souffla des lèvres inspirées de ce Pontife pour se. dissoudre; et pour cela il a seulementisuffi.de déclarer que.le mouvealent politique est sujet à des changements divers',..et <fue. l'iimmutabilité n'est la prérogative que du principe moral et du dogme religieux^ en vertu
même de leur complexion intrinsèque. Après cette sublime déclaration de principes, les rois ne pourront plus alléguer de titres divins à la domination souveraine, et encore moins croire qu'à leur génération une pérennité d'autorité politique est enchaînée par droit d'héritage, tant qu'ils n'auront pas reconnu leur propre personne sujette de l'Etat qui leur confie sa gestion sociale. Celte gestion est composée de facteurs qui peuvent être convertis de rois théocrates en rois féodaux, de rois féodaux en rois parlementaires, de rois parlementaires en rois démocrates, ou même être annulés dans ces continuelles métamorphoses de rame et de la société à travers les temps. Ainsi, le Pape rompt laconsubstantialité établie par les -jurisconsultes qui restaurèrent le Droit romain, entre l'incommunicable autorité de Dieu et la mobile autorité du Roi. Il fait cela, à la même heure où un Empereur allemand se présente comme un envoyé direct du ciel, en ses discours invraisemblables, à ses sujets épouvantés.
Et après qu'il a ainsi condamné les. prétentions césariennes des rois à un pouvoir semblable à celui dont jouirent en Asie et à Rome les empereurs idolâtres, Léon XIII invite le clergé français à accepter la République et, se-
Ion le droit commun, à la faire prospérer et à prospérer avec elle : relation en tout d'accord avec la doctrine catholique. Egalement pénétrant et profond dans sa pensée, le Pontife marche d'un pas très sûr de l'analyse à la synthèse, et distingue avec un grand discernement le Gouvernement de la Législation ; il observe rimpossibilité complète d'améliorer les lois d'un Etat, quand tout l'effort humain se concerte pour ruiner et détruire celui-ci dans les diverses incarnations du pouvoir et du gouvernement.
De là ressort très lumineuse la pensée et la proposition de Léon XII I, quand il montre au clergé français ses intentions excessives tendant à détruire un gouvernement, dans le but arrêté et légitime de l'améliorer.
Je connais dans l'histoire universelle, peu de documents politiques comparables à cette Lettre de Léon XIIL Nous devrions la poser sur notre tête, comme une Lettre de saint Paul. En elle règne la paix, la paix du Gloria in excelsis et du saint baiser de la Messe. C'est pour cela, que nous en écoutons la lecture avec la tête inclinée sous le poids d'un grand respect, avec le cœur tout plein d'une profonde gratitude. Et parce que nous l'entendons ainsi, il nous semble que les cardinaux n'ont pas bien fait de comparer la
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grandeur d'inn-occnf IIL à la. grandeur de Léon Xlir. Le fait; coïncidant du. tombraoi glo-^ ricuA' que celui-ci vient d'élever à son prédécesr s«ur, n'autorise pas un parallèle semblable. In*' nocent lil.fut un pape de combatr; LéomXdll estiùn pape de réconciliation et de paix. Asaufrjément^ les raisons pour lesquelles Innocent JIl lutta au treizième siècle contre, les prétentions, des Souabes, furenties mêmes que celles poor lesquelles Léon XIIL a eu an. dix-neuvième siècle à s'opposer à ToutrecuidancE des Brande-^ bourg. Mais là s'arrête le parallèle. Le. Pape d'aujourd'hui a dû comprendre la. différence qui a. diversifié les époques. Mettant à profit cette clarté de jugement qui lecaractérise pour mettreune distinction entre des points presque semblables,. Léon XIll a dit que la civilisation. en les temps de son illustre précédcsseur tenait plus de-' la rudesse féodale, et celle d'aujourd'hui, plus de. la culture sociétaire: la première étant, toutefois supérieure.à la dernière pan son esprk. de relîgion et par son influence de foichréiienne, sur* les âmes; A. juste titre pourtant, nous.nouss permettions sur ce sujet. une observation que.; nous croyons méritée et dont personne ne contes-tera l'exactitude. Si les croyances ressortent plus^ chrétiennes aox temps d'Innocent III qu'aux.
temps de Léon XIII, il n'en va pas de même des institutions, non plus que des lois, non plus que des, Etats, non plus que des coutumes, non plus que de la vie. Le château féodal est tombé sous le poids de sa propre lourdeur, et la servitude de rhomme de la glèbe est finie pour toujours, et c'est la preuve que la démocratie moderne prend identiquement ses racines aux racines mêmes de l'arbre de la Croix.
Emilio Castef-ar.