‹ Léon XIII et le VaticanChapitre 2 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

de Chambres capricieuses. Enfin, les élections, réservoirs de la puissance publique, sont faites par les sociétés secrètes qui s'emparent de l'opinion, que leur livre la décadence des races royales et des classes dirigeantes. Léon XIII ne peut s'appuyer sûrement sur aucun prince, sur aucun cabinet, sur aucun parlement. Et il n'est pas de parlement, de cabinet, de prince, qui ne considérât comme une délivrance de n'avoir plus à négocier avec le Vatican...

En Autriche-Hongrie, l'harmonie est plus apparente que profonde... Au Reischrath, il a déjà été question de la suppression de l'ambassade austrohongroise auprès du Saint-Père. Mais la haine qu'inspire l'Italie à l'entourage de l'empereur François- Joseph la ferait probablement maintenir longtemps encore, à défaut d'autre raison. Léon XIII est-il plus sympathique que Pie IX à la cour de Vienne? Les uns disent oui. Les autres disent non. En tout cas, la Maison de Hapsbourg- Lorraine se distingue par ses sentiments catholiques... Les intérêts de la politique autrichienne sont assez étroitement liés aux affaires religieuses d'Orient. Par exemple, en Bosnie et en Herzégovine. L'évêque de Diakovar, Mgr Strossmayer, très puissant chez les Hongrois, s'est utilement entremis pour resserrer l'entente à ce point de vue. La queue des lois joséphiennes frétille toujours dans les États de Sa Majesté Apostolique. C'est ainsi que la dotation des membres des corporations religieuses, dont les biens ont jadis été confisqués, fait l'objet d'incessantes difficultés. En Bohème, la « lutte

de la culture » a fait son apparition, cpmme dans le reste de l'Europe, et elle y a soulevé quelques conflits... Mais c'est là le train ordinaire des choses!...

C'est de l'Espagne que, grâce à M. Canovas del Castillo, le Saint-Siège a certainement le plus à se louer. Alphonse XII est aussi bien vu de Léon XI II qu'il l'était de Pie IX. Au Vatican, il y a au moins trentequatre ans que l'on n'est pas carliste... En outre, don Carlos y passe pour n'avoir aucune chance. Depuis que la Monarchie est restaurée, l'Eglise y refleurit à vue d'oeil. Il s'ouvre de nouveaux monastères. Il se fonde de nombreuses écoles congréganîstes. Les œuvres catholiques se multiplient. A la Conférence de Madrid, le gouvernement espagnol a obtenu de l'empereur du Maroc des libertés pour les missionnaires de l'Église...

On ne s'attend pas à ce que nous passions en revue chaque Puissance. Nous sortirions du programme d'indications sommaires que nous nous sommes imposé... •

Pie IX avait eu la grande pensée de diriger un actif et vaste apostolat dans l'Amérique du Nord. Les immigrants appartiennent pour la plupart à des races facilement assimilables au Catholicisme. Il y a dans ce monde naissant, plein de sève, plein d'avidité, une abondante moisson à préparer. Sa conquête peut avoir^ avant un quart de siècle, une considérable influence sur la situation du Saint-Siège. Lorsque les États-Unis seront complètement peuplés, tout à fait organisés, ils auront la légitime ambition d'inter-

venir dans les affaires de la Civilisation... Léon XIII partage cette sollicitude , bien que les mœurs rudimentaires des Yankees ne puissent bien complaire à un esprit raffiné comme le sien... Il a le projet d^agrandir les services de la Propagande, en vue des missions d'Afrique et d'Asie. Des centaines de millions d'hommes, la plus grande partie de l'espèce humaine! attendent, sur ces deux continents, l'asiatique surtout, la lumière de l'Évangile. Le Vatican use de précieuses forces aux Églises dites d'Orient, c*est-àdire de l'Empire ottoman, dans ses possessions au delà du détroit. Les journaux ne tarissent pas sur l'Arménie, la Cilicie, etc. Vénérables sièges, que l'on doit entretenir comme les plus illustres ruines de la Chrétienté , mais d'où ne peut partir aucune action efficace ! Nombre de.ces évêques et de ces patriarches, dont un des principaux a abjuré ses erreurs entre les mains de Léon XIII, tiennent plus à leur couronne ou à leur barbe qu'à la grâce du Saint-Siège. C'est plus loin qu'il faut porter les dévouements!... Chose curieuse I M. Waddingtonet M. de Freycinet, qui ont tour à tour dirigé avec leur passion huguenote, soigneusement enveloppée dans la « raison d'État », la campagne contre les Ordres religieux, les ont tour à tour protégés dans ces contrées lointaines. Au Congrès de Berlin, où l'on n'était guère catholique, on a même pris des dispositions spéciales en leur faveur. Ce n'était certainement qu'une satisfaction platonique accordée au numismate qui s'infligeait gratuitement l'humiliation de rédiger l'instrument de paix où

chacun, sauf lui, obtenait des avantages positifs et personnels.. .

Puisque le Français qui écrit ces lignes vient de prononcer le nom de la Turquie, lui sera-t-il permis' de faire remarquer que les religieux chassés de sa patrie, qui s'est toujours fait gloire d'être hospitalière et libérale, y trouvent un asile empressé? Cet intelligent accueil est encore à noter dans deux pays qui ne partagent pas leur foi : l'Angleterre et les Pays-Bas!... Il est écrit qu'aucune honte ne nous sera épargnée f...

)E i5 août 1880, nous achevions ce livre,...

lorsque le hasard amena auprès de nous un catholique pratiquant et un républicain...

baptisé. « Ah! c'est votre Pape?... » Pourquoi : « Vôtre? » Et tous deux nous ont tenu, sans doute avec des intentions différentes, à peu près le même langage. «... Eh bien! voilà deux ans et demi qu'il a été élu! Qu'a-t-il fait? Il devait remuer Popiniqn par la presse. Il y a dix journaux catholiques, là où il n'y en avait qu'un avant 1870. A-t-il su combiner leur action ? Il a lancé une Encyclique et dix brefs sur saint Thomas d'Aquin. Il semble que tout le mal vienne de ce qu'on ne lise pas la Somme! Notre siècle fie comprend rien à la théologie : et tous les prêtres de France et de Navarre en fussent-ils pénétrés jusques aux moelles, leur influence ne s'accroîtrait pas d'un iota. Il a perdu de longs mois à négocier avec des gouvernements ouvertement résolus à ne pas modifier leurs dispositions à l'égard de l'Eglise. Les relations diplomatiques sont en plus mauvais état que sous son prédécesseur. Est-ce là que de-

vaient le conduire cette finesse et cette habileté tant vantées ? C'est un sphinx sans énigme. Pas un fait ! Pas un acte!...» Et celui-ci était railleur, et celui-là 'était

attristé...

Ce qui se dit n'est pas toujours ce qu^il faudrait dire. Avant de porter un jugement sur Léon XIII, il est essentiel de se rappeler deux choses : d^abord, que le Saint-Siège, se trouvant dans des conditions particulièrement stables, ne se presse jamais; ensuite, que le Pape, en montant sur la chaire de Saint-Pierre, au milieu de circonstances exceptionnellement difficiles, n'en avait que plus le devoir d'inviter les Puissances à s^appuyer sur la Religion, cette pierre d'assise des sociétés... Mais son Pontificat ne fait que commencer!...

Léon XIII est un Pontife de la plus haute vertu, de Tesprit le plus éclairé, de Pexpérience la plus complète, de la prudence la plus consommée. En la considérant sans esprit de parti, sa conduite a été constamment marquée au coin de la sagesse. Elle n'a pas eu le succès qu'elle méritait, pour ses intentions loyales, pour ses promesses heureuses. Mais sa magnanimité n'a pas craint d'affronter cet échec prévu! Il n'a pas toujours été secondé, comme il le fallait. Quel souverain est libre de choisir chacun de ses serviteurs?... D'une doctrine profonde, il ne laissera pas péricliter le dépôt qui lui a été confié. Hommes de peu de foi, rassurez-vous! Ce n'est pas parce qu'il est sobre de paroles, qu'il sacrifiera les intérêts de l'Église. Les Ordres religieux ne lui sont pas moins chers que

le clergé se'culier. Sa culture est trop parfaite pour qu'il n'ait pas au contraire un goût prononcé pour ces illustres pépinières de savants, d'orateurs, d'écrivains, de professeurs, de saints. Il connaît les forces et les faiblesses de la société moderne. L'Europe actuelle ne lui est en rien étrangère. Sôulement, il va pas à pas. U n vieillard de soixante-dix ans est naturellement peu porté à brusquer les choses. Cette circonspection lui attire même les railleries de ses ennemis... « Avec des qualités éminentes, avec un esprit vraiment politique, avec la notion exacte des situations et le besoin de faire le bien, écrivait Vltalie^ le 7 juillet dernier, Léon XIII manque de la fermeté nécessaire pour prendre une décision... »

Le blocus du Vatican se resserre de jour en jour, sans bruit comme sans arrêt. Bientôt, le Pape sera réduit à la condition d'un évêque de Rome. Toute l'économie de la Religion catholique en serait faussée!... C'est là le nœud de la question... Or, il ne paraît pas qu'aucun secours puisse venir de l'Europe d'aujourd'hui. Léon XIII y a fait un vain appel en montrant aux cours et aux cabinets qu'ils ont le plus haut intérêt à consolider la clef de voûte du vieil édifice européen, s'ils ne veulent point être écrasés sous ses ruines menaçantes. Personne n'a eu l'air de comprendre ! Les Monarchies sont toutes enveloppées dans le vaste complot qui trame la perte de l'Église. Et l'Église est la victime qu'elles offrent en holocauste, dans l'espoir de se sauver!... Léon XIII n'a plus qu'à adopter la devise de l'Italie : Farà da se .^..

Les philosophes politiques lui représentent qu'Hun monde nouveau se formera sur les débris des trônes; que la Religion catholique prendra un puissant essor au milieu des essais chancelants du régime républicain, témoin le phénomène qui se produit en France; que le vingtième siècle, dont l'aurore apparaît déjà, sera un grand siècle de foi ayant le regard fixé sur Rome... Ces présages ne sont pas que des rêveries. Un Juif qui vient de mourir, M. Isaac Péreire, publiait récemment un livre fort curieux, où il prédit à la Papauté, pour un avenir prochain, une sorte de suprématie morale sur PEurope. Le Souverain Pontife deviendrait comme le conseil et Tarbitre des gouvernements démocratiques sortant peu à peu du linceul des Monarchies qui se suicident. Bref, la République, après des excès,... rayonnerait autour de la chaire de saint Pierre... Mais ce n'est pas l'affaire d'une génération! Léon XIII ne présidera pas à la naissance de cette ère;..

Il ne peut que la préparer... Qu'elle s'ouvre jamais ou non, il lui est possible en tout cas de faire lever le blocus qui étreint la capitale du monde catholique Les Monarchies ne sauraient le trouver mauvais, puisqu'elles ont épuisé les forces de leur vieillesse à engendrer la République en France ! Pourquoi donc le Pape serait-il plus royaliste que les rois?... La Maison de Savoie n'a aucune solidité... Encore faut-il la renverser!... Il dépend de Léon XIII que la chose se fasse. La clarté de sa vue et la sûreté de sa main sont le garant qu'elle se ferait bien !.. . Mais

LÉON XIII p LE VATICAN. 349

il convient de proclamer la République en Italie, avant qu^il plaise à M. Gambetta, afin de n'être pas à sa merci... En regardant avec tout le sang- froid possible le cours des événements humains, on ne voit pas que Léon XIII ait chance de frapper dMne autre empreinte la médaille de son Pontificat. Et, certes! celle-là pourrait être magnifique!...

Il s'y décidera sans doute... Ce projet est au fond de son cœur... Car Léon XIII n'ignore pas qu'il n'est point dans la situation où eût été le cardinal Sforza. Il a eu la grandeur d'âme d'accepter la tiare... Ce n'est pas pour s'éteindre dans un clair de lune centregauche!...

ACHEVÉ d'imprimer

Le premier septembre mil huit cent quatre-vingt

Par OUDIN Frères

rOE "POiriEliS

Page 1