I.A MÈRE MOREL, ouTrant violemment la porte du fond
Lui... c’est bien lui... c’est bien sa'voix que j’ai reconnue...
BENOIT, se délonmant.
Ah !... m’man !
LA MÈRE MOREL
Encore ici... toujours...
BENOIT
Eh bien, oui... là... après, quoique vous me vQulez?
LA MÈRE MOREL
Ce que je te veux.», je veux... (Se contraignant.) Je viens te chercher...
LARIDON
C’est ça, en nourrice... à ce biberon !...
LARIGOI.E.
Et qu’on z’y donne le fouet !...
BENOIT, à Larigole**.
Toi... vieux brigand... si jamais je te repince... J’suispas gros... mais, foi de Benoît, j’te fêle !...
LA MÈRE MOREL
C’est donc ici... malheureux enfant, que- tu viens prendre chaque soir tes leçons de dessin!... J’mo prive de tout, pour tâcher d'ie faire instruire. . et v’ià comment qu’t’en profites. . .
BENOIT, tournant sa casquetle.
Le dessin... Mon Dieu !... vot'dessin. . je choisis mes modèles... j’étudie la face du roi de cœur, et le profil de la dame de pique.
LA MÈRE MOREL, s’animant.
Tais-toi... tais-toi... et re.^pecto ta mère... Prends garde... Benoît, tu finiras mai...
* Larigole, assis sur le bout de la table, fumant, la mère Morel, Benoit, Léonard, assis à la table du milieu, Saiut-Phar, Laridon, Il leur table, juoaul aux dames.
'* Larigole. Benoit, la mère Morel.
^ <08 LÉONARD
BtNOlT.
Allons donc...
LÉONARD, qui d’abord a prêté l'oreille, puis s’est levé, s'avance tout à coup, et avec force, et se place entre Benoit et la mère Morel.
Oui... oui.
LA MÈRE MOREL
Léonard.
LARIGOLE, à part.
Ah!... ici...
Tiens... c’est vous !
LÉONARD
Benoît, pour bien üiiir, il faut bien commencer... lu es sur la route du mal... la première éiape, c’est l.a ptiresse... la seconde, l’inconduilc... la troisième, lo vol... une fois tombé là, on ne se relève plus... c’est comme ces sables maudits, qui engloutissent insensiblement tous ceux qui y posent le pied... Vous avez beau tendre la main et crier : — A l’aide!... plus vous vous débattez, plus vous enfoncez dans l’abimc !...
SAINT -PHAR, à part, SC levant.
Voilà un pauvre diable... qui a la poésie du malheur! (U
s’asseoit.)
LÉONARD
Benoît... mon enfant... je voudrais te convaincre... te sauver... t’arracher à cette fange... Ne me demande pas pourquoi! Mais crois à ceque jete dis... je connais la vie... celle-là surtout que tu veux choisir... il n’y a au bout que le désespoir et l’infamie... Rentre avec la mère... ne la quitte plus, aime-la bien... rends-la heureuse... elle n’a que toi au monde; elle a déjà bien souffert... tâche, lâche surtout qu'elle oublie le mal qu’on lui a fait... et plus tard, bieniôt, n’esl-cepas. quand tu seras devenu un bon travailleur, un brave garçon, un homme utile, estimé, aimé, heureux, enfin!... dis-ioi seulement quelquefois: Mon bonheur... celui de ma mère... c'est à ses bons conseils... que j’dois tout ça... c’est à c' pauvre Léonard !...
BENOIT, ému.
Tenez... j’sais pas... moi... vous m’avez tout retourné... c’est peut-être bête... mais j'ai les yeux mouillés... (A la mère Morel, passant devant Léonard.) La mère... venons-nous-en d’ici... et, quand vous m’y reverrez.,, rbaromètre s’ra à Sénégal I
TABLEAU VI
LA MÈRE MOREL, allant à LvonarJ.
Ah ! mon bon monsieur Léonard...
LÉONARD
Ne me remerciez de rien...
BENOIT
M’sieiir Léonard... vous êtes un brave homme... faudra nous voir plus souvent... j’veux m’Iier avec vous...
LÉONARD, vivement.
Non... non... c'est impossible...
BENOIT
Comment?
LA MÈRE MOREL, entraînant Benoit.
Viens... garçon... viens vite... .\h ! m'sieur Léonard.,, je ne vous oublierai pas... allez... chaque soir dans mes prières, je dirai quelques petites choses pour vous !...
LÉONARD, à part, accablé.
Mon Dieu ! (Il va s’asseoir à sa table.)
BENOIT, en sortant avec la mère Morel, près de Larigole.
.Ah! tu sais c'que j't’ai dit... toi... si tu me tombes jamais SOUS la patte, j’fais d’ ta carcasse un jeu de patience I
SAINT-PHAR, se levant et prenant le milieu, indigné, à Laridon et aux* autres égouttiers.
Kt VOUS avez ch.assé cet homme-lâ de la brigade...
LARIDON
Kh oui!
SAlNT-PHAR.
Ah ! vous ne voulez pas de lui... Eh bien, moi, je ne veux plus de vous... je donne ma démission ..
LARIDON
Voyons donc, Saint-Phar...
SAINT-PHAR, en sortant parle fond.
Votre société est trop choisie...je rentre dans le monde.
LARIDON et d’autres égouttiers le suivant.
Saint-Phar... mon petit Saint-Phar...
BONNEAU, courant après eux, et disparaissant aussi.
Eh... la consommation... vous oubliez la consommation...