‹ Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste MonnierChapitre 1 sur 52 · Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste Monnier · texte numérisé non relu

Leonarda; préface de Maurice Bigeon. Une faillite; lettre-préface d'Ernest Tissot. Traduction d'Auguste Monnier

Ail delà des Forces n'est qu'une éclatante épopée mystique que vivifie l'esprit souverain, et qui monte dans les éclairs lyriques vers la cime éternelle où plane, inaccessible, la suprême vérité. — Uîi Gant est une thèse, dont la morale est exclusive, — l'analyse un peu longue et compliquée peut-être d'un cas de conscience. Leonarda semble devoir rester le chef-d'œuvre purement dramatique de Bjurnson, et le drame le plus sonore, le plus éclatant, le plus largement humain de tout le théâtre Scandinave. L'auteur ne fut jamais qu'un lyrique, aux temps lointains de sa jeunesse comme aux jours austères de l'âge mûr ; il avait pour guide à travers la vie un cœur aimant, souffrant, vibrant à

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toutes les douleurs, à toutes les passions dont la clameur emplit l'espace. Et c'est pourquoi Leonarda est sortie si belle de son cerveau, pourquoi il nous semble qu'il est tombé sur elle un rayon de la grâce latine, pourquoi nous la voyons marcher dans l'auréole des demi-dieux et pourquoi elle est sublime à force d'héroïsme, sainte à force de dévouement.

Elle s'épanouit dans cette fin d'été qu'est, pour les femmes, la quarantaine ; elle est restée belle et somptueuse, « adorablement délicieuse et divine, » semant sur ses pas la tentation. Et son âme est plus belle encore. M™® Riis, de Un Gant se sacrifie à l'avenir de sa fille, à la jeunesse qui monte et conquerra sûrement ce qui manquait à son âge mûr, à la vie éternellement renouvelée malgré l'angoisse et la douleur. Mais cette résignation est passive, humiliante ; rien de grand ni de fécond n'en saurait sortir. Mieux vaut donc la révolte? Non, carNora, qu'est-elle devenue? Et que fût devenue M™" Alving? Elles auraient pu, sans doute, Leonardapourrait comme elles

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s'en aller à travers la terre, droit devant elles, écrasant sous leurs pieds les préjugés fragiles, debout dans leur orgueil et dans leur volonté; mais après? Rebecca West, enfin vaincue, écrasée sous le poids des traditions séculaires et comprenant qu'il est trop tard; Hedda Gabier qui poursuivit, comme Rebecca, à travers le crime, la réalisation impossible de sa chimère et qui comprit enfin que le monde est trop vieux, que l'antique beauté est allée oii sont allés les belles statues, les jardins oii des sages devisaient en sandales , les beaux éphèbes dansants, et que le soleil de gloire qui faisait palpiter la mer sonore est pour jamais éteint : Rebecca, Hedda, les vaillantes, les lutteuses au fier regard, à l'esprit froid, n'ont plus qu'à marcher au néant, EUida, la pauvre désemparée, sera heureuse, peut-être, parce qu'elle a su se soumettre et renoncer à ses rêves... Que faire ? Au lieu de cette foi dans une idée, qui soutient les femmes austères dont Ibsen a créé les âmes, et qui les fait agir et parler, Leonarda a la foi dans la vie, dans la vie sacrée ; elle est embrasée, comme

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Ragni de Sur le Chemin de Dieu, « par l'amour de ceux qui vivent ». Et elle puise dans cette passion magnifique, la seule qui verse en nos veines la force de supporter l'écrasant fardeau qui charge nos épaules; et elle y trouve la seule vérité qu'après tant de siècles de doute et d'angoisse il nous soit encore donné de connaître, la seule qui puisse servir de base solide à la morale, dont l'ineffable lumière jaillira dans les ténèbres, dont la formidable puissance fera éclater toutes les conventions éphémères, tous les systèmes et les mensonges, — la Charité. 0 la Charité inébranlable et souveraine ! C'est elle qui calme la passion \ qui gronde dans le cœur de cette femme restée si belle encore malgré les années, et c'est elle qui se lève enfin, aube radieuse, sur le monde, à travers des nuages de sang et de larmes, et dont l'infini rayonnement illuminera les temps futurs ! « Sois bonne ! » crient les fleurs à Ragni, leur sœur, dans un hymne éperdu de tendresse. Frappons notre cœur : nous en ferons jaillir un fleuve de tendresse comme du rocher que frappait le prophète jaillissait

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la source prodigue où le peuple entier retrouva la vie. Le sacrifice de ses désirs, la résignation de ses espoirs, autant de degrés douloureux qui montent au pur amour, à l'amour infini, vaste comme le monde, insondable comme la mort. 11 faut que toujours résonne à nos oreilles l'admirable parole du Christ, la victime des victimes, du doux crucifié qui mourut sur le Golgotha pour expier les péchés des hommes : « Mon royaume n'est pas un royaume de la terre. » Et quand nous aurons dépouillé cette charité meurtrie, cette charité troublée encore, dont le combat douloureux arrache à Leonarda de si déchirantes et passionnées clameurs, quand nous aurons enfin rompu les liens qui attachent notre âme désemparée aux vanités charnelles, — alors nous aurons bâti ce royaume de paix, de joie et d'harmonie que Maxime entrevoyait dans les ténèbres de l'avenir ^ ; alors nous arriverons aux voluptés immenses, à l'apaisement ineffable 011 se réfugie le pasteur Sang, le saint

' Empereur et Gallélicn, deuxième partie, III, iv.

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au cœur si simple, à l'âme si large, qui reflète et résume l'humanité entière, épurée, guérie, affranchie du mal et méprisant la douleur ! Une figure si haute, d'une si éclatante splendeur morale, éclipse toutes celles qui se meuvent autour d'elle. L'évêque et cette bonne vieille grand'mère dont la naïveté malicieuse a tant de saveur et dont on voit le chef branlant couronné de si beaux cheveux blancs, et Hagbart, lui-même, qu'on ne peut s'empêcher de trouver un peu lâche, un peu cruel, pâlissent auprès de Leonarda. Seule Agât se détache vigoureusement, clairement sur le fond de ce tableau mouvant, que domine, noire et muette, l'implacable Destinée. Elle est sœur de ces vierges nerveuses qu'a créées le génie compatissant de notre cher Dumas, elle vit d'une vie cérébrale émouvante et pourtant l'inflexibilité de son énergie est tempérée, amollie par les inconstances exquises de son cœur. Gomme Svava, comme Karen, comme la pauvre Martha des Soutiens de la Société^ elle a senti tomber sur elle la griffe de la Fatalité. Quand on écarte, l'un après l'autre, les

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voiles transparents qui couvrent son àme, on y trouve une seule chose, qui vaut tout un monde, — l'amour. Et l'amour est la grande épreuve. Elle pousse, quand elle apprend la trahison de son fiancé, des clameurs intolérables de soutTrance. Comme la triste Vencvil dont la mélancolique histoire est racontée dans Ame, elle se sent condamnée à marcher à travers la vie en pleurant dans la solitude sur ses illusions envolées, en remuant d'une main fiévreuse les cendres d'une passion qui ne se ranimera jamais. Elle l'épousera? Mais le rêve, le doux rêve qu'elle avait rêvé, et qui s'est enfui, qu'elle a vu disparaître dans les brumes d'un passé trop court? Karen, du Nouveau Système, est séparée de son fiancé par une série d'événements malheureux qui pourront être oubliés, qui le seront, que réparera un avenir de félicité à deux, et Svava, pour être heureuse, n'a qu'à dompter son orgueil, qu'à pardonner, à violer un peu les commandements d'un idéal trop haut pour les forces humaines. Mais Agât!... Dans la tragique obscurité qui soudain s'est abattue sur elle,

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dans l'écroulement de toutes ses joies, de tout ce qui la portait au ravissement ineffable où l'on est près de Dieu, on entend se briser son cœur.

Et il semble que, noyés dans cet océan de misère infinie, ces pauvres êtres éphémères et condamnés qui gémissent ainsi à la face du ciel morne où Dieu n'est plus, se raccrochent les uns aux autres avant de s'engloutir dans l'abîme éternel. Et c'est parce qu'ils ont aimé! Mais ne blasphémons pas l'amour ! Ivres de souffrance, meurtris, pantelants, frappant du poing leurs fronts d'où la raison s'enfuit, ils n'ont jamais été si grands. Sous les rafales du malheur, dans les batailles, ils marchent vers la rédemption ineffable, car, si l'amour est la grande épreuve, il est aussi le grand bonheur. — Et c'est pourquoi les femmes, êtres de douleur, sont les souveraines du monde, pourquoi Bjôrnson a scellé dans leurs âmes, liqueur divine, les larmes de la passion, et pourquoi nous les devons suivre

... Une après-midi de Tan dernier, dans l'ateUer de Rodin, je vis un groupe symbo-

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lique qui me toucha si profondément que je n'ai pu, depuis, y songer sans être ému. Sur un rocher, une femme, crucifiée; à ses genoux un satyre l'adorant. Ses pieds fourchus, son ventre velu l'attachaient encore à la terre par toute l'ignominie des instincts charnels, mais son front rayonnait d'intelligence et ses yeux étaient pleins de ciel. On sentait que la douce victime l'attirait vers lui, qu'aucune goutte du précieux sang ne serait perdue, et qu'il allait enfin s'élever jusqu'aux régions idéales où fleurit la passion pure, la passion chaste, si magnifique et si parfumée que nos faiblesses et nos désirs terniraient son éclat et qu'elle ne peut germer dans les tristes vallées d'ici-bas.

Maurice Bigeon.

l'aris, mars 1894.

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