‹ LéopardiChapitre 13 sur 39 · LE PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

LE PREMIER AMOUR

Il revient à mon souvenir le jour où je reçus le premier assaut de l'amour, et où je dis : Hélas I si c'est l'amour, comme il fait souffrir!

Les yeux fixés à terre tout le jour, je contemplais celle qui , la première , et sans le vouloir, s'ouvrit passage dans mon cœur.

Hélas ! que tu m'as mal traité, amour I Pourquoi une si douce affection devait-elle entraîner avec elle tant de regrets et tant de douleu

Pourquoi, au lieu d'un plaisir pur, entier et libre, comme je le révais, n'ai-je trouvé que joies mêlées de larmes et de tourments ?

Dis-moi, tendre cœur, qui m'épouvantes main- «tenant , quelles angoisses te fit éprouver cette pensée, auprès de laquelle tout contentement était ennui pour toi ?

Cette pensée, qui jour et nuit t'occupait et te charmait , tandis que tout semblait endormi dans r univers?

Cœur inquiet, heureux et misérable à la fois, tes battements précipités ne me donnaient pas de relâche , et me mettaient au supplice dans ma couche.

Oh ! comme du milieu des ténèbres surgissait la douce image! Je fermais les yeux, et je la voyais encore sous mes paupières baissées.

Quels doux frémissements se glissaient dans mes os, et comme mille pensées confuses , fug'itives

Me passaient dans l'esprit ! Tel un long et

vague murmure passe dans les cîmes d'une antique forôt quand le vent les agite.

Au milieu de mon silence et de mon inaction, que ne m'avertissais-tu, ô mon cœur I du départ de celle dont le nom te faisait palpiter et trembler?

Je ne me sentis pas plus tôt brûler du feu d'amour, que celle qui l'avait allumé s'éloigna.

C'était au point du jour; j'étais couché, ne pensant à rien; j'entendis résonner les pieds des chevaux qui devaient emporter ma vie.

Timide, sans expérience, sans soupçons, je me glissai dans l'obscurité jusqu'au balcon : je tendis avidement, mais en vain, le regard et l'ouïe,

Pour saisir un dernier mot de sa bouche, si le Ciel devait m' accorder de l'entendre encore, cette voix que le destin m'enlevait.

Combien de fois, une voix de la foule frappant mon oreille hésitante, un froid me saisit, et le cœur me battit violemment !

Lorsqu 'enfin la voix chère s'éloigna de mon

cœur, quand j'entendis le bruit des chevaux et des roues ,

Seul à jamais, je me recouchai tout tremblant ; je fermai le$ jeux ; de la main je comprimai mon cœur, et un soupir s'échappa de ma poitrine.

Puis, me traînant à genoux à travers ma chambre silencieuse : Quelle autre, m'écriai-je, pourra jamais toucher mon cœur ?

Le triste souvenir alors se logea dans mon sein et ferma mon cœur à toute autre voix, à tout autre visage.

Un long chagrin enveloppa mon être, comme lorsqu'il pleut sans interruption , longtemps et tristement, et que les champs sont inondés.

Enfant de dix-huit ans, je ne te connaissais pas, amour ! et c'étaient tes premières épreuves que subissait mon cœur créé pour la douleur.

Je'méprisais tout plaisir ; ni le sourire des astres, ni le tranquille silence de l'aurore, ni le reverdissement des prés, n'avaient de charmes pour moi .

Aucun désir de gloire ne parlait à mon cœur.

mon cœur qui devint si ardent dès que Tamour y eût fait sa demeure.

Et je ne retournai plus à mes chères études ; je les trouvai inutiles, elles auprès de qui tout autre plaisir auparavant me semblait folie.

Hélas! comment, depuis, ai-je été si différent de moi-môme ? Gomment un si grand amour put-il être effacé par un autre amour? Combien, en vérité, nous sommes peu de chose I

Mon cœur seul m'occupait. M'ensevelir dans un éternel entretien avec lui, et garder ma douleur, telles furent mes seules joies.

Les yeux toujours baissés, et le regard intérieur tourné vers mon cœur, je ne souffrais pas que mes yeux s'arrêtassent sur aucun visage, qu'il fût séduisant ou laid.

Je craignais que se troublât dans mon cœur l'image pure et sans tache, comme au vent se trouble l'eau d'un lac.

Et ce regret de n'avoir pas pleinement joui de uotre plaisir, regret qui nous accable et change en

poison le bonheur évanoui, ce regret des jours passés me perçait le cœur; la honte n'avait pas encore fait sa lâche plaie dans mon âme.

Ah! je le jure au Ciel, et à vous, cœurs aimants, aucune pensée mauvaise ne se glissa dans mon sein : je brûlai d'un feu pur et sacré.

Ce feu brûle encore : il vit cet amour; elle vit dans ma pensée, l'image adorée de celle qui ne me donna jamais d'autre joie qu'une joie céleste dont je me contente.

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