‹ LéopardiChapitre 34 sur 39 · LE GENÊT OU LÀ FLEUR DU DÉSERT · texte numérisé non relu

LE GENÊT OU LÀ FLEUR DU DÉSERT

Et les hommes préférèrent les ténèbres à la lumière. Joan. m, 19.

Ici, sur la craupe aride du mont formidable, du Vésuve exterminateur, que ne réjouit aucun autre arbre , aucune autre plante, tu étends tes rameaux solitaires, genôt parfumé, qui te plais au désert. Je les ai vues aussi embellies de ta présence, les immenses solitudes qui entourent la ville, autrefois reine du monde ; triste et silencieuse tu rappelais au voyageur le grand empire évanoui. Je te revois maintenant sur ce sol, fleur mélancolique, amante des lieux abandonnés, des

contrées frappées par le malheur. Vois ces champs disparus sous une cendre inféconde, recouverts d*une lave durcie qui résonne sous les pas du voyageur, où le serpent se niche et se tord- au soleil, où le lapin, hôte familier, retourne à son gîte profond ; ici furent des campagnes riantes et fertiles, de blondes moissons; ici résonnèrent les mugissements des troupeaux ; ici furent des jardins, des palais, asiles chers aux loisirs des puissants ; ici furent des villes célèbres que le mont altier engloutit avec leurs habitants sous les torrents sortis de sa gueule en feu. Maintenant ce n'est que ruines tout à l'entour ; et c'est là que tu habites, noble fleur, et comme touchée de compassion pour les malheurs d'autrui, tu envoies au ciel un délicieux parfum qui est la consolation du désert. Qu'il vienne sur ces plages, celui dont l'enthousiasme ne saurait assez glorifier notre condition humaine ; qu'il voie comme l'aimable nature a souci de notre espèce I Ici , il pourra se faire une juste idée de la puissance de l'homme. O forte race humaine, il suffit d'une légère secousse delà mère-nourrice pour en un clin-d'œil.

t* anéantir en partie, au moment où ta y penses le moins ; que la secousse soit un peu plus forte, te voilà disparue toute entière, et aussi vite. C'est sur ces rives qu'on peut lire les destinées magnifiques et progressives du genre humain.

Viens donc ici te regarder et ^interroger, siècle orgueilleux et insensé, qui as abandonné le chemin que f avait enseigné la pensée sortie de son sommeil ! siècle qui retournes en arrière, et qui s'en vantes, et qui appelles cela le progrès. Ils flattent tes rêves d'enfant, tous les génies que leur mauvais destin a fait naître tes flls; mais, entre eux, il arrive qu'ils se moquent de toi. Moi, du moins, je n'emporterai pas dans la tombe la honte d'une telle action. Il me serait facile de faire comme les autres, de me montrer un habile radoteur, et de te forcer à m'écouter en chantant tes louanges. J'aimerais mieux montrer jusqu'à la dernière évidence ce que ma poitrine enferme de mépris. Je sais que l'écrivain qui déplaît à son temps se condamne à l'oubli ; mais de ce malheur qui me sera commun avec toi, je ne me suis

jamais soucié. Tu vas rêvant de liberté, et tu veux de nouveau asservir la pensée, qui seule nous avait à moitié tirés de la barbarie , qui seule développe la civilisation, qui seule peut conduire à un meilleur avenir. Ainsi, la vérité sur nos malheurs et sur notre abaissement fa déplu. Tu as lâchement tourné le dos à la lumière rayonnante d'une conviction; tu as fui devant elle, tu as appelé vils ceux qui la partagent, et seuls grands ceux qui se moquant d'eux-mêmes et des autres, charlatans ou fous, divinisent l'humanité.

Un homme pauvre et de complexion faible, s'il

a l'âme franche et noble, ne se donne ni pour riche ni pour robuste ; il ne fait pas ridiculement parade d'opulence et de force physique; au contraire, il laisse paraître, sans en rougir , son dénuement et sa faiblesse; il en parle, il en fait l'aveu; et dans la conduite de la vie, il agit selon sa position réelle. Pour moi, je ne trouve pas grand du tout, mais insensé, l'être qui, né pour mourir, créé pour la. souffrance, dit : Je suis mis au monde pour jouir ; qui remplit les journaux de son dé-

plaisant orgueil ; qui promet des destinées surhumaines, des félicités ignorées de la terre et du ciel, à des peuples qu'un flot de la mer soulevée, un souffle de vent destructeur, une secousse souterraine anéantit au point que c'est à peine s'il en reste un souvenir. Il agit noblement celui qui ose regarder en face la commune destinée ; qui, d'un franc langage, sans rien dissimuler de la vérité, avoue les mauvais procédés du sort envers nous, notre fragilité, notre néant; qui se montre grand et courageux dans la souffrance; qui n'ajoute pas à nos misères les haines et les colères fraternelles, encore plus horribles que tous les maux, en accusant l'homme des^ malheurs de l'humanité; mais qui rejette la faute sur la vraie coupable, la nature, mère de tous les êtres, qui a voulu être marâtre. Voilà l'ennemie; c'est contre elle que de tout temps la société humaine s'est liguée et s'est armée. Songez aux liens fraternels qui unissent tous les hommes^ embrassez-les tous d'un môme amour, portez â chacun d'eux dans le danger un prompt et généreux secours ; et attendez-0n autant de vos frères dans les angoisses de la lutte com-

mune. Armer la main de l'homme contre les injustices, tendre à son frère des pièges et des embûches, cela est aussi insensé que , dans un camp entouré d'ennemis, au milieu des plus vives attaques des assaillants, susciter des querelles parmi ses compagnons d'armes, semer la terreur parmi ses propres soldats et les exciter à se disperser. Quand ces idées , qui furent comprises ^autrefois, seront évidentes pour le peuple, lorsque au lieu de cette terreur inspirée par l'impitoyable nature, ce sera le vrai savoir, l'honnêteté et les loyaux rapports qui réuniront les hommes sous le joug social, la morale et la justice auront de solides fondements ; en s' appuyant sur vos orgueilleuses divagations, la simplicité populaire ne s'appuie que sur l'erreur.

Souvent, pendant la nuit, je m'assieds sur cette plage désolée, que couvre tristement le flot de lave durcie qui semble ondoyer ; au-dessus de la campagne déserte, je vois briller dans l'azur les étoiles du ciel profond; elles se reflètent au loin dans la mer; toute l'atmosphère sereine semble pleine

d'étincelles ; alors, qnand je regarde ces astres qui pour nos jenx ne sont qu'un point dans l'espace, comme sans doute la terre avec la mer ne sont qu'un point pour eux; ces astres, à qui non-seulement l'homme, mais ce globe où l'homme n'est rien, sont tout^à-fait inconnus ; quand je vois ces traînées d'étoiles, encore plus éloignées de nous dans l'infini, et qui flottent à nos jeux comme un nuage ; ces étoiles à qui non-seulement l'homme et la terre , mais notre soleil et nos étoiles, tout ce qui remplit l'immensité du nombre et de l'espace est inconnu ; et pour qui tous ces astres ne sont aussi qu'une poussière nébuleuse; quelle idée penses-tu que je içe forme de toi , ô famille humaine ? Quand je me rappelle ta destinée d'icibas, dont ce sol que je foule est l'emblème; quand je songe à l'orgueilleuse croyance que tu as d'être souveraine maîtresse et but unique de la création; quand je pense à tous les mensonges que cette idée t'a suggérés , à tous les dieux que tu as fait descendre sur ton grain de sable que tu appelles la terre, pour converser avec tes fils; quand je te vois renouveler incessamment ces fables ridicules, et

que la pure sagesse est insultée par ce siècle qui prétend surpasser tous les âges en savoir et en civilisation ; malheureuse race mortelle , je ne sais quel sentiment m'inspire ta misère orgueilleuse ; je ne sais si j'en dois rire ou pleurer.

Qu'aux derniers jours d'automne , une petite pomme détachée du rameau par sa maturité , tombe à terre et écrase un nid de fourmis, pauvre logis creusé dans la terre molle, tout est perdu, anéanti en un instant : travail, construction, et les richesses qu'avec tant de peines la gent industrieuse et prévoyante avait accumulées durant les chaleurs de l'été. De même l'amas de cendres, de laves et de pierres calcinées , lancé des entrailles tonnantes du mont jusqu'au ciel où règne la nuit, retombe , se mêle aux ruisseaux de feu , sur les flancs de la montagne , au débordement de roches et de métaux en fusion, qui descend, bouleverse, écrase et ensevelit en peu d'instants les villes qui tout-à-l'heure, au bord de ce rivage , se miraient dans la mer : sur ces ruines la chèvre broute à présent; des villes se sont assises sur les cadavres

des villes mortes , dont le Vésuve orgueilleux a les murs sous ses pieds ! La nature ne fait pas plus de façons avec l'espèce humaine qu'avec les fourmis : si ces fléaux destructeurs sont moins fréquents pour l'homme, c'est que la reproduction est moins féconde chez lui que chez les fourmis.

Il y a mil huit cents ans qu'ont disparu ces villes populeuses, écrasées sous l'ardente lave, et le paysan , soucieux de ses vignes que nourrit difficilement la terre morte et couverte de cendres, lève encore un regard défiant vers le funeste sommet. L'horrible cîme n'est pas apaisée ; elle est toujours là, terrible, le menaçant de ses ravages , lui , ses enfants et son petit héritage. Souvent le pauvre diable passe toute la nuit, sans dormir, sur la terrasse de sa maison champêtre ; il tressaille d'inquiétude ; et surveille le cours du bouillonnement redouté qui sort des entrailles du mont et se déverse sur ses flancs arides. Le ruisseau de feu éclaire la côte de Gapri , le port de Naples et la Margellina. Si le pauvre homme voit la lave approcher de sa demeure , s'il entend

au fond de son puits bouillonner F eau, il éveille ses fils, il éveille sa femme, en hâte ; et vite, avec ce qu'ils peuvent sauver de leurs biens, ils s'enfuient, et voient de loin leur pauvre nid si cher, le petit champ qui était leur unique salut contre la famine , devenir la proie du flot enflammé qui descend en pétillant , qui sans pitié s'étend sur le petit domaine et l'ensevelit à jamais. Après tant de siècles d'oubli, Pompéï revoit la lumière du ciel , comme un squelette que la terre avare rend au jour. Du forum désert, entre les rangs de colonnes brisées , le voyageur contemple de loin la double cime et le sommet fumant qui menace encore les ruines éparses ; et dans l'horreur de la nuit solitaire, à travers les théâtres vides, les temples ruinés et les maisons détruites , où la chauve-souris cache ses petits , comme un flambeau sinistre errant dans les palais solitaires , court l'éblouissement de la funèbre lave qui se reflète au loin dans l'ombre et projette sa lueur rouge sur tous les lieux environnants. C'est ainsi qu'ignorant l'homme et les âges qu'il appelle temps antiques, sans se soucier des générations

qui se succèdent, la nature, toujours jeune, reste immobile, ou du moins sa marche est si lente qu'elle est insensible. Les empires s'écroulent; les nations et les langues meurent, elle ne s'en aperçoit pas ; et l'homme ose parler d'éternité !

O toi, tendre genêt, qui réjouis de tes rameaux odorants ces campagnes nues , tu périras aussi par le cruel fléau du feu souterrain , qui, retournant aux lieux déjà ravagés , étendra sur tes riants arbustes son manteau impitoyable ; tu plieras sans résistance ton innocent feuillage sous ce fardeau qui donne la mort; mais tu n'auras pas au moins , avant le jour fatal , tremblé d'une lâche terreur devant le futur oppresseur; tu n'auras pas au moins sur ce désert où le hasard te fit naître, où tu n'as pas volontairement choisi ta demeure , levé vers les étoiles une tête folle d'orgueil ; plus sage et plus fort que l'homme, tu ne crois pas que le destin ni ta propre volonté aient le pouvoir de rendre tes rejetons immortels.

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