FRAGMENTS
ALCBTA.
Ecoute, Mélisso ; je veux te raconter un songe de cette nuit qui me revient à l'esprit en voyant briller la lune. Je me tenais à la fenêtre qui donne sur le pré, regardant en haut. Voici que tout-àcoup la lune se détacha du ciel : plus elle s'approchait dans sa chute, plus elle grandissait à mon regard, jusqu'à ce qu'enfin elle vint tomber au milieu du pré. Elle était grande comme un seau; elle vomissait une nuée d'étincelles qui bruissaient aussi fort que quand un charbon en-
flammé tombe dans l'eau et s'y éteint. Ainsi la lune, comme j'ai dit, au milieu du pré noircissait peu à peu, et Therbe en jetait de la fumée tout à Tentour. Alors*, regarda»t au ciel, j'y vois comme un reste de lueur, une trace, si tu veux, ou plutôt la niche dont elle avait été arrachée. C'était une telle vision que j'en devins tout tremblant, et je n'en suis pas encore remis.
MELISSO.
Tu as bien raison d'avoir peur; voilà une bonne histoire, la lune tombée dans ton champ I
ALCETA.
Qui sait ? ne voyons nous pas souvent tomber les étoiles, pendant l'été ?
MELISSO.
Il y a tant d'étoiles que c'est un petit malheur si l'une ou l'autre tombe , quand il en reste des milliers. Mais il n'y a qu'une lune au ciel, et jamais personne ne l'a vue tomber, si ce n'est en rêve.
Errant ici autour de mon seuil, en vain j'invoque la pluie et la tempête pour retenir ma maîtresse en mon logis.
Cependant le vent mugissait dans la forêt, le tonnerre grondait errant entre les nues, avant que l'aurore ne se fût réveillée dans le ciel.
chères nuées , ô ciel, ô terre, arbres ! ma maîtresse s'en va ; ayez pitié, s'il est au monde quelque pitié pour un amant malheureux I
tourbillons, levez vous maintenant; ondées
submergez-moi , jusqu'à Theuré où le soleil ira éclairer d'autres terres.
Le ciel s'ouvre, le vent tombe : tout bruit cesse dans le feuillage et dans T herbe ; le cruel soleil éblouit mes jeux tout pleins de larmes.
Le rayon du jour s'était éteint à Toccident ; on ne voyait plus la fumée des maisons, on n'entendait plus la voix des passants ni les aboiements des chiens,
Lorsque, allant au rendez-vous d'amour, elle se trouva au milieu d'une prairie, la plus charmante et la plus riante qui fut jamais.
La sœur du soleil répandait sa clarté de tous côtés, et argentait les arbres qui encadraient ce lieu comme une guirlande.
Le vent chantait dans les rameaux et accompa-
gnait le rossignol toujours plaintif ; un ruisseau, entre les troncs d'arbres , allait disant sa douce complainte.
Elle découvrait au loin la mer limpide, les campagnes, les bois et, une à une, toutes les cimes des montagnes.
La brune vallée reposait dans une ombre paisible ; et la lune , qui fait naître la rosée , revêtissait de sa blancheur tous les coteaux d'alentour.
L'amoureuse marchait seule sur le sentier muet; elle sentait le vent chargé de parfums lui caresser le visage.
Si elle était heureuse, à quoi bon le demander? ce spectacle la charmait, et le bonheur que son cœur lui promettait était plus grand encore.
Gomme vous avez fui, ô belles heures sereines! Rien d'agréable ne dure ici-bas; rien ne s'y fixe, rien n'y demeure que l'espérance.
Voici que la nuit se trouble, que la lune s'obscurcit, elle qui était si belle; le plaisir de la jeune fille se change en peur.
Un épais nuage, père de la tempôte, se levait derrière les monts : il grandissait si vite que déjà Ton ne voyait plus la lune ni les étoiles.
Elle le voyait s'étendre de tous côtés, monter toujours dans l'air et lui faire au-dessus de la tête un manteau.
La clarté s'affaiblissait de plus en plus ; cependant le vent s'éveillait dans le bois qui entourait ce lieu délicieux.
Le vent augmentait d'instant en instant; et les oiseaux , tirés de leur sommeil , voletaient effrayés dans le feuillage.
Déjà le nuage grandissant s'abaissait vers le rivage, si bien qu'un" de ses bords touchait les monts et l'autre la mer.
Déjà, au milieu d'une obscurité aveugle, elle commençait à entendre battre la pluie; et ce bruit augmentait avec l'approche du nuage.
Les éclairs sillonnant les nues effrayaient la pauvre fille et lui faisaient fermer les paupières;
Tair était enflammé ; des lueurs lugubres éclairaient le sol.
La malheureuse sentait ses genoux faiblir, et déjà rugissait le tonnerre semblable au bruit d'un torrent qui se précipite des hauteurs.
Quelquefois elle s'arrêtait , et regardait, épouvantée , Tobscurité ; puis elle courait ; ses vêtements et ses cheveux flottaient derrière elle.
Elle fendait avec sa poitrine le vent impitoyable qui , dans l'obscurité , lui chassait ses gouttes froides au visage.
L'orage l'assaillait comme une bête féroce, rugissant horriblement et sans cesse. La pluie et l'ouragan augmentaient.
Tout autour d'elle , c'était une chose horrible de voir voler la poussière, les feuilles, les branches et les pierres ; un bruit tel que l'âme n'ose pas l'imaginer.
Elle fermait ses yeux fatigués et brûlés par les éclairs ; ses vêtements serrés contre son sein, elle hâtait ses pas à travers la rafale.
Mais la foudre éclata devant ses jeux si horriblement qu'elle s'arrêta d'épouvante, et sentit le cœur lui manquer.
Elle se retourna. En ce moment l'éclair cessa, l'air redevint ténébreux ; le tonnerre se tut ; le vent tomba.
Un grand silence se fit : elle était changée en pierre.