POUR LES NOCES DE MA SOEUR PAULINE
Puisque tu vas quitter le silencieux nid paternel, ma sœur, et ce rivage solitaire qu'embellissaient à tes jeux les rêves d'enfants et les douces illusions d'autrefois, pour suivre ton destin qui t'entraîne dans le tourbillon de la vie, considère l'ignominieuse époque dans laquelle le Ciel impitoyable nous fit naître, et songe que tu ne pourras donner que de malheureux enfants à la malheureuse Italie. Fortifie ton sang par la contemplation des grands modèles. Le Ciel ne permet pas que la
26 POÉSIES DE LÉOPÂRDI.
vertu respire un air doux ; il faut une forte poitrine pour enfermer une âme honnête.
Malheureux ou lâches, l'un des deux, tels seront tes fils. Préfère-les malheureux. Entre les richesses et la pratique de la vertu, la corruption a creusé un abîme infranchissable. Hélas! il naît trop tard et dans un monde trop vieux, celui à qui le Ciel donne aujourd'hui le souffle et la vie. C'est l'affaire du destin. Toi, garde seulement que tes fils ne deviennent ni des courtisans de la fortune, ni les lâches jouets de la crainte ou de l'espoir stérile. C'est ainsi que dans la postérité peut-être vous serez réputés heureux; puisque (ô détestable conduite d'un peuple menteur et lâche!), méprisant la vertu vivante, nous l'hbnorons après la • mort.
Femmes ! ce n'est pas peu de chose que la patrie attend de vous ; s'il fut donné à la douce flamme de vos regards de dompter le fer et le feu, que ce ne soit pas pour le malheur et l'avilissement de la race humaine. Les vaillants et les sages font cas de votre intelligence, et lui mar-
quent son rôle ; et, tant que le jour dure, ils son-
• gent, inclinés devant vous. Moi, je vous demande
compte de notre époque. La sainte flamme de la jeunesse s'éteint ; est-ce par votre main? Notre caractère s'avilit et tombe; est-ce par votre main? Les intelligences s'endorment, les volontés deviennent méprisables, la valeur native n'a plus de nerfs, n'a plus de muscles ; est-ce par votre faute?
I/amour, en qui l'estime haut, éperonne la valeur, et la beauté préside aux grands enthousiasmes. Ce cœur est vide d'amour, qui ne se redresse pas quand les vents combattent dans la plaine, que l'Olympe assemble les nuages, et que le tonnerre rugissant frappe les sommets des monts. O épouses I ô vierges 1 que le mépris les chasse loin de vous ceux qui fuient le danger, et le lâche , indigne de sa patrie , qui place en baslieu ses attachements et ses désirs vulgaires; prouvez que votre cœur brûle non pour des femmelettes, mais pour des hommes.
Craignez d'être appelées mères d'enfants sans
courage. Que votre géniture s'accoutume à supporter les travaux et les peines de la vertu ; qu'elle condamne et méprise ce qu*estime et honore une époque avilie : qu'elle grandisse pour la patrie, pour les grandes actions ; qu'elle s'égale, s'il se peut, au souvenir des héros que ce sol a nourris. Tels les âls de Sparte , au milieu de la renommée des anciens guerriers, grandissaient pour la gloire de la Grèce, jusqu'à ce que la fiancée vint attacher l'épée fidèle aux fiancs de son fiancé ; elle lui réservait sa noire chevelure pour l'étendre sur le corps inanimé et nu du jeune guerrier, quand on le rapportait du combat couché sur le bouclier qu'il avait su conserver.
O Virginie , la beauté souveraine, de ses doigts célestes, paraient ta joue de mille charmes, et tes altiers mépris rendaient inconsolable l'insensé maître de Rome. Tu étais belle, tu étais dans la saison de l'âge où les rêves enivrants caressent l'esprit de la femme, lorsque la rustique épée paternelle brisa ta blanche poitrine et que tu descendis volontairement chez Pluton. O mon père.
disais-tu, que la vieillesse flétrisse et dissolve mes membres, que l'on me prépare un tombeau : le lit du tyran ne me recevra pas. Tue-moi, mon père , et que mon sang répandu rende à ma patrie la vigueur et la vie !
O généreuse fllle, le jour que tu saluais de tes derniers adieux, était plus resplendissant que nos sombres jours : elle est consolée néanmoins et satisfaite, cette tombe que Tillustre terre natale honore de ses pleurs. Autour de ton cadavre les fils de Romulus brûlent d'une nouvelle fureur; le tyran couvre sa tête de cendres ; la liberté enflamme les cœurs ; à travers la terre vaincue , le terrible Mars latin campe depuis le pôle ténébreux jusqu'aux confins torrides. Ainsi Rome, Téternelle, ensevelie dans un honteux repo», ressuscita une seconde fois par le fait d'une femme.