J'MV()\A) U [1H
sj>()ii(,aii(r, ciif^a^cr la iialion à en lirrr des tr(îsoi*s do ])Iiis on i)ius enviables — et Elh? a en mille fois raison. Sii(^ il n'y a ])as de petits États pour la gloire. Un cavalier traversait l'Adicine en un jour et quelle renommée peut se mesurer à celle d'Athènes? Les Médicis étaient chefs d'une république à peine supérieure en étendue à une de nos provinces, et, pour em[)loyer l'exjiression d'un illustre écrivain, « ils ont donné leur nom à Tnii des trois grands siècles de l'humanité. »
Pour nous résumer, affirmons sans crainte que, selon le vœu exprimé par Léopold II, « Védifice dont le Congrès a jeté les fondements s'élèvera encore » pendant le règne d'un souverain ardemment dévoué à son peuple et pénétré de la grandeur de son auguste mission.
Léopokl II ne s'est pas borné à stimuler, avec une incessante sollicitude, le développement intérieur du pays. De bonne heure il a senti la nécessité pour les Belges, sous peine de déchoir, de prendre part sérieusement à l'activité du monde; d'imiter, dans de justes proportions, l'exemple des Anglais, des Écossais, des Allemands, des Suisses; de chercher, pendant qu'il en est temps encore, à s'assurer des débouchés sur les marchés dont on prévoit la prochaine extension. Les voyages du duc de Brabant en Egypte, dans l'Inde, en (^.hine, lui avaient montré de nouvelles perspectives. Et jamais il n'avait cessé de se préoccuper de l'avenir qu'il entrevoyait pour l'industrie belge et européenne.
L'Afrique attira surtout l'attention du roi; il en fit l'objet d'études persévérantes. Il sondait les destinées probables de ce vaste continent qui a trois fois l'étendue de l'Europe et dont la région centrale sept fois grande
392 LÊOI'OLIJ II [|87g)
comme la France, est encore iiiconnnc; il snivait avec ini intérêt croissant les inln'pidcs voyageurs (jiii, depuis vingt-cinq années, cherchent les moyens de pénétrer dans celte terre mystéricMise, héroïques dans leur dévouement a la science et à l'humanité; il se révoltait contre l'horrihle trafic qui enlève chaque année plus de 80,000 hommes, sans parler des trihus entières qui périssent dans l'attaque et l'incendie des villages '.
Mil par d'ardentes convictions, le roi des Belges prit l'initiative d'une œuvre qui suffirait pour lui assurer une place éminente dans les annales de ce siècle. 11 se fit le promoteur d'une croisade dont la civilisation de l'Afrique était le but. Chercher le moyen de civiliser le centre de l'Afrique et d'ouvrir dans cette région des communications qui feraient profiter le commerce de tous les pays des productions riches et variées de ces contrées jusqu'ici presque inconnues, tel était le projet qu'il s'agissait de réaliser.
Le roi des Belges, à la suite d'entretiens avec plusieurs membres de la célèbre société géographique de Londres, s'était convaincu, selon les termes d'un document officiel, combien il serait utile d'imprimer plus d'unité aux efforts tentés de divers côtés pour l'exploration et la civilisation de l'Afrique. On faisait remarquer que les explorateurs appartenaient à des nations diverses; qu'ils opéraient chacun pour son propre compte, ne concertaient pas, ne combinaient pas entre
* On a évalué à un million d'hommes le chiffre des pertes que le trafic des esclaves inflige annuellement aux populations africaines. Mais il ne faut pas perdre de vue que la traite sévit sur un territoire habité par environ 80 millions de nègres.
[l876j LÉOPOLD II 393
eux leur action; souvent aussi des circonstances imprévues venaient leur enlever les moyens de se porter en avant : ils étaient alors contraints de revenir sur leurs pas, et leurs premiers efforts demeuraient presque stériles. Pour obvier à ôct inconvénient, le roi des Belges prit l'initiative d'une conférence internationale à la(|uelle furent conviés les présidents des sociétés de géographie de Paris, de Londres, de Saint-Pétersbourg, de Berlin, de Vienne et de Bome, ainsi que les voyageurs et exjdorateurs de l'Afrique les plus connus et quelques personnages qui consacraient depuis longtemps leurs efforts à la suppression de la traite des nègres. Le but de la conférence devait être à la fois scientifique, commercial et humanitaire.
Cette conférence se réunit, le 12 septembre 1876, au palais de Bruxelles, sous la présidence du roi des Belges. L'Allemagne, l'Autriche-lIongrie, la Belgiijue, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et la Bussie y avaient des représentants éminents, voyageurs, géographes, philanthropes. Léopold II prit le premier la parole pour indiquer le but que devait se proposer le pacifique congrès réuni d'après son invitation. Il s'exprima en ces termes :
« Messieurs,
« Permettez-moi de vous remercier chaleureusement de l'aimable empressement avec lequel vous avez bien voulu vous rendre à mon invitation. Outre la satisfaction que j'aurai à entendre discuter ici les problèmes h la solution desquels nous nous intéressons, j'éprouve le plus vif plaisir à me rencontrer avec les hommes dis-
394 LfiOVOU) II [i8-f;J
lingiirs dont j'ni suivi depuis des années les travaux et les valeureux (.'(ïorls en favcîur de la civilisation.
« Le sujet (jiii nous n'unit aujourd'hui (îst de ceux qui mérilent au premier chef d'occuper les amis de l'humanilé. Ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait point encore jx'nétré, percer les ténèbres cpii enveloppent des jiopulations entières, c'est, j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès, et je suis heureux de constater combien le sentiment public est favorable à son accomplissement; le courant est avec nous.
« Messieurs, parmi ceux qui ont le plus étudié l'Afrique, bon nombre ont été amenés à penser qu'il y aurait avantage, pour le but commun qu'ils poursuivent, à ce que l'on pût se réunir et conférer en vue de régler la marche, de combiner les efforts, de tirer parti de toutes les ressources, d'éviter les doubles emplois.
« Il ma paru que la Belgique, Etat central et neutre, serait un terrain bien choisi pour une semblable réunion , et c'est ce qui m'a enhardi à vous appeler tous ici, chez moi, dans la petite conférence que j'ai la grande satisfaction d'ouvrir aujourd'hui. Ai-je besoin de dire qu'en vous conviant à Bruxelles, je n'ai pas été guidé par des vues égoïstes? Non, Messieurs, si la Belgique est petite, elle est heureuse et satisfaite de son sort; je n'ai d'autre ambition que de la bien servir. Mais je n'irai pas jusqu'à affirmer que je serais insensible à l'honneur qui résulterait pour mon pays de ce qu'un progrès important, dans une question qui marquera dans notre époque, fût daté de Bruxelles . Je serais heureux que Bruxelles
[i87g] LÉOPOLD II 395
devînt en quelque sorte le quartier général de ce mouvement civilisateur.
« Je me suis donc laissé aller à croire qu'il pourrait entrer dans vos convenances de venir discuter et préciser en commun, avec l'autorité qui vous a[)partient, les voies à suivre, les moyens à employer, pour planter définitivement Tétendard de la civilisation sur le sol de l'Afrique centrale; de convenir de ce qu'il y aurait à faire pour intéresser le public à votre noble entreprise et pour l'amener à y apporter son obole. Car, Messieurs, dans les œuvres de ce genre, c'est le concours du grand nombre qui fait le succès, c'est la sympathie des masses qu'il faut solliciter et savoir obtenir.
c( De quelles ressources ne disposerait-on pas, en elTet, si tous ceux pour lesquels un franc n'est rien ou peu de chose consentaient à le verser à la caisse destinée à supi)rimer la traite dans l'intérieur de l'Afrique?
« De grands progrès ont déjà été accomplis, l'inconnu a été attaqué de bien des côtés; et si ceux ici présents, qui ont enrichi la science de si importantes découvertes, voulaient nous en retracer les points principaux, leur exposé serait pour tous un puissant encouragement.
« Parmi les questions qui seraient encore à examiner, on a cité les suivantes :
« 1° Désignation précise des bases d'opération à acquérir, entre autres, sur la côte de Zanzibar et près de l'embouchure du Congo, soit par conventions avec les chefs, soit par achats ou locations à régler avec les particuhers;
« 2*^ Désignation des routes a ouvrir successivement
:]i)C) li:()I»OIJ) II (|87CJ
vcrsriiil<'i'i(Mir et d^s sl.*ili()fisho.s[)italières, sciciitifiqiK.'s (^t pacificatrices à oi'f^aniscT coiiuik; moyons d'abolir J'esclavag(î, d établir la concorde entre les cliefs, de; biiir procurer des arbitres justes, désintéressés, etc.;
<( 3" Création, 1 œuvre étant bien définie, d'un comité international et centrai et de comités nationaux pour en poursuivre Icxécution, chacun en ce qui le concernera, en exposer le but au public de tous les pays et faire au sentiment charitable un appel qu'aucune bonne cause ne lui a jamais adressé en vain.
« Tels sont, Messieurs, les divers points qui semblent mériter votre attention; s'il en est d'autres, ils se dégageront de vos discussions et vous ne manquerez pas de les éclaircir.
(( Mon vœu est de servir comme vous me l'indiquerez la grande cause pour laquelle vous avez déjà tant fait. Je me mets à votre disposition dans ce but, et je vous souhaite cordialement la bienvenue. »
Explorer scientifiquement les parties inconnues de l'Afrique, faciliter l'ouverture des voies qui puissent faire pénétrer la civilisation dans l'intérieur du continent africain ; rechercher des moyens efficaces pour la suppression de la traite des nègres : tel était donc le programme proposé par le roi aux délibérations de la conférence internationale. Les débats durèrent quatre jours; ils furent dirigés par le roi lui-même <( avec infiniment de tact et de suite », dit un témoin. Ils aboutirent à une délibération de la conférence au sujet des stations à établir pour l'exploration des parties encore inconnues de l'Afrique et à des résolutions con-
[i87g] LÉOPOLD II 397
cernant le système d'organisation de l'œuvre qui venait d'être fondée. Cet(e œuvre de civilisation, entreprise au profit de l'humanité tout entière, fut placée sous le patronage de l'Europe. Un comité exécutif, dont le roi Léopold II accepta la présidence, devait représenter les comités nationaux qui se constitueraient dans les différents pays. Ces comités nationaux auraient pour mission de populariser autour d'eux le programme adopté, de recueillir des souscriptions et de faire parvenir au conseil international les propositions pour le meilleur emploi des fonds ^
En installant le 6 novembre suivant le comité belge, le roi avait insisté de nouveau sur l'importance du but qu'il s'agissait d'atteindre et sur les moyens à employer pour assurer le succès de l'œuvre commencée sous d'heureux auspices. « L'esclavage qui se maintient encore sur une notable partie du continent africain constitue, dit-il, une plaie que tous les amis de la civilisation doivent désirer de voir disparaître. — Les horreurs de cet état de choses, les milliers de victimes que la traite des noirs fait massacrer chaque année, le nombre [)lus grand encore des êtres parfaitement innocents qui, brutalement réduits en captivité, sont condamnés en masse à des travaux forcés à perpétuité, ont vivement ému tous ceux qui ont quelque peu approfondi 1 étude de cette déplorable situation, et ils ont conçu la pensée de se réunir, de s'entendre, en un mot, de fonder une association internationale pour
• Voir l'Afrique et la conférence géographique de Bruxelles par E. Banning, membre de la conférence, el dans la Revue des Deux Mondes y du !«' avril 1877, un article de M. E. de Laveleye sur le même sujet.
3î)8 Li^ini'OM) n [i87<;|
]ii(;lli'(! un [(M'iiic à lin li'.'ific odieux, (jiii l'ait rougir notre lîpoqiio, et pour déchirer le voile de téiièljres qui pùse ericon; sur c(;tle Africpie centrale'. Les découvertes, dues à de hardis exi)lorateurs, permettent de dire, des aujonrd'hui, quelle est une des contrées les plus belles et les [)lus riches que Dieu ait créées. »
Après avoir fait connaître les résolutions de la conférence géographique tenue h Bruxelles au niois de septembre, le roi poursuivait :
« La Conférence a voulu, pour se mettre de plus près en rapport avec le public, dont la sympathie fera notre force, fonder, dans chaque État, des comités
^ On lit dans la Note sur la constitution du Comité national français pour r exploration et la civilisation de f Afrique :
« Depuis le commencement du siècle, les explorations géographiques se sont surtout portées du côté de l'Afrique. Ce continent, grand dix fois comme l'Europe, dont le sépare une traversée de quelques heures, compte encore, malgré les efforts et les sacrifices qu'en a déjà coûtés l'exploration, quatre millions de kilomètres carrés de terres inconnues; c'est à peu près sept fois la superficie de la France. Les parties déjà visitées du continent africain sont, d'ailleurs, loin d'être complètement étudiées, et la question des sources du Nil résolue, il en reste nombre d'autres d'une haute importance pour la géographie; le sol et les habitants de l'Afrique ont encore bien des secrets à livrer à la science. — Il faut considérer également que les trésors de toute nature de l'immense continent dorment encore, à peu près inutiles au commerce du monde, qu'ils enrichiront dans une proportion incalculable. — Enfin, c'est par centaines de mille chaque année que des créatures humaines enlevées de force sont conduites, comme des troupeaux, sur les marchés d'Afrique où le trafic des esclaves est encore en pleine activité. Les voyageurs sont unanimes à rapporter les souffrances inouïes qu'entraîne ce trafic à la destruction duquel la charité a le devoir de travailler sans relâche. — Les intérêts les plus considérables comme les plus élevés s'unissent ainsi pour presser les sociétés éclairées d'ouvrir largement l'intérieur de l'Afrique à la civilisation... »
[i87g] LÉOPOLD II 399
nationaux. Ces comités, après avoir chacun tlcsigné deux membres pour faire fiartie du Comité international, populariseront, dans leurs pays respectifs, le programme adopté.
(( L'œuvre a recueilli déjà en France et en Belgique des souscriptions importantes qui constituent pour nous une dette de reconnaissance vis-à-vis de leurs auteurs. Ces actes de charité si honorables pour ceux qui les ont accomplis stimulent notre zèle dans la mission que nous avons entreprise. Notre première tâche doit être de toucher le cœur des masses et, en croissant en nombre, de grouper nos adhérents dans une union fraternelle et peu onéreuse pour chacun, mais puissante et féconde par l'accumulation des efforts individuels et de leurs résultats.
« L'association internationale ne prétend pas résumer en elle tout le bien que l'on peut, que l'on doit faire en Afrique. Elle doit, dans les commencements surtout, s'interdire un programme trop étendu ; soutenus par la sympathie publique, nous avons la conviction que si nous parvenons à ouvrir des routes, à établir des stations sur les lignes parcourues par les marchands d'esclaves, cet odieux trafic sera enrayé et que les routes et les stations, en servant de point d'appui aux voyageurs, aideront puissamment à l'évangélisation des noirs et à l'introduction, parmi eux, du commerce et de l'industrie modernes.
« Nous affirmons hardiment que tous ceux qui veulent raffranchisscment de la race noire sont intéressés à notre succès.
« Le Comité belge, émanation du Comité interna-
400 Lr:oi»oij) II [i87oJ
lional et son r('[)r<'s(Mit'iiil m l'cl^iqijo, s'efibrcora (Je procurci' à lœiivni 1(3 plus (Indlirrcuts jiossihlc. Il aidera mes coini)alri()tes à [>rouver une fois (Je plus (jue la |]el|^i<jue est non-seuIeincMit une ternî lios[)ilalière, mais (ju elle est aussi un(; nati(jn {^(Miijreuse où la cause (le riiunianit(3 trouve autant (Je défenseurs qu'on y compte de citoyens.
« Je remplis un bien a^r(ial)le devoir en remerciant cette assembl(3e et en la f(3lici{ant chaleureusement de s'être imposé une tâche dont l'accomplissement vaudra à notre patrie une belle page de plus dans les annales de la charité et du progrès. »
Le Comité belge, fondé sous la présidence du comte de Flandre, recueillit dans toutes les classes des souscriptions qui prouvaient une sympathique adhésion K Dans les autres pays, à l'exception de t'Amérique et de la France, ce furent aussi des princes appartenant aux maisons souveraines qui acceptèrent la présidence des comités nationaux. Le Comité de l'Allemagne se constitua sous les auspices du prince impérial. Le Comité néerlandais eut pour président le prince Henri des Pays-Bas et le Comité autrichien obtint le patronage de l'archiduc Rodolphe, prince impérial. En venant présider le Comité italien, le prince de Piémont, prononça les nobles paroles que nous allons citer :
« ... Je suis fort sensible à l'honneur d'avoir été
* Le Comité belge recueillit une somme de 298,000 francs h titre de souscriptions simples versées ou promises pour 1877, et une somme totale de 102,000 francs, h titre de souscriptions annuelles versées ou promises. On calcule que l'annuité de 102,000 francs, qui s'élèvera à 107,000 francs à partir de 1878, escomptée à 4 p. c, rapportera 68,000 francs de rente.
|l876] • LÉOPOLD II 401
choisi pour présider le comité italien, et je suis enchanté d'avoir pu en assumer la présidence et ré[)ondre ainsi au désir qui m'en avait été exprimé par S. M. le Roi des Belges. En agissant ainsi, j'ai suivi l'exemple d'autres princes royaux, qui se sont mis à la tête des comités constitués dans le même but chez les diverses nations européennes.
« C'est une œuvre de haute civilisation, messieurs, que celle à laquelle nous allons vouer aujourd'hui nos études, nos efïbrts et notre dévouement; et l'Italie, notre cher pays, ne devait certainement pas venir à la remorque des autres nations dans une œuvre de celte nature.
« Il y a de quoi satisfaire largement tous les amis de l'humanité dans cette grandiose entreprise, dont l'idée première est due à l'initiative de S. M. le Roi des Belges. Son but est de porter la civilisation à toute une partie du monde où elle n'a jamais pénétré et de dissiper les épaisses ténèbres dans lesquelles la population entière de ces contrées est ensevelie. Ce sont les [)aroles mêmes du Roi Léopold, qui, avec juste raison, qualifie cette entreprise de « croisade digne de ce siècle de progrès. »
« Notre Italie, avec sa population essentiellement commerçante et maritime, doit être désireuse de voir s'accomplir ces nobles et grandes choses; ses intérêts matériels, l'extension des différentes branches de son commerce, le développement de sa marine lui en font une loi... »
Ainsi, de toutes parts, l'œuvre due à la généreuse initiative de Léopold II reçut les plus éclatantes adhésions. Elle a conquis dans les deux mondes une véri-
402 Lf:OI'OLU II (!87(il
table popularité. « Le; conranl est avec nous, » disait le roi à la Couféreuce de l>iux(;lles. Mais c'est lui, le ]>rouiot(îur de Tceuvre qui a su éveiller ces synipatliies universelles; c'est grâce à lui (pie le xix^ siècle verra s'accomplir la transformation de l'Afrique.
On a vu les adeptes mêmes de la foi républicaine soutenir le trône de Léopold II. Naguère un de leurs plus éloquents interprètes disait au corps électoral de Bruxelles : « Il n'en coûte rien à un républicain, qui a des convictions sincères, de dire qu'il ne regrette pas la république lorsqu'il a le bonheur de vivre sous une monarchie à la tète de laquelle est placé un monarque qui, comme Léo])old II, observe sincèrement, loyalement la Constitution. — Le roi lui-même a 1 ame trop haute pour croire qu'il y ait en Belgique un ré[)ublicain qui puisse voulofr son renversement... )> M. Paul Janson, devenu membre de la représentation nationale, ajoutait : « ... J'ai dit devant le corps électoral de rarrondissement de Bruxelles, et je répète dans cette chambre que la foi républicaine n'est ni injuste ni intolérante. Quand... elle se trouve en fcice d'un roi, Belge de cœur et dïîme, qui ne dédaigne pas de
404 LÈOl'olJj II [l87f;|
s'n|)|)('I(îr I(î j)r(;inier citoyen du |>ays, en face; d'un roi, fidèle à la foi jmu'e, (jui ivve d'ékvcT oncoro l'édifice du Congrès, ell(î nT'pronvo aucune; dilIicuUé à le respecter et à l'honorer, parce; qu'en le respectant et en l'honorant, elle se respecte et s'honore elle-même '. »
Jamais il n'a été fait un ('loge j)lus désintéressé et plus vrai du sage monarque qui est à la tête de la Belgique indépendante. Et qu'est-ce que la Belgique constitutionnelle pourrait d'ailleurs envier à la répuhlique? Est-elle moins libre? Est-elle moins prospère?
Un ancien ministre de l'empire français, M. Drouyn de Lhuys, assistant en 1876 au concours agricole des deux Flandres, s'exprimait en ces termes : « C'est en faisant simultanément un énergique appel à toutes les ressources de son commerce, de son industrie et surtout de son agriculture, que la Belgique a pu procurer non-seulement des movens de subsistance, mais encore de bien-être à son exubérante population ^ » Puis, s'adressant plus directement à ceux qui l'écoutaient, l'ancien ministre de Napoléon III ajoutait :
ce Assez et trop longtemps vos guérets ont été arrosés par le sang des batailles; assez et trop longtemps votre terre, arène ouverte aux ambitions rivales, a été foulée par les armées étrangères !
c( Le droit public européen vous a désormais assuré les avantages d'une paix perpétuelle. Puissiez- vous à jamais, sous legide de la neutralité, sous le régime
* Annales j)arlementaires (session de 1876-1877), p. 812.
2 La population du royaume qui, au 31 décembre 1866, était de 4,827,833, s'élevait, au 31 décembre 1873, à 5,403,006. — En 1843, le nombre des propriétaires était de 914,937 ; en 1873, il était de 1,124,222.
[i87g] LtOPOLD II 405
d'institutions sagement libérales, sons la bannière d'une dynastie populaire et respectée, développer librement les ricliesses de votre sol et les nobles qualités de votre caractère national ! ^ »
Un savant économiste a également signalé en termes éloquents la transformation graduelle de la Belgique : « Quand on étudie, dans les Exposés décennaux de la situation du roijaume^ le travail du législateur et du gouvernement, on ne tarde pas, dit-il, à être frap}>é d'admiration par un ensemble méthodique de réformes économiques, dignes d'un véritable homme d'État, et qui ont activé si favorablement la circulation des produits : réforme postale, abolition des octrois, suppression des droits de péage, construction de chemins de fer, de télégraphes, de canaux, de routes vicinales, lois de libre échange, suppression de l'impôt du sel, etc., etc. »
Depuis 1870, le gouvernement a consacré à des
^ Le roi adressa la lettre suivante à M. Drouyn de Lhuys, président de Ja
Société des Agriculteurs de France :
« Bruxelles, 4 août d876.
« Monsieur,
u Je suis très-sensible îi votre lettre du 30 juillet, et au désir que vous exprimez de me compter parmi les membres de la Société des agriculteurs de France. C'est avec plaisir que j'accède à votre demande, vous priant de vouloir bien inscrire mon nom parmi ceux des membres.
« Vous avez su trouver à Gand des paroles flatteuses pour le progrès de notre agriculture, et avec éloquence et chaleur vous avez formé des vœux en faveur de la Belgique. Je vous en remercie. J'ai regretté qu'une indisposition m'ait empêché de vous dire de vive voix combien j'apprécie la manière dont vous avez bien voulu vous exprimer.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de la sincérité des sentiments que je vous porte.
« LÉOPOLD
400 iJ:opOM) Il [i87ri)
travaux [)ul)lics do Ions ^oriros, on dr^lioi^ dos rossoiircos ordiiiairos dos l)ii(lf^ols, un capital do .'J2îj,0()<),()00 do francs. H s'ost oflorco do comploter l'adniirahlo rosoau do chemins do for qui doit sillonnor io pays tont ontior. Il n'a ccssd do seconder l'industrie et le commerce. Il a poin^suivi les immenses travaux (|ui doivent faire d'Anvers l'inexpugnaljlo boulevard de la nationalité belge et la première place commerçante du continent. Le roi lui-même a pris l'initiative des embellissements qui élèveront Bruxelles au rang de véritable capitale. Les progrès accomplis en Belgique depuis 1863 sont indéniables. Par l'importance de ses affaires, la Belgique — a-t-on dit — dépasse de grands pays, l'Italie, l'Autriche, la Bussie^ Que serait-ce si, répondant à l'appel réitéré du roi, le commerce avait montré plus d'initiative et de hardiesse? On se souvient que le duc de Brabant, après avoir visité les principales contrées du globe et y avoir douloureusement constaté presque partout l'absence de relations commerciales avec la Belgique, proclamait, dans l'enceinte du Sénat, que l'avenir industriel et commercial du pays dépendrait des relations extérieures que nos producteurs parviendraient à se créer dans les contrées lointaines dont la consommation était, pour longtemps encore, supérieure à la production indigène. Or, ces conseils prévoyants ont été malheureusement trop négligés. Il est très- vrai que les Belges ont su prendre en Europe une place considérable comme industriels; mais, au point de vue commercial, la Belgique se laisse
^ La valeur des importations et exportations réunies a été (commerce général) en 1870 : = 3,282,000,000; en 1874 : = 4,3-28,700,000.
[i87g| LÉOPOLD II 407
distancer par ces nations plus hardies, qui ont des comptoirs dans le monde entier.
Dans son Etude de statistique nationale, publiée à l'avénement de Léopold II, M. Cli. Faider ne dissimulait pas qu'il fallait encore de grands efibrts. «Nous croyons j)ouvoir affirmer, disait-il, que le développement du pays, dans Icnsemble des faits intellectuels et matériels, est admirable. Oue quelques parties laissent à désirer, qu'il reste beaucoup à faire, que la situation normale offre des lacunes, qui songe à le nier? Qm d'ailleurs peut espérer d'atteindre l'idéal dans une organisation humaine d'où le vice ne saurait être exclu? Maijs nous soutenons avec fermeté que nous avons les éléments d'améliorations continues et rapides et que par suite nous sommes tous, et particulièrement ceux qui dirigent les affaires publiques, dans l'obligation de maintenir et de défendre, en les perfectionnant, toutes nos institutions; d'étendre la liberté que ces institutions ont fondée et qu'elles perpétuent; de propager l'instruction qu'elles garantissent à tous, le travail qu'elles protègent sans l'entraver, la circulation qu'elles ftivorisent; d'éclairer les classes ouvrières sur leurs vrais intérêts et sur les saines doctrines économiques. » \/ En 1843, les dépenses de toute nature pour l'instruc-
tion primaire dépassaient à peine deux millions et demi; en 1874, elles s'élevaient à plus de dix-neuf millions. En 1840, le nombre des enfants qui fréquentaient les écoles i>rimaires était de 430,000; en 1876, il s'élevait à 650,000 \
„ * « Plus l'ûge (les liabiiants les rapproche de réj)oquc actuelle, plus
grand est le nombre des lettrés, ce qui est un indice favorable des progrès
408 LÉOPOLI) II [!87»;|
LropoM II n'a cessé de montrer pour la classe nécessiieiise, jionr la classe populaire, une active; sollicilud<'. Il a toujours voulu le progrès social, le progrès humanitaire, sainement entendu. Lorsqu'il vint, le 2G juin 1876, i)résider à l'ouvc^rlure de l'Exposition d'hygiène et de sauvetage, organisée à Bruxelles, il prononça les paroles suivantes :
« Nous avons ap|)laudi, dès le déhut, à l'idée de cette exposition et nous sommes très-heureux aujourd'hui de pouvoir sincèrement nons féliciter de son succès.
« C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu les nations étrangères répondre d'une manière aussi large à l'appel que vous leur avez adressé. C'est avec une satisfaction non moins profonde que nous avons constaté l'intérêt tout particulier que tant d'illustres souverains et princes ont pris à votre œuvre.
« J'ai vu enfin, avec le plus grand plaisir, cette œuvre recevoir en quelque sorte l'hospitalité ici, dans mon pays, et la Belgique accueillir une foule d'inventions ayant pour but de soulager l'humanité souffrante, ainsi que de stimuler les progrès de l'hygiène publique.
« Les progrès de cette science seront considérables et, si nous parvenons à nous conformer complètement aux grandes lois qu'elle nous indique, les épidémies deviendront plus rares et la durée de la vie humaine sera prolongée.
« Cette exposition sera visitée, je l'espère, par un grand nombre de personnes qui y trouveront une
scolaires, une preuve évidente de l'extension que prend de nos jours l'instruction primaire. » Annuaire statistique de la Belgique.
fl877j LÉOPOLD II 409
foule d'inventions et de procédés présentant à la fois un haut caractère d'utilité et d'intérêt.
« Elles s'associeront ainsi à la bonne action dont je suis heureux de vous féliciter. »
Le Congrus d'hygiène fut ensuite informé que le roi avait résolu de mettre à la disposition de la prochaine assemblée philanthropique une coupe d'or de la valeur de cinq mille francs ^
Une cérémonie imposante devait fournir au second roi des Belges l'occasion de rappeler le programme de son règne et d'exhorter de nouveau la nation à consolider sans cesse l'œuvre de 1830.
Le 20 mai 1877, la famille royale s'était rendue dans le chef-lieu du Hainaut pour assister à l'inauguration de la statue du roi Léopold l^^, élevée dans cette ville en mémoire du fondateur de la dynastie. M. Fr. Dolez, bourgmestre de Mous, prononça un discours qui était un brillant et véridique tableau du règne du premier roi et un juste hommage au patriotique dévouement de son successeur.
Sire,
« En décrétant, au début du règne de Votre Majesté, l'érection d'un monument à la mémoire du roi
1 « Ce prix, dans la pensive du Roi, disait la lettre officielle, sera décerné par le Congrès, à la ville, h l'autorité locale, à l'association ou au particulier qui, en améliorant les logements des classes nécessiteuses, sera parvenu à réduire, de la manière la plus notable et au moins do frais, la moyenne de la mortalité dans ces mêmes classes. — La Reine, de son côté, met à la disposition du prochain Congrès d'hygiène une médaille d'or. Le Congrès la décernera à l'institution publique ou privée, chargée de l'entretien d'orphelins, où la préservation de la vie des enfants aura atteint la moyenne la plus élevée. »
410 LÏ^iOI'OLL» II fl877|
L(M)|)()I(] I' '■ et aux lilx'rh's (îoiislilulioiiiicIlL's dont la n('lgi<jiie est dotcM', l'adiuiiiislratir)!! de la .ville d(î Mons était l'interprète fidèle des sentiments de la popidation montoisc.
« Unis dans une niènic; |)(;nsée de reconnaissance, nons nous montrions les justes ai)j)réciateurs des immenses services rendus à la patrie par notre premier roi et du rare bonheur de vivre sous une Constitution respectée qui, consacrant toutes les libertés, garantit aux Belges l'exercice des droits civils et politiques.
« Aujourd'hui cette populationtout entière, par son empressement à prendre part à la cérémonie qui nous réunit, atteste bien haut que ses sentiments n'ont fait que grandir. Elle affirme d'une manière éclatante qu'elle garde précieusement le souvenir des bienfaits du règne du monarque vénéré qui, après s'être rendu à l'appel de notre immortel Congrès, aux jours périlleux de la fondation de notre indépendance, présida, pendant tant d'années, aux destinées de la Belgique.
« Le roi Léopold P^ a été pour elle l'expression la plus haute et la plus vraie de la royauté populaire, du premier citoyen d'une nation libre et fière de ses droits. Par la prudence et la sagesse qui le distinguaient, par son autorité, il a élevé le peuple belge au rang des nations les plus prospères et les plus enviées. Confiant dans la foi jurée, qu'il pratiquait lui-même avec tant de fidélité, il a su, s'appuyant sur la nation, prouver à TEurope que le peuple belge, au sortir d'une révolution, était digne d'exister par lui-même et capable de traverser, sans en être atteint, les boulevei^ements qui, autour de nous, agitaient les nations les plus puissantes.
[l877] LÉOPOLD II 411
« Avec lui, Sire, nous avons maintenu l'indépendance, pour laquelle nos aïeux ont comhattu pendant tant de siècles, et qu'ils n'ont pu acquérir au ])rix des plus sanglants sacrifices; il leur avait manqué un roi qui fut l'expression de la volonté nationale et qui se consacrât tout entier au bonheur et à la prospérité du pays, au maintien de ses institutions et de ses libertés.
c( Ce roi, la Belgique contemporaine eut le bonheur de le posséder.
c( Pendant un long règne consacré tout entier à son peuple, il a maintenu intactes nos lil)érales institutions, assurant ]>ar là l'union indissoluble de la dynastie et de la nation. Aussi a-t-il emporté dans la tombe la reconnaissance de tous les Belges et son souvenir restera-t-il à jamais vivant parmi nous.
ce Son règne a inauguré une ère de prospérité et de grandeur, inconnue sous les régimes politiques précédents. Par son empressement à saisir et à ai)puyer toutes les idées grandes et généreuses, ce prince illustre a exercé la plus heureuse influence sur le développement des arts et de l'industrie nationale; il a présidé à la création des chemins de fer et à l'exécution de travaux publics grandioses, qui ont ouvert à la Belgique des sources nouvelles d'activité et de richesses.
« C'est sous son règne encore, et nous serions ingrats de ne pas le rappeler, en ce moment et à cette i)lace, que notre ville a vu disparaître ses remparts, cette ceinture de pierres qui comprimait depuis si longtemps son essor.
« Aussi la capitale du Hainaiit a-t-elle tenu à être la première à décréter l'érection d'un monument qui fût
412 LÉOPOM) II [l«77l
h la fois (rc'tcrnolKî gradtiule envers noire premier Moi, et (l'Iioninifif^^ci à ses Iil)ertés conslitiitionnelles, qu'il a si iiohlenient n^speclées. . .
« Sire, Votre Majesté, en consentant à assister avec Sa Majesté la Reine et Leurs Altesses Royales le comte et la comtesse de Flandre à l'inauguration de ce monument, a comblé les vœux de notre population qui vous en adresse avec nous ses respectueux remercîments. Animée des sentiments les plus patriotiques, profondément attachée à nos institutions, elle est heureuse de pouvoir, en cette circonstance solennelle, témoigner au Roi la confiance inébranlable qu elle a placée dans le loyal observateur de notre Constitution, et à la famille Royale tout entière son amour et son inaltérable dévouement.
« Sire, en prenant possession du trône, Votre Majesté nous avait promis un roi Relge de cœur et d'âme. Chaque jour des années déjà nombreuses qui se sont écoulées a montré que jamais promesse ne fut plus fidèlement respectée. Notre second roi est le digne fils, le continuateur éclairé de Léopold P^; et à notre tour, c'est du fond de nos cœurs et de nos âmes que nous pouvons unir les deux premiers souverains de la Belgique indépendante et libre dans une même acclamamation, celle de : Vive le roi! »
La réponse de Léopold II peut nous servir de conclusion : elle résumait le passé; elle éclaire l'avenir. Le roi dit :
« L'hommage que vous rendez à une mémoire si chère me touche profondément. Pour marcher d'un pas
[l877] LÉOPOLD II 413
assuré vers un avenir prospère, ayons toujours prtSsents à l'espril les sages conseils de celui qui, pendant trentecinq ans, a veillé avec succès sur les destinées de ce pays.
c( Que sous l'égide de ce souvenir se resserre chaque jour notre patriotique union, base de l'existence nationale. Souvent, il la recommandait aux membres de la grande famille dont il aimait à s'entendre nommer le père. Que nos efforts redoublés développent la grandeur intellectuelle comme la richesse publique du pays; qu'ils nous assurent une place de plus en plus respectable parmi les nations, et rappelez-vous avec moi que la constante préoccupation de mon père a été de constituer la force matérielle et morale de la Belgique.
« Au milieu de cette fête de famille, laissez-moi vous le répéter : pour atteindre ce but, il faut que tous s'attachent énergiquement à le poursuivre. Dans un pays libre où la tâche du citoyen est si importante, sa responsabilité si grave, chacun d'eux concourt à l'œuvre générale, chacun d'eux apporte sa pierre au grand monument de notre histoire. Souffrez que, m'inspirant des sentiments dont j'ai hérité, animé du désir d'être l'un des serviteurs les plus zélés de mon pays, je vous conjure de ne rien négliger pour affermir sans cesse, en l'élevant, le noble édifice de 1830. »
Que Dieu exauce ce vœu, et puisse la nation belge le réaliser!
(Page 14.)