XLV. Acte de décès
Note 409
INTRODUCTION
a Tant que je virrai, je servirai de bouclier ^ à la Belgique. »
LéOPOLD I«r.
En 1832, la Belgique indépendante était reconnue par les cinq grandes puissances de l'Europe. Mais celte indépendance devait maintenant se manifester, s^afiirmer, disons même se naturaliser au point de ne plus rencontrer ni un antagoniste, ni un incrédule, ni un sceptique. La nalionaUté belge devait secouer le linceul qui lavait recouverte pendant les derniers siècles et -resplendir comme aux jours glorieux des Artevelde et durant l'époque également mémorable des puissants ducs de Bourgogne.
INTRODUCTION
Ce fut en s'identifîant avec sa nouvelle patrie, en la guidant habilement à travers tous les obstacles et les périls, que Léopold l^^ parvint à remplir sa haute et glorieuse destinée. Il disait très-bien (car il en avait le droit) aux anciens membres du Congrès national : « Vous autres, vous avez fait la Belgique; moi, je l'ai introduite au dehors. »
* Jusqu'à son avènement au trône, le prince de Saxe-Cobourg n'avait pas eu l'occasion, si l'on excepte la négociation relative à la souveraineté de la Grèce, de se signaler réellement comme politique et comme diplomate. Jusque-là il avait honorablement figuré, comme général russe, dans l'armée libératrice de 184 3-4 81 4 et, depuis son mariage avec la princesse Charlotte de Galles, comme feld-maréchal dans l'armée anglaise. Roi des Belges, il fut mêlé, avec la Belgique elle-même, à tous les grands événements des trente-cinq dernières années.
C'est cette participation, commandée par sa position oflficielle, accrue de tout ce que ses qualités personnelles lui donnaient d'importance et d'autorité, que je me propose maintenant de rappeler.
Léopold I®^ embrassait l'Europe entière dans sa soUicitude et nul n'avait mieux étudié, mieux
INTRODUCTION. 3
suivi les phases diverses de l'histoire du dixneuvième siècle. Il eut des relations avec tous les souverains qui ont successivement occupé Vattention des hommes depuis Tempereur Alexandre I®"* jusqu'à l'empereur Napoléon III ; il vit de près tous les politiques influents depuis le duc d'Otrante jusqu'au duc de Morny, depuis lord Castlereagh jusqu'à l'honorable M. Gladstone. Et ce qui fit sa renommée et caractérisa sa personne, c'est qu'il apporta une grande abnégation dans les affaires qui pouvaient passer pour les siennes et une extrême impartialité dans celle» des autres. La sagesse de ses conseils, la fermeté et la droiture de son esprit, le tact avec lequel il cherchait toujours à écarter on à aplanir les difficultés, ces qualités, qui le firent respecter en premier lieu par les Anglais, qui le rendirent ensuite l'objet des vœux et des désirs des Hellènes, qui fixèrent enfin sur lui le choix des Belges, ces mêmes qualités lui valurent aussi d'être si souvent accepté comme arbitre par les princes et les peuples. Us venaient de concert soumettre leurs contestations à son jugement impartial et universellement respecté. Du haut d'un phare qui, selon l'image d'Homère, était protégé contre le vent, il suivait les mouvements tumultueux du monde ; et
4 INTRODUCmON.
partout où il portait ses conseils amis, c'était pour apaiser les tempêtes.
Il n'aura pas dans l'histoire une place à côté des Gustave-Adolphe ou des Joseph II, à côté des conquérants et des réformateurs. Mais il vivra dans le souvenir des siècles comme le fondateur d'un État qui, avant lui, avait vainement cherché l'indépendance ; comme le premier chef de cette Belgique constitutionnelle que, par sa sagesse, il sut élever au rang d'État modèle.
Il vivra dans la mémoire des hommes comme le confident, souvent consulté et écouté, des autres monarques, comme un des plus fermes soutiens de cette politique sagement progressive, qui seule peut assurer le bonheur des nations et la paix du monde. Enfin, il conservera dans l'histoire le beau nom déjuge de paix de l'Europe, le nom de pacificateur, qui vaut bien celui de conquérant.
Parlons aussi du souverain constitutionnel. Il n'est pas exact, comme on l'a dit, que Léopold l^^ n'accepta qu'en murmurant le pacte voté par le Congrès. Il constata seulement que la royauté n'ayant pas été là pour se défendre, les constituants belges, qui délibéraient att milieu d'une révolution, avaient donné au pouvoir législatif
INTEODUCnON.
la part du lion. Il adopta néanmoins Tavis d un sage et loyal conseiller : après avoir examiné attentivement la constitution, il Faccepta, décidé à tenter l'épreuve confiée à son dévouement.
C'était une tâche pleine de difficultés. Pour l'accomplir avec succès, il fallait, selon la remarque d'un excellent publiciste, une certaine nature de supériorité, plus conciliante que dominatrice, plus éclairée qu'élevée, prétendant moins au génie qu'au bon sens et à la raison. Et les Anglais rendaient un bel hommage à cette supériorité lorsqu'ils disaient : L'esprit du roi Léopold semble avoir été taillé exprès par la nature pour les fielges.
Léopold I®** se garda bien de provoquer des conflits avec les assemblées législatives qui succédèrent au Congrès. Lui aussi resta fidèle aux traditions de 1831. N'outrepassant point ses prérogatives, il s'efforça de les maintenir avec une tranquille fermeté et dé les exercer avec modération et. avec tact Faible d'abord, l'influence du roi s'accrut lorsqu'on eut reconnu en lui un chef vraiment habile et prévoyant.
Réservé dans son attitude, quoiqu'il eût une haute idée de la dignité royale, prudent dans son langage, bien qu'il laissât percer quelquefois une certaine susceptibilité, il finit par acquérir, mais
6 INTRODUOnOÏ^ .
par la persuasion seule, un ascendant incontestable dans son pays comme au dehors. Cette influence personnelle, dont il évitait l'apparence, était plus grande, comme Ta constaté M. Guizot, que celle dont Louis-Philippe se préoccupait tant pour lui-même.
On a remarqué aussi que Léopold n'avait pas eu ce que les Français appelaient uti ministre du règne. Quelles que fussent ses sympathies, il les dissimulait pour se soumettre aux vœux de l'opinion publique. Que cette abn/égation lui coûtât parfois, pourquoi le nier? Mais reconnaissons néanmoins qu'il n'a cessé de remplir fidèlement son rôle constitutionnel. Loyal dans ses rapports avec les ministres, il résistait quelquefois à leurs propositions, il les discutait assez vivement et s'efforçait *même de les écarter; mais souvent aussi il encourageait ses conseillers par de nobles et affectueuses paroles. Et lorsque les vicissitudes du gouvernement parlementaire l'obligeaient à se séparer des uns ou des autres, il ne perdait point le souvenir des services rendus. Jusqu'à son dernier jour, il conserva des relations affectueuses avec la plupart des hommes qui avaient siégé dans ses conseils.
Toujours attentif et vigilant, mais ne se prodiguant point, selon la maxime de Périclès, il
INTEODUCnON.
savait contenir les partis sans se livrer à eux, et se faire respecter des libéraux comme des catholiques, des progressistes aussi bien que des conservateurs. Il ne recherchait point l'initiative, rarement il la prenait, car il n'était pas entraîné vers les résolutions promptes et décisives.
Dans la plupart des occasions, la conciliation, qui faisait le fond de son caractère, l'emportait vite sur l'énergie d'un premier mouvement. Il supportait la contradiction, mais il savait aussi marquer son mécontentement : il n'oubliait pas cependant que la justice, selon les expressions de Bossuet,est la véritable vertu des monarques. Heureux de la félicité publique et s'efforçant de l'accroître encore , il ne recherchait point les ovations populaires, et pourtant il était trèssensible à ces manifestations de la reconnaissance du pays.
En résumé, on peut aflBrmer que le régime constitutionnel, loin ^'amoindrir Léopold I^"*, a mieux fait ressortir les éminentes qualités dont ce prince était doué. Si la Belgique a mérité le
nom d'école de l'Europe , elle en est certainement redevable, pour une grande part, à son premier roi. C'est le plus bel éloge du souverain qui a régné depuis 1831 jusqu'en 1865.
LÉOPOLD r,
K.OX IDSS BSX^O-SS.
Le 28 mai 1832, à six heures du matin, Léopold, accompagné des principaux officiers de sa cour, partit de Bruxelles pour le château de Compiègne, où il devait se rencontrer avec le roi des Français. A la frontière le duc de Choiseul, le maréchal Gérard, commandant en chef de l'armée du nord, le préfet du département et d'autres personnages attendaient le roi des Belges.
Arrivé vers deux heures devant Valencien nés, il fut complimenté hors de la porte de Mons par le corps municipal, puis il monta à cheval,
10 lAopold pbemisb, roi des belges.
et, escorté par la garde nationale, fit son entrée dans la ville, salué par Tartillerie de la place. Vers quatre heures, les autorités le reconduisirent jusqu'à la barrière de la porte de Paris d'où il se dirigea, vers Cambrai. Le lendemain il repartit pour Péronne. A cinq heures de l'après-midi, il arrivait sur le sommet de la montagne de Mouchy, où l'attendaient, pour lui servir d'escorte, deux escadrons de cuirassiers, sous le commandement du général Merhn. Au pied de la montagne, il fut reçu par le duc de Nemours, accompagné d'un brillant état-major. Le roi Léopold, ayant mis pied à terre, tendit affectueusement la main au jeune prince, l'embrassa avec une cordialité expressive et le pria de prendre place à côté de lui dans la calèche qu'on lui avait préparée. Le cortège fit ensuite son entrée dans Compiègne au bruit de l'artillerie ('). .
Une foule considérable se pressait derrière
(*) Le roi des Belges était accompagné, dans ce voyage^, du comte d'Arschot, grand maréchal de sa cour; du marquis de Chasteler, grand écuyer; du général d'Hane, premier aide de camp ; du major de la Gotellerie, officier d'ordonnance ; de M. Jules Van Praet, secrétaire du cabinet; de sir Henry Seton, ancien aide de camp, et de M. Lebeau, médecin.
la haie d'honneur, qui avait peine à la contenir, et de tous côtés, disent les relations contemporaines, on n'entendait que des remarques flatteuses sur l'air â la fois noble et doux de
1 auguste voyageur. Bieptôt le cortège arriva dans la cour du château. Le roi des Belges fut reçu au bas du grand escalier par Louis-Philippe, qui avait revêtu l'uniforme de la garde nationale. Les deux rois s'embrassèrent affectueusement et montèrent ensemble le grand escalier, au haut duquel les attendaient la reine Marie-Amélie et Mme Adélaïde d'Orléans. La journée du 30 fut occupée par une grande revue et par une promenade dans la forêt de Compiègne. Ces fêtes et ces démonstrations révélaient l'intimitéqui s'était bientôt établie entre les deux rois et qui devait aboutir à des résolutions importantes Le
2 juin, à six heures du soir, Léopold rentrait à Bruxelles.
Une alliance avec la maison d'Orléans était vivement désirée par le roi Léopold comme gage irrévocable des intentions de la France à l'égard delà Belgique, et aussi comme un moyen de dissiper les inquiétudes et les susceptibilités persistantes de l'Angleterre ('). Léopold s'était
(') Le baron de Stockmar, confident de Léopold, écrivait
1% LÉOPOLD PRBMIEE^ BOI DBS BBLOBS.
donc efforcé d'obtenir du roi Louis-Philippe une résolution formelle ; et il n'avait cessé de stimuler son ministre à Paris pour qu'il hâtât cette résolution. Mais, malgré toute son impatience d'avoir avec Louis-Philippe une entrevue, dont la signification serait retentissante en Europe, ce n'était qu'avec la plus grande peine, et non sans une certaine appréhension même, qu'il s'était décidé à sortir pour quelques jours de la Belgique. Lorsque, le 2 mai, Léopold avait proposé l'entrevue, qui était désirée de part et d'autre, il fit remarquer que Compiègne serait un peu loin pour faire connaissance avec la princesse Louise. « Nous nous connaissons^ disait-il, depuis seize ans : cela me paraît suflBsant- » Il aurait donc voulu que le roi des Français lui donnât rendez-vous quelque part d'où il pût, dans les vingt-quatre heures, reprendre la direction des affaires, si les Hollandais tentaient de renouveler leur agression. A ses
à M. Le Bon, de Londres, ^0 octobre ^83^ : « ... Sur l'alliance du roi, je pense tout à fait comme vous. C'est, selon moi, le seul vrai gage de bonne foi que la France peut donner à l'Europe, et, sous plus d'un rapport, je le désire on ne peut plus. Quoique les ministres anglais ne se soient pas encore prononcés sur ce point vis-à-vis de moi, je sais, de bonne part, qu'ils partagent tout à fait notre opinion... »
yeux, Lille était le lieu qui convenait le inieux. Un peu plus tard, il déclarait que le rendezvous à Compiègne ne pourrait avoir lieu que si le roi des Français voulait envoyer à BruxeUes le maréchal Gérard ou au moins le généra Saint-Cyr ('). Il avait fini toutefois par se rendre aux instances de Louis-Philippe.
En recherchant la main d'une princesse de la maison d'Orléans, Léopold non-seulement condescendait aux vœux des Belges, impatients de consolider leur indépendance, mais, répétons le, il rassurait l'Europe, parce qu'il portait le dernier coup au parti qui préconisait la réunion de la Belgique à la France. Or Louis-Philippe étant encore intéressé à ménager sérieusement ce parti, le projet d'alliance rencontra des lenteurs imprévues et des difficultés qui firent naître quelquefois des doutes pénibles. Léopold surmonta tous les obstacles par sa persévérance et sa conduite à la fois très-digne et trèsdélicate. Le 7 mars, il s'exprimait en ces termes : « Relativement au mariage, je crois qu'il ne faut pas* le presser outre mesure; les démarches actuelles doivent suffire; on pourrait sans cela
(*) Le roi Léopold à M. Le Hon, 7 mars, 20 avril 2 et 9 mai 4832.
nous accuser d'importunité. Je le^ésire sous le rapport de Tindividualité de la princesse Louise plus que pour toute autre raison, et certainement je ne connaîtrai de plus vive sollicitude que celle de la voir heureuse ('). » Ildisait encore que les arrangements pécuniaires ne devraient pas être une cause de délai. « C'est l'aimable princesse, ajoutait-il, et non sa dot qui m'inté- • resse. » Dot, douaire, espérances, il traitait toutes ces questions avec un parfait désintéressement. Enfin, il fît uneconcession d'un grand prix pour la reine Marie-Amélie et la princesse Louise. « Comme la reine et peut-être la princesse ellemême, disait-il, attachent une grande importance à ce que des enfants d'un mariage contracté avec une de ces princesses soient catholiques ; comme cela sera un lien de plus avec le peuple,
(*) Le 19 décembre précédent le baron de Stockmar écrivait de Londres à M. Le Bon : « ... Même dans le cas où le gouvernement ou la famille voudrait différer le mariage jusqu'à la conclusion de l'affaire entre la Belgique et la Hollande, il n'en faudrait pas moins travailler à disposer dès à présent les choses de manière que le public regarde cette alliance comme une affaire entendue et faite. J'espère que le bruit de cette nouvelle fera un très-bon effet tant en France qu'ici et en Belgique et qu'il calmera un peu l'effervescence du roi Guillaume pour une restauration... »
LÉOPOLD PBEMIEE^ KOI DES BELGES. 15
qui est dévoué à sa reUgion, je n'y objecte nullement. C'est la vertu et non pas le nom qui fait le véritable chrétien ('). »
L'entrevue de Compiègne eut lieu, comme nous l'avons dit, et le mariage de la princesse Louise d'Orléans avec le roi Léopold fut décidé. Le Moniteur belge du 4 juin annonça officiellement cette nouvelle.
L'exécution du traité des vingt-quatre articles était aussi une des préoccupations dominantes du roi Léopold. En acceptante Londres la ratification conditionnelle donnée par la Russie le 4 mai, M. Vande Weyer avait cédé à des nécessités dontle gouvernement belge n'apprécia pas tout de suite la valeur. Le ministère n'eut d'abord égard qu'à l'embarras extrême où le plaçait l'acte de la Russie ; il demanda au roi que M. Vande Weyer fût appelé à Bruxelles jusqu'à ce qu'on pût mieux apprécier les conséquences possibles de lacceptation dont il s'agissait. Le général Goblet, envoyé à Londres afin d'y repré-
(*) Le roi Léopold à M. Le Bon, ^^5 septembre ^83^, 20 février, 7 mars, ^2, ^6 et n mai ^ 832. Enfin, le 22 mai, il lui écrit : « J'adopte avec plaisir l'itinéraire que le Toi m'a proposé et le suivrai en toute chose, quoique je me fusse volontiers passé du cérémonial... »
senter la Belgique auprès de la conférence, reçut pour instructions (25 mai) de faire la déclaration formelle que lé roi Léopold ne participerait à aucune négociation sur les articles réservéSy avant que le traité n'eût reçu son exécution dans les articles non r^^n;^, c'est-à-dire avant l'évacuation du territoire encore occupé par les Hollandais.
Le général Goblet arriva à Londres le 30 mai, remit le lendemain ses pleins pouvoirs à la conférence, et le 1®"* juin rendit compte au roi Léopold de ses entretiens avec lord Palmerston, le baron de Bulow et le prince de Talleyrand. Il avait acquis la conviction, disait-il, que les plénipotentiaires des trois puissances du Nord ne voulaient encore que temporiser, que celui de France dissimulait parfaitement bien sa pensée et que celui d'Angleterre paraissait seul avoir envie d'en finir. Léopold trouva cette dépêche à son retour de Compiègne; le 6, il répondit : « Ma persuasion personnelle est que, tant que la Hollande ne se verra pas forcée d'évacuer la citadeile d'Anvers, elle ne négociera pas. » 11 voyait une injustice criante dans l'injonction commune adressée aux Belges et aux Hollandais de ne pas commencer les hostilités, attendu que les premiers avaient adopté les vingt-quatre
IaÉOPOLD PREHIEK^ KOI DES BELGES. 17
articles et que les seconds n'en tenaient aucun compte. Si donc les puissances étaient lentes. à exécuter le traité, elles ne devaient pas empêcher les Belges de l'exécuter eux-mêmes. « Faites mes amitiés au prince de Talleyrand, poursuivait-il, et dites que je ne lui écris pas pour lui annoncer mon mariage par ce que je sais que M™® Adélaïde vient de le faire... Tous les jours, il faut demander l'exécution du traité. Talleyrand ne saurait s'y refuser ; le roi Louis-Philippe est déterminé d'adhérer à tout ce que l'Anglet^re proposera (')... » Cependant Léopold se fiait si peu encore au célèbre diplomate que le lendemain ("7 juin) il écrivait à M. Le Hon de faire tout au monde pour que le roi Louis- Philippe envoyât immédiatement à Londres
(*) C'est la participation personnelle de Léopold P' aux mémorables négociations de cette époque que nous voulons faire ressortir ici en nous servant de la correspondance particulière et inédite du roi avec Te général Goblet. Quant aux négociations mêmes et aux divers incidents qui aboutirent à des événements décisifs, les uns et les autres sont exactement rapportés dans l'ouvrage publié par cet homme d'État, sous le titre de : Mémoires historiques. Dix-huit mois de politique et de négociations se rattachant à la première atteinte portée aux traités de < 8^5. (Bruxelles, ^864, 2 vol. in-S'».)
M. de Flahàult comme voyageur, parce que le gouvernement anglais n'était pas très-satisfait du silence du prince de Talleyrand.
Informé que les cours du Nord faisaient de grands eflfbrts pour induire le cabinet anglais à accepter un traité avec la Hollande, diflFérent des vingt-quatre articles, il écrit à son plénipotentiaire à Paris : « Vous devez empêcher que le gouvernement français ne se laisse prendre dans ces filets. Les puissances ne peuvent pas, sans le consentement de la Belgique, faire un nouveau traité qui changerait les vingt-quatre articles. » La conférence de Londres ayant, le 11 juin, rédigé trois articles explicatifs, d'wpvès lesquels l'évacuation réciproque des territoires respectifs de la Belgique et de la Hollande devait s'eflfectuer le 20 juillet, il ne dissimule point son déplaisir. « Ces derniers protocoles, écrit-il à son ministre à Paris, sont fort bien ; mais c'est du papier, il nous faut des faits. Pourquoi donner au roi de Hollande jusqu'au 30 juin, quand il a eu deux ans pour se décider ? Et puis de nouveau un autre mois jusqu'au 20 juillet? n faut faire sentir au ministère français qu'il faut finir ; il faut lui dire cela tous les jours. Le prince de Talleyrand va venir avec toutes ses finesses; eh bien, cela ne nous a fait que du
mal. Le peu que ia Belgique a obtenu, elle ne l'a obtenu que quand la France a été ferme. Si l'intention du prince de Talleyrand est que la Belgique ne doit être faite que pour quelques années, c'est diflfërent. »
Le 14 juin, le prince de Talleyrand chargea le général Goblet de dire au roi Léopold, que si, le 30, on n'avait pas une réponse satisfaisante du roi de Hollande, la France et l'Angleterre étaient décidées à recourir à la force et que lui-même avait reçu la parole d'honneur des plénipotentiaires des cours du Nord que cette résolution n'altérerait pas la bonne harmonie entre les cinq cours ('). Le prince de Talleyrand paraissait alors bien disposé pour le roi Léopold, et il traitait les afiFaires belges avec plus de sérieux (\
Dans un moment où l'Angleterre était sollicitée à employer la force contre la Hollande, son ancienne alliée, il n'importait pas moins^e se concilier le duc de Wellington.
Léopold, connaissant mieux que personne la
(*) Le général Goblet au roi Léopold, Londres, ^ 4 juin ^ 832.
(•) Peu de temps après il quitta Londres, où il fut remplacé momentanément par M. de Mareuil, jusqu'alors ministre à La Haye.
20 LÉOPOLD PREMIEB^ AOI DES BBL6ES.
haute influence du vainqueur de Waterloo, recommandait bien expressément à son représentant à Londres de ne point le négliger, ce Dites au duc de Wellington, écrivait-il, le 19 juin, que, me promenant hier aux environs de Waterloo, j'ai pensé à sa belle volonté de héros qui lui a valu sa victoire importante.
C'est une justice à lui rendre qu'il a obtenu ses victoires par sa bravoure personnelle. Le contraste des riches moissons, de la tranquillité et • de la paix de ce paysage, qui doit avoir oflfert un tableau si horrible de morts et de mourants, ce 18 de Tan 1815, m'a vivement frappé et fait faire bien des réflexions philosophiques ('). »
Peu de temps après il écrivait de nouveau à son plénipotentiaire à Londres : « Ce sont des faits qu'il nous faut... Nos bons Belges ne sont plus dupes de bonnes paroles sans résultats (% » Dans la prévision des événements que rendrait inévitables l'inaction éventuelle des puissances, après le refus du roi des tays-Bas d'accepter les propositions de la conférence, Léopold hâtait l'organisation de l'armée nationale. En outre, il ordonnait le blocus le plus étroit de
{*) Le roi Léopold au général Goblet, Laeken, 1 9 juin i 832. (*) Le roi Léopold au général Goblet, 22 et 27 juin 4832.
Maestricht, afin de mettre un terme aux excursions de la garnison hollandaise hors du rayon réservé de la forteresse.
Le 6 juillet, lord Palmerston informa le général Goblet que le roi Guillaume refusait de signer aucun traité dans lequel entreraient les vingt-quatre articles, et qu'il proposait un nouveau projet. Au lieu de recourir sans plus retard à des moyens coercitifs, la conférence, à son tour, élabora un projet nouveau, qu'elle voulait opposer à celui qui venait de La Haye. Le général Goblet protesta hautement contre cet oubli des droits des Belges et sa conduite à la fois ferme et habile fut approuvée par le roi Léopold, quoique celui-ci, sous des influences faciles à deviner, se montrât assez disposé à faire quelques sacrifices à Tamour-propre de la Hollande.
Mais une note énergique, adressée le 7 juillet par son plénipotentiaire à la conférence, vint rétablir la vraie situation des Belges à l'égard des puissances qui avaient garanti leur indépendance. La conférence, cependant, réitéra ses démarches auprès du roi Guillaume afin de l'amener à une exécution amiable du traité du 15 novemljre i831. « Vous pouvez dire à lord Pahnerston, écrivit alors le roi Léopold, que la conférence me fait mal au cœur quand j y pense;
2,2, LÉOPOLD PBBMIEB, ROI DES BEIjOES.
la seule chose dont elle paraît capable, c'est de me maltraiter et de protéger le roi de Hollande ('). »
Il aurait fallu plutôt s'en prendre à Louis- Philippe qui, pour éviter tout différend de nature à altérer le bon accord entre les grandes puissances, engageait le roi Léopold à donner sans délai son adhésion aux nouvelles propositions du cabinet de La Haye. Mais, pour rester fidèle à ses engagements envers la législature, le ministre des affaires étrangères (') repoussait bien loin ce conseil. Le 26 juillet, le capitaine Beaulieu, aide de camp du général Goblet, lui rapportait de Bruxelles les instructions suivantes : « Si des propositions nouvelles, acceptées par le gouvernement hollandais, lui étaient soumises, le plénipotentiaire belge devrait ce borner à répondre à la conférence que le gouvernement ne peut se prononcer et ne se prononcera qu'après l'évacuation du territoire belge. »
Tels étaient les remarquables incidents qui se succédaient à Londres au moment où le roi
(*) Le roi Léopold au généraLGoblet, Bruxelles, f 7 juillet 4832.
(*) M. de Muelenaere.
LÉOPOLD PEBMIEE^ BOI DES BBLOES. 28
Léopold pressait aussi raccomplissement de la promesse faite naguère au château de Cornpiègne.
Après son retour de cette résidence, il s'était affligé de Fidée de la reine Marie-Amélie qui voulait remettre le mariage aux premiers jours du mois d'août. Le 16 juin, il écrivait à son ministre à Paris : « Il faut emporter l'aflFaire belge dans ces deux mois-ci. C'est autant de l'intérêt de la France et de Louis-Philippe que du mien. » Le lendemain, il s'exprime avec plus de force :' ce . . . J'espère que ma lettre au roi influencera heureusement sa détermination. . . Je vous invite à suivre votre système d'agression avec la plus grande énergie. . . Répétez éternellement qu'il faut absolument pour le bien-être de la France, de l'Angleterre et de la Belgique que cela soit terminé aussitôt que possible. . . » Il supposait que Louis-Philippe voulait attendre l'évacuation de la citadeHe d'Anvers pour fixer l'époque du mariage. « En diplomatie, disait-il à ce sujet, c'est un grand mérite quand on ne veut pas tromper les autres de ne pas se laisser tromper soi-même. » Du reste, comme nous Pavons déjà dit, il se montrait facile et coulant dans les questions d'intérêt. « Tout ce que je possède au monde, écrivait-il, le 23 juin, à son
2é LÉOPOLD PBBMISR^ ROI DES BELGES.
représentant près Louis-Philippe, sera au service de la regina in spCy et tout ce qui pourra lui être agréable ou utile, je serai trop heureux de le lui offrir. » Il n'était pas moins explicite quatre jours après. « Je viens de recevoir, disait-il, les trois copies du contrat de mariage. Pour le douaire je vous ai écrit positivement que je ne vois point d'objection aux trois cent mille francs, quoique, proportion gardée, je trouve que le douaire est considérable, quand on n'en assurait qu'un de cinq cent mille francs à une impératrice des Français. — Je présume que la Chambre le votera, et si elle n'en votait pas tout le montant, contre toute attente, je pourrais toujours lui assurer de mon bien particulier le complément... » Louis-Philippe ayant consulté ensuite le roi Léopold sur le lieu où le mariage serait célébré, celui-ci répondit : a Mon opinion qu'on m'a demandée est pour Compiègne, puisque à Paris cela ne serait ni une chose ni une autre. Je promets cependant, en ce cas, de revenir, au mois d'octobre, pour une série de fêtes à Paria. » Vers la fin de juillet, le représentant du roi Léopold à la cour des Tuileries combattit de tous ses efforts et par tous les moyens d'influence dont il pouvait disposer le projet sérieux de retarder encore
LéDPOLB PREMIER, ROI DES BELGES. 25
l'époque de cette union si désirée. Fermant Foreille à certaines insinuations diplomatiques, Louis-Philippe décida enfin, le i^^ août, que le mariage serait définitivement fixé au 9.
Le 6, vers le soir, le roi Léopold fit son entrée à Compiègne. Il était 'dans une calèche découverte où avaient pris place les ducs d'Orléans et de Nemours ; dans d'autres voitures se trouvaient le duc dje Choiseql et le marquis de Marmier, qui avaient été au-devant du roi des Belges jusqu'à la frontière, et les personnages qui accompagnaient ce prince. Ceux-ci étaient : MM. Le Hon et Van de Weyer, représentants de la Belgique à Paris et à Londres; le comte d^Arschot, le comte Félix (Je Mérode, le général d'Hane de Steenhuyse, le colonel sir E. Cust, ancien aide de camp, le général de Chasteler, M. J. Van Praet , le baron de Stockmar et le colonel Prisse. Un arc de triomphe, pavoisé de drapeaux français et belges, avait été élevé à l'entrée de la ville, sur le pont.
Des fêtes signalèrent les deux jours suivants.
Le jeudi, 9 août, à huit heures et demie du soir, le roi Louis-Philippe, donnant la main à la princesse Louise, alors âgée de vingt ans {^),
(') Elle était née à Palerme le 3 avril 4849.
et suivi des membres de sa famille> entra dans le grand cabinet du château où le roi Léopold prit également place, avec ses témoins désignés ainsi que les autres personnes qui l'avaient accompagné à Compiègne. Plusieurs ministres et les plus hauts personnages de l'État se trouvaient parmi les assistants. Le baron Pasquier, président de la Chambre des pairs, remplissait les fonctions d'oflficier de l'état civil. Les témoins du roi des Belges étaient le comte d'Arschot, grand maréchal de sa cour et membre du Sénat, et le comte Félix de Mérode, ministre d'État et membre de la Chambre des représentants.
Quatre pairs et quatre députés servaient de témoins à la princesse Louise; les premiers étaient : le lieutenant général duc de Choiseul, le marquis de Barbé-Marbois, premier président de la cour des comptes, le comte Portails, premier président de la cour de cassation, et le duc de Bassano. Le maréchal Gérard, M. Dupin, procureur général près la cour de cassation, M. Bérenger et M. Benjamin Delessert appartenaient à la Chambre des députés.
Lorsque les deux conjoints eurent prononcé .
Tassentiment exigé par la loi, M. Pasquier dit : ce Par ordre du roi, et au nom de la loi, nous déclarons que très-haut, très-puissant et très-
LÉOPOLD PEBMIEB, ROI DES* BBLGES. 27
excellent prince Léopold, premier du nora, roi des Belges, duc de Saxe, prince de Coboiyg- Gotha, et très-haute et très-puissante princesse Marie-Louise-Thérèse-Caroline-Isabelle , princesse d'Orléans, sont unis en mariage.» L'évêque de Meaux leur donna ensuite la bénédiction nuptiale dans une des salles du château qui avait été convertie en chapelle. Après la cérémonie catholique, la famille royale et les assistants se rendirent dans une autre salle où un pasteur protestant donna aux augustes époux la bénédiction nuptiale selon le rite luthérien.
Quatre jours après, le roi et la reine des Belges quittèrent le château, et leur voyage depuis Compiègne jusqu'à Laeken ne fut qu'une marche triomphale. Il faut avoir été témoin de la joie spontanée de nos populations pour pouvoir apprécier le prestige qui, dès lors, entoura en quelque sorte la jeune reine. Les maisons étaient décorées de fleurs et de drapeaux aux trois couleurs de la France et de la Belgique ; partout ,une foule immense; partout aussi des acclamations qui disaient : Soyez, la bienvenue parmi nous (*).
(') Tout s'évanouit. On ne lira pas sans émotion les lignes suivantes tracées par le comte Félix de Mérode le U août i 853
28 LÉOPOLD PREMIEE^ KOI DBS BBLGES.
La reine Louise apportait la consolidation de l'indépendance de la Belgique. « L'union bénie dans la chapelle de Compiègne, disait plus tard un éloquent orateur, révéla aux nations étonnées deux faits du premier ordre : Falliance de la France et de l'Angleterre, formée à cette occasion même, et qui fut alors la sauvegarde de la paix du monde ; la reconnaissance de la neutralité belge, qui fixa, d'une manière rationnelle et durable, les limites si longtemps incertaines et disputées des nations voisines. »
Cependant le cabinet de Bruxelles persistait à subordonner, d une manière absolue, la négociation directe entre la Belgique et la Hollande, qui était désirée par les puissances, à l'évacua-
et adressées de Trélon au roi Léopold : «... Naguère, revenant d'un voyage jusque près des frontières d'Espagne... j'ai voulu revoir le lieu où j'étais, Sire, le témoin de votre mariage, il y a vingt-cinq ans. Je me suis promené solitaire dans les appartements ^u château de Compiègne, où j'avais vécu une semaine avec tant de personnages illustres. J'ai exploré le parc magnifique et toujours charmant, entretenu avec un soin parfait. Un ancien domestique de M"'' Adélaïde me conduisait. Vous pouvez juger, Sire, si j'ai pensé à vous, à notre reine si digne d'éternel souvenir, à sa famille, devenue la vôtre... » Vie du comte Félix de Mérode, par J.-J. Thonissen, p. 3*70.
LÉOPOLD PBEIOEB, RDI DES BELGES. 29
lion préalable du territoire national. Mais après avoir énergiquenient adhéré à ce système, après avoir même promis de recourir aux armes, dans l'hypothèse où les ratifications réservées mettraient obstacle à l'adoption des vingt-quatre articles par la Hollande, le roi Léopold comprit que le pays se trouverait dans une situation périlleuse, si Ton s'obstinait à repouser toute proposition transactionnelle (% Quant à M. de Muelenaere, il resta inébranlable; il résistait et aux conseils patriotiques du général Goblet et aux puissantes instances du baron de Stockmar, de même qu'aux raisons d'ordre européen et aux prophéties presque menaçantes de lord Palmerston.
Depuis le mois de mai, le général Goblet supportait tout le poids de ces difficiles négocialions. Le 18 août, M. Van de Weyer reprit les fonctions de ministre plénipotentiaire près la cour de Saint-James et près la conférence. Il eut avec lord Palmerston une entrevue de plusieurs heures qui fut suivie d'un second entretien non moins important. Pour se conformer à ses instructions, il rappela à lord Palmerston ce que le roi Léopold avait écrit de Compiègne
(*) Mémoires historiques du général Goblet, I, p. 135.
et ce qu'il lui avait répété à Tournay, à savoir qu'il voulait qu'on en finît le 30 septembre et k
que, en tout cas, les ratifications de la Hollande l
et l'évacuation du territoire eussent lieu immédîatenient. Mais lord Palmerston s'éleva avec !
énergie contre le système auquel le cabinet de !
Bruxelles s'attachait obstinément : « Le dévouement que j'ai pour le roi Léopold, dit-il, est réel et véritable. Je vois donc avec une véritable douleur la politique de ses ministres ; elle compromettra le sort du roi»et l'indépendance de la Belgique... Ils veulent l'évacuation préalable! Mais celte évacuation n'est possible qu'en vertu de l'adhésion du roi Guillaume aux vingt-quatre articles... Cette adhésion pure et simple, comment l'obtenir ? Par des moyens coercitifs? Eh bien, je vous déclare que nous n'y aurons point recours : nous serions inexcusables de les employer, au moment où nous avons lieu de croire que les négociations peuvent amener une solution conforme aux engagements que nous avons pris avec la Belgique. Jamais la nation ne sanctionnerait une pareille mesure ,'■ et si l'Angleterre se refuse, comme elle le doit, à recourir à la force, la France, à coup sûr, ne suivra pas une route différente. Mais dans ce cas, dites-vous, la Belgique fera seule la guerre ; elle contraindra
LÉOPOLD PR£]fI£R, ROI DES BELGES. 31
seule la Hollande à signer les vingt-quatre articles ! Je réponds que la guerre dont on parle si légèrement en Belgique est le parti le plus dangereux pour votre avenir, votre indépendance et le trône du roi, en même temps que .le plus nuisible à vos intérêts commerciaux et industriels. » Lord Palmerston entretint M. Van de Weyer d'un moyen qui avait été suggéré par l'empereur de Russie à lord Durham, ambassadeur du roi Guillaume IV à Saint-Pétersbourg, pour amener l'évacuation de la citadelle d'Anvers : c'eût été de la faire occuper par des troupes anglaises, avec lesquelles le roi de Hollande consentirait à capituler, M. Van de Weyer répondit que la Constitution belge s'y opposait ' formellement et que le ministre qui autoriserait une semblable occupation serait indubitablement mis en accusation (*).
Le i7 août, le roi Léopold mandait aussi au général Goblet, qu'il fallait en finir pour le iO septembre; mais il ajoutait toutefois que la grande affaire du moment était d'écouter et de voir si la Hollande était de bonne foi. Après avoir reçu les dernières dépêches de Londres, il écrivit : « Nous devons écouter les proposi-
(•) M .Vande Weyer au roi des Belges, Londres, 21 août i 832.
tions de la Hollande : si elle nous offre une Gn acceptable et prompte, les accepter; si elles sont perfides, les rejeter et insister sur le traité (').» Cédant aux instances du roi et appréciant d'ailleurs toute la délicatesse de son collègue, le général Goblet avait consenti à poursuivre, de concert avec M. Van de Weyer, ces durs labeurs. LeOseptembre, ilrevintinopinément à Bruxelles, porteur de propositions émanant de lord Palmerston. Concertées avec les plénipotentiaires belges, rédigées en partie par M. Van de Weyer, elles posaient des bases au delà desquelles le cabinet du roi Léopold ne pourrait être entraîné dans la négociation directe qu'il s'agissait d'ouvrir avec la Hollande. On appela cette sorte d'ultimatum le thème de lord Palmerston.
Le roi y souscrivit sans peine ; mais M. de Muelenaerç demeurait inébranlable. Alors, le i5 septembre, Léopold convoqua tous les ministres en conseil sous sa présidence et les invita à faire connaître individuellement leur opinion sur les propositions apportées de Londres. Ils déclarèrent en substance que, par suite des engagements qu'ils avaient pris devant les chanabres, ils ne pourraient concourir à la nouvelle
(*) Le roi Léopold au général Goblet, Laeken, 34 août 4832.
négociation. M. de Muelenaere ayant déposé le portefeuille des affaires étrangères, le général Goblet consentit, le 18, à s'en charger provisoirement. Les autres ministres, également démissionnaires , restèrent à la tête de leurs départements, mais comme administrateurs temporaires, et jusqu'à ce que le cabinet fût reconstitué. Du reste, ils ne firent rien pour hâter ce moment : aucun des membres de l'ancien ministère ne voulut même contre-signer la nomination du général Goblet. On dut faire chercher presque mystérieusement le comte Félix de Mérode, qui se trouvait à son château de Trélon, sur la frontière française : il fut amené directement dans le cabinet du roi et là il donna, comme ministre d'État, membre du conseil, le contre-seing qui devait rendre valable la nomination du général Goblet Celui-ci écrivit alors au baron de Stockmar : a Le roi a montré une patience, je dirai même une impassibilité admirable dans les circonstances pénibles où ses conseillers l'ont placé. »
Ce qui rendait la position du général Goblet plus difficile, c'est qu'il n'était compris par personne : il se trouvait, comme il l'a dit lui-même, réellement isolé dans le pays. N'ayant d'autre auxiliaire que M. Nolhomb, secrétaire général
34 LÉOPOLD PBEHIEB^ EOI DES BELGES.
du ministère des affaires étrangères, il restait néanmoins impassible et confiant. M. Vande Weyer, ayant reçu des pleins pouvoirs pour ouvrir une négociation directe avec la Hollande, notifia à la conférence, dans une note du 20 septembre, que son gouvernement se réservait de réclamer l'exécution des engagements contractés par chacune des puissances, si la nouvelle négociation n'amenait aucun résultat. On entrevit promptement le dénoûment de ce drame diplomatique. Le 26, la conférence, ayant entendu le plénipotentiaire hollandais en personne ('), après avoir reçu préalablement des réponses écrites aux questions qui lui avaient été posées, constata que tout espoir de conciliation semblait, pour le moment, devenir illusoire, et quH ne lui restait plus que de se concerter sur la marche ultérieure à adopter. La conférence, à l'unanimité, prit, le i^^ octobre, une décision plus grave : elle reconnut que des mesures coercitives étaient devenues nécessaires. Toutefois les représentants des cours du Nord s'arrêtèrent à mi-chemin : ils déclarèrent, en effet, que leurs cours ne pouvaient s'associer à d'autres mesures qu'à des mesures pécuniaires.
(*) C'était le baron de Zuylen.
LiOPOLD PREMIER^ ROI DES BELGES. 35
Louis-Philippe se montrait hésitant : mais les événements Tentraînèrent Le H octobre, s'était constitué, sous la présidenpe du maréchal Soult, le cabinet où le duc de Broglie avait le portefeuille des aflFaires étrangères, M. Thiers le ministère de l'intérieur etM.Guizotle département de l'instruction publique. Dès le lendemain, le représentant de la Belgique à Paris signifiait au duc de Broglie que tous les moyens de temporisation étaient épuisés ; que, le 20 octobre au plus tard, le gouvernement belge, à défaut d'action de la part, des puissances, serait forcé d'agir et agirait sans aucun doute. Le cabinet du 11 octobre^ exposé aux plus violentes attaques de l'opposition, devait faire acte de vigueur ou périr en naissant. Aussi le duc de Broglie répondit-il au ministre belge : « Nous agirons et de suite si l'Angleterre y consent ('). » Le cabinet de Saint-James, qui redoutait l'avénement en France d'un ministère de l'extrême gauche, donna son assentiment. La convention signée le 22 octobre entre la France et l'Angleterre stipulait que si, le 13 novembre, il se trouvait encore des troupes hollandaises sur le territoire assigné à la Belgique, une armée fran-
(*) M. Le Hon au général Goblet, Paris, 42 octobre 1832.
36 LéOPOLD PBEMIfiR^ ROI DES BBLOES.
çaise y pénétrerait pour le faire évacuer Ç). MM. Lebeau et Ch. Rogier venaient de s'associer au général Goblet, le premier comme ministre de la justice, le second comme ministre de Tintérieur. Ces trois hommes, dont Ténergie et le patriotisme étaient au niveau des événements, avaient décidé, le 21 octol)re, que si, au 3 novembre,laFrance et la Grande-Bretagne n'étaient pas sorties de l'inaction, ils proposeraient au roi de reprendre immédiatement les hostilités, et que, si le chef de l'État ne croyait pas pouvoir adopter ce parti, les ministres résigneraient leurs portefeuilles- Mais déjà Léopold avait autorisé les représentants belges à Londres et à Paris, MM. Vande Weyer et Le Hon, à faire connaître son immuable résolution de se mettre, par ses propres forces, en possession du territoire occupé par l'ennemi, si l'Angleterre et la France demeuraient inactives; Pour lui, il désirait ardemment, en combattant avec l'armée nationale,' qui s'éle-
(*) Quelques mois après (30 août 4833), le roi Léopold écrivait au général Goblet : « ... Ce que l'on dit sur l'assistance des deux puissances est une bonne plaisanterie : le ministère Broglie était mort sans Anvers, et le ministère anglais a jugé plus sage de laisser faire que d'avoir un ministère de l'extrême gauche, qui menait à la guerre générale...» ê
LÉOPOLD PKEHIEB, ROI DES BBL6BS. 37
vait alors à cent dix mille hommes, de faire oublier les cruels revers du mois d'août 183i . L'occupation de la citadelle d'Anvers par les Hollandais était d'ailleurs une humiliation permanente : tant que le§ canons de cette forteresse menaceraient la métropole commerciale du pays, l'indépendance de la Belgique restait chancelante;
Mais la France et l'Angleterre tinrent leurs engagements. Le S novembre, leurs flottes combinées firent voile poijjr les côtes de Hollande. Le 45, l'armée française du Nord, sous le commandement du maréchal Gérard, franchit la frontière de la Belgique, et, le i9, l'avant-garde se trouva sous les murs d'Anvers. Le roi Léopold ne pouvait se dissimuler que le rôle imposé à l'armée belge par la conférence de Londres devenait dès lors très-pénible. 11 se rendit cependant, le 30 novembre, à son quartier général de Lierre « pour se trouver, disait-il, plus à proximité. » Biei} qu'il n'ajoutât pas foi entière à la menace d'un nouveau bombardement, il voulait, selon ses expressions encore, « être près de ceux de ses enfants qui se trouvaient le plus exposés au danger (*). » Le vieux général
(*) Le roi Léopold au général Desprez, 30 novembre 4 832.
Chassé, qui commandait dans la citadelle, fut informé par une lettre confidentielle du prince d'Orange qu'il n'avait aucun secours à attendre. Il se défendit néanmoins avec opiniâtreté, avec héroïsme, et, le 23 décembre, il ne remit aux Français qu'un monceau de ruines (')• Le 31 , les troupes belges prirent possession de la citadelle et, quelques jours après, les Français repassaient la frontière f).
(*) Seelig op de citadel van Antwerpen (4830-4832) door W.-J. Knoop, lieutenant-generaal bij het nederlandsche léger, passim. (Schiedam, 1867, 2 vol. in-12.)
M. Vande Weyer écrivait au général Goblet, le 28 novembre : « Pour ce qui regarde l'intervention de la France et l'attaque de la citadelle d'Anvers, je crois pouvoir vous annoncer que ni la Prusse ni l'Autriche ne blâment sérieusement cette mesure. Si elles paraissent, par quelques démonstrations de mécontentement, s'éloigner des intentions des cabinets de Londres et de Paris, j'ai lieu de penser que c'est uniquement pour ne pas indisposer la Russie, et qu'au fond les cabinets de Berlin et de Vienne approuvent l'intervention armée, en faisant des vœux pour la prompte conclusion de l'affaire. Toutes nos difûcultés nous viennent delà Russie... •»
(*) Louis-Philippe au roi Léopold, 27 décembre 4832 : «... Ce dont je suis très-pressé, c'est que rien n'arrête le mouvement rétrograde de notre armée, qu'il me tarde beaucoup de voir rentrer en France... » Bévue rétrospective, p. 327.
Les principaux organes du parti légitinaiste, en France, soutenaient hautement que, si les Bourbons de la branche aînée s'étaient trouvés encore sur le trône, la Belgique se faisait française. Cette assertion au moins téméraire fut énergiquement relevée par les journaux catholiques belges. Le plus influent répondit : « On ne finirait pas si on voulait relever toutes les inexactitudes, toutes les exagérations que nos voisins débitent chaque jour sur notre compte. Telle est, entre autres, l'illusion qu'ils se sont formée sur une prétendue tendance de la Belgique à se laisser incorporer à la France. Ils ne reviennent pas de cet aveuglement. Cependant, après les deux expéditions que l'armée française a faites dans nos provinces, ils auraient bien de quoi se détromper, et il faut qu'ils se plaisent dans leur erreur, pour ne pas changer de langage, depuis cette double expérience. Ils savent que nos alliés ont été reçus avec bienveillance, mais sans enthousiasme; comme des amis, mais non pas comme des compatriotes. Les Belges sont demeurés Belges à la vue du drapeau tricolore; nos soldats, en embrassant d'anciens frères d'armes, n'ont pas oublié leur patrie, les deux armées ne se sont point confondues, chacun est demeuré sous ses drapeaux; nos libérateurs ont
pu parlir, sans avoir à se défendre contre notre empressement à les retenir; ils emportent nos sentiments de gratitude et de reconnaissance, mais ils n'emportent pas nos regrets sur celte séparation... »
Louis-Philippe s'était rendu â Lille pour distribuer aux troupes qui revenaient d'Anvers les récompenses qu'elles avaient si bien méritées. Il fît, le 12 janvier 1833, son entrée dans le chef-lieu du département du Nord, où l'avaient précédé le roi et la reine des Belges. Il y eut entre les deux souverains de longs entretiens sur les moyens de revivifier la Belgique. Louis- Philippe posa comme principe que celle-ci, devenue nation indépendante, devait être pour le moins aussi bien que lors de sa réunion à la Hollande ; et ce fut avec cette déclaration que les .deux rois se quittèrent ('). Prenant acte de la promesse du roi des Français, Léopold rechercha sans relâche les moyens de remédier aux souflFrances du commerce et de l'industrie, et il ne cessait aussi de protester contre le désastreux blocus de la Meuse et de l'Escaut. Des vues prévoyantes dirigeaient sa politique.
(*) Le roi Léopold à M. Le Hon, Bruxelles, 29 janvier 1833.
LiOPOLD PKBHI£B> KOI DBS BELGES. 41
Pendant que la recoonaissance solennelle du premierroi des Belges s'accomplissait en Europe, l'Amérique applaudissait à notre indépendance et son gouvernement établissait également des rapports officiels avec le nouvel État. M. Behr, envoyé aux États-Unis, était arrivé à Washington, le 3 juin 1832, et, le surlendemain, y avait eu une première entrevue avec M. Livingston, secrétaire d'État, et le vrai chef du gçuvernement,sousle président André Jackson,alors considéré comme un vieillard à moitié retombé en enfance. Mais l'ancien et implacable adversaire de J,-Q. Adams et des fédéralistes y le vieux chef des républicains, celui (jui se déclarait Vhomme du peuple, n'avait rien perdu de son prestige sur la multitude. Le général Jackson était toujours pour le peuple l'Annibal de l'Ouest, le défenseur des libertés du monde, le vainqueur des vainqueurs du grand Napoléon (').
L'envoyé belge fut très-bien accueilh du bizarre et célèbre personnage qu'on appelait aussi le Marins de l'Amérique.
(*) Élu, en 1829, t)résident, à une grande majorité, A. Jackson obtint une majorité plus forte encore en novembre 1832, lorsqu'il se présenta pour la seconde fois aux suffrages.
42 LiOPOLD PBEMIER^ ROI DES BELGES.
M. Behr écrivit à Bruxelles que le président, l
les ministres et tous les Américains, avec les- j
quels il s'était entretenu, lui avaient témoigné le désir d'entrer en relation intime avec la Belgique ('). Il profita de ces bonnes dispositions pour entamer des négociations, qui devaient aboutir à la conclusion d'un traité de commerce. Il rendit encore un autre service : il combattit habilement les préventions très-fortes qui existaient, à New-York principalement, contre la Belgique et sa révolution.
Après les Étals-Unis, ce fut l'Autriche qui noua des négociations régulières avec la Belgique nouvelle. Dès le 18 mai 1832, le prince de Metlernich écrivait à sir Robert Adair, représentant de l'Angleterre à Bruxelles : « Le roi Léopold, auquel je vous prie d'offrir mes hommages, doit avoir reçu l'invitation par le baron Wessemberg d'adresser à l'empereur une lettre pour lui notiOer son avènement, c'est-à-dire de refaire ce qui, lors du premier essai, n-'a point été accueilli. » Trois mois se passèrent néanmoins avant que cette formalité diplomatique, comme disait Metternich, fiil accon}plie, et le roi Léo-
(*) M. Behr au ministre des affaires étrangères, Washington, 9 juin 1832.
pold s'impatienta plus d'une fois des difficultés qu'opposaient FAutriché et la Prusse à la réception d'envoyés belges. « Il est temps, écrivaitil à Londres, le 10 juin, que toutes ces petitesses finissent. » Enfin, le 5 août, le comte de Lalaing fut reçu à Baden en audience particulière par l'empereur François, et il lui remit la lettre de notification du roi des Belges. L'empereur se montra très-bienveillant, amical même. Il dit qu'il allait répondre à la lettre du roi et que personne plus que lui ne formait des vœux pour le bonheur de ce prince et celui de son peuple. Le comte de Lalaing ne faisait que précéder le baron de Loë, accrédité comme ministre plénipotentiaire près la cour d'Autriche. Le roi Léopold Favait choisi, non à cause de sa supériorité, mais parce qu'il avait une bonne réputation, qu'il était un peu parent de plusieurs familles autrichiennes et qu'il parlait allemand. Reçu également à Baden, le 19 août, le baron de Loë trouva l'empereur François plus réservé, mettant de la froideur, même une certaine amertume dans son langage. 11 dit qu'il y avait eu de l'injustice à dépouiller le roi <ie Hollande; mais que celui-ci , ayant lui- même reconnu l'indépendance belge en principe, l'Autriche avait, avec les autres puissances, concouru à l'établissement du
44 LiOPOU) FREHIEfi, ROI DBS BELGES.
royaume de Belgique, quoique TAutriche n'aimât point à consacrer les injustices. Reportant ensuite sa pensée vers la fin du siècle précédent, Tempereur ajouta qu'il avait toujours eu beaucoup à se louer des Belges, mais qu'il était charmé cependant que ses États ne touchassent plus les frontières de France; que, pour le bonheur de ses sujets, il voulait éviter le contact des opinions de ce pays. Parlant, enfin, des dernières propositions de la conférence, il exprima l'opinion que la Belgique devait les accepter et que le roi devait être discret. L'accueil fait parle prince deMetternichau secondenvoyébelgeavait été moins raidé; il s'était néanmoins vivement récrié lorsque le baron de Loë lui eut annoncé la terme et inébranlable résolution du roi et de son gouvernement de ne plus traiter sur rien qu'après l'évacuation au moins de la citadelle d'Anvers (*).
Léopold regardait Berlin comme un « poste délicat », et il voulait y envoyer le général Goblet. Mais celui-ci, ayant été retenu à Londres puis à Bruxelles, fut remplacé par le général de Mercx. Le 13 septembre, il remit à Frédéric-
{*) Le baron de Loë au ministre des afltedres étrangères, Baden, 21 août 4832.
LÊOPOLD FEEMIEE, ROI D£S BELGES. 45
Guillaume III, au château de Charlottenbourg^ . ses lettres de créance et celles qui notifiaient le mariage du roi des Belges. Frédéric-Guillaume dit être Irès-sénsible aux sentiments du roi Léopold, qu'il connaissait, ajouta-t-il, depuis sa tendre jeunesse, dès Tâge de douze à treize ans ; puis il exprima fortement le désir de voir finir à l'amiable le différend avec la Hollande. « Des hostilités, ajouta-t-il, ne pourraient être tolérées cette fois-ci, pas plus qu'elles ne l'avaient été l'année dernière ('). >^
Le jour même où le général de Mercx était reçu au château de Charlottenbourg par Frédéric-Guillaume III, M. le vicomte Charles Vilain XIIII remettait au président de la confédération helvétique, à Berne, les lettres de notification de l'avènement du roi Léopold I^'' et celles de son mariage. « La Belgique, dit le représentant du roi -Léopold, est aujourd'hui, comme la Suisse, constituée en État indépendant et neutre... Quoique éloignés, nous nous unirons pour écarter la guerre des riv^s du Rhin,de la Meuse et de l'Escaut.... » Le président répondit : « En recevant des mains de Votre
(*) Le général de Mercx au ministre des affaires étrangères, Berlin, 15 septembre 1832.
Excellence leslettres destinées à la confédération suisse, les avoyer et conseil d'État du canton de Lucerne, directoire fédéral, s'enapressent de vous exprimer combien ils sont sensibles aux assurances amicales qui y sont consignées.... La confédération, éclairée par une longue expérience, apprécie pleinement les bienfaits de sa position neutre ; elle y voit le gage de sa liberté * et celui des rapports bienveillants qu'elle entretient avec tous les États de l'Europe. Ces mêmes principes qui l'ont guidée jusqu'ici, elle les observera avec plaisir envers une nation qui, comme elle, doit sa prospérité à l'industrie, et qui trouvera, comme elle, dans une neutralité honorable et forte, la garantie de son indépendance. »
M. Vilain XIIII était également accrédité près des cours d'Italie; mais, dans ces foyers d'absolutisme, l'accueil qu'il reçut fut moins expansif. Arrivé à Turin, le représentant du roi Léopold remarqua partout une grande crainte de la France et une horreur pour sa révolution qu'on ne cherchait pas à déguiser; toutefois, les personnes, avec lesquelles s'entretenait M. Vilain XIIII, s'efforçaient de le persuader, par politesse sans doute, qu'on ne confondait pas les Belges avec les révolutionnaires français. Le
roi Charles-Albert, qui le reçut le 5 octobre, se montra gracieux, quoique très-peu communicatif (*). Il demanda des nouvelles du roi Léopold, qu'il avait connu, et des nouvelles de la reine, puis il ne dit plus un mot de politique ni rien qui eût le moindre rapport avec les affaires de la Belgique; il causa de beaux-arts, surtout de peinture et de Fécole flamande, qu'il connaissait bien.
Marie-Louise, duchesse de Parme, reçut le ministre de Belgique, le 17 octobre; elle ne dit pas un mot de politique, mais elle parla du. .château de Laeken, qu'elle avait habité lorsqu'elle était impératrice des Français, et s'informa beaucoup du roi et de la reine.
Le 23 novembre suivant, le représentant du roi Léopold fut admis à l'audience solennelle du pape Grégoire XVL 11 garda un précieux souvenir de la bienveillatîce du pontife. < Le pape m'a dispensé, écrivit-il, de toute l'étiquette d'usage, des génuflexions, du baisement de pied, même du baisement de main; il m'a pris les deux mains, me les a serrées à l'anglaise, et m'a fait asseoir tout à fait à côté de lui. Il m'a gardé
(*) Charles-Albert occupait le trône de Sardaigne depuis le 27 avril 1831.
trois quarts d'heure pendant lesquels il m'a |
raconté en détail toutes les tribulations que le roi Guillaume lui avait fait éprouver, en qualité de cardinal Capellari, lors du concordat de 1 826 : il me disait tout cela avec cette bonhomie, ce^ laisser aller, ce plaisir d'un ancien ami qui raconte à son compagnon de fatigues les dangers passés et qui aime à s'appesantir sur les détails de la tempête. » Grégoire XVI, élevé à la chaire de saint Pierre depuis la destruction du royaume des Pays-Bas (2 février 1831), résuma cette longue conversation par les paroles suivantes : « Je vous charge, monsieur le Ministre, d'exprimer au roi toute ma reconnaissance de la loyauté avec laquelle il maintient l'article de la Constitution qui a rendu à l'Église son indépendance du pouvoir civil et au saint-siége ses droits sur le gouvernement de l'Église. » .
Arrivé à Naples vers la fin de décembre, alors que la Belgique était redevenue le théâtre d'événements qui pouvaient de nouveau embraser l'Europe, M. Vilain XI III fut mal accueilli dans unecapitaledontles légitimistes français avaient fait un nouveau Coblentz. Le prince de Cassaro, ministre des affaires étrangères, fervent adepte de la diplomatie rétrograde, montra une froideur et une hauteur remarquable. Il ne put,
LÉOPOLD PRRMIEB^ ROI DBS BELGES. 49
toutefois, empêcher le ministre d'un État révolutionnaire de remettre, le 20 décembre, au roi de Naples les lettres qui annonçaient le triomphe de la révolution de septembre. Fertiinandll, alors âgé de vingt-deux ans, se montrait assez embarrassé. Il dit ou plutôt il balbutia qu'il était charmé d'établir de bons rapports entre lui et son cousin et qu'il était persuadé que sa cousine serait très-heureuse. « J'ai essayé, écrivit M. Vilain XIIII, de parler de Naples, du Musée, du Vésuve, de l'armée napolitaine, dont les uniformes sont superbes, mais rien n'a réussi, et l'audience a cessé au bout de peu d'instants (*)• » Subordonnant Tintérêt dynastique à l'intérêt du pays, Léopold ne désirait pas avec une ardeur extrême la fin de ses difiFérends avec la Hollande, c'est-à-dire un arrangement qui lui aurait valu, à la vérité, la reconnaissance du roi Guillaume 1®^ mais qui eût obligé la Belgique à remplir les charges du traité du i 5 novembre. « Si, en Belgique, disait-il (\ tout le monde pensait comme moi, on prendrait son parti pour ne pas avoir le traité définitif. 11 nous coûtera
(*) Le vicomte Vilain XUII au ministre des affaires étrangères, Naples, 21 décembre 1832.
(') Le roi Léopold à M. Le Hon, 18 janvier 1-833.
environ vingt-quatre miUions de francs par an, et cela est immense pour un petit pays; et la cession de beaucoup de bonnes gens qui nous aiment est chose vraiment douloureuse. »»
Comme les Hollandais avaient refusé, après la capitulation de la citadelle d'Anvers, de rendre les forts de Lillo et de Lief kenshoeck , le gouvernement belge, de son côté, se maintenait en possession des territoires du Limbourg et du Luxembourg, séparés delà Belgique parle traité du i 5 novembre.
Une flotte britannique continuait cependant à bloquer étroitement les ports de la Hollande, malgré les réclamations de la cité de Londres. Bientôt les plaintes de la classe prépondérante des commerçants devinrent tellement vives que le roi Guillaume se vit contraint de plier. Des pouvoirs furent donnés à ses agents pour discuter les conditions d'un armistice indéfini, qui, était proposé par le cabinet de Saint-James.
Dans la nuit du 21 au 22 mai, le prince de Talleyrand et lord Palmersfon, d une part, stipulant pour la France et TAngleterre, M. Dedel, ministre du roi des Pays-Bas, de l'autre, signèrent une convention qui laissait à la Belgique les parties contestées du Luxembourg et du Limbourg jusqu'à la conclusion du traité défi-
nitif> et qui obligeait le roi des Pays-Bas à déposer les armes, et à débarrasser de leurs entraves la navigation de FEscaut et celle de la Meuse.
Si Léopold, content des avantages que lui assurait la convention du 21 mai, ne hâtait plus de ses vœux la conclusion d'un traité définitif avec la Hollande, il ne pouvait néanmoins se soustraire à une stipulation essentielle de cette convention. 11 avait été dit que les hautes parties contractantes s'engageaient à s'occuper sans délai du traité définitif qui devait fixer les relations entre les États du roi des Pays-Bas, grand-duc de Luxembourg, et la Belgique. En conséquence, les plénipotentiaires d'Angleterre et de France se concertèrent avec leurs collègues d'Autriche, de Prusse et de Russie, et la conférence se réunit de nouveau à Londres, le
15 juillet 1833. M. Verstolk de Soelen, ministre des affaires étrangères du roi Guillaume l®^ vint s'adjoindre à M. Salomori Dedel, comme plénipotentiaire des Pays-Bas; de son côté, le général Goblet, ministre des affaires étrangères du roi Léopold, rejoignit M. Van de Weyer.
« C'est à présent aux Hollandais, écrivait le roi Léopold, de venir faire leurs propositions, et à nous à ne pas les accepter, si elles sont onéreuses : ce qu'elles seront bien positivement ('). »
Ces prévisions devaient se réaliser. Les plénipotentiaires hollandais élevèrent des prétentions excessives quant à la navigation de l'Escaut, en même temps qu'ils exigeaient le payement intégral des arrérages de la dette, à partir du l^*" novembre 1830, ne tenant aucun compte des charges énormes qu'avait imposées à la Belgique la non-exécution du traité des vingt-quatre ailicles par le roi Guillaume. « La position des plénipotentiaires belges, écrivait le roi Léopold au général Goblet (% exige la plus grande prudence pour ne pas être de nouveau dupés par la diplomatie étrangère. La Hollande,
(*) Le roi Léopold à M. Le Hod, Bruxelles, 48 juin 1833. (*) Le roi Léopold au général Goblet, Laeken, 32 juillet ♦833.
vis-à-\îs de nous, suit la politique dont on faisait usage du teiùps du Régent et d'Alberoni... Tout est bon pourvu qu'on puisse brouiller les affaires et gagner du temps. »
Le roi était également mécontent du ministère français : il savait de bonne source que, à rexcçption du duc de Broglie, ce cabinet était d'une grande mollesse relativement aux intérêts les plus chers de la Belgique. Ce qui lui donnait un peu d'espoir, c'était la déclaration réitérée par Louis-Philippe qu'il ne ratifierait aucune stipulation qui n'eût, au préalable, reçu la sanction et l'approbation du roi des Belges.
Parfaitement secondé par ses plénipotentiaires à Londres, Léopold défendait avec une grande persévérance les droits de la Belgique ; il rédigeait même de sa main de volumineux mémoires sur les questions les plus ardues, arrérages de la dette, navigation de l'Escaut, etc. Sa recommandation constante était : « Tenez-vous-en au thème de lord Palmerston. » Bien que la conférence eût déjà été en mesure de suspecter l'apparente volonté de la cour de La Haye d'aboutir à un arrangement, elle appuyait pourtant quelques-unes de ses prétentions, notamment le maintien des arrérages de la dette au détriment de la Belgique. Cet appui froissait.
36 LiOPOLD PREVIBB, ROI DBS BEL0B8.
chagrinait le roi Léopold. « Réellement, disait -
il, si on faisait un traité avec des nègres sur une des côtes de l'Afrique, on aurait honte de prétendre des choses aussi déloyales.... Je recommande, en finissant, les ressources de notre pauvre pays. Si les puissances veulent que la Belgique ne tombe pas entre les griffes de puissants voisins, quelles la traitent avec loyauté; nulle part nous n'avons manqué à nos engagements, mais qu elles aussi s'y conforment (') » Il arriva même un moment oii
sa patience parut épuisée. « Bien souvent, écrivit-il alors, je suis tenté démettre le feu aux poudres, car les traitements qu'on m'a fait essuyer passent le maximum de patience que le ciel donne aux hommes. Voilà deux ans qu'on me laisse personnellement dans la position la plus avilissante, qu'on ne me tient à peu près rien de tout ce qu'on m'avait promis f).... »>
Mais déjà les négociations étaient rompues.
Le roi Guillaume avait promis de faire auprès des agnats de la maison de Nassau et auprès de la confédération germanique les démarches indispensables pour l'échange des territoires tel
(*) Le roi Léopold au général Goblet, Laeken, 1 2 août 1 833. (*) Le même au même, 30 août 1833.
' qu'il était stipulé dans le traité des vingt-quatre articles. Or, une brusque interpellation de lord Palmerston aux plénipotentiaires hollandais fut suivie d une réponse prouvant clairement que le roi des Pays-Bas n'avait nul dessein de con-^ dure un arrangement déGnitif avec la Belgique. Avant de quitter Londres, le général Goblet, conjointement avec M. Vande Weyer, adressa, le 28 septembre, à la conférence une note dans laquelle la responsabilité de la rupture était énergiquement attribuée au cabinet de la Haye. De son côté, la conférence donna aux plénipotentiaires belges l'assurance que leur note indiquait avec exactitude les incidents qui avaient entravé les négociations.
Si le roi des Belges se plaignait de la mollesse du cabinet français, il conservait néanmoins^les relations les plus affectueuses avec Louis-Philippe et sa famille. « La reine, ma belle-mère, écrivait-il le 22 mars, a été bien contente de la Belgique. » Il avait surtout une grande confiance dans le duc d'Orléans et il entretenait avec lui une correspondance confidentielle.
Au mois de novembre suivant, le roi Léopold et la reine Louise, venus à Paris, assistèrent à la soirée dansante que, selon des expressions contemporaines, la garde nationale offrait aux
royautés française et belge dans la magnifique salle de TOpéra,
Mais le printemps de 1834 fut triste pour le roi Léopold; il avait le pressentiment d'un grand malheur domestique, ce qui lui ôtait souvent, disait-il, toute disposition de s'occuper d'affaires. Au commencement du mois de mars on eut déjà des inquiétudes sérieuses relativement à la santé du prince royal, né le 24 juillet précédent. Peu à peu cependantle danger sembla s'éloigner et disparaître. Mais, le 13 mai, le roi écrivait : ce Le docteur Clark, dans lequel j'ai la plus grande confiance, a bien voulu quitter sa nombreuse clientèle pour venir ici; il a trouvé l'enfant si réduit, si faible, qu'il est impossible de répondre de l'avenir. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que cet enfant était si fort et si beau, et que, s'il eût appartenu à quelque paysanne, il serait probablement frais et dispos maintenant; mais, à force de timidité et d'ignorance, on avait permis à un état inflammatoire des membranes muqueuses de s'établir. Au commencement de l'année, les soins les plus ordinaires suffisaient pom* y obvier... Dieu sait si à présent nous pouvons encore espérer (").... » Les
(«) Le roi Léopold à M. Le Hon, 13 mai 1834.
pressenliraents du roi se réalisèrent; le jeune prince mourut au château de Laeken , le 16 mai. Léopold fut un instant comme foudroyé. « 11 est, disait un témoin de cette profonde douleur, abattu et afiBigé à un point qui attendrirait l'être le plus insensible. »>
La nation aussi était profondément émue.
Beaucoup de membres de la Chambre des représentants étaient même d'avis de prier le roi d'assurer éventuellement la ligne de succession au trône, en faisant *usage du droit que lui donnait la Constitution. On désirait que son choix se portât sur l'un de ses neveux, fils du duc Ferdinand de Saxe-Cobourg-Kohary. Mais ce projet n'eut pas de suite.
La maladie du prince royal avait coïncidé avec des événements regrettables.
Le 6 avril, Bruxelles était le théâtre de graves désordres. Bravé et surexcité par des manifestations orangistes, mollement contenu par la police municipale, le peuple saccagea quelquesunes des plus opulentes demeures du quartier du Parc. Témoin indigné de ces violences, qui attristaient le repos d'un dimanche, sir Robert Adair, ministre d'Angleterre, se rendit au palais et rendit compte au roi de ce qu'il avait vu. Léopold n'hésita pas : il se fit amener un cheval,
60 LÉOPOLD PREMIER^ SJOl DES BELGES.
et, suivi de quelques officiers, se rendit sur le théâtre du désordre. Les contemporains rapportent qu'il lui suftit de quelques paroles énergiques pour faire cesser le pillage. Ils disent que partout le peuple, abandonnant les habitations des orangistes, Taccueillait par des acclamations chaleureuses, et que partout Tordre semblait renaître comme par enchantement Trêve trop courte : le roi parti, les pillards reprirent leur oeuvre. Pour mettre un terçae à ces tristes scènes, le gouvernement dut à certains égards se substituer au pouvoir municipal (').
Un incident diplomatique, très-inattendu, était venu accroître encore les contrariétés de Léopold. Le général Goblet avait, le 27 décembre 1833, déposé le portefeuille des afiFaires étrangères : il devait se rendre à Berlin où sa nomination comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi des Belges était agréée depuis longtemps. En effet, Frédéric- Guillaume 111, répondant, le 5 juillet 1832, à une lettre du roi Léopold, avait non-seulement exprimé le désir de pouvoir former avec la Belgique des relations diplomatiques directes et
(•) Voir La Belgique sons le règne dé Léopold /'% par TuoNissEN (Louvain, 1861), t. II, p. 176 etsuiv.
soutenues, mais il avait aussi donné son acquiescement au choix du général Goblet en qualité de ministre plénipotentiaire. «Comme le général Goblet, disait-il, a la confiance du roi, je ne doute pas qu'il ne mérite la mienne par sa^ sagesse et sa mesure, et je ne tarderai pas à accréditer près de Votre Majesté un ministre du même caractère et à former ainsi avec elle des relations plus intimes. » Le roi de Prusse accrédita, en effet, près de la cour de Bruxelles le baron d'Arnim ; mais le géfféral Goblet, ayant été envoyé près la conférence de Londres pour devenir ensuite ministre des affaires étrangères, fut remplacé provisoirement à Berlin par le général de Mercx. Lorsque le général Goblet eut volontairement renoncé au portefeuille des affaires étrangères^ ses anciens collègues le pressèrent vivement d'accepter la position pour laquelle il était désigné depuis Tannée précédente. 11 se rendit à leurs instances, et, au commencement de 1834, le capitaine Beaulieu, son aide de camp, nommé secrétaire de légation, partit pour Berlin afin de l'y précéder de quelques semaines, en qualité de chargé d'affaires. La nomination du général Goblet avait été trèsbien accueillie en Allemagne; c'était, selon la Gaielte (l'Augsb(yiirg,uïïe mesure de bon augure
pQur les relations ultérieures du nouveau royaume avec le cabinet prussien. <« Nous nourrissons, disait-elle, l'espoir que, par Tentremise de cet homme d'État, les Allemands teqdront une main amicale à la Belgique pour ne pas l'obliger à se donner entièrement à la France contre son propre intérêt et, ce dont chacun doit convenir, contre l'intérêt de l'Allemagne et par conséquent de toute l'Europe. » Mais la Ga%ette d'Augsbourg ne tenait pas compte des ressentiments de la cour de La Haye. Là, on ne pardonnait point au général Goblet les éminents services qu'il avait rendus à la Belgique indépendante, et on conservait un souvenir amer de la note si énergique qui, le 28 septembre précédent, avait clos les derniers et inutiles efforts de la conféïtencë de Londres. On se souvint que le général Goblet, aide de camp du roi Léopold, inspecteur général des fortifications et du corps du génie, ancien ministre des affaires étrangères, était, moins de trois ans auparavant, capitaine du génie au service des Pays-Bas. Les alliances qui unissaient la maison de Prusse à celle d'Orange devaient favoriser le^ adversaires de la révolution belge : la reine de Hollande était sœur du roi Frédéric-Guillaume III; le prince Albert de Prusse avait épousé la princesse
liéOPOLD PREMIER, ROI DES BELGES. 63
Marianne des Pays-Bas, et le prince Frédéric, lîls puîné de Guillaume I®»*, était gendre du roi de Prusse, Les princes Albert et Frédéric, qui se trouvaient alors à Berlin, exerçaient, en outre, une irrésistible influence sur le ministre Âncil- Ion, regardé comme l'instrument des absolutistes.
Le 3 février, M. Bresson, ministre de France à la cour de Prusse, avertit le général Goblet de la question de forme que M. Ancillon élevait relativement à sa nomination. « Ne vous inquiétez pas, ajoutait-il, et suivez votre marche. On a cherché, prob2d)lement de Hollande, à vous desservir, en donnant à penser que vous aviez sans ménagement quitté le service du roi des Pays-Bas. »
M. Ancillon, mis le lendemain par le capitaine Beaulieu en demeure de s'expliquer, avoua qu'en efiet les deux princesses hollandaises avaient porté à sa connaissance des faits sur lesquels il avait cru devoir demander des exphcations au baron d'Arnim avant de répondre à la notification de la nomination du général Goblet (').
Le 6, M. Beaulieu remit à M. Ancillon une
(') Le capitaine Beaulieu au roi Léopold , Berlin , 5 février 1834.
64 LSOPOLD FEEMfEE^ BOI* DES BELGE».
note pour réclamer ane déclaration écrite. Le ministre prussien fit savoir le lendemain que le roi, son maître, et les membresdeson cabinet professaient une grande estime poor le caractère et les talents da général Goblet; mais que, s'il n'entendait pas exiger que l'agent diplomatique belge, quel qu'il pût être, fiit muni d'autre témoignage que celui de son souverain, il maintenait néanmoins la « question de forme » qu'U avait précédemment soulevée. *
Le général Goblet, qui s'était déjà mis en route pour Berlin, reçut à Gotha une dépêche par laquelle le roi Léopold lui communiquait, sous la date du 18 mars, une lettre confidentielle ûe Frédéric-Guillaume III. C'était un document remarquable en ce que son caractère tenait le milieu entre la lettre officielle et la lettre particulière. Le roi de Prusse, après ùvoir fait un grand éloge du général Goblet, poursuivait en ces termes : «» 11 s'est cependant répandu une nouvelle à Berlin qui est venue de la Haye, que le général a quitté le service du roi des Pays- Bas, sans avoir demandé ou obtenu son congé définitif, et qu'il y est nommément désigné sur la liste des déserteurs. Cette nouvelle a été vérifiée et a fait une impression nuisible dans l'opinion publique contre ce général qui, dans
les relations sociales, l'exposerait à des désagréments de diverses sortes, désagréments dont je serais très-peiné, mais que je ne saurais empêcher,qui pourraientavoir des suites importantes, et qui pourraient être nuisibles au service de Votre Majesté. Je désirerais donc beaucoup qu'il puisse être possible au général Goblet de démentir ces faits avant que de le voir accrédité près de moi.... » Le général Goblet s'empressa d'envoyer au roi Léojwld un récit exact des relations qui avaient eu lieu entre le prince d'Orange et lui, au moment où il avait quitté Anvers; mais il refusa formellement de se disculper aux yeux d'un cabinet étranger. « ... Je croirais, disait-il, manquer au gouvernement de Votre Majesté et à moi-même si. je laissais croire au cabinet de Berlin que je ferais jamais la moindre démarche pour obtenir, pour ainsi dire, la permission du roi de Hollande de représenter Votre Majesté à la cour de Prusse ou de toute autre puissance ('). » Le. roi Léopold fit communiquer à lord Palmerston l'historique complet de cet épisode diplomatique; et persuadé que les renseignements qui seraient transmis à Berlin par le baron d'Arnim aplaniraient
(') Le général Goblet au roi Léopold, Gotha* 21 mars 1834.
toutes les diflScultés, il encouragea le général Goblet et lui adressa, pour sa direction, une peinture très-intéressante de la cour de Prusse. Tout en ne se dissimulant point que la famille royale était antibelge, il y comptait, croyait-il, de véritables amis, depuis les guerres de 1813 et de 1814, et depuis son long séjour en Silésie et à Berlin, en 1828. 11 avait toujours particulièrement aimé le roi, abstraction faite de toutes considérations politiques ; il n'avai| cessé d'être très -lié avec le prince héréditaire et d'avoir une profonde estime pour son frère, le prince Guillaume. Quoique le prince Charles, frère du roi, fôt ultra, Léopold conservait de lui un bon souvenir; l'autre frère, le prince Guillaume, et la princesse, sa femme, il les regardait comme des amis auxquels il avait voué la plus sincère affection (')•
Malheureusement le roi Léopold, dans la profonde affliction que lui causait la maladie qui devait emporter le prince royal, ne répondit pas immédiatement à la lettre qui lui avait été adressée par le roi Frédéric-Guillaume III. Ce retard froissa le souverain et ajouta de nouvelles
(*) Le roi Léopold au général Goblet, Bruxelles, 3\ mars
LÉOPOLB PREMIEE^ ROI DES BBIiGES. 67
dîfiîcultés à toutes celles qui étaient déjà accumulées devant le général Goblet. Celui-ci, malgré les hostilités puissantes qu'il devait rencontrer à Berlin, crut néanmoins que la dignité du gouvernement belge devait le déterminer à se rendre dans la capitale de la Prusse le plus tôt possible, et le roi Léopold partagea cet avis. Le général arriva donc à Berlin, le 6 avril, et le surlendemain remit au conseiller intime de Kùster, remplaçant M, Ancillon, qui était parti pour Vienne, copie de la lettre par laqueUe le roi des Belges l'accréditait près du roi de Prusse en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Quelques jours après il apprenait que la cour de Berlin avait résolu de faire auprès du gouvernement belge une démarche extraordinaire: elle déclarerait que la réception ofiBcielle du général Goblet n'aurait lieu qu'après que sa position vis-à-vis du roi de Hollande serait régularisée; le roi de Prusse annonçait d'ailleurs le dessein de faire personnellement près la cour de La Haye les démarches nécessaires à cet effet. Mais le général ne voulut pas admettre que son admission à la cour de Berlin dût dépendre du bon plaisir du roi des Pays- Bas : il protesta de nouveau contre cette atteinte à la dignité du roi des Belges et envoya le
capitaine Beaulieu à Bruxelles pour demander des instructions (*). Le cabinet de Bruxelles résolut que des ordres de rappel seraient immédiatement transmis (*). Cette décision reçut l'assentiment du roi Léopold, lequel adressa en même temps au roi de Prusse une lettre qui, écrite plus tôt, aurait pu prévenir des incidents bien fâcheux.
Le général Goblet quitta Berjin le 6 mai, et, après avoir séjourné quelque temps à Dresde, Fevint à Bruxelles, brisant sa carrière diplomatique plutôt que de consentir à une démarche humiliante. Le roi Louis-Philippe et son ministre des affaires étrangères, consultés sur les notes échangées à cette occasion, se prononcèrentavec une qxtrême réserve. Ils furent d'avis de ne pas prolonger la correspondance parce que l'effet ordinaired'une pareille discussion était, disaientils, d'apporter du mécontentement et de l'irritation dans les relations des deux parties, lorsqu'elles n'en amenaient pas la rupture f).
(*) Le général Goblet au comte Félix de Mérode, ministre intérimaire des affaires étrangères, Berlin, 16 avril 4834.
(*) Le ministre des affaires étrangères au général Goblet, Bruxelles, 24 avriH 834.
(*) Louis-Philippe écrivit au roi Léopold (W avril 1834) :
LÉOFOLD FEEMIER, ROI DES BELGES, 69
Par suite de cet épisode diplomatique, la Belgique, jusqu'en 1840, n'eut qu'un chargé d'afiFaires à Berlin.
Le duc régnant de Saxe-Cobourg jugeait bien les procédés dont le général Goblet avait eu à se plaindre lorsqu'il écrivait à ce dernier : « J'y vois contre vous le résultat d'une intrigue de la
« L'affaire de Goblet est un fâcheux contre-temps. . . Même en supposant que le roi Guillaume accordât le radiatur, il ne peut pas vous convenir que votre ministre fût reçu à Berlin par sa permission... J'avais prié M. Le Hon de vous rappeler ou de vous apprendre, car vous devez l'avuir ignoré, qu'en 1830, quand j'eus nommé l'amiral Verhuel pour mon ministre à Berlin , le roi de Prusse me fit dire (même sans me l'écrire) que cette nomination l'embarrassait en raison de ce qu'il avait été Hollandais, au service de la Hollande ; qu'il craignait que cela ne suscitât des désagréments à l'amiral, et qu'alors nous ne donnâmes pas de suite à la nomination de l'amiral Verhuel , et nous le remplaçâmes. Je regretta infiniment que vous n'ayez pas suivi la même marche, et surtout que vous n'ayez pas répondu à la lettre du roi de Prusse, ce dont il a été, me dît-on, trèsirrité. Il parait que cette irritation a été bien exploitée par les princes et princesses et par un parti de la cour dont les dispositions à notre égard , loin de s'améliorer , deviennent de jour en jour plus aigres et plus mauvaises. Vous savez aussi que les événements de Bruxelles n'ont pas été négligés et qu'ils ont été commentés de manière à en tirer parti... >• Revue rétrospective, p. 329.
part des adversaires de la cause que vous étiez appelé à représenter ('). » De son côté, le roi Léopold reconnaissait qu'un dédommagement était dû à Thomme qui, depuis deux ans, avait rendu de si grands services à la Belgique : il lui fit offrir le portefeuille de la guerre, mais sans participation au conseil, et, par conséquent, sans obligation de retraite à chaque dissolution ministérielle. Le général Goblet déclina Toffre du roi, exprimant Topinion que, dans Tétat actuel des choses, ce ministère ne pouvait lui convenir. Le 1®^ mai, Léopold avait sanctionné la loi qui devait créer les premiers chemins de fer du continent européen, lier l'Escaut au Rhin, et rapprocher la mer du Nord de la frontière méridionale du pays. Le roi s'était formé sur cette question une opinion personnelle trèsprononcée : il avait étudié avec soin les projets préparés par les ingénieurs Simons et de Ridder, et il avait pris lavis de George Stephenson, l'iUustre créateur des railways anglais. D'accord avec le ministre de l'intérieur, qui avait déposé les projets et qui était chargé de les défendre, il était d'avis que l'exécution devait se faire par l'État, afin que la loi soumise à la législature
(') Eraest, duc de Saie, au général Goblet, 12 mai 4834.
LÉOPOLD PB35MIBB, ROI DES B£LOBS. 71
conservât un caractère de nationalité au dedans et au dehors. Il avait suivi avec le plus vif intérêt les discussions des chambres et applaudi à ces mâles et patriotiques paroles du ministre :
« Gloire à la nation qui, à trois années de sa naissance, après avoir traversé des jours mauvais, se montrerait Fégale des plus fortes et des plus anciennes ; qui, enchaînée et mutilée, hélas! en deux de ses parties, saurait se redresser sur elle-même et puiser dans ses propres forces des germes de vie et de gloire... ('). »
La nation, à laquelle Léopold s'était dévoué, commençait à bien apprécier la droiture et l'élévation du caractère de son souverain. Lui-
même disait qu'il gagnait constamment du terrain. On en eut une preuve éclatante dans le
(') Vdf le discours de M. Ch. Rogier, ministre de l'Intérieur, séance de la Chambre des représentants du 17 mars 1834. [Moniteur belge du 18.)
M. de Mérode, quoique ministre d'État et membre du conseil, allait de banc en banc dans la Chambre répéter que ce que les ministres disaient était absurde, et, quand on lui en faisait l'observation, il répondait que les ministres n'étaient pas quatre perroquets obligés de dire constamment la même chose. Le roi lui écrivit pour lui faire envisager les inconvénients qu'il y aurait à ce qu'il votât différemment de ses collègues.
l'Z LÉOPOLD PREMIER^ ROI DES BELGES.
voyage presque triomphal que, vers la fin de Tété, il fit, accompagné de la reine, à Gand et dans les autres villes de Flandre.
M^us les partisans de la maison d'Orange n'avaient pas perdu toute espérance de voir reconstituer l'ancien royaume des Pays-Bas.
Lorsque le duc de Wellington prit le pouvoir, le 16 novembre, les orangistes saluèrent dans son avènement la restauration du roi Guillaume. Léopold, cependant, se confiait au sens droit du duc de Wellington et à la prudence habile de l'autre chef des torys, sir Robert Peel. Et il ne se trompait pas : le duc de Wellington ne tarda point à donner au gouvernement belge des témoignages de sympathie, qui dissipèrent toutes les craintes. Le vainqueur de Waterloo était persuadé qu'aucune puissance de l'Europe ne se compromettrait facilement dans le seul dessein de reconstruire le royaume des Pays-Bas, comme il existait avant 1830. Du reste, Léopold s'était beaucoup occupé à détruire chez le duc l'idée qu'il paraissait avoir que la Belgique était déterminée à rester indéfiniment dans son statu quo actuel, quoique, en réalité, le roi appréciât tous les avantages de ce statu quo. « Elle est tenue, écrivait-il, le 43 mars 1835, de négocier si on lui fait des
offres raisonnables, et il est de son intérêt de tâcher généralement de donner cette impression aux puissances étrangères. »
Le 9 avril 1835 naquit à Bruxelles le prince qui, après avoir porté depuis 1840 le titre national de duc de Brabant, règne aujourd'hui sous le nom de Léopold II. On a pu dire avec raison que, depuis la capitale jusqu'au dernier des hameaux, des cris de joie accueillirent un événement qui consolidait la dynastie belge.
Le roi était radieux. « La naissance de cet enfant, écrivait-il le 13 mai, nous est une grande consolation. » Et quelques mois après (12 décembre) : « La reine se repose ici. (à Laeken), et notre enfant va, Dieu en soit loué, bien ; nous
ne pouvons que former des vœux pour que le
ciel nous le continue aussi bien qu'il est à présent ('). »^ En même temps, Léopold constatait que le peuple était heureux, qu'il y avait du travail et que les choses de première nécessité n'étaient pas chères. Il ajoutait que rarement on avait vu, après une révolution, un pays se trouver dans une meilleure situation.
{') Le prince Philippe, comte de Flandre, naquit au château de Laeken , le 24 mars 1837, et la princesse Chariotte a vu le jour dans la même résidence, le 7 juin 1840.
74 LÉOFOLD PREMIER, ROI DBS BELGES.
Léopold jetait aussi les fondemeots de la grandeur que devait atteindre la maison de Saxe-Cobourg. Le 9 avril 1836, dona Maria II, reine de Portugal, épousait le prince Ferdinand de Saxe Cobourg-Kohary, neveu du roi des Belges. Deux ans s'étaient écoulés depuis que la convention signée à Evora avait terminé une guerre civile qui avait dévoré, dit-on, plus de dix-sept mille hommes. Un corps organisé en Belgique avait combattu les mîguélistes, et le duc de Bragance avait noblement signalé, au sein des Cortès, les preuves non équivoques de bienveillance et d'eflSeace amitié qu'il avait reçues du nouveau royaume ('). Mais à la guerre civile succéda la lutte violente des conslitulionnels et des chartistes, lutte qui ébranla le trône et qui faisait prévoir de nouvelles calamités. Léopold envoya à Lisbonne M. Vande Weyer, son ministre à Londres, pour soutenir et diriger les jeunes princes qui parfois s'effrayaient del'orage. Au commencement de l'automne, le général Goblet, de son côté, se rendit deux fois en Angleterre, afin d'intéresser le vicomte Melbourne et lord Palmerston, redevenus ministres depuis le 18 avril 4835, au sort périlleux de la
(*) Don Pedro mourut cette même année (24 sept. 1836).
LiOFOLD F REMLBB, £01 DBS BELGES. 75
reine dona Maria. Léopold aurait voulu que l'Angleterre réagît contre les constitutionnels, c'est-à-dire les ultra-libéraux; que la reine, après s'être réfugiée au château de Belem, se plaçât sous la protection de la flotte anglaise; au besoin même, il ne répugnait pas à laisser recruter en vBelgique une légion étrangère qui aurait été débarquée par les vaisseaux britanniques. La prompte intervention de l'Angleterre en faveur des chartisfes était, pensait-il, le seul moyen d'empêcher le triomphe de don Miguel et conséquemmentla ruine de dona Maria et des libéraux eux-mêmes ('). Cette crise, dont nous n'avons pas à rappeler ici les péripéties diverses, se prolongea longtemps encore.
En 1832, les deux fils du duc régnant de Saxe-Cobourg, Ernest et Albert, avaient accompagné leur père à Bruxelles pour faire visite à leur oncle Léopold. Quatre ans après, ils y revinrent afin de compléter, sous les yeux du roi des Belges, leur éducation. Ils y passèrent dix mois tt se rendirent ensuite à l'université de Bonn, emportant un souvenir durable du pays qui pratiquait avec modération et bon sens les
(*} Le roi Léopold au général Goblet Laeken , 29 octobre 1836.
plus grandes libertés. Dès cette époque, il était question de marier un jour le prince Albert, qui avait été dans son enfance le favori de son oncle Léopold, avec la princesse Victoria, réservée à de si hautes destinées (*).
Ce fut le 20 juin 1837 que, par la mort de Guillaume IV, la princesse Victoria devint reine de la Grande-Bretagne et d'Irlande. Le duc de Wellington, dans un entretien avec l'homme d'État qui allait remplacer M. Vande Weyer à Lisbonne, raconta Favénement de la jeune reine. Laissons parler le général Goblet : « Après les compliments d'usage et les paroles flatteuses que Votre Majesté m'avait chargé de lui adresser, écrivit-il (■), Sa Grâce entra brusquement en matière : « Eh bien, me dit-elle, il vient de se w passer ici un grand événement, tout un chan- ^' gement de dynastie, car l'avènement de la « reine n'est rien moins que cela. Cependant « nulle autre chose n'est changée, et, si l'on « excepte quelques mutations dans les fonctions « de cour, l'on peut dire que le passage d'un
'(*) Voir The early years of his royal highness the prince consort, etc., passim.
(*) Le général Goblet au roi des Belges, Londres, 8 juillet 4837.
LÉOPOLD PRJSMIEK, EOI DES BELGES. 77
« règne à l'autre a été inaperçu, seulement il « est incontestable que la position de la reine
« est la plus belle de toutes celles que puisse
c( avoir un monarque. En effet, que dans les « prochaines élections la balance penche vers « Tun ou l'autre parti, Sa Majesté doit y être « indifférente : j'ose dire cependant que, si, « comme je le crois, le parti conservateur gagne «< du terrain, la position ne fera que s'en améc< liorer. Mais, ajouta le duc, si la position est « bonne, la reine en paraît bien digne. »> Et ici, pour donner un cadre à ses éloges, il me cita la seule circonstance où il lui a été permis jusqu'ici de voir Sa Majesté. C'est celle où les membres nombreux du conseil privé ont été appelés à la cérémonie de la prestation de serment. Il me décrivit cette audience solennelle dans tous ses détails et en homme qui n'avait cessé d'avoir les yeux fixés sur Tauguste nièce de Votre Majesté. D'abord, il fut frappé des ressources que l'on peut puiser dans la dignité, l'aplomb, le regard, la démarche, pour se grandir au physique. Il chercha à me mettre au courant des localités pour me faire concevoir plus complètement son admiration ; il me parla d'un immense fauteuil capable de recevoir six reines de la dimension de Sa Majesté et qu'elle par-
vint à remplir seule par sa dignilé pleine de grâces. Le son de voix de la reine, l'expression qu'elle mit en prononçant certains passages, paraissent avoir fait beaucoup d'impression sur le duc. Il n'a pu observer dans Sa Majesté qu'un seul moment d'émotion, c'est celui où ses deux oncles agenouillés lui baisaient la main (') : alors^ une légère rougeur se fit reuiarquer aux joues de Sa Majesté. Quand vint le tour des deux archevêques, qui, en diverses circonstances antérieure?, avaient examiné la princesse Victoria, la reine les reçut, comme si elle ne les connaissait pas. Sa figure impassible fit alors aussi, beaucoup d'impression sur le duc, qui m'exprima ce qu'il avait éprouvé, en me disant que ce n'était pas six heures que la reine paraissait avoir régné, mais bien plutôt six années. Je crois. Sire, que ces détails suffisent pour donner à Votre Majesté une idée de l'esprit qui a pré* sidé à la conversation; je puis, d'ailleurs, la résumer, en disant que pas un regret pour le feu roi ne s'y est glissé, et qu'il y avait un grand culte pour la reine Victoria. »
(*) Les deux oncles survivants de la reine étaient le duc de Cumberland , qui devenait roi de Hanovre , et le duc de Sussex.
Toujours prudent, Léopold s'était empressé de donner au prince Albert, qui se trouvait à Bonn,des informations exactes sur l'Angleterre: là, tous les partis se réunissaient, à la vérité, dans leurs hommages à la jeune reine, mais ils semblaient plus que jamais manœuvrer et intriguer les uns contre les autres. Léopold conseillait à ses neveux de faire un voyage dans le midi de l'Allemagne et en Suisse. Son but était de détourner pour quelque temps l'attention publique de la personne des jeunes princes, à propos du projet de mariage dont le bruit s'était déjà répandu pendant leur séjour à Bruxelles.
En même temps, Léopold continuaitd'étendre sa sollicitude à un autre de ses jeunes parents, le prince Ferdinand, qui partageait avec dona Maria II le trône de Portugal. Le général Goblel partait alors pour Lisbonne, en qualité de ministre plénipotentiaire, ou, pour mieux dire, comme ministre de famille. Il fut le conseiller du roi et de la reine, pendant les incidents si dramatiques de 1837 et de 1838.
Le 28 juin de cette dernière année (1838), eut lieu le couronnement de la reine Victoria, cérémonie imposante. où le roi des Belges fat représenté par le prince de Ligne, chef d'une des plus illustres maisons des anciens Pays-Bas,
80 LÉOPOLD PEEMIER^ BOI DBS BELGES.
petit-fils de ce célèbre feld-maréchal, qui avait été un des plus glorieux contemporains de l'empereur Joseph II, de la reine Marie-Antoinette et de la grande Catherine de Russie.
Mais déjà le roi de Hollande avait suscité une nouvelle crise qui devait mettre encore une fois m péril la paix européenne.
Après avoir résisté pendant sept ans aux sollicitations de son peuple et aux protocoles de la conférence de Londres, Guillaume l^^ venait de donner enfin son adhésion au traité du 15 novembre 1831. Cette résolution était consignée dans une note du 14 mars 1838, remise à la conférence par le plénipotentiaire hollandais. Replacé ainsi devant le traité de 1 831, menacé de se voir arracher ces populations du Limbourg et du Luxembourg, qui étaient et désiraient rester belges, Léopold, d'accord avec son peuple, voulut à son tour essayer de résister à l'Europe. Les cours du Nord avaient formellement déclaré que le traité du 15 novembre 1831 ne pouvait pas recevoir la moindre modification quant à la consistance territoriale de la Belgique; le ministère britannique avait pris une résolution analogue, et le cabinet français ne voulait défendre que la Belgique des vingt-quatre articles. Déjà même il était question de préparer la contre-
partie du siège d'Anvers, en arrachant, par une exécution allemande, Venloo aux Beiges.
La représentation nationale ne tarda point à révéler énergiquement les vœux du pays : le 30 avril, la Chambre, à l'unanimité, votait une adresse dans laquelle elle exprimait l'espoir, la certitude même, que l'intégrité du territoire belge serait maintenue. Dix-sept jours après, le Sénat, à l'unanimité aussi, demandait la conservation de cette intégrité. Léopold, bravant les menaces que l'adresse vigoureuse de la Chambre des représentants avait déjà suscitées au delà du Rhin, répondit que ses sentiments et ses vœux étaient d'accord avec ceux de son peuple.
Ce n'étaient point de vaines paroles : Léopold était disposé à défendre, les armes à la main, les droits et les prétentions de la Belgique. 11 désirait ardenmîent prendre la revanche de l'échec subi en 1831; il croyait qu'une guerre consoliderait la nationalité belge et qu'il lui fallait un baptême. Il pressait donc les armements, rappelait les miliciens et finissait par avoir une armée de cent seize mille hommes, qui ne demandaient qu'à combattre pour Ia patrie (').
(*) On prétend que les Hollandais n'avaient réellement sous les armes que soixante ou soixante et dix mille
8^ LÉOPOLD PEEMIER, ROI DES BELGBS.
Léopold manifesta hautement son ferme dessein, lorsque, le 43 novembre, ouvrant la session des Chambres, il prononça ces paroles mémorables, que lui-même avait dictées : « Nos « différends avec la Hollande ne sont pas encore « arrangés; les droits et les intérêts du pays w sont les seules règles de ma politique; ils « ont été traités avec le soin que réclame leur « importance; ils seront défendus avec persé- « vérance et courage. . . » Ces mots électrisèrent l'assemblée : elle se leva spontanément et fit retentir l'enceinte législative de ses applaudissements prolongés. Et lorsque le souverain sortit du palais de la Nation, les acclamations enthousiastes de l'armée et du peuple ratifièrent l'approbation donnée aux paroles royales par les membres de la législature. La déclaration belliqueuse de Léopold fit également une profonde sensation en Hollande et dans les cours du Nord : comme le roi des Belges revenait de la cour des Tuileries, on supposait, à * tort cependant, qu'il avait la certitude d'être soutenu par le gouvernement français.
Non-seulement Léopold avait essayé de se
hommes. Voir La Conférence de Londres, par Sirtemâ de Groyestins (Paris, 4844), p. 96.
concilier l'appui de son beau-père, mais en outre il s'était eflforcé de détacher des cours du Nord le cabinet britannique, sachant bien que la coopération de Louis-Philippe dépendrait d'un accord préalable avec l'Angleterre. Aussi avaitil habilement travaillé à se concilier lord Pal-
merston, à le rendre favorable au systènje de résistance qu'il avait adopté (^). Lord Palmerston n'avait pas renoncé à sa prédilection pour les Belges; mais ses collègues, redoutant de compromettre le sort du cabinet, l'obligèrent à se soumettre aux décisions de la conférence.
D'un autre côté, le comte Mole, chef du cabinet français, avait nettement déclaré qu'il voyait avec une véritable peiné l'engagement personnel du roi Léopold dans la difficulté territo* riale; il avait même ajouté : ce Nous ne pouvons suivre le roi sur ce terrain. » C'était bien la pensée de Louis-Philippe. 11 considérait comme déplorables les adresses des Chambres belges, blâmait les armements du cabinet de Bruxelles et ajoutait qu'il ne fallait s'attacher qu'à la réduction de la dette; enfin, il conjurait son gendre de ne pas attirer sur la France la tem-
(^} Le comte Holé à Louis-Philippe, 2 août et 5 septembre 1838. Revue rétrospective, pp. 402 et 404.
pête ou la guerre ('). Heureux de se voir appuyé cette fois par lord. Palmerston, il adjurait le roi Léopold de suivre les sages conseils de cet homme d'État, c'est-à-dire d'adhérer au traité, au lieu de favoriser ceux qui voulaient la guerre, la révolution et le bouleversement général H- Pour dissiper les dernières illusions du roi des Belges, il lui annonça que son intention bien arrêtée était de se joindre aux autres puissances et de signer le protocole ouvert à Londres 0-
Ce protocole final avait été adopté le 6 décembre ; il fixait à une rente annuelle de cinq millions de florins (au lieu de huit millions quatre cent mille) la part des Belges dans les dettes du royaume-uni des Pays-Bas, avec libération des arrérages jusqu'au 1®'' janvier 1839; mais il reproduisait, d'autre part, et maintenait les arrangements territoriaux du traité du 1 5 novembre 1834.
Le cabinet de Bruxelles fit encore une tentative pour obtenir, par voie de transaction, le territoire contesté. Le 15 janvier 1839, M. Vande
{*) Louis-Philippe au roi Léopold, 8 décembre 4838^. Revue rétrospective, p. 33< .
(*) Le même au même, U décembre 4838.
(') Le même au même, 48 décembre 4838.
LÉOPOLD PItEMI££, BOI DES BELGES. 85
Weyer remettait à la conférence de Londres une note par laquelle le gouvernement belge proposait de racheter les districts qu'on voulait lui arracher, moyennant un capital de soixante millions de florins immédiatement exigible, indépendamment de la rente de cinq millions de florins. La reine des Belges, qui se trouvait alors à Paris, donna communication de cette note à son père : mais Louis-Philippe, au lieu de l'appuyer, dit tenir pour certain que la conférence ne consentirait, en aucun cas, au rachat de la totalité des territoires. Dans la nuit du 20 au 24 janvier, M. Mole envoya au général Sébastiani, ambassadeur de France à Londres (*), Tordre de signer le traité déjà revêtu de la sanction des quatre autres cours.
Quelques jours après, la crise arrivait à son paroxysme. Le cabinet de Bruxelles, où des opinions divergentes s'étaient manifestées, entrait en dissolution , tandis que les représentants d'Autriche et de Prusse, prétextant l'admission du général Skrzynecki dans l'armée belge, rompaient tous rapports diplomatiques et quittaient la capitale avec les personnes attachées à leurs légations. « Ce n'est pas moi qu'on peut accuser,
(•) Le prince de Talleyrand était mort le 17 mai 4838.
86 L^POLD FEEUIEB, ROI DBS BELGBB.
écrivait alors Louis-Philippe au roi Léopold,de vous avoir entraîné dans ce guêpier pour m'emparer de vos dépouilles. »
« Nous sommes pour notre compte, disait-il j
encore, très-décidés à ne pas nous séparer de la conférence^ car la paix du monde tient à cette union ; mais vous pouvez être bien sûr qu'en maintenant cet accord, nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour que les conditions de la paix belge soient aussi favorables que réquité peut le permettre f). »
Léopold, malgré son isolement, ne se serait pas encore soumis s'il avait entrevu dans l'avenir l'espoir d'une autre conduite de la part de la France. Mais les chefs de la coalition, qui allaient renverser le ministère présidé par M, Mole, ne se montraient nullement disposés à adopter une politique plus décidée, plus belliqueuse en faveur des Belges. Les déclarations de M. Thiers et de M. Guizot étaient identiques sous ce rapport. Le cabinet de Bruxelles, alors réduit à trois membres , crut enfin devoir se rallier aux conseils de Louis-Philippe et de lord
Palmerston. Le roi Léopold se résigna aussi ,
{*) Louis-Philippe au roi Léopold, 9 janvier et 7 février 4839.
mais non sans peine. Le 19 février, M, de Theux, ministre des afiFaires étrangères, proposa à la législature l'acceptation des dernières décisions de la conférence de Londres. Après de violentes discussions, la Chambre des représentants donna son adhésion le 19 mars, et quelques jours après le Sénat suivait cet exemple.
Le 19 avril, avant d'apposer sa signature sur ce traité qui avait tant ému l'Europe et tant contristé les Belges, le représentant du roi Léopold à Londres s'adressa en ces termes à la conférence : a ... Sa Majesté devait un dernier effort à des populations qui ont montré tant d'affection et de dévouement ; et, si elle renonce à les conserver, c'est moins à cause des dangers qui menaçaient la Belgique entière, qu'en considération des maux qui devaient fondre sur les provinces de Limbourg et de Luxembourg, Jamais Sa Majesté n'a senti plus péniblement toute l'étendue de la tâche qu'elle a acceptée dans l'intérêt de la paix générale, et pour constituer une nationalité devenue une condition nécessaire de la politique européenne; elle trouvera une consolation dans l'idée que cette nationalité et cette paix sont désormais à Tabri de toute atteinte... »
Léopold n'avait pas cessé de se préoccuper de l'union qui devait associer le sort du prince Albert, son neveu, à la haute destinée de la reine Victoria. Au mois d'octobre 1839, Albert et son frère furent rappelés par leur oncle à Bruxelles, d'où ils partirent bientôt avec une lettre par laquelle le roi les recommandait à la bienveillance de sa nièce bien-aimée. Le 15 octobre, la reine Victoria , dans une réponse touchante, informait son oncle qu'elle avait fait savoir au prince Albert sa résolution spontanée et irrévocable. Le 10 février suivant, le mariage était célébré.
Vingt jours après, le i^^ mars 1840, Louis- Philippe acceptait le ministère qui, sous la prési- . l dence de M^ Thiers, devait soulever tant d'orages. Les commencements de la nouvelle administration ne faisaient pourtant pas présager ces tempêtes. Le président du conseil était fort occupé de négocier le mariage du duc de Nemours avec la princesse Victoire, fille du duc Ferdinand de Saxe-Cobourg-Kohary et sœur du roi de Portugal. Les négociations, conduites par leministre belge à Pafis, représentant direct du roi Léopold en cette circonstance, furent assez laborieuses. Le duc Ferdinand ne dissimulait pas ses appréhensions sur Tétat de la France, et Louis- Phihppe, par Fentremise du roi des Belges, cherchait à le rassurer ('). Toutes les diflficullés ayant été aplanies, le mariage fut célébré au palais de Saint-Cloud, le 27 avril.
L'orage éclata enfin, lorsque Je traité du 1 S juillet eut placé la France dans une situation liouvelle. Le roi Léopold, se trouvant à Paris, observait, avec sa sagacité ordinaire, les dispo-
(*) Il écrivit notamment au roi Léopold, le 18 avril 1840 : « ... J*ai la conviction que nous en avons pour plus longtemps que ces messieurs et surtout ces dames nous en accordent... » Retme rétrospective, p. 362.
LÉOPOLI} PBEMISB^ BOI DISS BELOBS. 91
sifions du gouvernement français. M. Thiers ne dissimulait pas les armements de la France, et, dans un entretien qu'il eut avec le roi des Belges, au château de Saint-GlQud, il jeta même en avant le projet de réunir une armée de cent mille hommes sur la frontière, vers le Rhin. Il voulait par ce déploiement donner à réfléchir aux puissances allemandes qui s'étaient unies à l'Angleterre et à la Russie contre le système de la France dans la question égyptiennOi M . Thiers appréciait d'ailleurs les avantages de la neutralité belge et manifestait une confiance entière dans les dispositions personnelles du roi Léopold. Une revue politique, écrite, disait-on, sous son influence, présentait Ja royauté née de l'indépendance de la Belgique comme la médiatrice naturelle et impartiale dans les conflits qui pouvaient diviser l'Allemagne, la France et l'Angleterre-
Le roi Léopold avait quitté Paris, avec la conviction que Louis-Philippe voulait le maintien de la paix : Louis-Philippe laissait M. Thiers continuer ses armements parce qu'il fallait donner satisfaction à l'opinion publique, mais il n'était point disposé à adopter une politique aventureuse ou périlleuse. Le ministère français, cejiendant, ne voyait pas de bon œil les
tendances du cabinet de Bruxelles, où M. Lebeau f
tenait, depuis le 18 avril, le portefeuille des '
affaires étrangères, tendances que M. Thiers supposait plutôt allemandes que françaises f). Non-seulement l'Allemagne était hostile à la France, mais elle supposait toujours que la Belgique, par ses sentiments, restait inféodée à cette puissance. On n'était pas encore détrompé, au delà du Rhin, de Ja prétendue tutelle que la France faisait subir aux Belges. C'est ce que venait de constater récemment un des hommes d'État les plus pénétrants de notre pays, pendant une mission qui lui avait permis de recueillir des renseignements authentiques.
Ci Quant à l'importance, disait-il, qu'en Allemagne, princes et peuples attachent à la Belgique comme État indépendant, elle n'est pas encore bien définie, parce qu'on ne croit pas encore assez généralement à nos éléments de nationalité. On admet la richesse de notre sol, l'industrie de nos populations, on considère le
{*) Déjà le 20 juillet précédent, M. Serurier, ministre de France à Bruxelles, informait son gouvernement que le parti allemand s'efforçait de ressaisir la principale influence en Belgique et qu'il y avait de nombreux et puissants éléments. Revue rétrospective, p. 361 .
territoire belge sous le rapport de son influence politique et militaire comme un objet si digne de fixer l'attention de toute l'Europe, qull ne peut échoir à aucune grande puissance sans rompre à l'instant l'équilibre existant; et nonobstant tous ces mérites et une position si remarquable, on est en Allemagne très-porté à douter de la durée d^ Tétat des choses actuel ; on n'y croirait même pas si la couronne de Belgique n'avait pas été placée sur la tête d'un prince dont la prudence et la sagesse sont de toutes parts si bien appréciées, si l'on n'attribuait pas à sa haute influence la brillante position que prend en Europe la maison de Saxe-Cobourg- Gotha. Aux yeux de la plupart des Allemands, c'est là que réside pour la Belgique la meilleure garantie d'une indépendance durable ('). »
Quelles que fussent les dispositions personnelles de Louis-Philippe, il était à craindre néanmoins que, dans l'état d'effervescence des esprits, en présence de l'antagonisme de l'Allemagne et de la profonde irritation du peuple français contre l'Angleterre, le cabinet du \^^ mars ne fiit entraîné bien plus loin qu'il ne
(*) Le général Goblet au ministre des affaires étrangères (décembre 4839).
l'aurait voulu. Dans les premiers jours du mois de septembre, le roi Léopold arriva à Wiesbaden. De là il continua de correspondre avec Louis-Philippe et de s'enquérir près de son ministre à Paris des dispositions de M. Thiers et de la situation de^ esprits ('). Le 7 septembre, le roi des Belges eut un long entretien avec le comte de Munch-Bellinghausen, président de la diète germanique à Francfort, et grand ami du prince de Metlernich. Le roi le trouva trèssage, très-raisonnable et comprenant la position diflBcile où se trouvait Louis-Philippe. 11 s'attacha à lui expliquer que ce qui avait avec raison blessé la France dans la conclusion du traité du iS juillet, c'était la non-communication du texte, communication qui aurait dû lui être faite officiellement. Les rapports du roi avec le comte de Munch devinrent fréquents; mais comme ce personnage ne pouvait se rendre constamment à Wiesbaden, ce fut M. Nothomb, alors accrédité à Francfort, qui servit d'intermédiaire entre le souverain et le président de la diète. Le roi Léopold lui lisait les lettres de Louis-Philippe, le comte de Munch celles
{*) M. Ed/Conway au comte Le Hon, Wiesbaden, 7 septembre 1840.
LÉOPOIJ) PREMIEEi ROI DES BELGES. 96
du prince de Metternich; des unes il rendait compte au roi, des autres à M. de Munch. Le prince de Metternich acquit ainsi la conviction que le roi des Français s'efiForcerait de maintenir la paix et finirait conséquemment par se détacher de M, Thiers. Dans cette persuasion, il était, de même que Louis-Philippe, d'avis que la Belgique devait se tenir tranquille. Le roi des Français avait été mécontent des armements ordonnés par le ministère belge. De son côté, le roi Léopold, tout en rendant justice au patriotisme de M. Lebeau, trouvait qu'il avait montré trop d'agitation et s'était trop fecilement alarmé. Les prévision^ du roi des Belges et du prince de Metternich ne tardèrent point à se réaliser. Le 21 octobre, Louis- Philippe refusa de s'associer plus longtemps à la politique belliqueuse de ses ministres. Le cabinet du 1^^ mars fut immédiatement dissous^ et huit jours après, le 29 octobre, M. Guizot remplaçait M. Thiers. Louis-Philippe semblait, du reste, persuadé qu'il avait joué son va-tout. « Si ce ministère est renversé, écrivit-il au roi LéôpoId (6 novembre), point d'illusions sur ce qui le remplace; c'est la guerre à tout prix, suivie d'un quatre-vingt-treize perfectionné... S'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe,
et ce n'est que par la paix qu'il peut l'être... ('). » Le prince de Metternich, qui ne s'était pas montré favorable au prince de Saxe-Cobourg pendant les négociations de 1829 et de 183i, changea d'attitude et se rapprocha alors tout à fait du roi Léopold. Ayant un jour demandé incidemment, dans une de ses lettres au comte de Munch, s'il ne pouvait rien faire d'agréable au roi des Belges, M. Nothomb fut autorisé à dire que rien en ce moment ne serait plus agréable au roi Léopold que la reconnaissance par l'Autriche de sa nièce, dona Maria, reine de Portugal. La cour de Vienne finit, en efiet, par abandonner la cause de don Miguel. Depuis 1840, le roi Léopold écrivit souvent au prince de Metternich sur Tune ou l'autre affaire amenée par les événements, sans qu'on puisse dire, toutefois, qu'il ait entretenu avec ce personnage une correspondance suivie.
La révolution belge ayant été faite et ayant triomphé par l'union des catholiques et des libéraux, le roi Léopold s'était gardé de briser l'alliance des deux partis. Cette alliance était d'ailleurs une nécessité aussi longtemps que la Belgique n'aurait pas été définitivement con-
(*) Aavue rétrospective, p. 365.
LÉOPOLD PREMIEE, ROI DBS BELGES 97
stituée. Jusqu'à la conclusion du traité de paix de 1839, Tunionisme reste donc le principe dominant de la politique royale et nationale. Mais, par la force même des choses, le cabinet dont M. de Theux avait été le chef, depuis 1 834 jusqu'en 1840, s'était peu à peu transformé et avait pris une couleur de plus en plus exclusive. Ce ministère ayant succombé en 1840, M. Lebeau forma une administration homogène libérale, la choisissant toutefois, comme on l'a dit, sur la limite presque commune des deux opinions. Quelle que fôt sa modération, ce cabinet vint se heurter contre l'aristocratie catholique qui avait la majorité au Sénat :
celle-ci adopta une adresse par laquelle elle demandait au roi, quoique en termes ambigus, le renversement du ministère. C'était entrer dans une voie irrégulière et dangereuse, attendu ^ que le cabinet n'avait point démérité et qu'il conservait la confiance de la Chambre des représentants. . Les ministres demandèrent la dissolution du Sénat : le roi n'acquiesça point à ce vœu légitime, mais, d'autre part, il engagea ses conseillers à conserver leurs portefeuilles. A leur tour, ils résistèrent au désir de la couronne et envoyèrent leurs démissions. Le roi voulait calmer les partis; il se trompa : la retraite
du cabinet libéral devant la majorité catholique du Sénat devait, au contraire, surexciter les esprits et susciter des luttes nouvelles. Le roi, cependant, ne remit pa^ le pouvoir aux catholiques, M. Nothomb, un des plus éminents fondaleuri du nouveau royaume, ancien ami de M. Lebeau, fut appelé, le 43 avril 1841, à la tête d'un cabinet unioniste ou mixfe. « Le c^inet actuel, dit-il lui-même, est le point culminant d'une situation. Après lui, il faut presque inévitablement que le pouvoir se porte à droite ou à gauche. » Cette prophétie devait se réaliser presque Uttéralement.
Désirant donner tout de suite aux libéraux un gage de sa bonne foi, M. Nothomb, avec l'assentiment du roi, entreprit de faire retirer une proposition qui, déposée au mois de janvier 1841, avait soulevé de vives protestations; elle tendait à conférer, par un privilège spécial,, la qualité de personne civile à l'université catholique de Louvain, L'épiscopat ayant refusé de retirer spontanément cette proposition qu'il avait suggérée, M. Nothomb fit agir à Rome, par le nonce Fornari, avec lequel il était très-lié, et par le comte d'Oultremont, ministre belge près Grégoire XVL Le roi lui-même adressa directement une lettre au pape, et le prince de Met-
ternich intervint aussi, à la demande de M. Nothomb, à qui le comte de Dietrichstein, ministre d'Autriche à Bruxelles, servit d'intermédiaire. Au mois de février 1842, les évoques belges, par une communication adressée à la Chambre des représentants, déclarèrent enfin qu'ils retiraient leur demande.
Le roi avait également fait les plus grands efforts pour améliorer la situation industrielle et commerciale du pays. C'était pour lui une question d'existence nationale : il y voyait la tranquillité de la Belgique et de la France, l'affermissement de la paix européenne. Mais les négociations, commencées en 1840, étaient pleines de vicissitudes : la France voulait une union douanière, le roi Léopold un traité différentiel.
« Il faut, disait-il, une ligne de douanes entre les deux pays; il faut au reste de l'Europe une preuve palpable qu'il n'y a pas d'incorporation. »
Au milieu des préoccupations produites par ces négociations, avorta, dans l'automne de 1 841 , le dernier complot que les orangistes tramèrent contre le trône du roi des Belges. Cette conspiration, si elle avait été mieux conduite, aurait pu acquérir momentanément un caractère
sérieux, en réveillant les espérances de Guil^ laume II, roi des Pays-Bas depuis le 7 octobre 1840, et en donnant lieu à une tentative suprême. Le roi Léopold avoua même que cette tentative, dirigée contre Anvers, aurait pu avoir quelques chances de succès, dans un moment où, par suite de la quiétude générale, l'armée belge était entièremient sur le pied de paix et la ville convoitée presque dépourvue de garnison. Depuis son avènement, Léopold avait toujours suivi avec une sérieuse attention les débats eles
Chambres belges. Par le talent éminent du chef du càbioat, pat* l'émulation que ce talent même entretenait parmi ses amis de la veille, devenus maintenant des antagonistes, les discussions législatives avaient pris un grand éclat La question la plus importante qui fut alors débattue concernait l'organisation de l'enseignement primaire public. Le roi s'intéressa extrêmement à cette mémorable discussion qui prépara la loi du 23 septembre 1842. Le jour où il la sanctionna, il adressa une lettre très-remarquable à M. Nothomb, qui avait soutenu le projet, comme ministre de l'intérieur, et qui venait de remporter une grande victoire. La loi du 23 septembre était loin, d'ailleurs, de réaliser les prétentions de l'épiscopat, notamment celles de
LÉOFOLD PBJBMIEB^ BOI DES BELGES. 101
Févêque de Liège, qui aurait voulu une part directe et officielle dans les nominations concernant les écoles, il y a plus : cette loi votée et sanctionnée, comme une grande mesure transactionnelle, ne fut pas spontanément acceptée par le clergé belge. M, Nothomb dut agir de nouveau à Rome, par l'intermédiaire du nonce Fornari et du comte d'Oultremont. Grégoire XVI, plus accommodant que le clergé de Belgique, trouva la loi du 23 septembre 4842 conforme à tout ce qu'on pouvait attendre du pouvoir civil dans les temps modernes. Quant à Léopold I^^ il redoutait pour le peuple (et cette cïginte chez lui était sincère) l'enseignement civil sans éducation religieuse obligée; en 1860, il écrivait encore à M. Dechamps, qui avait été rapporteur de la loi de 1842 : « Vous connaissez depuis longtemps mes sentiments et combien je crois que l'existence d'un esprit religieux est dans l'intérêt des populations (*). »
Au mois d'octobre, le roi Léopold se trouvait au château de SainlrCloud, près de Louis- Philippe. Le cabinet de Bruxelles négociait alors directement avec celui de La Haye une
(*) Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre d'État, Laeken, 24 février 1860.
convention qui devait, en réglant l'application des principes généraux du traité du 19 çivril 1839, clore définitivement les longs diflFérends de la Belgique avec la Hollande.
M. Guizot désirait que Louis-Philippe décidât le roi des Belges à terminer ces négociations. « Il importe extrêmement, disait-il en persistant dans son illusion, que le démêlé hoUando-belge soit clos, pour que nous puissions attirer la Hollande dans l'union franco-belge (^). » La convention fut conclue le S novembre 4842, et, après l'approbation donnée par les Chambres, sanctionnée le 3 février 1843.
L'indépendance de la Belgique était alors devenue, selon les expressions d'un homme d'État, un « article de foi », même pour les diplomates de la vieille école de 181S. Léopold, voyant affermie l'œuvre à laquelle il s'était si vaillamment dévoué, crut que sa présence continuelle au gouvernail n'était plus indispensable.
Il n'éprouvait ni lassitude, ni ennui ; mais, voyant la paix assurée, il aurait désiré plus de liberté pour sa personne. A l'exemple des princes allemands, il aurait voulu avoir la
(•) M. Guizot au roi Louis-Philippe, Auteuil, 29 septembre et 11 octobre 1842. Revue rétrospective, p. 151 .
faculté de déléguer ses pouvoirs à la reine, pour entreprendre de longs voyages. Du lac deCôme, où il selrouvait en ce moment, il s'adressa à son ministre de l'intérieur. M. Nothomb, d'accord avec les membres principaux de la majorité qui soutenait' son administration, n'hésita point à se refuser au désir du roi, désir qui lui paraissait, d'ailleurs, très-impolitique; il représenta que la Constitution s'opposait à une régence facultative. Le roi finit par se rendre aux raisons de son ministre, car il se prêtait avec bonne grâce à toute controverse polie et loyale. Pendant quelque temps, il se montra aussi préoccupé d'une autre idée : convaincu que la reine lui survivrait, il voulait faire fixer par les chambres le douaire mentionné dans les conventions matrimoniales du 28 juillet 1832. M. Nothomb soutint alors que, si la Belgique avait le malheur de le perdre, on pouvait compter sur le patriotisme et la générosité de la législature, et le roi finit aussi par admettre cette opinion.
La reine Louise, que Léopold aurait voulu associer aux affaires de l'État, n'y prenait, malgré son esprit et son jugement exquis, qu'une part très-indirecte. Elle servait quelquefois d'intermédiaire entre le roi des Belges et le roi des Français, ou enti^e Louis-Philippe et
104 LiOPOLD PBEMI£B^ BOI DBS BBL0E8.
la reine Victoria. Les hautes vertus dont elle était douée, sa bienveillance, son inépuisable charité lui avaient concilié l'affection du peuple ; mais , modeste autant que spirituelle , elle s'effaçait. « Sa politique, a-t-on dit, c'était sa . bienfaisance. Elle s'occupait de vêtements pour les pauvres ; non qu'elle se désintéressât des choses publiques, lisant beaucoup les livres, les revues, les journaux, les publications importantes; mais elle s'abstenait. Elle était prodigue par charité; sa mère parfois l'en grondait, et elle, à trente-quatre ans, et souveraine, en 4846, promettait d'être plus économe à l'avenir; puis, avec une timidité charmante, par un touchant retour vers les souvenirs d'autrefois, elle s'en excusait, disant que sa caisse était ici mieux garnie que celle de Paris ('). »
Léopold n'aurait pu, d'ailleurs, se désintéresser des affaires de l'État : il reconnaissait même que son impulsion était encore bien nécessaire. « Nous devons, disait-il, tout créer pour ce pays, car l'entreprise particulière ne fait presque rien (\ » Il disait aussi que le régime
(«) Revuefrançaise (i""' février iS6S), (•) Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des travaux publics, Ardenne, 20 mai 4844.
liéOPOLD PEËMIEE, ROI DES BELGES. \ 105
constitutionnel, surtout dans un petit pays, prenait beaucoup de temps et faisait perdre de ' vue les questions qui seules pouvaient lui assurer un avenir politique. Or, il était temps, selon lui, de s'occuper sérieusement de ces questions, si la Belgique ne voulait pas se trouver en arrière de toutes les autres nations. Il citait l'exemple d'une association de princes allemands qui s'occupait activement d'un essai de colonisation au Texas ('). Lui aussi désirait vivement établir une colonie .belge dans l'Amérique centrale.
Plusieurs mesures préliminaires lui avaient été proposées ; mais, après mûr ex6imen et après avoir envoyé sur les lieux une mission spéciale et confidentielle, il dut reconnaître qu'on ne pourrait donner suite à ce projet. En effet, on lui fit observer que l'établissement d'une colonie devait être précédée par l'acquisition de la souveraineté territoriale du pays où il s'agissait de placer des colons; et cette souveraineté, il était impossible de l'obtenir. Mais il regretta longtemps encore l'insuccès de la tentative qui avait été faite. « L'Amérique centrale, écrivait-il en 4854, est devenue fort importante ; elle a de
(*) Le roi Léopald au général Goblet, ministre des affaires étrangères, 27 février 1844.
Tavenir, et il est inconcevable comment en Belgique on ne lui accorde pas plus d'intérêt (*). » En même temps qu'il cherchait pour l'industrie beige des débouchés hors de l'Europe, Léopold hâtait la conclusion d'un traité avec les États composant le Zollverein. Cette convention fut enfin conclue le 1«^ septembre et sanctionnée le 31 décembre 1844. Comme la France aurait ,pu voir dans ce traité avec l'Allemagne une manifestation hostile et s'en prévaloir pour retarder encore l'arrangement discuté depuis 1840, Léopold fit en sorte que la fausseté de ces accusations fût pleinement établie : la Belgique, disait-il, était toujours disposée à négocier et à conclure avec la France l'arrangement le plus complet, auquel la France voudrait consentir (^). Mais il avait précédemment, dans une lettre à Louis-Philippe, signalé toutes les difficultés de cet arrangement et aussi les embarras politiques qui résulteraient d'un non-succès du traité C). Du palais des Tuileries, où il se trouvait vers la
{*) Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de l'intérieur, 7 août 1851.
(•) Le roi Léopold au général Goblet, ministre des aflfedres étrangères, 25 novembre 1844.
(') Mémoires de M. Guizot (édit. de Leipzig), t. VI, p. 277.
fin de Tannée, Léopold, après avoir passé en revue toutes les péripéties de cette négociation depuis 1843, signala à son conseil l'urgente nécessité de satisfaire la France, lorsque les prétentions de celle-ci étaient raisonnables ('). La négociation pour la conclusion d'un traité définitif avait éprouvé de nouveaux retards quand approcha le moment où expirait la convention linière conclue avec la France, le 16 juillet 1842. Or, Léopold avait, selon ses expressions, déclaré très-franchement à son conseil qu'il ne partagerait pas avec lui la responsabilité d'un événement aussi désastreux que le non-renouvellement de la convention linière. Mais /la convention expirant le 16 juillet 4846, fallait-il dès 4845 faire une démarche pour son renouvellement? Le cabinet, contrairement à l'opinion du roi , trouvait cett^ démarche prématurée et semblait pénétré de l'idée qu'on offrait des avantages nouveaux gratuitement à la France pour une position acquise. Léopold, qui se trouvait à Londres, vit avec déplaisir ce revirement dans l'opinion de ses ministres : il le combattit longuement et
(*) Le roi Léopold au général Goblet, ministre des affaires étrangères 1 7 décembre 1844.
avec beaucoup de vivacité. « Un petit pays qui négocie, écrivit-il au général Goblet, avec un voisin puissant, doit profiter des moments favorables ; ils ne reviennent pas si souvent qu'on est tenté de le croire. Veuillez de nouveau traiter l'affaire au conseil et me communiquer le résultat. Vous êtes sous l'impression de petits événements, résultat de très-mesquines in" trigties locales ; il s'agit des moyens d'assurer l'existence politique de la Belgique : celte existence n'estpas tellement solide qu'il soit prudent de la compromettre comme on paraît disposé à le faire (*). »
Pendant l'automne, les négociations pour un traité définitif avec la France furent reprises avec plus d'activité. Léopold les suivait attentivement et y prenait un vif intérêt et une grande part. Il écrivait de Saint-Cloud à M. Dechamps, qui avait remplacé le général Goblet au ministère des affaires étrangères : « Ce qui nous ôte beaucoup de notre force, c'est que la question politique, qui dominait les intérêts matériels et qui commençait déjà en 1841 a s'affaiblir, est d'année en année moins discutée en fece de la
(*) Le roi Léopold au général Goblet, ministre des afDetires étrangères, Buckingham-Palace, \ " juillet \ 845.
position du ministère dans la chambre qui domine tout (% » Dans une lettre remarquable, écrite quelques jours plus tard, il s'exprimait en ces termes: « Si quelque chose peut influencer M. Guizot, ce n'est nullement une rupture avec la Belgique comme pays, car on a parfaitement ici la mesure de ce qu'elle pourrait ou ne pourrait pas faire ; mais bien de ne pas perdre l'appui qu'il a toujours trouvé en moi pour la grande politique de l'Europe, appui sur lequel il a toujours pu compter quand sa politique personnelle a été conforme aux grands et véritables intérêts de l'Europe f ). » Les négociations traînèrent jusque vers la fin de l'année; le roi continuait à y être extrêmement attentif, alors même qu'on le croyait occupé à chasser le loup et le sanglier à Ardenne ou à Saint-Hubert. « En Belgique, écrivait-il, on est un - peu gâté. On considère qu'on doit toujours obtenir les meilleures conditions; j'ai sous ce point de vue gâté le pays en lui obtenant, depuis quinze ans, des choses auxquelles seul il n'avait pas la moindre
(») Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrange!^, Saint-Cloud, 20 octobre 4845.
{*) Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrangères, Saint-Cloud, 29 octobre 1845.
110 LÉOPOLD PKEMIER^ KOI DES BELGES.
chance de parvenir ('). » Le traité, conclu à Paris le 13 décembre, après avoir donné lieu à de vives discussions au sein de la Chambre des représentants, fut sanctionné le 26 juillet 1846.
Huit jours après (29 juillet), un traité commercial, qui succédait à une guerre de tarifs, avait été également signé avec les Pays-Bas. « 11 faut, écrivait Léopold au moment où il s'était vu contraint de décréter des représailles, il faut conserver son calme et ne pas se laisser irriter ou terroriser par nos voisins f)... »
Mais depuis longtemps le roi Léopold se trouvait mêlé à des négociations d'une toute autre gravité, à une question qui agitait profondément le monde politique et dont la solu-
{') Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrangères, Cicrgnon, 14 décembre 1845. — Louis-Philippe écrivit le même jour au roi Léopold (Saint-Cloud , 1 4 décembre 1 845) : «... J'ai aussi à me féliciter avec vous de la conclusion de notre convention et de la signature d'hier. C'est une bonne affaire , et il était temps d'en finir ; mais à présent qu'elle est signée, il importe plus encore de cesser la complainte des petites choses et de défendre rondement son acte... »
(•) Le roi Léopold à M. Dechamps , ministre des affaires étrangères, Saint-Hubert, 8 janvier 1846.
tion allait exercer une influence fatale sur les destinées de la monarchie de juillet. Nous voulons parler des mariages espagnols.
On^ sait que le cabinet français avait déclaré aux chambres qu'il s'efforcerait d'empêcher tout mariage de la reine Isabelle avec un prince qui n'appartiendraitpas à lamaison de Bourbon. Si Louis-Philippe n'osa pas convoiter le trône de Castille pour le duc d'Aumale, qui en était pourtant bien digne, il voulait, d'autre part, en écarter tous les princes qui ne seraient pas issus du sang de Louis XIV. Il désirait aussi que, en tout cas, la main de l'infante, sœur de la reine, fût réservée pour le duc de Montpensier.
Or, en <841, l'idée vint on ne sait à qui ni par qui, selon Louis-Philippe et M. Guizot, de donner pour époux à la reine d'Espagne le prince Léopold de Saxe-Cobourg, frère du roi de Portugal, de la duchesse de Nemours, et du prince Auguste qui, en 1843, devait épouser la princesse Clémentine d'Orléans. Le prince Léopold était aussi le neveu du roi des Belges et le cousin-germain de la reine Victoria et du prince Albert. Il n'en fallait pas tant pour que ce membre de la famille de Cobourg, très-bien vu du prince Albert, qui en parla à lord Aberdeen,
fût représenté comme un candidat anglais ("). Quant au, roi Léopold, pour éviter qu'on ne lui reprochât d'avoir appuyé un candidat désagréable è la France, il s'abstint de faire aucune espèce de démarche directe ou indirecte en faveur de son neveu. Louis-Philippe déclara à M. Guizot que, sur ce sujet, ils gardaient, le roi des Belges et lui-même, une extrême réserve l'un envers l'autre. Désappointé, M. Guizot s'adressa à M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, pour qu'il cherchât à pénétrer les dispositions du roi Léopold.
M. de Sainte-Aulaire lui répondit, le 14 juillet 1843 : « Vous me demandez ce que je sais du roi Léopold. Pas grand'chose, et pourtant j'y ai regardé de mon mieux. Il est très-fin et trèsboutonné sur ce point. Pendant deux heures d'escrime, il a très-dextrement paré mes bottes sans jamais se découvrir; mais cette réserve même, n'est-elle pas significative? Il m'a dit c< qu'il ne fallait pas nous faire illusion sur les « Bourbons d'Espagne, qu'ils seraient toujours « hostiles à notre roi, le duc de Cadix comme les
(•) Lord Aberdeen était ministre des affaires étrangères dans le cabinet formé par sir Robert Peel, le 3 septembre 1841.
« autres. » Il m'a dit aussi, en m'assurant qu'il le répétait souvent à la reine Victoria et au prince Albert, pour apaiser toute rancune contre le roi, que, « dans une question pareille, il fallait tenir « grand compte du sentiment français, et que « c'était, pour notre gouvernement, un devoir « de ne pas le blesser. » Je me suis avancé j usqu'à dire que lord Aberdeen regardait un mariage Cobourg comme une fort mauvaise combinaison pour l'Angleterre, et qu'il ne ferait assurément rien dans le sens de cette politique. J'ai ajouté que je n'étais pas aussi certain que les influences personnelles de la cour fussent tout à fait en dehors de la question. Le roi Léopold m'a répondu avec vivacité que je pouvais me rassurer complètement sur ce point, et qu'il n'y avait ni volonté, ni moyen d'agir en Espagne autrement que par la diplomatie patente. En résumé, mon impression est que le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre roi, qu'il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre, mais qu'après tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et qu'il ferait pour son neveu tout ce qu'il jugerait possible (^). »
Aujourd'hui on pourrait reprocher au roi
(') Mémoires de M. Guizot, t. VIII, pp. <3I et suiv.
Léopoldde n'avoir pas fait assez, d'être demeuré trop strictement passif. Pour ne pas froisser Louis-Philippe et la famille de la reine Louise, il s'attacha constamment à dire : <5 Je ne me prononcerai pour la candidature de mon neveu que si elle est de nature à amener un accord entre toutes les puissances; hors de là, je garderai à son sujet le silence le plus absolu ('). » M. Bresson, ambassadeur dé France à Madrid, insinuait néanmoins, mais en riant, que le chargé d'affaires de Belgique, à l'ombre de sir Henry Bulwer, ministre d'Angleterre, « glissait de temps en temps l'offre de son Cobourg f). »
Mais M. Bresson était mal servi dans ses informations. Le comte Charles de Marnix, qui représentait alors la Belgique à Madrid, avait pour instructions permanentes de s'abstenir de la manière la plus complète, et il se conformait loyalement à ces instructions.
(*) M. de Sainte-Aulaire écrivait à M. Guizot (Londres, 18 juillet 1845) : «... J'ai demandé crûment à lord Aberdeen ce que le roi Léopold lui avait dit pour son neveu Cobourg. U m'a répondu que l'avis du roi Léopold était de ne rien faire en faveur du mariage et d'attendre ce que les événements pourraient amener... »» Revue rétrospective , p. 298.
(') Mémoires de M. Guizot, t. VIU, p. 218.
La chute du cabinet de sir Robert Peel et rentrée de lojrd Palmerston dans le ministère formé par lord John Russell, le 26 juin 4846, allaient hâter le dénoûment de ce drame diplomatique. Un mois environ après son installation au Foreign-Office, lord Palmerston envoya à M. Bulwer une instruction dans laquelle il limitait à trois les princes dont l'Angleterre admettait la candidature à la main de la reine Isabelle II, savoir : i^ le prince Léopold de Saxe-Cobôurg; 2<> don François d'Assise, duc de Cadix; 3° don Enrique, duc de Séville.
Cette dépêche, datée du 19 juillet 4846, et communiquée le lendemain à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres, émut beaucoup le gouvernement français- C'était bien là, selon M. Guizot, cette chance probable et imminente d'un mariage de la reine d'Espagne avec le prince Léopold de Cobourg, que le ministère de Louis- Philippe avait toujours considérée et annoncée comme lui rendant la pleine liberté d'agir immédiatement pour parer le coup en demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante pour le duc de Monlpensier. Cependant lord Palmerston, quoiqu'il eût placé le prince Léopold en tête des prétendants, écrivit d'une manière officieuse à M. Bulwer pour lui recom-
116 LÉOPOLD FREMIBE^ EOI DES BELGB8.
mander spécialement de soutenir la candidature de don Enrique, chef des progressistes, et le véritable candidat du nouveau cabinet ('). La reine Victoria, le prince Albert et le roi Léopold partageaient le sentiment de lord Palmerston en ce sens qu*ils voulaient toujours accorder la préférence à un prince espagnol. Mais alors M. Guizot eut une autre crainte : « On renonce peut-être à la reine pour le Cobourg, écrivait-il à Louis-Philippe, mais dans la pensée de vouloir pour lui l'infante quand la reine sera mariée... » Pour parer ce nouveau coup, le gouvernement français pressa le mariage de la reine Isabelle avec Finfant don François d'Assise et celui de l'infante Louise-Fernande avec le duc de Montpensier. Ils furent unis le même jour, iO octobre 1846.
Cette victoire des descendants de Louis XIV fut, on a eu raison de le dire, plus malheureuse qu'une défaite; car elle créa des abîmes autour du trône de Louis-Philippe. Si le roi des Belges, par sa haute influence, avait fait triompher la
(*) Quar terly Review, îdinviev 1868, p. 135.
(•) Louis-Philippe à M. Guizot, Neuilly, 25 juiUet 4846 et M. Guizot à Louis-Philippe, Val-Richer, 8 août 4846. Revue rétrospective, pp. 4 85 et 497.
LiOPOLD FBEMIBB, BOI DES BELGES. 117
candidature de son neveu, n'auredt-il pas rendu un notable service à tout le monde, même à la France? La seule objection qu'eût pu faire Louis-Philippe, c'est que le prince Léopold de Saxe-Cobourg n'était pas un Bourbon. Mçiis la tranquillité de l'Espagne, le bonheur de la reine Isabelle et la concorde de l'Europe étaient in té-
ressés à ce qu'on ne poussât pas à l'extrême les traditions surannées de Louis XIV (').
Louis-Philippe ne tarda point à voir que l'orgueil de l'Angleterre était vivement froissé. La reine Victoria, en répondant à l'annonce du mariage du duc de Montpensier avec llnfante Louise-Fernande, n'avait point dissimulé son mécontentement (^). Très-ému, Louis-Philippe pria la reine des Belges, sa fille, de transmettre à la reine d'Angleterre une sorte, de mémoire justificatif. Il prévoyait les malheurs qui accableraient le monde si la tourmente actuelle,
(*) Quarter/y fletrfw, janvier 1868, p. 132.
{•) La reine Victoria à la reine Marie-Amélie, Osborn, 10 septembre 1846. Revue rétrospective,^. 116.
En novembre 1849, discourant, à Claremont, de ces mariages espagnols, Louis-Philippe disait qu'il avait failli se brouiller avec la reine Victoria et qu'il se serait brouillé avec l'Europe entière, s'il l'avait fallu. Abdication de Louis- Philippe racontée par lui-même. (Paris, 1 85Ï , in-1 2, p. 81 .)
118 LÉOFOLD FREMIEB, BOI DES BELGES.
disait-il, ne se terminait pas par le maintien et la consolidation de la précieuse entente cordiale qui pouvait seule l'en préserver ('). En même temps, il priait le prince de Joinville, alors avec son escadre dans la baie de Naples, de s'abstenir de tout contact avec les Anglais afin . de ne point donner lieu à des incidents plus graves f). Le roi Léopold joignit son intervention aux bons offices de la reine des Belges pour dissiper les nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. C'est une justice que Louis-Philippe lui rendait lorsqu'il écrivait : « Quelle que puisse devenir Tissue de vos bons efforts pour amener
(*) Dans cette lettre, datée de Neuilly, i 4 septembre 1 846, Louis-Philippe attribuait tout ce qui arrivait à l'influence de lord Palmerston *• «c ... La reine, poursuivait-il, ne voit maintenant les choses que par la lunette de lord Palmerston, et cette lunette les fausse et les dénature trop souvent. C'est tout simple. La grande différence entre la lunette de cet excellent Aberdeen et celle de lord Palmerston provient de la difl'érence de leur nature .- lord Aberdeen aimait à être bien avec ses amis ; lord Palmerston, je le crains, aime à se quereller avec eux. C'est là, ma chère Louise,'ce qui causait mes alarmes sur le^ maintien de notre entente cordiale, lorsque lord Palmerston a repris la direction du Foreign- Offlce... » Revue rétrospective, pp. 17 et suiv.
(*) Louis -Philippe au prince de Joinville, La Ferté- Vidame, 16 sejftembre 1846. Revue rétrospective, p. 249.
LÉOPOLD PBEIOEE^ EOI DES BELGES. 119
la reine Victoria à une appréciation plus saine et plujs équitable de toute la transaction, je suis pressé de vous en remercier et de dire cofcbien j'y suis sensible ('). »
Louis-Philippe, confiant dans son habileté et dans rimperturbable quiétude de son principal conseiller, au lieu de s'inquiéter de l'état de la France, où se révélaient partout les symptômes d'un sourd mécontentement, s'alarmait de l'agitation constitutionnelle qui se manifestait en Belgique. •
M. Nothomb prévoyait bien l'avenir lorsqu'il disait que, si le cabinet du 13 avril 1841 succombait, le pouvoir se porterait presque inévitablement à droite ou à gauche. Quoique cet homme d'État, dans la reconstitution partielle de son administration, le 16 avril 1843, eût cherché à se rapprocher autant de la gauche que . de la droite , il ne put concilier les deux partis dans lesquels il trouvait également des antagonistes. Après avoir occupé le pouvoir pendant plus de quatre années et signalé son passage par une remarquable activité et les plus rares talents, M. Nothomb se retira devant l'opposi-
(*) Louis-Philippe au roi des Belges, Saint-Cloud, 4" novembre 1846.
tion qui s'était manifestement déclarée contre sa politique dans les élections du mois de juin 1845. Privé de ce conseiller, qui alla occuper le poste de ministre plénipotentiaire de Belgique à Berlin, Léopold, après quelques pourparlers avec M. Rogier, voulut essayer encore le système unioniste pour lequel sa préférence était toujours la même. 11 fit un appel au dévoùment de M. Vande Weyer, son représentant à la cour de Londres, dont le libéralisme, attesté par des écrits remarquables, par des discours prononcés au Congrès de 1830,' par la part que cet homme d'État avait prise à la création de l'université libre de Bruxelles, ne pouvait être suspect M. Vande Weyer consentit à prendre la direction d'un nouveau cabinet mixte. Entré au pouvoir, le 30 juillet 184S, il en sortit le 31 mars 1846, reconnaissant l'impossibilité de maintenir plus longtemps l'accord entre les diverses fractions de la majorité qui l'avait soutenu. Il sut, ce qui est une grande vertu politique, faire retraite à propos.
Le roi, quelles que fussent ses sympathies, dut alors entrer dans une voie nouvelle. Il offrit d'abord à M. Rogier, représentant du libéralisme modéré, la mission de reconstituer le ministère; mais on ne put s'entendre sur un
des points essentiels du programme, M. Rogier demandant et le roi lui refusant la faculté, jusqu'aux élections de 1847, de dissoudre éventuellement les Chambres. Les libéraux et les
unionistes écartés ou ajournés, il fallut recourir à l'homme d'État qui avait eu le pouvoir de 1834 à 1840. M. de Theux constitua, le 31 mars 1846, une administration catholique homogène, qui iut imméijiatement combattue avec la plus grande énergie.
Bientôt même la principale association électorale de Bruxelles convoqua, pour le 14 juin, à l'hôtel de ville, un congrès libéral, qui devait être composé de délégués des associations des provinces. L'annonce seule de cette assemblée indigna, alarma, stupéfia Louis-Philippe. 11 écrivit le 14 mai au roi Léopold : « ... Vos lettres et tout ce que je recueille d'informations sur la situation de la Belgique fermentent dans ma tête, sur le fonds de ma vieille expérience et des orages révolutionnaires qui ont passé sous mes yeux. C'est surtout cette assemblée de délégués des associations belges, qui va se réunir à Bruxelles, qui me préoccupe. Elle ne me rappelle rien moins que la commune de Paris de 1792, dictant de l'hôtel de ville à la convention nationale aux Tuileries (après la disparition
122 LÉOPOLD pbemiëe^boi des belges.
de la royauté) tout ce qu'il lui plaisait de lui imposer, et parvenant jusqu'à envoyer à sa barre des députations audacieuses qui lui faisaient rapporter le lendemain des décrets qu'elle avait prononcés la veille. » Louis-Philippe offrait sa coopération pour le cas où le gouvernement belge se trouverait impuissant devant cette audacieuse réunion ; il conseillait en outre au roi Léopold de bien garder son ministère actuel et d'empêcher l'accès au pouvoir des délégués, de leurs adhérents et de ceux de leur couleur pohtique. Un moment ébranlé par les appréhensions de la diplomatie et par les véhémentes suppUcations du roi des Français, Léopold reprit bientôt son calme. D'accord avec ses ministres (il faut leur rendre cette justice), il ne voulut point entraver un droit constitutionnel, s'en remettant d'ailleurs au bon sens du peuple belge. Cette confiance ne fut pas trompée. Les trois cents délégués qui se réunirent à l'hôtel de ville de Bruxelles, représentants, bourgmestres, conseillers communaux, industriels, etc., délibérèrent avec le plus grand calme, et, en une seule séance, rédigèrent l'acte de fédération ainsi que le programme du libéralisme belge.
Le cabinet, battu en brèche par les adhérents
du Congrès libéral, succomba dans les élections du mois de juin 1847. Léopold, encore une fois, ne suivit pas les recommandations du roi des Français : il n'adopta point, comme base de son * règne, ce mot fatal de résistance, qui prévalait dans les conseils des Tuileries. Le 12 juin, les ministres avaient remis leurs démissions au roi. Deux mois après, le 12 août, M. Rogier pi:enait le pouvoir avec une administration libérale qui annonçait solennellement unepolitique nouvelle. Heureux Louis-Philippe, s'il avait imité le roi des Belges, si, lui aussi, avait inauguré une politique nouvelle ! Le péril devenait pressant. C'était le moment où le prince de Metternich, épouvanté des réformes qu'accomplissait Pie IX, s'écriait : « Avoir vécu pour voir un pape libéralisant! w C'était le moment où un noble prince s'écriait avec angoisse : « ... Nous arrivons devant les chambres avec une détestable situation intérieure; et, à l'extérieur, une situation qui n'est pas meilleure. Tout cela est l'œuvre du roi seul... Ces malheureux mariages espagnols!
Nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent... (Y » C'était le
(*) Le prince de Joinville au duc de Nemours, Le Souverat?ï,à Spezzia, 7 novembre 1 847. Revue rétrospective, p. 481 .
moment, enfin, où M. Thiers disait : « La France marche à pas de géant à une catastrophe. »
Le roi Léopold voyait Forage se former. Lui
aussi prévoyait une catastrophe et il s'efforçait de la conjurer, de la prévenir. Il ne dissimulait pas ses craintes à la famille de la reine. Dès 1847, il faisait donner à Louis-Philippe des avertissements salutaires , il lui faisait transmettre des conseils qui dénotaient ses tristes prévisions ; il lâchait enfin de dessiller les yeux du vieux roi. Mais Louis-Philippe, comme on Ta dil,n écoutait plus aucun avis; il était inflexible; les forces, la volonté lui manquaient pour prendre une résolution virile.
Tandis que Louis-Philippe, abandonné et fugitif, abordait aux rivages de l'Angleterre, vingt peuples se soulevaient et combattaient pour leur indépendance, leur nationalité ou leur liberté. Mais les Belges restaient calmes, inébranlables; groupés, sans distinction de partis, autour du trône qu'ils avaient euxmêmes élevé en 1831, confiants dans le prince qui s'était comme identifié avec la plus libérale constitution du continent, ils se montraient résolus à maintenir l'œuvre du Congrès national. En présence de cette noble et loyale attitude de la nation, Léopold, loin de songer à descendre
du trône, voulut rester le chef honoré et populaire de la Belgique indépendante.
Deux ans auparavant, le roi se plaignait encore, et avec raison, d'une sorte d'aflfaissement ou d'indifférence dans les classes supérieures, « Ce qui reste à désirer pour ce pays-ci, disait-il, c'est un esprit national plus robuste, qui existe dans le peuple, mais qui est faible et partagé chez les classes plus élevées ('). » Quelle prodigieuse transformation en 1848!
Heureux d'être secondé, dans cette grande crise, par des ministres qui avaient également ' la confiance du pays, Léopold approuvait hautement les sages concessions qui étaient faitessurle terrain politique et les mesures énergiques qui étaient prises non-seulement pour venir en aide aux intérêts matériels, mais aussi pour assurer la défense du territoire. Quoique M. de Lamartine eût fait une déclaration pacifique et que la république française, issue de la révolution du 24 février 1848, eût été reconnue par le gouvernement du roi Léopold, la démagogie étrangère avait pris ombrage de la force que ce prince tirait de sa popularité croissante. Quelques
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin, Ardenne, 6 janvier 1846.
centaines d'aventuriers, avec la connivence au moins tacite de personnages alors très-puissants (^), vinrent, le 30 mars, attaquer les troupes belges au hameau de Risquom-Touty près de Mouscron : mais ils furent reçus à coups de canon et bientôt dispersés.
Peu de temps après, Léopold fut, sur la place des palais à Bruxelles, l'objet d'une démonstration vraiment émouvante. Un témoin, qui faisait partie de l'état-major du roi, raconte que chacun à son tour venait serrer la main du souve- ^ rain, au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux, et que deux heures au moins se passèrent avant que le roi pût rentrer au palais.
L'attitude si remarquable de la Belgique, dans cette grande épreuve de 1848, avait par tout éveillé les plus vives sympathies ; et on peut dire que la renommée de Léopold P^ s'étendit rapidement depuis cette époque mémorable. « J'ai relu, disait plus tard un ministre belge, toute la correspondance politique de nos envoyés, durant cette époque si agitée ; j'y ai trouvé, à chaque page, des témoignages de ces sympathies. Une lettre de Berlin porté : « A l'égard de
(*) Une année de révolution, par lord Norbianbt (traduction française), t. II, p. 206.
la Belgique, toutes les formules d'admiration sont épuisées. » Vers le même temps, le gouvernement prussien chargeait son représentant à Bruxelles d'exprimer la vive satisfaction (je transcris textuellement), la vive satisfaction que lui faisait éprouver l'attitude noble, ferme et vraiment nationale de la Belgique. — « Nous n'attendions pas moins, disaient les ministres de Frédéric-Guillaume IV, d'un peuple et d'un gouvernement auxquels les traités ont garanti une nationalité, dont, à l'heure du danger, ils se montrent si dignes. » Dans une autre grande cour de l'Allemagne, un ministre qui a joué un rôle important écrivait à notre agent diplomatique : w Vous savez naviguer avec calme au milieu des orages, je vous en félicite; la chose n'est pas facile. L'éducation politique de votre peuple est bien faite. » Ailleurs, et plus près de nous, un homme d'État illustre, à propos de la défaite des bandes révolutionnaires qui avaient envahi notre territoire , s'écriait : « Que le succès deMouscron était d'une immense importance, non-seulement pour la Belgique, mais pour toute l'Europe. » En rapportant ces paroles notre envoyé ajoutait : « Tout le monde, depuis les princes jusqu'aux simples citoyens, félicite la Belgique sur l'attitude pleine de calme.
de dignité et de courage qu'elle a su prendre dans ces moments difficiles, sur la sagesse de son roi, sur la fidélité des populations et la valeur des troupes belges. » Cette conduite de la Belgique fit aussi une profonde impression, à Saint-Pétersbourg. Des sentiments de bienveil-
lance pour notre pays s y produisirent d'une façon qui fut remarquée. J'ai sous les yeux une dépêche où se trouve le passage suivant : « Des lettres officielles arrivées de Saint-Pétersbourg affirment positivement que les dispositions de l'empereur Nicolas sont devenues excellentes et l'on ajoute que Sa Majesté serait disposée à établir des relations diplomatiques régulières entre les deux pays... »> La dépêche dont ceci est extrait porte la date du H mai 1848... (*). »
Lorsque le prince de Metternich vint chercher un refuge à Bruxelles, durant la tourmentç de 1848-1849, il ne fut pas moins expressif dans ses sentiments d'estime et même d'admiration. « Si nous vous avions mieux connus en 1831, dit-il à un ancien diplomate, nous vous aurions
(') Discours de M. H. de Brouckere, ministre des affaires étrangères, Chambre des représentants, séance du 23 février 4853. (Annales parlementaires, session de 1852-1853, p. 729.)
180 ^POXiD PRKM1EB> ROI DES BELGES.
fait une bien meilleure part; mais nous vous regardions comme des gens ingouvernables. La manière dont la Belgique se conduit, avec une constitution aussi mal rédigée et presque inexé. cutable, une constitution qui serait la plus mauvaise de l'Europe, si celle de Norwége n'existait pas, prouve combien les Belges sont faciles à gouverner. » Le rapprochement qui s'élait effectué, en 1840, entre le roi Léopold et le prince de Metternich, par l'intermédiaire du comte de Munch,et des souvenirs de jeunesse (*) avaient attiré en Belgique l'ancien chancelier d'Autriche. Durant ce séjour à Bruxelles, le prince eut avec le roi Léopold des rapports indirects assez fréquents; mais on assure qu'il ne fut pas reçu plus de deux fois au palais. Du reste, il était devenu très- difficile au prince, à cause de son grand âge, de prendre rendez-vous à jour et à heure fixes ; il préférait que ses communications avec le roi eussent lieu par . intermédiaire ou par écrit.
Les terribles et sanglantes journées de juin firent une profonde impression sur le roi
(*) Le père du prince, le comte de Mfetternîch-Winnebourg, avait été ministre plénipotentiaire dans les Pays-Bas autrichiens, en 4791-1792.
LéOPOLD PREMIER^ ROI DBS BELGES. ISl
Léopold, mais sans affaiblir sa confiance dans le bon sens et le courage du peuple belge. Elle se manifesta avec éclat lorsque, pendant les fêtes anniversaires de septembre, Léopold, ayant à côté de lui la reine et ses enfants, distribua solennellement des drapeaux à la garde civique ' réorganisée. Les légions présentaient les armes, les tambours battaient, le canon tonnait, les drapeaux s'inclinaient devant le roi et la famille royale debout sur une estrade adossée au palais; tout à coup le roi descend l'escalier d'honneur et parle en ces termes aux officiers supérieurs groupés avec leurs drapeaux au pied de l'estrade : « En vous adressant quelques paroles, j'éprouve une bien vive émotion, mais aussi une bien légitime fierté. Ce beau pays, siège de la plus ancienne civilisation, avait longtemps espéré une existence à lui, une existence nationale ; mais hélas! ses vœux ont été souvent déçus, et les destinées du pays subordonnées à des intérêts qui lui étaient étrangers. Enfin, depuis dix-huit ané, vous avez réussi à conquérir cette, existence souvent appelée. Pour la première fois, vous vous appartenez à vousmêmes. De cette existence indépendante, vous avez fait un noble et patriotique usage, et vous l'avez ainsi fortement cimentée. C'est dans cette
situation que vous a trouvé une crise politique sans exemple dans l'histoire. Vous l'avez, jusqu aprésent, glorieusement traversée ; siglorieusement que beaucoup de pays ont adopté votre organisation politique comme modèle, que votre nom est partout honoré et respecté, et que vous devez avoir le sentiment qu'il mérite de l'être. Sachons maintenir cette noble position ; continuons à marcher comme nous l'avons fait jusqu'à présent; c'est ainsi que nous nous assurerons un beau nom dans l'histoire et un glorieux avenir. »
C'est à consolider la noble position acquise par la Belgique que Léopold consacre désormais tous ses efforts et toute sa sollicitude. Croyant toujours à la nécessité de l'union des partis, mais se faisant illusion, ce nous semble, sur la durée de celte alliance, il s'appliquait à écarter autant que possible du terrain politique toute question irritante.il était loin d'épargner, sous ce rapport, ses conseils et ses recommandations. Une question, qui devait exciter, quelques années plus tard, une grande émotion dans le pays, occupait dès lors l'attention du roi : c'était celle de la bienfaisance. « On ne devrait pas, écrivait-il au ministre de la justice, contrarier les volontés des donateurs et bienfaiteurs
publics, à moins de raisons importantes (*). » Au ministre de Tintérieur il exposait ses vues sur l'impérieuse nécessité d'assurer un travail productif aux industries du pays et de leur procurer des débouchés. « La question du droit au travail, disait-il, a été agitée et Tattention des populations ouvrières s'est portée sur les différentes théories mises en avant en faveur du travail. Sans vouloir donner une opinion sur cette grave question, je dois pourtant dire que, s'il existe des pays où le gouvernement est appelé à venir en aide au travail, la Belgique plus que tout autre se trouve dans cette position. On ne peut nullement lui en faire un reproche; cela tient à des causes historiques ; mais, selon moi, le pays est en droit de dire à son gouvernement : nos produits sont bons, il existe des marchés où nous pouvons les vendre avantageusement; mais nous ne pouvons pas y parvenir par nos propres efforts, aidez-nous à nous mettre en contact avec ces marchés.... f). »
Un acte de gratitude termina cette mémorable
(') Le roi Léopold à M. de Haussy, ministre de la justice, Laéken, 20 février 1849.
(*) Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de Tintérieur, Laejcen, 23 mai 1849.
134 LÉOPOLD FREMIEB, KOI DES BELGES.
période : le 24 septembre 1849, le roi décréta qu'un monument serait érigé, dans la ville de Bruxelles , en commémoration du Congrès national, de nUustre assemblée qui avait fixé, en 1831, les destinées nouvelles du pays.
La pose de la première pierre de ce monument de gratitude eut lieu solennellement le 25 septembre 18S0. Arrivé au pied des fondations de la colonne projetée, le roi prononça un discours dans lequel il rendit hommage à une* assemblée mémorable entre toutes par son patriotisme, ses lumières et sa modération; félicita le pays d'avoir eu foi dans ses libérales institutions et constata que, de son côté, le gouvernement, lui aussi, avait cherché son appui dans les institutions et dans les sentiments sympathiques de la nation. « Que la Constitution , ajouta-t-il, soit transmise intacte à ceux qui nous suivront, et ce vingtième anniversaire ouvrira pour la Belgique une nouvelle ère de grandeur véritable et de prospérité. » Le même soir, au palais de la Nation, Léopold I®"" réunit dans un banquet les membres encore vivants de toutes les législatures élues depuis 1830.
La reine manquait à cette grande fête nationale. Depuis le 24 février 1848, sa santé avait été bien éprouvée. Les craintes qu'elle avait eues
pour Louis-Philippe, pour sa mère et ses frères, dans les premiers jours de la révolution; la soudaineté de cette lerrible catastrophe; le spectacle de cette femille royale, occupant naguère le palais des Tuil.eries, et maintenant presque isolée dans le château de Claremont, la mort récente de Louis-Philippe, tant de vicissitudes et de douleurs avaient comme terrassé la noble femme.
Léopold, cependant, se faisait encore illusion sur l'état de la reine; il était toujours obsédé de ridée qu'elle lui survivrait. C'est ainsi que, au mois de mars précédent, il avait pressé le cabinet de saisir immédiatement les Chambres d'une proposition ayant pour objet de régulariser, en ce qui concernait le douaire assigné à la reine, les conventions matrimoniales intervenues en 1832. Mais le conseil fut d'avis que ce serait jeter de l'inquiétude dans les esprits que de s'occuper de l'éventualité prévue par l'article invoqué. « Tout gouvernement belge, disait-il, aura toujours à cœur de voir assurer à la mère de nos princes des conditions d'existence dignes d'elle et du pays. Mais si les sympathies qu'inspire, et à si juste titre, Sa Majesté la reine pouvaient encore s'accroître et se manifester avec plus d'unanimité, ce serait surtout dans le moment où l'éventualité prévue viendrait à se réaliser. »
Comme la santé de la reine Louise ne s'améliorait pas, la famille royale avait, le S septembre, jBxé sa résidepce à 0$tende, espérant beaucoup de Tair vivifiant de la mer. Mais déjà les jours de Tauguste malade étaient comptés. La vénérable reine Marie-Amélie voulut bénir une dernière fois sa fille; elle se rendit au palais d'Ostende avec la duchesse Auguste de Saxe-Coboftrg (princesse Clémentine d'Orléans). Le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d'Aumale, la duchesse d'Orléans et le duc Auguste de Saxe-Cobourg vinrent aussi de Cla remont et de Twickenham.
Le vendredi, H octobre, vers quatre heures du matin, l'agonie commença. A huit heures dix minutes, la reine Louise s'éteignit, en tenant la main du roi, sa mère à ses côtés, ses enfants, ses frères, ses sœurs à genoux, pleurant autour de ce lit où venait d'expirer, à l'âge de trentehuit ans et six mois, une des plus nobles femmes qui aient occupé un trône. « Sa mort, disait le roi Léopold, avait été sainte comme sa vie. »
Dans un dernier entretien avec le roi, elle avait exprimé le vœu que ses restes mortels fussent déposés à Laeken, et ce vœu fut religieusement accompli. Le 14 octobre, le train funèbre, qui emportait les dépouilles de la reine,
quitta Ostende et se dirigea lentement vers Laeken, escorté par les multitudes qui étaient accourues des extrémités de la Flandre et du Brabant. Vers quatre heures, il arriva à sa destination, et le cercueil fut descendu de la chapelle ardente : derrière marchait le roi, entre ses deux fils ; puis venaient les autres princes ; puis, les premiers dignitaires de l'État et les représentants des puissances étrangères; puis la foule, la foule silencieuse, émue, recueillie. Pendant deux jours, le cercueil de la reine resta exposé dans la modeste église de Laeken, qui attira plus de visiteurs qu'on n'en vit jamais dans les plus vastes cathédrales. Le 17, après un service funèbre, célébré en présence du roi et de la famille royale, le cercueil fut descendu dans un caveau qui avait été ménagé sous l'autel de la Vierge.
Ce ne devait. être qu'une demeure provisoire. Déjà le roi avait résolu d'ériger, sur sa fortune privée, dans la commune afiPectionnée par la reine, une nouvelle église où reposerait sa dépouille terrestre. Déjà aussi, par un mouvement spontané, des souscriptions avaient été ouvertes dans le dessein de consacrer par un monument le souvenir de la reine bienfaisante et populaire. Le 24 octobre, les délégués des différentes
188 LÉOPOLD PSEMIEa, BOI DES BELGES.
provinces, réunis en conférence à Bruxelles, convinrent que le produit des souscriptions particulières serait affecté à la construction de la nouvelle église de Laeken, qui deviendrait ainsi un témoignage de l'amour que le peuple belge avait voué à la reine Louise (*).
Le jour même où cette résolution fut prise, un service solennel, auquel assistaient toutes les autorités du pays, à Texception du roi et des prirtces, était célébré parle cardinal-archevêque de Malines et six autres prélats, dans YégUse collégiale desSaints-Michelet GuduleàBruxeiles. Après la lecture de FÉvangile, le R. P.Dechamps, de Tordre des rédemptoristes (aujourd'hui archevêque de Malines), se plaça devant le maître autel pour prononcer l'oraison funèbrede la reine des Belges. « C'est donc en vain, dit-il, que nos yeux la chercheront encore, cette douce Majesté quo nous avons vue si souvent ici, humblement confondue dans Tassembléede tous. Sa placey est vide!... » Noblement inspiré par rafi&iction générale, l'orateur sacré retraça, dans un langage d une pénétrante éloquence, la sainte vie et la
(') Le 27 mai 1854 , fut posée la première pierre de ce monument ; le roi, avec ses enfants, présida à la cérémonie religieuse.
LÉOPOLD PREMIEEi ROI DES BELGES, 139
sainte mort de la reine, et plus d'une fois il trouva des accents qui remuèrent profondément les cœurs. «... Dieu, dit-il, a voulu la voir mourir à l'extrémité du royaume, afin que . portée à travers nos provinces, comme sur les bras des populations, jusqu'au tombeau qu'elle avait choisi, elle imprimât en passant, dans le cœur de tous, l'empreinte de sa sainte vie et de sa sainte mort. Ne l'oublions jamais ce long cortège de deuil, ce char funèbre, cette couronne voilée, cette chapelle ardente que cherchaient tous les yeux, traversant ces multitudes accou» rues pour s'agenouiller au passage, pour prier et pour pleurer; ces prêtres, ces pontifes se remettant les uns aux autres le dépôt vénéré, avec les prières et les bénédictions de l'église. N'oublions jamais ce moment douloureux et sublime où le roi, entouré de ses fils, des princes de France et d'Allemagne, des représentants des puissances étrangères, des ministres, des grands corps de l'État, des notabilités de la nation, d'une foule immense, innombrable, silencieuse, s'inclina devant l'auguste cercueil, et suivit à pied, la tête nue, les traits profondément altérés par la douleur, ce char du triomphe de la mort, dont on ralentissait la marche, comme si Ton craignait d'arriver trop tôt à la
140 LÉOPOLD PBBMIBR^ ROI DBS BELGBS.
tombe qui se creusait et à l'heure du suprême adieu.... » Le roi écrivit le lendemain à M. Dechamps, ancien ministre des affaires étrangères : « Je vous prie d'exprimer à votre digne frère toute ma gratitude pour le touchant et excellent sermon du 24 octobre. La force et la sanlé me manquaient pour y assister ; mais mes enfants et moi nous avons versé des larmes d'attendrissement en le lisant (*). »> De son côté, la vénérable reine Marie-Amélie adressait à l'éloquent rédemptoriste ces paroles, à la fois si fermes et si touchantes : « J'aime à croire, comme vous, que ma bien-aimée fille a passé de ce monde entre les bras de Dieu, et je sens qu'il faudrait lui porter envie plutôt que de la pleurer. Mais je n'ai pas assez de force pour maîtriser entièrement ma douleur, et mon âme est toujours en proie à une bien profonde amertume. Dieu seul peut m'aider à porter la croix dont il m'a chargée.... >> Elle ajoutait : « C'est un véritable honneur pour la Belgique que d'avoir trouvé un interprète aussi fidèle et aussi éloquent de sa douleur (%.. »
(*) Le roiLéopoldàM. Dechamps, Laeken, 25 octobre 4 850. (*) La reine Marie-Amélie au R. P. Dechamps, Claremont, 5 novembre 1850. \
LÈO^ÔLD PBEMIEBj ROI DES BELGES. 141
Lé 23 novembre, Léopold reçut la grande dépulation du Sénat, chargée de présenter l'adresse de condoléance que cetle assemblée avait votée à l'occasion de la mort de la reine. Le lendemain , la Chambre des représentants étant venue en corps lui présenter également son adresse de condoléance, il répondit d'une voix émue : « Je remercie du fond de mon cœur la Chaipbre des représentants de cette adresse où elle exprime, d une manière si touchante, si élevée et si affectueuse, ses regrets pour la reine et ses sentiments pour moi. Le pays a partagé ma douleur comme s'il avait perdu tout ce que j'ai perdu moi-même. Je ne saurais dire combien ce sentiment du pays m'a touché et combien j'en suis profondément reconnaissant. Vous avez raison, messieurs, de parler de la reine comme vous le faites. Elle s'était attachée de cœur et d'âme a sa nouvelle patrie; elle aimait en vcais des qualités qu'elle possédait au plus haut degré, la sûreté et la constance des affections. C'est à vous, messieurs, c'est au pays, à son bonheur, à ses progrès, que je demande les consolations dont j'ai besoin. Les pensées d'avenir que j'avais exprimées avant même mon arrivée en Belgique se sont réalisées Le pays a vécu et grandi. Ce qu'il
ofFre aujourd'hui à nos yeux, ce ne sont plus les promesses incertaines de l'enfance [ c'est la florissante et robuste santé de la jeunesse. Tous les vœux les plus ardents de mon âme sont pour votre prospérité future. Mes enfants, qui seront avec vous quand je n'y serai plus, continueront ma tâche, et vos intérêts seront leur seule pensée. Il y aura entre eux et vous cette même sympathie qui a existé entre nous, messieurs, et que chaque année qui s'écoule rend plus forte et plus profonde. »
Peu rassuré encore sur l'état de l'Europe, le roi des Belges voulait être en mesure de faire face à toutes les éventualités. Aussi , désapprouvail-il les idées économiques qui paraissaient dominer dans la législature et qui, selon lui, tendaient à décourager et à désorganiser l'armée. Le 28 septembre, il communiquait ses appréhensions à l'homme d'État qui l'avait aidé à surmonter les périls de 1831; il s'exprimait en ces termes : « L'avenir peut devenir encore très-grave. Il est diflBcile que toutes ces complications ne soient pas suivies par des luttes plus sérieuses, par des guerres! Les hommes politiques qui aiment leur pays ne doivent pas se
faire (rilliision sur ces possibilités, qui sont des probabilités. Cependant nous voyons des tendances à se laisser aller à une sécurité que rien ne justiBe; il y a des idées purement économiques qui auraient pour résultat la désorganisation des moyens de défense du pays... (*). »> '
Les inquiétudes du roi ayant redoublé à lap-
proche de la discussion du budget de la guerre, il écrivit au chef du cabinet : « La Belgique, par sa position géographique, est le pays le plus exposé de la terre. Là où d autres pays ont des mois pour se préparer, elle a des jours. Les combats de juin 1848 pouvaient l'exposer à une catastrophe immédiate; en février 1848, le péril était également grand, quoiqu'on . \\ûl espérer une lutte intérieure plus longue. La Belgique peut être inondée, mais si elle ne s'abandonne pas elle-même, elle a des chances fort belles de résistance et même d'avantages ultérieurs; tandis que, envahie et occupée, elle aura à supporter d'ennemis et mên^e d'amis des charges énormes et ruineuses, et je dois ajouter parfaitement méritées, si elles sont le résultat de son propre aveuglement. Une autre
(*) Le roi Léopold à J. Lebeau, Ostende, 28 septembre 1850.
et bien grave considération est celle de l'esprit deFarmée. Tous les pays,sans exception, se sont occupés à exalter l'esprit et le courage de ceux qui étaient plus spécialement chargés de la noble tâche de leur défense. La Belgique, au contraire, ne fait pas seulement tout ce qu'elle peut pour décourager dans le présent ses défenseurs, mais elle veut déclarer pour plusieurs années de suite qu'on s'occupera de la même tâche! Le pays ofiFre peu de carrières à la jeunesse, il ne lui reste que l'armée qui oflFre quelque chose qui puisse parler à l'imagination. Si vous vous montrez déterminés à fermer aussi cette carrière, que voulez-vous que la jeunesse devienne ? Je suis parfaitement impartial dans celte grave question qui peut compromettre l'avenir du pays : je n'ai jamais fait de l'armée, comme cela se voit dans beaucoup d'autres pays, un amusement personnel, malgré le vif intérêt que les choses militaires m'inspirent, mais je vois en elle, comme M. Thiers me disait, il y a peu de mois, l'indépendance de la Belgique ; sans bons moyens de défense, vous serez le jouet de tout le monde... (*). »
(') Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de l'intérieur, Ardenne, 20 décembre 1850.
146 LÉOPOLD PBSMIEE^ ROI DES BBLGX9.
Un mois après, tourmenté par un grave incident ministériel, il disait encore au cbef du cabinet, en lui adressant Tinstante prière de se charger provisoirement du portefeuille de la guerre : « Sans sécurité nationale il n'y a pas d'existence politique; tous les intérêts les plus précieux, sans exception aucune, se rattachent à cette sécurité; les garanties les plus fortes doivent donc être données au pays et à l'armée que nous défendrons les éléments de cette sécurité, comme notre trésor le plus précieux. Je remets ca dépôt entre vos mains courageuses et dévouées; la tâche, je le sais, est laborieuse et difficile ; mais vous- défendrez le plus grand intérêt national ('), »
Léopold suivait avec une attention croissante les péripéties diverses de la lutte engagée entre l'assemblée législative et le prince Louis- Napoléon Bonaparte, président temporaire de la république française. Dès 18S0, il avait la certitude que le président sortirait de cette position difficile. Il ne fut donc pas trop surpris par le coup d'État qui, le 2 décembre i851, fit passer la dictature entre les mains du prince Louis-
(*) Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de l'intérieur, Bruxelles, 21 janvier 1851.
Napoléon. Mais les conséquences qu'aurait pour l'Europe ce grave événement, qui pouvait les deviner ? La Belgique surtout devait se préoccuper vivement du changement qui venait de s'accomplir en France. Toutes relations avec le gouvernement dictatorial étaient interrompues; aucun journal belge ne pouvait passer la frontière, et, à Bruxelles, on ne recevait aucun renseignement positif sur la situation de Paris.
Dans ces graves et singulières conjonctures, le roi eut recours à un des hommes d'État les plus distingués de la Belgique. M. H. de Brouckere se disposait à retourner à Turin, où il était accrédité comme ministre plénipotentiaire. A la demande du roi, il partit pour Paris, dès que le canon eut cessé de gronder, chargé officieusement de voir M. de Morny, qu'il avait connu, et de s'éclairer sur les sentiments et les intentions du gouvernement français à l'égard de la Belgique. Cette mission délicate fut remplie avec le plus grand succès. Le confident de Léopold, arrivé à Paris le 8 décembre, vit M. de Morny le lendemain. 11 lui dit que le roi des Belges avait toujours eu de bons rapports de voisinage avec le président et n'avait jamais eu qu'à s'en louer. « Le roi comprend, ajouta-t-il, notre régime de liberté et d'hospitalité dans ce sens qu'on ne
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doit pas s'établir dans notre jardin pour lancer des fusées dans celui du voisin, ni tolérer de la part d'un homme qui appartenait autrefois aux partis monarchiques ce qu'on empêcherait de la part d'un révolutionnaire de naissance. Notre régime existe chez nous, mais pour nous. »
Cette conversation, qui se prolongea, fit une impression sérieuse sur M. de Morny et laissa une très-bonne trace : en établissant la confiance, elle servit de point de départ pour d'autres communications. M. de Brouckere avait vu aussi le prince Lucien Murât, son collègue à Turin, et le maréchal Magnan, qui prêtèrent utilement leur concours.
Lors de la réception solennelle du premier jour de Tan \ 852, Léopold prononça des paroles à la fois sages et rassurantes. « La Belgique, dit-il, possède des institutions empreintes d'un grand esprit de liberté; elle en a toujours usé avec sagesse et jamais elle n'en a exagéré l'application. Nous entrons dans une ère nouvelle. Je ne doute pas que la même prudence et le même bon esprit ne guident la Belgique et ne lui fassent surmonter les difficultés qui pourraient survenir. Elle maintiendra la position distinguée qu'elle occupe parmi les nations européennes. » En notifiant au roi Léopold le vote émis par le
peuple français le 20 et le 21 décembre 1851, le président de la république exprima, de son côté, l'intention formelle de maintenir la paix au dehors et de rendre plus intimes les liens d'amitié entre la France et la Belgique.
Le triomphe remporté par le prince J^ouis- Napoléon fut malheureusement le signal d'une réaction qui n'épargna point la Belgique. Après avoir affaibli, elle finit par renverser le cabinet libéral qui, arrivé au pouvoir six mois avant la révolution de février, avait dirigé hardiment et sagement le vaisseau de l'État à travers tous les écueils d'une époque plus tumultueuse parfois que l'océan même. Des adversaires acharnés du libéralisme envenimèrent les difficultés qui existaient entre le ministère belge et le gouvernement français pour le renouvellement du traité de commerce du 13 décembre 1845; exploitèrent contre les membres principaux du cabinet les alarmes des populations industrielles et agricoles, et réussirent enfin à miner et à disloquer la célèbre administration qui datait du 12 août 1847. M. Frère-Orban, puissant orateur et administrateur hors ligne, dont la réputation comme ministre des finanbes n'était pas circonscrite à la Belgique, se relira le 1 7 septembre 1 8S2 ; et, quelques jours après, M. Rogier et ses autres
150 L^POLD PB£MIEE, ROI DBS BELGES.
collègues, vaincus dans un scrutin secret de la Chambre des représentants, résignèrent aussi le pouvoir dont ils avaient vaillamment supporté la lourde responsabilité pendant les jours les plus orageux de l'époque contemporaine.
Le roi Léopold fit alors un appel au dévouement de M. H. de Brouckere. Il appartenait au parti libéral et l'avait fidèlement servi au Congrès national et durant les législatures suivantes. Mais son éloignement du pays pendant les luttes des dernières années lui donnait une position particulière. Les négociations pour la formation d'un nouveau ministère furent, du reste, très-laborieuses. Le roi se plaignit même des difficultés que lui suscitaient les ambitions personnelles de certains membres de la Chambre; et, de guerre lasse, manifesta le désir de voir introduire en Belgique le système des États-Unis d'Amérique, que les Hollandais semblaient disposés à implanter chez eux, et suivant lequel les ministres ne peuvent être ou rester membres du Parlement. Enfin, à la grande satisfaction du roi, M. H. de Brouckere réussit dans sa mission ; il constitua un ministère de conciliation, mais dont le principal appui pourtant devait se trouver dans la gauche.
L'espoir de cet homme d'État, si fin et si
LÈOVOLD PRBMIEE^ BOI DES BELGES. 151
sagace, ne fut pas déçu. Le 9 décembre, le gouvernement français consentait à remettre en vigueur, à partir du 1 S janvier 1853 et jusqu'à la conclusion d'un traité définitif, la convention commerciale du 13 décembre 184S. Le 20, le roi promulguait la loi relative à la répression des ofifenses commises par la presse envers les chefs des gouvernements étrangers.
Au printemps de l'année suivante, c est-à-dire le 9 avril 18S3, le duc de Brabant atteignit sa dix-huitième année, âge fixé par la Constitution pour la majorité et l'admission au Sénat de l'héritier présomptif du trône. Cet événement fut célébré dans la Belgique entière avec une allégresse à laquelle toutes les classes s'associèrent.
Quelque temps après, la législature prenait une résolution décisive sur l'organisation de l'armée, cette question capitale, qui avait donné lieu à de si vifs et de si fréquents débats, qui avait tant préoccupé le roi Léopold et qu'il plaçait en première ligne comme impliquant l'existence même du pays. Une grande commission, composée partie d'officiers supérieurs et partie de représentants , avait été chargée d'étudier tous les détails qui se rattachaient à la défense de la Belgique; elle
152 LÉOPOLD VSLSiaKK, ROI PES BSLOXS.
résuma ses travaux en proposant une armée de cent mille hommes, y compris la réserve.
« Avec moins, disait le roi Léopold, il serait impossible, en cas de péril, de marcher. » Le cabinet convertit ces propositions en un projet de loi, et M. Renard, alors colonel d'état-major, ayant été nommé commissaire du gouvernement pour la défense de ce projet, le Roi lui dicta des instructions parmi lesquelles on remarquait le passage suivant : « Le j)remier, le plus important de tous les arguments est celui-ci : — Il existe assez généralement en Europe l'idée qu'il est facile en très-peu de temps^de s'emparer de la Belgique. 11 y a dans cette idée un danger immense pour le pays, et le premier et le plus sacré des devoirs de tous ceux qui s'intéressent à son existence est de la détruire et d'y substituer l'opinion qu'on peut envahir la Belgique comme tous les pays du monde, mais qu'on ne saurait la conquérir qu'en faisant d'énormes sacrifices. De cette opinion il résulterait (ce que nous devons après tout le plus désirer) qu'on dirait : la Belgique est trop difficile à prendre, il vaut mieux la laisser tranquille (').» Dans les deux Chambres, les propositions du gouvernement
(*) Annales parlementaires de 1867-4868 (sénat), p. U3.
LÉdPOLD FEBMIER; KOI DES BELGES. 153
furent adoptées par une majorité considérable ('). Ce résultat réjouit beaucoup le roi Léopold, qui se trouvait alors à Vienne avec le duc de Brabant. <« Depuis 1848, écrivit-il, la Belgique n'a posé aucun acte qui lui fasse plus d'honneur et qui soit plus apprécié par l'étranger. » Le duc de Brabant n'était pas moins satisfait. — « Le régime constitutionnel, lui disait l'archiduc Charles-Louis, a fait voir ailleurs qu'il menait les monarchies à la république. — Il a prouvé chez nous, répondit le duc de Brabant, qu'il savait résister à l'entraînement républicain. Ce système constitutionnel peut être inapplicable à l'Autriche; mais on a pu voir qu'il convient à la Belgique et qu'en associant la force de l'opinion populaire à celle de la royauté, il
(*) Le roi Léopold , qui s'identifiait avec l'honneur militaire de la Belgique, se sentit profondément blessé des imputations que lord Derby, sur la foi de versions erronées et de fausses traditions, dirigea, au mois de décembre 1854, contre la conduite des troupes belges à Waterloo. On apprendra donc sans surprise qu'il voulut une réfutation , et que son indignation donna naissance à un remarquable ouvrage ayant pour titre Réponse aux allégations anglaises sur la conduite des troupes belges en 1815, par un oflQcier général. (Bruxelles, 1855, in-S*».) Cet oflBcier général était le défenseur du projet d'organisation de 1 853.
154 LiOPOLD PEEiaBB^ ROI DES BBLGE8.
lui prête un appui salutaire. Le roi des Belges, en portant à lui seul son armée à cent mille hommes, n'aurait pas produit le même effet en faveur du maintien de Tindépendance de son royaume qu'en associant son peuple à cette mesure et en lui donnant ainsi la sanction de la volonté nationale. »
Le roi Léopold et le duc de Brabant avaient reçu dans leur voyage, et surtout à Vienne, un accueil qui attestait Testime profonde que la Belgique avait acquise en Allemagne comme ailleurs. Le 17 mai, le Roi annonça à son ministre des affaires étrangères le mariage prochain du duc de Brabant avec la jeune archiduchesse Marie-Henriette, fille de Farchiduc Joseph d'Autriche, palatin de Hongrie.
a J'ai demandé, disait-il, la main de l'archiduchesse Marie à S. M. l'empereur d'Autriche pour mon fils le duc de Brabant, et j'ai vu avec plaisir que cette demande a été accueillie de la manière la plus affectueuse et la plus bienveillante par l'empereur et toute la famille impériale. Le mariage pourrait avoir lieu. Dieu aidant, vers la fin du mois d'août ('). »
(') Le roi Léopold à M. H. de Brouckere, ministre des afifaires étrangères, Vienne, il mai 1853.
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Le vœu du Roi devait être exaucé. Le mariage de rhéritier du trône avec Tarchiduchesse Marie fut célébré à Bruxelles, le 22 août. « Cette union, disait le ministre des affaires étrangères au Sénat et à la Chambre des représentants, comble les vœux et assure le bonheur d'un prince dont la Belgique est fière à juste titre; elle satisfait, en même temps, aux plus hautes convenances politiques. Elle sera un gage de perpétuité et de félicité pour la dynastie, comme elle est déjà un gage de sécurité pour le pays. Celui-ci, en effet, se voit rattaché par un nouveau lien à une antique monarchie essentiellement intéressée à consolider la paix du monde et à sauvegarder, de concert avec les autres puissances, les traités qui ont consacré la nationalité belge. »
Mais déjà de redoutables complications menaçaient TEurope et l'Orient. Le 30 novembre 1853, la flotte turque était détruite à Sinope par les Russes, qui allaient peut-être entrer triomphants dans Constantinople, si les forces navales de l'Angleterre et de la France, qui stationnaient à Besika, ne leur avaient barré la route. Le czar Nicolas, cependant, croyait encore que la France, où Tempire avait été rétabli par Napoléon 111, le 2 décembre 1852, et l'Angleterre,
toujours défiante, ne resteraient pas longtemps unies pour l'arrêter. On avait même répandu Je bruit que, pendant son dernier séjour à Londres, et ensuite des insinuations du cabinet de Saint- Pétersbourg, le roi des Belges avait essayé de dissoudre l'allia nce entre la France et l'Angleterre, et qu'il avait réussi, par son influence, à engager une haute personne à seconder ses efforts. Il était vrai que le roi Léopold avait établi avec la Russie les rapports officiels, suspendus et ajournés par la cour de Pétersbourg depuis que le général Skryznecki avait été admis, en 1838, dans l'armée belge; mais cet établissenient de rapports réguliers entre les deux gouvernements n'avait point influé sur les dispositions du roi Léopold à Tégard de l'alliance anglo-française. Un ancien ministre de France à Bruxelles a affirmé solennellement que, depuis l'avènement de l'empereur Napoléon III, le roi Léopold fut toujours l'instrument le plus efficace et le plus zélé pour le maintien de la paix dans le monde et la bonne entente entre l'Angleterre et la France (*). Oui, le roi Léopold, voyant avant tout l'intérêt de la Belgique, travaillait
(*) Cette déclaration a été faite au sénat de l'empire français par M. Ad. Barrot (séance du 9 février 1866).
LÉOPOLD PR£HI£ll, BOI DES BELGES. 157
sans cesse et assidûment au maintien de la paix dans le monde; il avait donc été, dans le principe, opposé à la guerre orientale mais en se gardant toutefois de faire surgir de nouvelles complications.
Dans un moment où l'invasion des principautés danubiennes pouvait engendrer une conflagration générale, le roi Léopold exprima le désir de voir naître en fait entre les deux cours des Tuileries et de Bruxelles un état de choses qui leur permît d'entretenir les mêmes relations amicales que leurs pays. Répondant à celte avance, lerapereur des Français donna au prince Napoléon plein pouvoir d'être à Bruxelles l'organe des mêmes sentiments de sa part. Le prince arriva à la cour du roi Léopold le 30 janvier 18S4, et y séjourna jusqu'au 3 février. En appelant sur ce voyage l'attention du représentant de l'empire français près le roi de Saxe et le duc de Saxe-Cobourg-Gotha , le ministre des affaires étrangères de France (') écrivait : « L'empereur, en envoyant un prince de sa famille faire visite, à Bruxelles, à un souverain qui, par sa position et par son âge, est le véritable chef des Cobourg, se fait un plaisir
(*) M. Drouyn de Lhuys.
de démontrer qu'il n'est pas un membre de cette illustre famille qu'il ne croie animé à son égard des sentiments les plus loyaux. »• De son c6té, le roi Léopold mandait à un homme d'État qui avait toute sa confiance (18 février) : « Ce qui s'est passé en Angleterre, depuis le mois de janvier, a dû influencer notre politique; nous ne pouvions pas tolérer d'être représentés comme un obstacle à la politique anglaise. Mon rôle est, comme depuis 1831, fort simple: je fais faire au navire la manœuvre qui est indispensable pour le préserver; bientôt vingt-trois ans de navigation donnent des titres à la confiance ('). »
Le 27 février, M. H. de Brouckere et M. Ad. Barrot signaient à Bruxelles un traité définitif destiné à remplacer la convention commerciale du 13 décembre 184S; en échange des avantages concédés aux houilles, aux fontes et aux fers, la Belgique sacrifia la contrefaçon des livres français.
Quelques jours avant le débarquement à Kamiesch, en Grimée, des armées de France et d'Angleterre, une entrevue eut lieu entre l'em-
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nolhomb, ministre plénipotentiaire à Berlin, Laeken, 48 février 4854.
pereur Napoléon III et le roi Léopold. Comme l'empereur se trouvait alors au camp établi à Boulogne, le roi avait exprimé le désir de le rencontrer àCalais ; Napoléon envoya à Bruxelles un de ses aides de camp pour demander que l'entrevue eût lieu à Boulogne même. Le 2 septembre, le roi, accompagné du duc de Brabant, partit d'Ostende et arriva dans la même journée à Calais, où l'empereur les attendait à bord de la corvette la Reim-Hortense, qui les conduisit à Boulogne. Le 4 septembre, ils étaient de retour à Bruxelles. Ce fut après cette entrevue que Napoléon III fit exprimer au roi le désir d'avoir son portrait pour le placer dans son cabinet. 11 s'était ressouvenu d'avoir entendu sa mère, la reine Hortense,lui parler du roi Léopold, comme de quelqu'un qui lui avait témoigné beaucoup d'intérêt dans des circonstances difiiciles.
Ce voyage de Boulogne avait été décidé à Finsu du ministère. Il fut l'objet de pressantes observations. Comme le camp de Boulogne contenait des troupes qui étaient destinées à l'expédition de Crimée, le cabinet appréhendait que la présence du roi des Belges au milieu des soldats français ne donnât lieu à des interprétations erronées dans un moment où le ministre des affaires étrangères s'efforçait par-dessus
160 LÉOI?OLD ]^£MI£R^ ROI DES BBLGES.
tout de préserver de toute atteinte la neutralité du pays. Le cabinet était même décidé à se retirer, lorsqu'une transaction vint empêcher cette crise ministérielle. Le roi partit pour Calais, après avoir promis qu'il s'abstiendrait de prendre part à aucune revue des troupes françaises, Cependant les électiods de 1884 avaient modifié la situation parlementaire en augmentant les forces des conservateurs. Or, le chef du cabinet avait annoncé qu'il céderait la place à d'autres le jour où une majorité se produirait, soit sur les bancs de la gauche soit sur les bancs de la droite. Il tint sa parole le 2 mars 18S5.Xe 30, M. de Decker forma une nouvelle administration prise dans le centre droit, c est-à-dire parmi les catholiques modérés et progressistes. Le roi Léopold avait une grande estime pour le caractère de M. de Decker et ses convictions unionistes fortement prononcées.
De plus, il le considérait comme représentant spécialement les Flamands, même comme le seul ministre véritablement flamand qui eût siégé dans son conseil ; et, aux yeux du Roi, les Flandres étaient le cœur de la Belgique.
Pendant que notre patrie, grâce à son heureuse neutralité, se livrait paisiblement aux travaux de la paix, la Crimée était le théâtre d'une
lutte gigantesque et acharnée. Enfin, Sébastopol succomba; les canons se turent et un congrès s'ouvrit à Paris. Le roi Léopold se rendit en Angleterre, où il séjourna du 15 au 30 mars 1856. Dans la séance du 8 avril, le président du congrès de Paris (M. le comte Walewski) exprima l'idée que la presse de Belgique, par ses violences, avait mis en danger les relations amicales de ce pays avec la France. « Mais la presse dont il se plaignait, — dit plus tard lord Clarendon, le plénipotentiaire principal de la Grande-Bretagne, — n'était pas celle qui, rédigée éf établie par des sujets belges^ ne s'occupait que des intérêts nationaux. Il avait en vue des journaux publiés en Belgique par des exilés français pour être répandus clandestinement en France, et qui prêchaient parmi les classes inférieures et les troupes de ce pays, non seulement la révolution, mais même l'assassinat de l'empereur. »> Lorsque le protocole de cette séance, où les autres plénipotentiaires s'étaient associés à l'indignation manifestée par h comte Walewski, fut connu à Bruxelles, la représentation nationale s'émut vivement. Interpellé par un des membres les plus distingués de l'opposition (*),
(<) M. Orts.
162 LÉOPOLD PREMIER, ROI DBS BBIiOES.
le ministre des affaires étrangères, M. le vicomte Ch. Vilain XIIII, répondit énergiquement : « On désire savoir si Tun des gouvernements représentés au congrès a demandé au gouvernement belge quelque modification à la Constitution. — Aucune ! — L'honorable M. Orts me demande si le cabinet, dans le cas où une pareille demande lui serait faite, serait disposé à proposer à la Chambre quelque changement à la Constitution. — Jamais ! »
Mais des concessions justes avaient déjà été faites à la France.
Le ministre des affaires étrangères avait annoncé, dans la séance du 1®^ juin 18SS, qu'à l'ouverture de la prochaine session, afin de lever toute espèce de doute sur le sens de la loi de 1833 relative aux extraditions, il présenterait aux Chambres un projet qui assimilerait l'assassinat d'un souverain étranger à l'assassinat de toute autre personne. Cet engagement, dont le roi appréciait la nécessité et l'importance, fut tenu : M. A. Nothomb, ministre de la justice, déposa un article additionnel à la loi de 1833. « Les circonstances, a-t-il dit depuis {'), étaient graves et difficiles. Il y avait à donner une satis-
(') Annales parlementaires (1868), p. 775.
LÉOPOLD PREMIEE, HOI DES BBLGES. 163
faction morale à un pays voisin, à un gouverment puissant qui se plaignait amèrement et qui élevait contre nous des réclamations accentuées. » Quoique les diverses fractions de la Clmmbre fussent d'accord pour approuver le principe de la loi nouvelle, celle-ci donna lieu à de vives discussions ; les libéraux, très-hostiles au ministre de la justice, saisissaient avec empressement Toccasion de lui faire la guerre. La loi fut néanmoins volée à de grandes majorités par la Chambre et le Sénat. En la sanctionnant le 22 mars, le roi loua le talent et la fermeté dont le ministre avait fait preuve en cette circonstance (').
Au mois de juin, on remarqua la visite que fît à la cour de Bruxelles l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche. Quelques semaines plus tard, le roi, accompagné cette fois du comte de Flandre et de la princesse Charlotte, retournait en Angleterre. Il fat dé retour à Bruxelles le 10 juillet, presque à la veille des fêtes splendides qui allaient consacrer la vingtcinquième année de son règne f ).
(*) Le roi Léopold à M . A. Nothomb, ministre de la justice, LaekenJO avril 4856.
(*) C'était Ta. de Decker, chef du cabinet et ministre de
Jours merveilleux, où la royauté belge obtint un triomphe sans exemple, où l'Europe entière applaudit le souverain qui allait être inauguré une seconde fois, et avec la même confiance dans Tavenir, par ceux-là mêmes qui lui avaient décerné la couronne en 1831 et qui, après vinglcinq ans, se félicitaient de leur œuvre! De telles fêtes ne se voient pas une fois en un siècle.
Le 21 juillet 1856, Léopold ^^ ayant à ses côtés le duc de Brabant et le comte de Flandre, et accompagné d'un brillant état-major, s'avance à cheval, à travers les flots pressés du peuple qui ébranle l'air de ses acclamations, vers l'arc de triomphe où l'attend le bourgmestre de Bruxelles suivi des échevins et du conseil communal. Â celte même place les clefs de la capitale du nouveau royaume lui ont été présentées vingt-cinq ans auparavant. Après avoir répondu d'une voix émue à la patriotique allocution du bourgmestre, Léopold entre dans Bruxelles pour parcourir la route triomphale qu'il a suivie en 1831. L'allégresse populaire est profonde, éclatante; et un radieux soleil, comme vingt-cinq ans auparavant, illumine ce
l'intérieur, qui avait pris, par Tentremise des présidents des Chambres législatives, l'initiative de ces fêtes nationales.
spectacle grandiose. A une heure, Léopold arrive sur la place où, le 21 juillet 1831, il a prêté le serment constitutionnel. Là, sur les marches de l'église Saint-Jacques, l'attendent les membres survivants du Congrès, qui l'a élu roi, et à leur tête M. de Gerlache, l'ancien président de cette assemblée fameuse, celui-là même qui, après avoir reçu le serment du prince Léopold de Saxe-Cobourg, lui a dit : « Sire, montez au trône. » En approchant de cette noble phalange de patriotes, le Roi ne peut cacher son émotion; il se découvre, et tous les spectateurs suivent son exemple; les acclamations cessent pour un moment. On veut entendre les paroles que le président du Congrès de 1831 va adresser au souverain qui a su consoHder l'indépendance belge. Interprète éloquent de ses anciens collègues, il s'exprime en ces termes :
ce Sire, il y a vingt-cinq ans, qu'à cette môme place, en ce même jour, le Congrès belge reçut, au nom de la nation, le serment de Votre Majesté « d'observer la Constitution et les lois « du peuple belge et de maintenir l'indépen- « dance nationale. » Les hommes qui furent alors témoins de ce solennel engagement viennent affirmer aujourd'hui, à la fece du ciel, que Votre Majesté a rempli toutes ces promesses et
dépassé toutes nos espérances. Et la nation tout entière, Sire, vient l'affirmer avec nous. Elle vient attester que, pendant ce règne de vingtcinq ans, son roi n'a ni violé une seule de ses lois, ni porté atteinte à une seule de ses libertés, ni donné cause légitime de plainte à un seul de nos concitoyens. Ici, tous les dissentiments disparaissent; ici, nous sommes tous d'accord; nous n'avons tous qu'un même cœur pour associer dans un commun amour et notre roi et
notre patrie !
c( Au milieu des commotions qui ont ébranlé tant de gouvernements, la Belgique est demeurée fidèlement attachée à son prince et aux institutions qu'elle s'est données. Cette sorte de phénomène, rare dans notre siècle, ne peut s'expliquer que par l'heureux accord du roi et du peuple, cimenté par leur mutuel respect pour la foi jurée et pour la Constitution nationale. Une Constitution qui suffit à un peuple avide de liberté et qui l'aime assez pour la supporter avec ses inévitables inconvénients; un peuple sensé, religieux et moral, qui se souvient de son passé, qui ne demande qu'à vivre en repos sous^a protection de ses lois; un prince si sage, si habile, si conciliant, qu'au milieu d'opinions divergentes il a su conquérir l'estime
et le respect de tous, en Belgique et à Tétranger, tel a été, Sire, le concours de circonstances vraiment providentielles qui a maintenu et consobdé ce nouvel État, qui Ta rendu paisible, prospère, et, nous osons Tespérer (et c'est notre dernier vœu), stable à tout jamais I
« Sire, l'histoire, un jour, après avoir rappelé nos vieilles gloires nationales, aura quelques belles pages à consacrer à la fondation de ce royaume, et au règne de Léopold pr, règne d'autant plus fertile en enseignements, que Dieu, tout en protégeant visiblement la Belgique, ne lui a pas épargné les jours d'épreuve.
« C'est à l'histoire à remémorer ce qu'il ne nous est même pas permis d'indiquer ici ; c'est à elle à dire cet élan des esprits dans toutes les carrières : dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, et ce rapide développement de l'industrie qui a pour ainsi dire transformé cette nation, rendue à elle-même depuis à peine un quart de siècle.
« Sire, les membres du Congrès national sont profondément émus et touchés du sentiment délicat et bienveillant, qui ramène à cette même place où nous la reçûmes jadis, Votre Majesté, au milieu de cette vieille phalange de patriotes ardents, dévoués, courageux qui ont
posé les premiers fondements de notre édifice social, qui ont fait la Belgique que nous voyons, constitué les assemblées et les pouvoirs qui la gouvernent.
« Votre présence ici, Sire, nous rappelle le souvenir de cette grande journée de juillet 1831 , qu'aucune démonstration ne saurait rendre ; où les cœurs, ivres de joie et d'espérance, saluaient en Léopold l®"* l'aurore d'une Belgique nouvelle se réveillant enfin, après deux siècles d'un long sommeil sous la domination de l'étranger.. Les mêmes acclamations l'attendent aujourd'hui dans chacune de nos villes, car l'idée de cette fête est toute populaire : oui. Sire, c'est la voix du peuple qui sent le besoin d'exprimer sa gratitude à celui qui, après Dieu, a le plus contribué à le rendre heureux I
c< Il ne nous reste maintenant, Sire, qu'à remercier le ciel, au nom de la patrie, en lui demandant de prolonger bien longtemps encore les jours précieux et le règne glorieux de Votre Majesté, pour affirmer de plus en plus l'avenir de notre pays, pour servir de conseil, d'exemple et de guide à ces jeunes princes, véritables enfants de la Belgique, qui sont appelés à continuer un jour les sages et nobles traditions du beau règne de Léopold pr. »
Léopold, dont les yeux sont humides, montre avec respect à ses fils les fondateurs de la liberté belge; puis, après avoir surmonté son émotion, *il se couvre et répond aux membres de Fimmortel Congrès : « Messieurs, je ne vous quitterai pas sans vous exprimer combien j'ai toujours apprécié les travaux du Congrès national. Celte illustre assemblée représentait largement la nation, tous ses sentiments, tous ses intérêts. Elle a été entourée non-seulement de difficultés, mais de dangers réels ; et, malgré cela, elle n'a jamais bronché. Elle a compris ce qui pouvait faire le bonheur du pays. Elle ne s'est laissé détourner par aucune intrigue, par aucune menace. Vous, Messieurs, vous avez fondé l'œuvre dont nous poursuivons l'accomplissement, et vous avez donné au pays le courage dont il avait besoin pour la mener à bonne fin. J'en conserve au fond de mon cœur le sentiment de la plus vive reconnaissance, et, je le répète, j'ai toujours apprécié la sagesse, le talent de cette assemblée, cependant si nombreuse, qui a donné à l'Europe un bel exemple, lequel, j'ose le dire, n'a guère été suivi. Je vous remercie. Monsieur le président, des sentiments que vous venez de m'exprimer au nom des membres du Congrès. C'est un bonheur pour moi.
Messieurs, de vous voir aussi nombreux après 1
tant d'années. »
En quittant la place royale, Léopold descend au palais, où il reçoit le duc régnant de Saxe- Cobourg-Gotha, le prince George de la Saxe royale et lord Westmoreland , ambassadeur extraordinaire de la reine d'Angleterre, qui tous trois se joignent ensuite au cortège. Celui-ci se dirige vers le nouveau quartier Léopold, où, sur une place décorée avec une magnificence extraordinaire, toutes les autorités du pays et les députations des communes sont réunies pour complimenter le souverain. Là, il reçoit les adresses du Sénat et de la Chambre des représentants et donne lecture d'un discours que le chef du cabinet avait soumis à son approbation. Sous l'inspiration de ses ministres, Léopold y feisait un pressant appel à l'union, a Pour le passé, dit-il, c'est l'union qui a fait notre force, aux jours de triomphe de notre nationalité, comme aux jours d'épreuves dans lesquelles elle a retrempé sa vigueur. Pour l'avenir, c'est encore dans l'union que réside le secret de notre prospérité, de notre grandeur et de notre durée. » Le Roi, debout et la tête découverte, entend ensuite le Te Deum entonné par le cardinal-archevêque de
LÉOPOLD PREMIER^ KOI DES BELOES. 171
Malines, assisté des autres prélats belges ('). Les fêtes jubilaires durèrent trois jours à Bruxelles, puis continuèrent dans les chefs-lieux des provinces, où Léopold se rendit successivement, avec la famille royale. Ces solennités extraordinaires trouvèrent des narrateurs dans tous les journaux de l'Europe; et elles firent partout une immense et salutaire impression.
f« Oui, disait le Moniteur universel, l'Europe a applaudi sincèrement à ces félicitations que le peuple belge et le roi Léopold se sont mutuellement adressées... Le peuple belge s'est montré noblement reconnaissant, et il a donné un exemple bien rare dans l'histoire de l'humanité, en rendant à son souverain vivant cette justice que, presque toujours, la reconnaissance des peuples n'accorde aux rois qu'après leur mort .. H. »
(*) On trouvera le tableau détaillé de ces imposantes solennités dans le recueilintitulé les Pèles dejuiUel, compterendu, avec gravures, des solennités et cérémonies publiques, célébrées à Bruxelles, les 21 , 22 et 23 juillet 1856, par Louis Hynans.
(•) Ce fut alors aussi que M. de Laguéronnière écrivit une remarquable notice politique sur le roi Léopold P'. Voir Éludes et porlraits politiques contemporains (Paris, 1856, in-8«), pp. 139-176.
172 LÉOPOLD PUEHIER^ KOI DES BELGES,
Le 1S septembre, Léopold adressa à la nation un manifeste où il exprimait sa profonde gratitude. <c J'aurais voulu, disait-il, me rendre jusque dans les plus humbles communes, pour m'y voir entouré de ces fidèles populations qui ne constituent pas la partie la moins importante du pays au bonheur duquel j'ai consacré toute une vie de solHcitude et de dévouement Je suis heureux de pouvoir, par l'organe des administrations communales, faire parvenir au peuple belge tout entier Texpression vraie de la reconnaissance dont mon cœur est pénétré à la vue de tant d'affection et de tant de confiance. »
Cette confiance était un stimulant pour le roi. Dans ses épanchements intimes, il aimait à signaler ce rare et beau spectacle d'un pays reconnaissant après un règne déjà si long. Il espérait. Dieu aidant, disait-il, rester encore son pilote.
Le H novembre 18S6, en ouvrant la session législative, Léopold réitéra aux représentants du pays l'expression de sa profonde reconnaissance : « 11 me tardait, dit-il, de me retrouver au milieu de vous pour adresser à'^la nation l'expression du sentiment de bonheur qne m'ont fait éprouver les témoignages éclatants d'affection et de dévouement qu'elle vient de me donner, & l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de Tinauguration de mon règne.
Ces manifestations, dues à la patriotique initiative des Chambres, n'auront pas été stériles pour le pays : elles le rehaussent à ses propres
yeux et l'honorent à Fétranger. » Il disait ensuite que son gouvernement attachait une importance particulière au projet de loi sur les établissements de bienfaisance, et il manifestait Tespoir que ce projet pourrait être prochainement discuté.
Le sage monarque ne prévoyait pas sans cloute que cette question, dont il avait pourtant signalé maintes fois les difficultés, recelait l'orage qui suit ordinairement les journées les plus splendides.
Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur le mérite ou les imperfections du projet de loi qui avait été présenté le 29 janvier précédent. Bornons-nous à constater que, après avoir donné lieu à des controverses ardentes dans la presse nationale et étrangère, il provoqua des débats violents au sein du parlement belge. En rappelant ces orageuses discussions et les agitations populaires qui en furent la suite, c'est le rôle personnel du roi Léopold que nous devons rechercher exclusivement et mettre en pleine lumière.
Lorsque, le 21 avril 4857, la discussion s'ouvrit à la Chambre des représentants, les esprits étaient encore sous l'impression d'autres débats, qui avaient révélé les exigences croissantes
d'une partie de Tépiscopat et d'une fraction de la presse catholique. Ces exigences et ces exagérations étaient telles que le cabinet, lui aussi, avait énergiquement désapprouvé tant d'intolérance et un si complet oubli de l'esprit même des institutions constitutionnelles delà Belgique. M. de Decker, ministre de l'intérieur, s'était particulièrement signalé en combattant les ultras de son parti et en cherchant à les ramener dans la voie du gouvernement constitutionnel sainement entendu. Mais la discussion sur la bienfaisance se ressentit bientôt des défiances répandues parmi les libéraux. Elle se prolongea pendant vingt-sept séances avec une animation croissante; elle se transforma en lutte acharnée dont le retentissement au dehors excitait vivement les esprits. Les tribunes devinrent enfin tumultueuses et des groupes se formèrent autour du palais de la Nation.
Le 27 mai, la sortie des représentants fut signalée par des manifestations déplorables : les groupes applaudirent les députés libéraux, huèrent les principaux orateurs catholiques et insultèrent le nonce du pape. Ces manifestations prirent le lendemain un caractère encore plus grave; et l'agitation gagna les provinces.
A neuf heures du soir, le roi, qui venait du
château de Laeken à Bruxelles pour présider le conseil des minisires, fut cependant l'objet d'une bruyante ovation. Mais les acclaraalions du peuple ne dissipèrent point son profond déplaisir : il était irrité, humilié de voir compromise au dehors la bonne réputation de la Belgique. Le conseil s'étant réuni, il émit l'opinion qu'il fallait arriver sans retard au rétablissement de l'ordre, dût-on recourir à rélat de siège, ce Je monterai à cheval, s'il le faut, dit-il, pour protéger la représentation nationale; je ne laisserai pas outrager la majorité. » Sa voix, son geste, son regard, tout révélait une indignation profonde. « C'est la mort du régime parlementaire, continuat-il avec plus de force encore. Vous comprenez cela, Messieurs; vous comprenez qu'aujourd'hui, 28 mai, on a clôturé le régime parlementaire, on a violé la Constitution, oui, on a violé la Constitution. J'ai tenu mon serment depuis vingt-six ans; on vient de m'en dégager. Qu'on ne l'oublie pas... » Déjà le ministre de la guerre, à la suite d'une entrevue avec le roi, avait donné l'ordre de faire diriger sur Bruxelles et les environs les troupes disponibles dans les autres villes. Le roi, après une heure de délibération, déclara que son intention était de réunir
le lendemain les principaux membres de Topposition et de leur exprimer les sentiments pénibles que cette agitation faisait naître en lui. Une pareille démarche pouvait paraître insolite; mais les circonstances l'autorisaient. Toutefois, le conseil s'étant réuni de nouveau le lendemain, à midi, il ne fut plus question de cette convocation des chefs de la gauche. Le roi avait conçu un autre projet : il présenta au conseil un papier où les trois articles votés le 27 étaient écrits, et il proposa d'en faire une loi spéciale le jour même, séance tenante de la Chambre. Par ce moyen on préserverait la dignité du gouvernement et on mettrait un terme à une discussion qui agitait le pays. Deux minisires approuvèrent vivement Tidée du roi, et les autres finirent par s'y rallier. Mais, à la suite de conférences qui eurent lieu à la présidence de la Chambre, entre les délégués des deux partis, une proposition d'ajournement au 2 juin finit par prévaloir. On voulait laisser aux esprits le temps de s'apaiser. Le 30 mai, la situation changea encore : les ministres, ayant appris que jamais la gauche ne consentirait à une transaction impliquant la reconnaissance des principes mêmes de la loi, revinrent à l'idée de faire un projet séparé des articles déjà adoptés et de le faire voter en la
séance du jour. Cependant les nouvelles inquiétantes venues des provinces et les informations données sur les dispositions de Bruxelles occasionnèrent des dissidences au sein même du cabinet. Les ministres s'étant de nouveau réunis sous la présidence du roi, la majorité proposa d'ajourner les Chambres pour quelques jours, et le roi, quoiqu'il eût préféré le vote d'un projet spécial, signa l'arrêté. Le ministre de Fintérieiir se renditè laChambreet endonnalecture. Cet ajournement ne fut que le prélude d'une résolution plus décisive. Les conseils communaux de la plupart des chefs-lieux et d'un grand nombre d'autres villes venaient de faire parvenir au Roi des adresses pour le supplier de satisfaire au vœu public, en retirant un projet de loi qui avait si vivement alarmé les esprits. Les ministres cédèrent devant ces manifestations, plus redoutables pour eux que les clameurs de quelques centaines de perturbateurs. Le 13 juin, d'accord avec les hommes les plus modérés et les plus sages de la droite, ils conseillèrent au roi de prononcer la clôture de la session législative, s'engageant d'ailleurs à proposer l'ajournement de la loi sur la bienfaisance à l'ouverture de la session suivante. « Un gouvernement prudent, disaient les ministres, doit tenir compte
de Topinion publique, alors même qu'elle est égarée par la passion ou le préjugé. » Le Roi les approuva et exprima ses propres pensées dans une lettre qu'il adressa au ministre de rîntérieur. ce Je ne porterai point, disait-il, de jugement sur le projet; je n'aurais jamais consenti à donner place dans notre législation à une loi qui aurait pu avoir les funestes effets qu'on redoute, mais sans me livrer à l'examen de la loi en elle-même, je tiens compte, comme vous, d'une impression qui s'est produite, à cette occasion, chez une partie considérable de la population II y a, dans les pays qui s'occupent eux-mêmes de leurs affaires, de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une intensité qui se constate plus facilement qu'elle ne s'explique et avec lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner. » Il exhortait la majorité à suivre le généreux conseil dont le cabinet avait pris l'initiative. « Elle donnera au monde, poursuivait-il, une haute idée de sa sagesse et de son patriotisme. Elle conservera dans ses rangs l'étroite union qui, pour tous les partis, est le premier fruit et la première récompense d'une noble et bonne action pratiquée en commun ('). »
{*) Le roi Léopold à M. de Decker, ministre de l'intérieur, 13 juin 4857:
Dans les conseils qui suivirent la clôture de la session, le roi continua de donner à ses ministres des témoignages de sa confiance et de sa sympathie. « Vous avez, leur dit-il, le 24, une grande et noble mission à remplir ; vous êtes le bouclier des gens modérés dans ce pays...
Vous pouvez compter sur moi. »
Léopold désira connaître, sur la situation résultant des dernières discussions parlementaires, l'opinion de quelques personnages éminents d'Angleterre et de France. Ici, il s'adressa simultanément à M. Guizot et à M. Thiers. Se plaçant à des points de vue qui n'étaient pas les mêmes, ces deux hommes d'Ëlat émirent des avis différents. M. Guizot, ne se préoccupant que de la question des principes, formula sur le projet de loi un jugement favorable, qu'il développa ensuite dans un long travail pubUé par la Revue des Deux Mondes sous le titre de : La Belgique et le roi Léopold, en 1887.
Comprenant toutefois que le rôle de la raison d'État est, dans certaines circonstances, de modérer la rigueur des principes, il rendait hommage à la prudence du roi des Belges. <« Le toi Léopold, disait-il, a fait cesser le combat sans rendre les armes ; il a protégé la paix du pays troublé, en restant en mesure d'en appeler
liOPOLD FRBMI£B, KOI DES BELGES. 181
au pays à jeun ; il a maintenu la question sans la pousser à bout : vraie conduite de roi constitutionnel et de roi. » M. Thiers, préoccupé de la situation de l'opinion publique, envisageait surtout le caractère politique de la loi. Convaincu que, à tort ou à raison, elle était de nature à eflFrayer la bourgeoisie, il y voyait un véritable danger. Selon lui, le roi Léôpold ne devait pas chercher son point d'appui principal dans le clergé et les adhérents exclusifs du clergé : mais le trône belge devait s'appuyer sur les classes intermédiaires. Ces considérations, développées par M. Thiers avec le sens pratique qui le distingue, firent une grande impression sur l'esprit du roi. Il n'abandonna point ses ministres, non; mais il chercha à faire le silence et le calme autour d'une question qui avait déjà donné lieu à tant de graves incidents.
On commençait en eflfet à perdre le souvenir des déplorables scènes qui avaient affligé Bruxelles au mois de mai, lorsque eut lieu le mariage de l'archiduc Ferdinand-Maximilien, gouverneur général du royaume lombardovénitien, avec la princesse Charlotte, fille du roi Léopold. Cette union avait été officiellement annoncée le 14 novembre de l'année précédente.
Le 22 décembre, Tarchiduc était revenu au palais de Bruxelles et son séjour s'y était prolongé jusqu'au 8 janvier. La main de la princesse Ait ofiSciellement demandée, au nom de l'empereur d'Autriche, le 21 juillet 18S7, et le mariage célébré à Bruxelles six jours après.
Attaché par loyauté à ses ministres, Léopold avait vu avec chagrin les attaques violentes dont ils étaient l'objet dans la plupart des journaux de leur propre parti. Les libéraux leur reprochaient d'avoir découvert la couronne; plus audacieux, plus véhéments, les ultracatholiques les accusaient de courber la tète devant l'émeute. Léopold fit agir à Rome même pour apaiser celte eflfervescence dont il redoutait de graves inconvénients. Pie IX, qui avait eu beaucoup à se louer du roi des Belges, pendant son exil à Gaëte, reçut une lettre dans laquelle ce souverain croyait devoir le mettre en garde contre des exagérations et des violences nuisibles à l'Église. « Mon impression en juin, écrivait le roi Léopold, le 18 septembre, était que le parti conservateur sortirait de ses difficultés par une conduite modérée et généreuse. Cela a été bien compris, mais une fraction de la presse et quelques individus ont grandement gâté et amoindri cette
boDoe position. Gela ne devrait pas se répéter, car cela gâterait la position d'une manière désastreuse ('). »
Le 48 octobre suivant, les ministres étaient de nouveau réunis à Bruxelles, sous la prési* dence du Roi. Celui-ci se montra plein d'aflfabilité pour ses conseillers, les encouragea à la fermeté, et fut d'avis, contrairement même à l'opinion de M. de Decker et de quelques-uns de ses collègues, qu'ils ne devaient pas attacher trop d'importance aux prochaines élections communales. « Souvenez-vous, ajouta-t-il, que vous avez toute ma confiance. » En disant ces mots, le roi leva la séance, qui avait déjà duré deux heures ; mais, arrivé à la porte, il revint vers eux, et, debout, s'appuyant sur le dos de son fouteuil, il leur dit encore : « ... Souvenez-vous que vous êtes dans la forteresse et que j'y suis avec vous, et que personne ne peut vous en faire sortir que vous-mêmes. >*
Deux jours après, le roi partit pour son château d'Ardenne. Le 27, eurent lieu les élections pour le renouveUement des conseils communaux, et une grande majorité se prononça dans toutes les villes importantes en faveur des can-
(*) Le roi Léopold à , villaGiulia, 4 8 septembre 4 857.
didats du libéralisme. Devant cette nouvelle et puissante manifestation, les ministres se divisèrent : deux membres (*) soutinrent que se retirer, ce serait en quelque sorte trahir la majorité parlementaire qui les avait défendus; les autres, tout en reconnaissant la valeur de cette doctrine constitutionnelle, prétendaient qu'ils étaient venus au pouvoir pour pratiquer une politique de conciliation et que les événements récents les obligeraient désormais à se subordonner fatalement à un parti. Le chef du cabinet (M. de Decker) déclarait en outre qu'il n'avait plus la certitude que la majorité sur laquelle il s'appuyait était à son tour appuyée par la majorité du pays. « Or, à mes yeux, disait-il, c'est une des positions les plus dangereuses que l'on puisse faire à un pays constitutionnel que de le gouverner avec une majorité qui peut être accusée de ne plus représenter fidèlement les sentiments et les vœux de la nation. » Dans ses entretiens avec le Roi, M. de Decker lui avait dit aussi : « qu'il ne voudrait pas être, par son obstination, le Quizot de la monarchie belge. »
Le 30 octobre, les ministres donnèrent leur
(•) M. A. Nothomb, ministre de la justice, et M. Mercier, ministre des finances.
démission : mais leur dissidence se manifesta encore dans ce dernier acte, chacun persistant dans l'opinion qu'il avait exprimée précédemment.
Après que M. H. de Brouckere eut décliné la mission de former une administration nouvelle, les ministres libéraux del847etde 1850 reprirent le pouvoir, firent prononcer la dissolution de la Chambre des représentants et brisèrent ainsi la majorité parlementaire. Cette métamorphose si prompte du gouvernement fut stigmatisée en termes plus que violents par les journaux qui représentaient les ultra - conservateurs. Dans leur démence, ils reniaient, pour employer les expressions d'un écrivain célèbre, ils reniaient les anciennes doctrines des catholiques, et désavouaient tous les principes de liberté. « Après tout, ajoutait le comte de Montalembert, il n'est pas nécessaire que les catholiques soient au pouvoir. Ce qui est nécessaire, c'est qu'ils ne désertent pas la vie publique et ne renient pas la liberté. Il leur est bon de se retremper quelquefois dans l'opposition et la disgrâce. Ce sont souvent leurs jours de progrès et de victoire (').»*
(*) Le Nouveau Ministère et la Dissolution de la Chambre en Belgique, par le comte de Montalembert, passim.
186 LÉOPOLD PREMIER^ ROI DES BELOEâ.
Léopold avait repris sa sérénité et retrouvé sa tranquille confiance dans l'avenir de la Belgique. Lorsque, au mois de février 1858, à l'occasion de la naissance de la princesse Louise-Marie-Amélie, fille aînée du duc de Brabant, les Chambres vinrent lui présenter des adresses de félicitalion, le roi répondit : ce ... C'est en eflFet une garantie nouvelle que la troisième génération d'une dynastie, et cette garantie est surtout précieuse quand elle se lie intimement à l'existence d'une nation. Vos belles provinces ont longtemps et vainement cherché , dans les siècles passés, à n'exister que par ellesmêmes et à ne dépendre d'aucun autre intérêt que le leur. Malheureusement, ou peut-être heureusement pour nous, leurs eflPorts pour atteindre ce noble et grand résultat ont toujours échoué. Le présent de la Belgique est beau, l'avenir qui s'offre à elle ne l'est pas moins... »>
Ce n'était pas trop dire. Vers ce temps même, lord. Palmerston, premier ministre d'Angleterre, s'exprimait en ces termes : « Le peuple belge jouit d'une mesure de liberté politique et de prospérité dont il a été donné à peu de nations sur le continent d'avoir leur part. » Mais écoutons aussi le viril conseil que le duc de Brabant donnait à ses compatriotes : <( Une
Dationalité jeune comme la nôtre doit, disait-il, être hardie, toujours en progrès et confiante en elle-même. 11 suffit d'oser pour réussir..., »> Certes, ils étaient immenses les progrès déjà accomplis par le pays depuis 1831 ; mais il fallait néanmoins s'efforcer de conserver les libertés politiques et d'accroître encore cette prospérité qui excitaient l'envie d'autres nations.
Le 25 janvier 4 858, le roi Léopold avait assisté, accompagné du duc de Brabant et du comte de Flandre, au mariage de la princesse Victoire d'Angleterre avec le prince Frédéric-Guillaume de Prusse. Ils retournèrent à Windsor, au mois de juin, et, le i 1 août suivant, reçurent à Malines la reine Victoria et le prince Albert qui, après avoir débarqué à Anvers, traversaient la Belgique pour se rendre en Prusse.
Le 24 septembre, le roi, qui avait passé quelque temps à sa villa du lac de Côme, revient à Bruxelles. Le lendemain, il préside à la fête ou revue des écoles, solennité touchante et sans exemple jusqu'alors. En inaugurant, un mois après, le chemin de fer de Bruxelles à Arlon, il déclare de nouveau, et avec force, que sa destinée est inséparable de celle de la Belgique : ctMpn règne, disait-il, commence à être long : il a «
été entièrement consacré à Texistencedu pays. « Plus élevées, plus remarquables encore sont les paroles du Roi, lorsque, le 21 juillet 1859, au milieu des préoccupations causées par la guerre d'Italie, il réi)ond à l'adresse que la Chambre des représentants lui présentait à l'occasion de la naissance du comte de Hainaut : << Je remercie la Chambre, dit-il, de l'expression de ses sentiments si bienveillants, et je puis dire tout d'affection. Voilà déjà la deuxième génération qui naît sur le sol de la Belgique, depuis la proclamation de l'indépendance nationale. Dans les années de paix dont la Chambre se félicite à juste titre, la Belgique a eu une situation enviée souvent par les autres nations. Elle le doit surtout à la modération, qui est, je me plais à le reconnaître, l'un des traits distinctifs du caractère belge. Tant que je vivrai, je servirai de bouclier à la Belgique. Mais pour que cette modération, pour que nos bons procédés à l'égard d'autres nations soient appréciés, il faut que la Belgique subsiste par elle-même, qu'elle soit autre chose qu'une agglomération de provinces; il faut qu'elle ait un centre d'action. Je fais appel à la confiance de la Chambre et du pays. Il y a vingt-huit ans que je me trouve au milieu ♦de vous. Je ne pense pas qu'on puisse dire que,
pendant ce temps, j'ai exposé la Belgique à des complications ou à des dangers. Ce n'est pas en vain, j'en suis convaincu, que l'on fera appel à votre patriotisme et à votre sagesse,.. » Le roi faisait directement allusion à un projet dont la Chambre venait d'être saisie et qui tendait à concentrer la défense nationale sur Anvers.
Ce projet était dû à l'initialive du lieutenant général Chazal, qui avait dirigé le ministère de la guerre de 1847 à 1850, et qui venait d'être appelé de nouveau à ce poste de confiance.
Avant d'adopter les vues de son ministre, le roi Léopold les avait longtemps et vivement discutées; mais enfin il avait cédé à des raisons qui lui paraissaient victorieuses, et il s'était montré dès lors partisan zélé du nouveau système. En le défendant dans les Chambres législatives avec un incontestable talent et une éloquence virile, le général Chazal justifia toutes les espérances que le roi Léopold avait fondées sur lui. Militaire extrêmement distingué et d'un dévouement chevaleresque, le général Chazal tient une place à part dans la vie de Léopold l®»*. Ce prince avait pour lui une affection presque paternelle, lui écrivant très-fréquemment et librement, le mêlant à ses plus hautes préoccupations, le chargeant des missions les plus ^r.
190 LÉOPOLD PREMIEEy ROI DES BELGES.
honorables, sachant l'encourager et Fécouber, enfin s'appuyant.dans les circonstances les plus difficiles^ sur sa fidélité à toute épreuve. Rare fortune qu'une pareille Maison qui s'est maintenue pendant plus de vingt ans, et que la mort seule a pu rompre.
Léopold venait de traverser Une des périodes les plus pénibles de son long règne. De même qu'il avait été opposé à la guerre orientale, de même il avait vu avec eflFroi l'orage qui allait éclater en Italie, comme plus tard encore il devait redouter l'ébranlement que produirait une autre tempête sur les bords de l'Elbe et de l'Eider. Faut-il le blâmer? mais pourquoi le blâmerait-on! N'était-il pas avant tout le roi des Belges, et n'était-ce pas la sécurité de la Belgique qui devait principalement le préoccuper? Du reste, nous ne dissimulerons pas que Léopold appartenait encore à la vieiUe école politique : il aurait voulu le maintien de la triple alliance du Nord parce qu'il y voyait la seule garantie d'un droit public positif en Europe. « La seule barrière réelle que nous avions anciennement, disait-il lui-même, en 1889, était le front imposant de ces trois grandes puissances; cela est fini... » La conduite de l'Autriche lui avait paru au moins imprudente. » La
LÉOFOLD PBEMIEB^ KOI DKS BELGES. 191
guerre actuelle, écrivait-il, le 30 avril 1859, est UD duel où les chances sont mauvaises pour TAutriche : elle ne pourrait pas garder le Piémont, même si elle était victorieuse; elle ne peut pas avoir la prétention d'aller en France. Je crois que toutes les règles qu'on applique aux duels sont applicables à la guerre actuelle. L'Angleterre et la Prusse pourront beaucoup.
La Prusse ne pouvait pas s'engager^ dans une lutte qui était sans doute importante pour elle, mais qui lui est pourtant étrangère ; mais elle a un immense intérêt à ce que cette guerre finisse le plus tôt possible. Si la Prusse, dans cette attitude, est trop humble, elle manquera son objet: la guerre se généralisera... ('). »> Le 8 juin suivant, il écrivait encore, ne dissimulant point ses angoisses patriotiques : <« La lutte en Italie est rude ; son issue décidera de la suprématie de la France en Europe. On parle de localiser^ cela est très-bien ; mais la victoire dans ses effets ne se localise pas. L'avenir de l'Allemagne, le nôtre se décidera cet été... f). » Selon le roi Léopold,
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin. Laeken, 30 avril 4859.
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nothomb^ ministre plénipotentiaire à Berlin. Laeken, 8 juin 4859.
si la France retournait à la position que lui avait assurée la paix de Lunéville, l'existence indépendante de l'Europe était compromise ; la Prusse et l'Allemagne tenaient donc le sort de l'Europe dans leurs mains !...
Au mois de juin, Léopold s'était rendu de nouveau en Angleterre pour y faire sa visite annuelle à la reine Victoria. Vers la fln du mois d'août, après la guerre d'Italie, il se rencontra à Ostende avec le prince régent de Prusse, qu'il connaissait depuis longtemps et qu'il avait toujours, selon ses expressions, beaucoup estimé. U n'avait garde de négliger le prince qui gouvernait déjà la Prusse et que des événements extraordinaires réservaient à une si haute destinée. Quelque temps après, Léopold se trouvait à Biarritz près de l'empereur des Français. U séjourna dans cette résidence impériale du 14 au 2S septembre. Il habitait un pavillon voisin de celui qu'occupait l'empereur, dînant chez Napoléon III assez régulièrement tous les deux jours, et ayant avec ce souverain des entretiens trèsprolongés. Pendant l'été de 1864, il se rencontra avec l'empereur des Français à Vichy. Il le revit une dernière fois au château de Compiègne, alors que, revenant de Suisse, il souflFrait déjà de la maladie qui Ta emporté. Napoléon III
LÉOPOLD PKBMIER^ JLOI DES BELGES. 193
et Léopold I«r entretenaient une correspondance qu'on pourrait appeler régulière. Ils ne manquaient jamais de s'écrire à la nouvelle année et chaque fois qu'une circonstance intéressante leur faisait trouver de l'utilité à se communiquer leurs idées.
Le roi Léopold rendait hommage à la bienveillance de l'empereur des Français envers la Belgique. Il est très-vrai, d'ailleurs, que jamais Napoléon III n'a pensé à tirer parti de nos dissentiments intérieurs, ce Toute autre serait la situation, disait le roi lui-même, si notre voisin n'était pas bienveillant, ce qui est incontestable, et fort important (% •>
Pendant que Léopold se trouvait, en 1889, dans les Pyrénées, Bruxelles était le théâtre d'une cérémonie imposante. Le 26 septembre, avait lieu, avec une pompe extraordinaire, en présence du duc de Brabant et du comte de Flandre, et avec le concours des Chambres et de toutes les autorités du pays, la solennelle inauguration du monument élevé en l'honneur du Congrès et de la Constitution. Par un sentiment de délicatesse, le roi s'était abstenu de présider
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin. Laeken, U mars 4866.
lui-même à l'inauguration de la colonne monumentale, comme il avait présidé à la pose de la première pierre. Lorsqu'il s'était agi de décider quelle serait la statue à ériger au sommet de la colonne, en d'autres termes, s'il convenait d'y placer l'image du roi ou la figure allégorique de la Constitution, Léopold refusa de la façon la plus péremploire l'hommage national qu'on voulait lui décerner. Mais la législature ne crut pas devoir déférer à la volonté du souverain : elle chargea le ministre de l'intérieur de donner à la colonne le couronnement qui lui convenait. M. Rogier justifia avec éloquence le vœu des Chambres; devant les représentants de la nation, il prononça les paroles suivantes : « En décrétant, au mois de septembre 1849, lacolonne du Congrès, le Roi avait pris l'initiative d'un acte de gratitude nationale pour une assemblée mémorable entre toutes, disait-il, par son patriotistne, ses lumières, sa modération. 11 appartenait aux représentants du pays de prendre à leur tour l'initiative d'un autre acte de gratitude nationale qui était à la fois un témoignage et un emblème. L'emblème, c'est la royauté constitutionnelle couronnantl'édifice de nos institutions. Le témoignage, c'est la glorification dans le passé et dans l'avenir du monarque à qui la
Providence avait réservé la rare sagesse et le rare bonheur de fonder et de sauvegarder le gouvernement du pays par le pays, en conservant intacte Talliance de Tordre et de la liberté ('). »
Un incident mémorable devait fournir bientôt un nouveau témoignage du profond attachement que le peuple belge avait voué à son premier roi.
Comme le projet de réunion de la Savoie et de Nice à l'empire français n'avait pas laissé l'Europe indiflfiérente, le gouvernement impérial crut devoir aller au-devant des objections de l'Angleterre. M. Thouvenel écrivit, le i9 mars 4860, au comte de Persigny, alors ambassadeur de France près la cour de Saint- James, la célèbre dépêche où il disait : « On allègue des analogies, et l'on part de là pour semer la défiance. Mais ces analogies reposentelles sur des faits et existe-t-il véritablement un rapport entre notre position à l'égard des Alpes et notre situation sur le Rhin? Sans doute, les traités de i81S avaient constitué au nord un état de choses non sans ressemblance et sans
(*) La statue qui couronne la colonne du Congrès est l'œuvre de G. Geefs.
lien avec celui qui subsiste encore aujourd'hui du côté des Alpes. Le royaume des Pays-Bas avait été créé dans une pensée conforme à celle d'où dérive la délimitation territoriale de la Sardaigne. Comme la Sardaigne, il avait la garde de positions qui lui permettaient de livrer les approches et les entrées de notre territoire à des armées étrangères. Après une durée de quinze années, ces arrangements ont été profondément modifiés avec le concours des grandes puissances elles-mêmes. La Belgique s'est formée, et sa neutralité reconnue par l'Europe couvre depuis lors toute la partie de notre frontière qui se trouvait précisément la plus exposée et pour laquelle la France pouvait nourrir de légitimes inquiétudes. En un mot, ce que les traités de 481 S présentaient de menaçant pour nous dans le nord, n'est plus qu'un souvenir relégué dans l'histoire par la conférence de Londres. Nous n'avons plus de ce côté aucune espèce de garantie à réclamer. »
La réunion de la Savoie et de Nice s'accomplit; mais, au sein de la Chambre des communes, lord John Russell, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, avait fait entendre ces paroles significatives : « S'il surgissait une question dans laquelle il nous paraîtrait que la
France eût tort, ou qu'elle agît dans l'esprit d'empiétement qui, quelquefois, a été le mobile d'une grande nation militaire, alors nous formerions une alliance avec les autres grandes puissances pour combattre ces desseins. »
Cependant une partie de la presse française n'avait pas cru devoir imiter le langage réservé du gouvernement impérial. Prenant une attitude agressive, étrange, elle mit en doute l'attachement des Belges à leur nationalité; elle chercha à les éblouir en faisant miroiter à leurs yeux les avantages d'une annexion, comme celle de la Savoie. Mais la nation, outragée par ces imputations et ces tentatives, se leva tout entière pour célébrer, avec un enthousiasme inouï, le vingt-neuvième anniversaire de l'inauguration de Léopold l^^. Manifestation grandiose, à laquelle toutes les provinces, toutes les villes et toutes les classes s'associèrent avec une admirable spontanéité; imposante démonstration, qui eut dans l'Europe entière un immense et long retentissement! « Les nations, dit Léopold P"* en cette circonstance mémorable, ne meurent que par le suicide, et la Belgique vient de prouver qu'elle sait et veut vivre indépendante. »
Comme en 1856, il visita avec sa famille les
principales villes du pays, et partout il recueillit des témoignages de l'amour du peuple belge ; partout aussi il trouva des mots, tantôt bienveillants et tantôt profonds (*).
On se souvient encore du discours si mâle par lequel, répondant, le 8 juillet, au bourgmestre de Gand, à quelques pas de l'antique beffroi, il assigna leur vrai caractère aux manifestations qui allaient s'étendre bientôt dans la Belgique entière. Évoquant les plus beaux litres de gloire de la vieille Flandre, le patriotisme des Breidel et des Artevelde, la vaillance des héros de Courtrai et de Roosebeke, il dit : « Le lieu où nous nous trouvons rappelle d'anciens et glorieux souvenirs. Ces vieilles communes étaient le siège du commerce, de l'industrie et des arts, quand une grande partie de l'Europe était encore plongée dans les ténèbres. Depuis les temps les plus reculés, l'amour du pays et de son indépendance avait été conservé comme un feu sacré dans les cœurs de leurs habitants. Le sang le plus précieux fut souvent versé pour obtenir une existence libre et nationale. Le succès ne couronna pas ces nobles efforts. Il
(*) Voir notre tableau historique intitulé La Belgique en 4860, passim.
LÉOPOLD PREMIfiBy ROI DBS BELGES. 199
nous a été réservé de fonder sur les bases les plus larges ce que le pays avait tant désiré, de réunir chez lui tous les éléments qui constituent Texistence politique et sociale la plus heureuse. C'est ainsi que nous a trouvés la tourmente qui en 1848 a bouleversé l'Europe, où seuls, pour notre gloire, nous avons échappé à tous les dangers : notre existence politique a été préservée de toute atteinte. Quel que puisse être l'avenir, 1848 nous indique comment nous pourrons en traverser les épreuves avec honneur et avec succès. Deux générations de ma famille sont nées au milieu de vous el ont avec vous une commune patrie. Mon dévouement pour vous durant un long règne vous est connu, et tant qu'il plaira à la Providence de me conserver, je serai fidèle à ma tâche et immuable dans mon affection paternelle pour vous. »
Ces démonstrations nationales furent particulièrement remarquées en Hollande et contribuèrent à rétablir une entente parfaite entre les deux pays qui formaient naguère le royaume des Pays-Bas. Les Hollandais comprenaient que les Belges étaient leurs alliés naturels, et que les deux nations étaient destinées à prospérer ensemble et à trouver dans leur union une
200 LÉOPOLD PRBKIE&^ ROI DBS BBLGES.
garantie de plus de liberté et d'indépendance. Déjà, au mois d'octobre de Tannée précédente, le comte de Flandre avait visité au château du Loo la famille royale des Pays-Bas. Après les manifestations de Bruxelles, le roi des Belges eut à Wiesbaden une entrevue avec le roi Guillaume III. L'année suivante, ce souverain donna une preuve manifeste de sa haute estime pour le roi des Belges. En retournant dans ses États, il s'arrêta à Liège, où il fut reçu solennellement par l'élu du Congrès de 1831. Là, dans cette belle cité wallonne, fut scellée l'union nouvelle des Hollandais et des Belges, union volontaire, et partant plus solide que celle qui avait été imposée aux deux peuples en 1814.
La mort si prématurée et si imprévue du prince Albert vint assombrir la fin de cette année. Le 44 décembre 1861, ce prince éminent était enlevé à l'aflFection de la reine et du peuple d'Angleterre. Le duc de Brabant et le comte de Flandre assistèrent à Windsor aux funérailles de leur cousin germain. Quant au roi, vivement aflFecté de la mort de son neveu, du prince si distingué dont il avait été l'ami le plus sûr et le plus éclairé, il partit le 26 décembre pour Osborn et son séjour près de la reine Victoria se prolongea jusqu'au 10 février 1862.
Revenu malade, il dut garder ses appartements pendant plusieurs semaines et se soumettre à des opérations douloureuses. Le mal que, vers le 13 avril, on croyait arrêté, fit bientôt de nouveaux progrès et nécessita une nouvelle opération le 4 mai. Les jours suivants les bulletins, publiés par le journal officiel, étaient peu rassurants. Le duc de Brabant, alors en Espagne, fut mandé par dépêche télégraphique ainsi que la princesse Charlotte et son mari, larchiduc Maximilien. Des prières étaient ordonnées dans tous les diocèses pour le prompt rétablissement du roi. Au mois de juin, les nouvelles devinrent encore plus alarmantes.
Enfin, un mieux sensible se manifesta, et le malade reprit graduellement des forces. La convalescence, cependant, fut longue. Pendant près de six mois le roi ne put quitter le chôteau de Laeken; il y reçut, le 2 septembre, la visite de la reine d'Angleterre. Le 24, il prit le chemin de Bruxelles, où sa guérison presque inespérée donna lieu à une des démonstrations les plus extraordinaires de ce règne mémorable. Jamais on n'oubliera cette belle et chaude journée d'automne, ces rues où flottent les couleurs nationales, ces milliers de citoyens qui se portent au-devant du vieux Roi, ces
acclamations qui annoncent son approche, l'enthousiasme de la garde civique, Tenthousiasme plus grand qui éclate lorsque Léopold parait au balcon du palais, entouré de ses enfants, et tenant le comte de Hainaut dans ses bras (').
Le 8 octobre, le roi reçut les félicitations du corps diplomatique. A celte occasion il eut avec M. Sanford, ministre des États-Unis, un long et intéressant entretien au sujet de Ja guerre qui déchirait cette grande république. Léopold ne paraissait pas croire au triomphe prochain de la cause fédérale, tandis que M. Sanford était plein d'espoir et repoussait toute idée de conci- Uation avec les États du Sud. Il essaya de convaincre le Roi, se faisant en même temps l'interprète de la vive sympathie du gouvernement et du peuple des États-Unis pour sa personne. Léopold répondit que, pendant toute la durée de son règne, il n'avait cessé de recevoir des témoignages de cette bienveillance, et qu'il la
(*) Le lendemain le roi exprimait sa satisfaction en ces termes : € Le mot du s' Proudhon à l'empereur : Sire^ la Belgique vous attend, etc. , ne s'est pas très-clairement dessiné hier. » (Le roi Léopold au général Chazal, Laeken, 25 septembre 4 862.)
LÉOPOLD PREMIER, ROI DBS BELGES. 20î5
croyait justifiée par ses propres sentiments à l'égard de l'Union (»).
La plus vive préoccupation du Roi était alors
(*) En juillet 4863, M. Seward écrivit à M. Sanford qu'il avait attendu un événement décisif pour combattre les défiances du roi Léopold ; il annonçait la défaite du général Lee , et en même temps lui transmettait une carte des États de l'Union sur laquelle était marquée la situation des belligérants. • Le roi verra, disait M. Seward, qu'il n'est pas au pouvoir des esclavagistes de dicter des conditions , mais qu'il est de leur intérêt de proposer un arrangement. Je suis autorisé par le président à soumettre cette idée au roi des Belges. En accomplissant ce devoir, je ne puis omettre d'ajouter que le roi, par son attitude généreuse et désintéressée vis-à-vis des États-Unis, s'est acquis le droit de donner des conseils à notre gouvernement, et que ceux-ci ont été reçus avec des sentiments d'affection respectueuse et reconnaissante. »
Quand M. Sanford remit au roi, qui se trouvait à Ostende, la carte envoyée par M. Seward, le Nestor de l'Europe, comme on l'appelait déjà, réitéra de nouveau son désir de voir la paix se conclure prochainement en Amérique. « Lorsque deux gentlemen, dit le roi, se sont vaillamment battus, et ont été atteints tous les deux, il est d'usage que l'on cherche à terminer le combat avant qu'il ait une issue fetale pour l'un des deux adversaires. De même, dans cette circonstance , les sentiments seraient moins amers, et l'harmonie future plus réelle, si Ton profitait de l'épuisement du Sud pour arriver à un compromis. »
lagitation qui, par des causes diverses, se manifestait de plus en plus dans la ville d'Anvers, au sujet des fortifications. Le conseil communal avait résolu depuis longtemps de présenter au chef de l'État une adresse dans un sens contraire aux plans adoptés. Retardée par la maladie du roi, l'audience sollicitée fut accordée à Laeken, le 6 novembre. Après avoir écouté l'adresse du conseil communal, Léopold répondit avec fermeté : « Pour se rendre un compte impartial des agitations qu'on a cherché à produire à Anvers, il faut se reporter à une époque voisine des événements qui ont amené l'indépendance politique du pays, j'ai trouvé à Anvers une place forte de premier rang, mais resserrée dans une enceinte devenue trop étroite pour le développement de la ville, et n'ayant que peu d'ouvrages extérieurs susceptibles de la protéger, en portant la défense plus au loin. Cet état de choses était d'un péril extrême pour la ville, qui se trouvait ainsi en cas de siège exposée à une destruction presque certaine. On m'a exprimé de bonne heure, et bien souvent ensuite, le désir de voir l'enceinte élargie, et j'ai moimême, depuis bien des années, émis l'opinion que l'enceinte avait besoin d'être agrandie et qu'il était désirable d'éloigner le danger de la
ville en mettant la principale défense dans les forts détachés. L'état de profonde paix dans lequel se trouvait TEurope, Fimpossibilité de consacrer plus tôt une partie des ressources du pays à cette grande œuvre, ont été cause qu'on a remis ces travaux, sans cependant perdre de vue les vœux si souvent renouvelés de la ville d'Anvers. Dès 4848, on a pu sérieusement s'occuper des mesures à prendre, et dès 1854 de nombreux plans ont vu le jour, dont plusieurs et les plus vastes étaient dus à l'initiative d'Anvers Ce sont ceux-là qui ont été définitivement adoptés, nonobstant les sacrifices considérables qui devaient en résulter pour le pays. La surface delà ville d'Anvers avant l'agrandissement était, non compris les fortifications, de 182 hectares. Depuis l'agrandissement, l'intérieur de la place se trouve être de 1,023 hectares, non compris les fortifications, c'est-à-dire d'une étendue de près de six fois plus grande. La distance moyenne des nouveaux forts au clocher d'Anvers, est de 7,500 mètres. Les anciennes servitudes pour les vieilles fortifications ont presqu'en totalité disparu et le gouvernement s'appliquera à rendre les nouvelles aussi peu gênantes que possible. Quant au nouveau fort du Nord, il devrait avoir, du côté de la ville, la
206 LÉOVOLD PREMIEB^ ROI DES BELGES.
même zone de servitudes qu'avait l'ancien fort du Nord. Cependant, par esprit de conciliation, mon gouvernement a consenti à réduire de plus de moitié cette zone. — On a fait des eflfiorts pour jeter l'inquiétude dans les esprits relativement à ce nouveau fort. L'ancien était loin de protéger la ville du côté de la rivière : il était donc indispensable de le remplacer par le nouveau, qui peut ofiFrir de ce côté une défense eflBcace. Les dangers auxquels la ville était anciennement exposée du côté de la rivière ont été démontrés en 1830 par l'arrivée des bâtiments de guerre devant les quais mêmes de la ville, qui, si cette force navale avait été plus considérable, se trouvait exposée à être détruite en grande partie. Le nouveau fort du Nord complète un système de défense qui n'a rien d'exclusif et dont la destination est de protéger la ville contre tous dangers, de quelque côté qu'ils puissent venir. Le grand objet de la politique nationale doit être de maintenir la neutralité du pays, mais cette politique n'obtiendra la confiance de tous nos voisins, que lorsqu'elle leur donnera la conviction que le pays est réellement fort et en mesure de remplir les obligations qui lui sont imposées par son existence politique. Vous connaissez l'aftectueux dévoue-
LÉOPOIiD PREMIER^ ROI DES BELGES. 207
ment que j'ai toujours porté à la ville d'Anvers.
J'ai toujours cherché à éloigner de vous tout
danger et, quand cela a été impossible, je l'ai
partagé avec vous ('). »
Ce souverain, dont la sagesse et la droiture étaient appréciées au delà de l'Atlantique aussi
bien qu'en Europe, avait été choisi comme arbitre dans une contestation entre l'Angleterre et le Brésil. Le 24 juin 1863, il reçut, au château de Laeken, lord Howard de Walden, ministre d'Angleterre, et M. do Amaral, chargé d'affaires du Brésil, et leur remit le texte de sa décision arbitrale : celle-ci était favorable au Brésil. Une autre fois, son arbitrage fut invoqué dans une contestation entre les États-Unis et l'Espagne. Encore malade, il écrivait : «« Sans vanité j'ose dire que je suis utile dans ces éternelles complications auxquelles l'Europe est encore exposée, et je suis bien touché de la confiance qu'on me témoigne et des preuves d'intérêt que je reçois f). »>
(*) Le 17 novembre suivant, le roi écrivait au général Chazai : « J'ai vu avec plaisir que le Jouirai des Débats et la Revue des Deux-Mondes approuvent ma réponse. Lord Russell l'a également approuvée. »
(^) Le roi Léopold au général Chazai, Laeken, 3 juin 1863.
208 LÉOPOLD PREMCER, UOl DES BELGES.
Plus s'avançait le règne de Léopold I«^ plus s'étendaient et se fortifiaient son ascendant et sa popularité. Il allait s'associer à un acte qui devait le rendre encore plus cher aux Flamands. Le 14 septembre, surTancienne et célèbre place du Vendredi à Gand, il préside à l'inauguration solennelle de la statue de Jacques d'Artevelde. Chef de la Belgique indépendante et neutre, il honore la mémoire du sage bourgeois, du politique prévoyant, du vaillant capitaine qui, pendant les violentes commotions du quatorzième siècle, avait proclamé la neutralité de la Flandre et, en jetant les bases d'une confédération avec le Brabant et le Hainaut, laissé comme entrevoir la Belgique libre, la Belgique du dix-neuvième siècle. Au banquet royal, qui suivit l'hommage rendu au citoyen éminent qu'Edouard III appelait son grand ami, Léopold s'exprima en ces termes : « Je suis heureux de me trouver de nouveau au milieu de vous, et je saisis cette occasion pour vous exprimer combien j'ai été touché de la patience et de la constance avec lesquelles les populations jont supporté une crise industrielle sur laquelle nous n'avons malheureusement pu exercer aucune influence. Il vous est connu que depuis trente ans l'industrie gantoise n'a jamais cessé d'être
l'objet de ma plus vive sollicitude. Nous avons aujourd'hui honoré la mémoire d'un homme énergique qui, à une époque remplie de périls, a, par son rare courage , défendu l'existence de cette grande commune. Ces faits appartiennent à des siècles qui sont loin de nous, mais l'indépendance des peuples est basée sur la valeur et l'intelligence. J'espère que jamais dans notre bon pays ni la valeur ni l'inteUigence ne feront défaut ; il s'assurera ainsi un avenir plein d'honneur et de prospérité. »
On remarqua encore l'accueil plus que respectueux fait au vieux roi lorsque, le 10 novembre, il ouvrit pour la dernière fois la session des Chambres législatives. Il eut alors la satisfaction de pouvoir annoncer la suppression du péagede l'Escaut. « Depuis la dernière session législative, dit-il, le pays a vu s'accomplir un événement qui était l'objet de ses légitimes et séculaires aspirations : l'Escaut est irrévocablement affranchi. Opérée de commun accord avec les Pays-Bas, la suppression du péage qui grevait la navigation fortifie nos bons rapports avec un peuple voisin et ami; la liberté complète de notre beau fleuve, sanctionnée par toutes les puissances, fait désormais partie du droit public des Etats maritimes. »
Un savant magistrat, qui avait été membre du cabinet de M. H. de Brouckere, fut, au mois de janvier 1864, au moment d'une grande crise ministérielle, appelé par le roi, qui voulait le charger de la formation d'une nouvelle administration. L'entrevue dura plus de deux heures. M. Faider en a consacré le souvenir dans une notice qui contient aussi des observations trèsfines et très-pénétrantes sur le caractère de Léopold I®^ ce Quoique éprouvé, dit-il, par de longues soufi^rances, il avait le corps droit, l'attitude noble et ferme et sa tenue de roi ; je fus, comme toujours, frappé de cette bienveillance sévère mais courtoise qui caractérisait ses relations officielles : il discuta d'abord sérieusement les affaires qui nous préoccupèrent tous à cette époque; il énonça ses vues, apprécia les opinions, jugea les hommes et les expédients, chercha et posa des conclusions ; il avait toute la vigueur de son caractère et toute la verdeur de son esprit : puis, abandonnant le chapitre sérieux qui semblait épuisé , il modifia le tour de la conversation et se livra peu à peu à cette gaieté calme qui était dans sa nature et dont l'expression , mêlée de souvenirs abondants et d'une fine ironie, avait un charme entraînant.
« J'ai rappelé cette entrevue, parce que j'y ai
vraiment retrouvé ce que j'avais toujours observé dans cet homme extraordinaire : une intelligence vraie des affaires qu'il jugeait avec une lucidité calme ; un mélange de passion et de bonhomie; une grande habileté à juger les hommes et à débrouiller les caractères; une douce gaieté servie par un langage pittoresque; l'ironie parfois très-acérée mais sans fiel; du penchant pour les souvenirs littéraires, les curieuses anecdotes ; une gaieté de bon aloi terminant un entretien commencé sous l'empire de sérieuses préoccupations. C'était là l'homme tout entier : alliant tous les genres d'esprit, discutant les grandes questions, faisant retour sur lui-même, épanchant ce qu'il avait en lui de grâces d'esprit, d'innombrables souvenirs et de fine plaisanterie...
« Il avait infiniment d'esprit, et je puis répéter, ce qu'on a dit souvent, qu'il a toujours eu plus d'esprit que les plus spirituels de ses conseillers; il objectait peu, parce qu'il comprenait avec promptitude et profondeur; il demandait peu; il obtenait sans imposer; il temporisait lorsqu'il n'était pas satisfait; il se montrait, dans le courant des affaires. Roi vraiment constitutionnel, assuré de la probité de ses ministres, respectant leur responsabilité.
« Il n'a jamais fait de mal à personne; il n'avait point l'esprit de vengeance ; il n'a, de sa vie, infligé ni blessure, ni offense. Certes, il n'a pas aimé tous ceux qui Font servi, et il n'a pas régné trente-cinq ans sans éprouver un ressentiment ou une colère; je puis même dire que sa colère était terrible, et alors son œil fin, profond, un peu voilé, se remplissait d'un éclair pénétrant; mais il revenait promptement, et l'idée d'une vengeance n'était pas entrée dans son esprit ; sa vengeance se bornait à un sarcasme dont le tranchant était parfois sans égal.
« 11 était naturellement indulgent; il aimait à exercer le droit de grâce; il apostillait lui-même des pétitions que lui remettaient des personnes aimées : il n'a jamais autorisé une exécution capitale sans de longues hésitations et sans une cruelle angoisse; il étudiait avec soin les dossiers et les rapports avant de refuser à un grand coupable une commutation de peine. Il exerçait largement la bienfaisance trop souvent implorée dans les sphères royales. Il ne voulait point de poursuite contre les écrivains de bas étage qui osaient l'outrager; il se sentait trop aimé et trop fort pour accepter contre eux une réparation légale; il était sûr d'être assez vengé
LÉOPOLD FBEMIEB^ EOI DES BELGES. 213
d'insolents folliculaires par le jugement du pays... (') »
La crise ministérielle, qui avait éclaté au mois de janvier et devait se prolonger jusqu'au mois de mai, fit de nouveau ressortir, en les mettant à une nouvelle et dernière épreuve, les hautes qualités du souverain qui était considéré comme le modèle des chefs constitutionnels. En présence d'une sorte d'interrègne parlementaire, car les forces des partis se balançaient, il montra une loyale impartialité. Au mois de janvier, les conservateurs ayant déchné l'offre qui leur était faite en la personne de leurs chefs, MM. A. Dechamps et de Theux, de prendre le pouvoir, le roi essaya vainement de composer \m ministère d'affaires. Il se rendit lui-même chez le prince de Ligne et fit appel à son dévouement; mais le président du Sénat fut d'avis qu'un ministère de transaction serait mort en naissant. Le roi partit alors pour l'Angleterre, où il resta plus d'un mois, laissant aux partis, avec leur pleine liberté, le temps de se reconnaître et d'arriver à une solution. Au retour du
(•) Le roi Léopold /•'' et la royauté belge ^ par M . Ch . Faider , ancien ministre de la justice. (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 2« série, t. XXI.)
ilét LÉOPOLD PREMIER, ROI DES BELGES.
roi, vers la fin d'avril, M. Dechamps fut appelé de nouveau au château de Laeken : il soumit au chef de FÉtat un programme politique auquel la plupart des conservateurs s'étaient enfin ralliés. Eux aussi,comme les libéraux,en 1847, voulaient inaugurer une politique nouvelle, politique progressive et démocratique; ils proposaient donc à la fois une réforme communale et une réforme électorale. M. Dechamps développa ses vues, et le roi, qui avait pour lui une grande estime et une véritable affection ('), Técouta avec une attention sérieuse; puis il lui fit quelques objections très-graves. « Ce que vous dites est trèssensé, très-séduisant même, lui répondit-il; mais il faut aussi vous placer au point de vue de la royauté. Si vous, conservateurs, vous commencez un steeple-chase avec les libéraux, où cela nous mènera-t-il? » Les pourparlers se prolongèrent encore : le roi se montrait accommodant pour ce qui concernait sa propre prérogative, mais lion pour ce qui touchait au système électoral : il ne voulait point s'aventurer sur un terrain dont la solidité lui paraissait suspecte; il
(*) Il lui écrivait en 1845 : « Je suis heureux de penser que j'ai en vous un ministre dont le cœur et la tête méritent la plus sincère estime. »
répugnait à bouleverser en quelque sorte le caractère et les tendances des deux partis avec lesquels il avait jusqu'alors gouverné. Cette partie du programme n'ayant pas été admise, les anciens ministres consentirent à retirer leurs démissions afin de ne point perpétuer une crise qui avait duré déjà trop longtemps. Mais de nouveaux incidents étant venus compliquer une situation grave et embarrassante, le Roi, de l'avis de son conseil, prononça, le 17 juillet, la dissolution de la Chambre des représentants.
Les électeurs, convoqués le 11 août, donnèrent la majorité aux libéraux. Tel fut le dénoûment d'un des plus importants épisodes des annales parlementaires de la Belgique.
Pendant ces discussions, si intéressantes pour un pays libre, l'attention avait été quelquefois distraite par les efiPorts qui étaient faits pour ériger, sous les auspices de la France, un empire au Mexique. Le 14 avril, le noble archiduc Maximilien et sa courageuse compagne s'embarquaient pour cette terre qui devait leur être, hélas, si fatale ! Si le roi Léopold suivit avec un intérêt bien légitime les premières péripéties de l'expédition mexicaine, il n'en avait pas pris l'initiative. On assure même que sa haute raison et sa grande expérience avaient d'abord con-
216 LÉÛPOLD PREKIEB^ BOI BBS BELGES.
damné cette entreprise hasardeuse. Mais grâce à sa mort, il a ignoré, comme on Ta dit, les terribles malheurs qui en ont été la suite et qu'il ne pouvait prévoir, malgré ses alarmes (')!
La divination, la prescience : quel politique, si grand qu'il soit, possède complètement ce don? Les vicissitudes du présent suffisent pour absorber son attention. Lorsque, l'année précédente. Napoléon III avait proposé un congrès européen, Léopold écrivait : <• On ne peut pas se cacher que l'Europe est entrée dans une crise formidable, et il est d'une haute importance de la surveiller f). » Le projet de l'empereur des Français lui paraissait, croyons-nous, réalisable, puisque déjà il s'informait des •règles admises pour la préséance entre les rois dans ces assemblées amphyctioniques.
A la fin de l'été de 1864, Léopold désira se montrer dans la province qui, en 1831 et en 1839, lui avait témoigné le dévouement le plus
(*) Cf. un article important dix Journal des Débats, reproduit par le Moniteur belge du 25 juin 1868.
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin. Laeken, 12 novembre 1863. — Le 8 janvier suivant, plus rassuré, il écrivait au général Chazal : « Le monde est en assez grande confusion ; mais je ne crois pas à la guerre. »
affectueux et le plus énergique. Le 5 septembre, accompagné du comte de Flandre, il se rendit à Maeseyck pour y assister à l'inauguration du monument érigé à la mémoire des créateurs de récole flamande de peinture, Jean et Hubert Van Eyck. « Je suis heureux, dit-il, de m'associer à la fête d'aujourd'hui. Honorer la mémoire de ces hommes dont la gloire, comme celle des frères Van Eyck, a traversé les siècles, c'est s'honorer soi-même. Je saisis cette occasion pour vous exprimer la satisfaction que m'a toujours fait éprouver ce bon et fidèle Limbourg. Après un long règne de trente-trois ans (car dans l'état où TEurope s'est trouvée placée, trente-trois ans sont un long règne), je suis heureux de dire que j'ai toujours reçu du Limbourg des gages de fidélité et de patriotisme. Je bois à la prospérité de cette province si dévouée et qui aida si puissamment à consolider la nationalité. »
Léopold avait toujours attaché une importance capitale aux progrès de l'agriculture : il se tenait personnellement au courant de toutes les découvertes et les signalait lui-même à son ministre de l'intérieur.
Le 19 septembre, il visita l'exposition agricole à Dinant, et, pour donner un témoignage
218 LÉOFOLD PREIOER, BOI DES BELGES.
de sympathie aux bons voisins de son domaine d'Ardenne, il assista au banquet qui lui était offert par la Société agricole et forestière de la province de Namur.
Quelques jours après, il partait pour Baden- Baden, Genève, Nice, voulant revoir ces belles contrées qui lui rappelaient d'autres et brillantes époques de sa vie. Se ressouvenir, n'est-ce pas revivre ?
Quand reparut le printemps, le 23 mars 1865, Léopold se rendit de nouveau en Angleterre. Il resta au château de Windsor jusqu'au 19 avril. La question danoise le préoccupait : « Les afifaires du Schleswig, écrivait-il, marchent assez lentement. On ne voit pas comment des alliés pourront s'entendre (*). » Un temps très-froid lui avait fait beaucoup de mal : il revint avec
(*) Le roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin. Laeken, 1 \ mars 1865. — Un an auparavant il écrivait au général Chazal (15 février 1864) : « Mon régiment autrichien {Roi des Belges) s'est admirablement battu ; nous pourrons toujours le citer aux régiments belges. »
220 LÉOPOLD PREtflEB^ KOI DES BELGES.
une forte bronchite qui ne tarda point à inspirer de sérieuses inquiétudes. Prévoyait-il sa fin prochaine? Moitié souriant, moitié mélancolique, il disait déjà Tannée précédente à un de ses anciens ministres : « Je deviens vieux, je ne vivrai probablement plus longtemps; mais je pourrai dire après un long règne que j'ai été un heureux roi. » Au mois de juillet, un autre homme d'État, pour lequel il avait toujours eu la plus haute considération, rayant félicité à l'occasion du trente-quatrième anniversaire de son avènement au trône, il lui répondit quelques mots qui dénotaient ^une sorte de résignation avec un retour mélancolique sur le passé : «... Nous restons encore, lui disaitil, de cette époque qui avait son beau côté, et qu'on a bien changé... Ma santé a été bien ébranlée par ce malheureux temps, si froid en Angleterre. Maintenant la faculté dit que je vais bien : puisse- t-elle ne pas se tromper !.. ('). » Il écrivait encore avec plus de tristesse : « ... Je suis fâché de dire qu'ici on se donne du mal pour se créer des ennuis. Cela n'est pas dans le véritable esprit du pays... »>
(*) Le roi Léopoldà M. H. deBrouckere, ministre d'État, Laeken, 21 juillet 1 865.
LÉOPOLD FBEMIEK^ BOi DES BELGES. 221
Croyant que l'air de la mer contribuerait à rétablir ses forces, le roi se rendit à Ostende, le 17 août, et y resta jusqu'au i8 septembre. Le 7, la reine Victoria était venue le visiter : ce devait être leur dernière entrevue.
De retour à Laeken, Léopold y reçut, le 13 octobre, son arrière-neveu, le roi dom Luiz de Portugal, qui était accompagné de la jeune reine, fille de Victor-Emmanuel, roi d'Italie. Quelques jours après, la mort de lord Palmerston fut comme un nouvel avertissement pour l'illustre vieillard. Il voyait ainsi disparaître successivement les principaux de ceux qui l'avaient aidé à fonder la Belgique indépendante : hier, Joseph Lebeau, le ministre courageux et éloquent de 1831 ; aujourd'hui lord Palmerston, un ami inébranlable, un défenseur constant et énergique- Lord Palmerston s'était éteint, le 18 octobre, à Brockel-Hall. La veille, quoique déjà bien affaibli, il évoquait encore ses vieux souvenirs; il se rappelait avec satisfaction qu'il avait prévenu, selon les expressions de M. Roebuck, une guerre européenne en rejetant des conseils perfides, en ne s'opposant pas à la séparation de la Belgique et de la Hollande, et en prêtant son actif concours à la fondation et à la reconnais-
sance du nouvel État, qui était comme la clef de voûte de l'équilibre européen. Pendant un assoupissement, on l'entendit murmurer : « Le traité avec la Belgique!... Oui... lisez-moi la sixième clause de nouveau... » M. Ashley, son petit fils, lui lut effectivement l'article qui consacrait l'indépendance et la neutralité de la Belgique. La lecture achevée, lord Palmerston, se transportant en esprit à cette fameuse conférence de Londres qui avait posé les fondements du nouveau royaume, dit ces mots :
France acknowledge... Puis, sa pensée s'arrêta, et les paroles qu'il murmurait encore devinrent inintelligibles. Quelques jours après, l'homme d'État populaire, le fidèle conseiller de la reine Victoria, l'ami loyal du roi Léopold, reposait sous les voûtes de l'abbaye de Westminster.
Le séjour d'Ostende lui ayant été favorable, le roi se montra moins docile aux conseils de ses médecins. Le 9 novembre, il voulut partir pour son domaine d'Ârdenne, où, pendant tant d'années, il s'était livré au môle exercice de la chasse. Mais cette excursion lui devint fatale. Le 23, il était ramené à Laeken, dans un état déjà fort grave. Le 2 décembre, le Moniteur belge annonça officiellement la maladie du roi.
Cette nouvelle se répandit bientôt dans l'Eu-
rope entière, et les journaux de France, d'Allemagne et d'Angleterre discutèrent les éventualités qui pourraient se produire lorsque disparaîtrait le souverain illustre qui avait personnifié pendant si longtemps l'indépendance de la Belgique. Les hypothèses les plus redoutables étaient émises par les uns, tandis que les autres démontraient le néant de ces suppositions. En réalité, l'inquiétude était plus grande au dehors que dans le pays même. Les Belges envisageaient l'avenir avec calme. Ils avaient foi dans les engagements solennels de l'Europe, et ils étaient assurés que la nation tout entière proclamerait avec enthousiasme et saurait défendre avec énergie le noble et sage prince qui allait être Léopold II.
Le mal qui devait conduire Léopold I^*" au tombeau faisait des progrès rapides. Le roi était sans illusion. Le 9, il traça au crayon quelques mots en allemand : il disait qu'il se sentait calme et attendait la mort comme une délivrance. Dans la nuit, on put croire que la crise finale était imminente. Les ministres se rendirent au château de Laeken ; mais, à leur arrivée, l'auguste malade vejiait de s'endormir. Le iO, au matin (c'était un dimanche), il fit appeler le duc et la duchesse de Brabant et leurs
enfants ainsi que le comte de Flandre. Il était d'une sérénité et d'un calme parfaits; cependant la respiration bruyante et oppressée trahissait l'approche du moment suprême.
Près des princes se trouvaient les deux plus anciens serviteurs de Léopold l^^ : M. Jules Van Praet, ministre de sa maison, et M. de Conway, intendant général de la liste civile. Pendant trente-quatre années M. Van Praet avait vécu aux côtés de Léopold, toujours consulté et voyant constamment grandir la confiance dont le souverain l'honorait. Confident intime, conseiller écouté, intermédiaire entre le chef de l'État et ses ministres, politique éminent et d'une expérience consommée, mais aussi modeste que fort, il avait, avec un tact peu ordinaire, toujours cherché à s'effacer, à circonscrire son rôle difticile et délicat plutôt qu'à l'étendre. En apercevant ce vieil ami, le roi lui tendit la main et la lui serra affectueusement. 11 tendit également la main à M. de Conway et lui dit adieu en allemand, l'appelant, lui aussi, son ami dévoué.
Voyant venir l'heure fatale, la duchesse de Brabant se pencha vers le roi et lui adressa quelques paroles éjpaues. Le révérend docteur Becker s'approcha ensuite; et le monarque, qui conservait toute sa connaissance, s'entretint avec
son chapelain. Lorsque , vers onze heures, le président du Sénat, le président de la Chambre des représentants et les ministres furent mtroduits dans la chambre de l'auguste malade, il était entouré de ses enfants et de ses petits enfants en larmes, et avec une de ses mains entre les mains dé la duchesse de Brabant agenouillée au pied de son lit. Il s'éteignait doucement, sans plainte, et presque sans agonie. Â onze heures et quarante-cinq minutes, Léopold l^^ n'existait plus.
Les ministres, réunis en conseil , publièrent la proclamation suivante :
<c La Belgique a perdu le Roi qui s'est associé à ses destinées avec un inaltérable dévouement pendant tout le cours d'un règne long, paisible et glorieux.
« Après avoir lutté avec une héroïque constance contre les douleurs physiques qu'il avait eu à combattre dans les dernières années de sa vie, il a fini par être vaincu par la mort, Celui que la Belgique, dans sa douleur et dans sa reconnaissance, a déjà proclamé le père de la patrie.
« Plein de vénération pour la mémoire du sage et loyal monarque dont il pleure la perte, le peuple belge, fidèle à lui-même, attendra avec confiance le jour prochain où les repré-
£26 LÉOFOLD PREMIER^ ROI DES BELOBS.
sentants de la nation recevront le serment de rhéritier du trône.
« Pour garantir à la Belgique sa liberté, sa prospérité et son indépendance, Léopold II, qui a déjà conquis le cœur des populations, suivra les grands exemples de son illustre père, et il trouvera toute la nation unie pour le soutenir énergiquement dans Taccom plissement de sa noble et patriotique mission. »
Le journal officiel rappelait ensuite qu'en vertu de la Constitution, à dater de la mort du Roi et jusqu'à la prestation du serment par son successeur au trône, les pouvoirs constitutionnels du Roi étaient exercés, au nom du peuple belge, par les ministres réunis en conseil et sous leur responsabilité.
Le lendemain, le Sénat et la Chambre des représentants furent informés offîcieUement de la mort du Roi. Le ministre des affaires étrangères (M. Rogier) se rendit, avec ses collègues, dans Tune et l'autre Chambre et s'exprima en ces termes : « Nous venons accomplir la pénible mission d'annoncer la mort du chef illustre et à jamais populaire de la grande famiUe belge.
« La tristesse est profonde au sein de nos populations qui, accablées de regrets pour le passé, se relèvent pleines de confiance dans
LÉOFOLD PBEUIER^ ROI DES BELGES. 227
Tavenir. L'émotion ne se renferme pas dans les limites du pays : partout, à l'étranger, où le nom du roi était universellement respecté, se manifestent, avec l'expression de la plus haute estime pour le règne qui finit, les vœux les plus sympathiques pour le règne qui commence.
« Bientôt l'héritier du trône viendra au sein . des Chambres réunies prêter le serment constitutionnel, qu'il gardera avec la même fidélité que son auguste père. Votre patriotique et unanime concours, acquis désormais à Léopold II, lui permettra, Messieurs, de continuer et d'aflfermir l'œuvre nationale, si glorieusement poursuivie par Léopold I®'* „ et d'assurer ainsi à la Belgique de nouveaux jours de liberté, de paix et de prospérité. »
Le 12 décembre, à neuf heures du soir, les restes mortels de Léopold l^^ furent conduits du ch&teau de Laeken au palais de Bruxelles. Toute la population était sur pied malgré une température glaciale et l'heure avancée. Le départ du château avait été précédé d'une cérémonie trèsémouvante. Le corps, déposé dans un cercueil tout drapé de noir, avait été placé sur une estrade dans une des salles du rez-de-chaussée; derrière était une table portant un crucifix et deux flambeaux ; à la tête du cercueil se
tenait le chapelain ; à gauche étaient les princes en costume de deuil; à l'entrée de la salle les dignitaires de la maison du roi. Après une allocution du chapelain, douze sous-officiers du régiment des grenadiers se rangèrent autour du cercueil, l'enlevèrent et le transportèrent, suivis des princes, dans le corbillard qui l'attendait au bas du perron. Lorsque le corps y fut déposé, le duc de Brabant et le comte de Flandre remontèrent lentement les degrés et rentrèrent au château. A neuf heures précises, le funèbre cortège se mit en marche, escorté par le régiment des guides, tandis que le canon retentissait de minute en minute. La foule, qui s'étendait depuis le château de Laeken jusqu'au palais de Bruxelles, gardait un silence religieux. L'aspect général de cette scène funèbre était vraiment saisissant. A l'arrivée du cortège au palais de Bruxelles, tous les plus hauts personnages de l'État descendirent au bas de l'escalier royal pour recevoir le corps. Le cercueil, recouvert d'un grand drap de velours noir frangé d'or et parsemé de lions brodés en or, fut porté au premier étage par des sous-officiers des différents corps de l'armée. Les dignitaires de la maison du roi le précédaient ; immédiatement après venaient trois pasteurs protestants, puis
les présidents des Chambres, les membres du cabinet, les ministres d'État et les autres personnages convoqués.
Pendant trois jours, le public fut admis, au palais deBruxelles,dans la chambre funéraire où était exposé le corps du roi. La foule se pressa constamment aux abords du palais, chacun voulant revoir une dernière fois les traits du prince qui avait conquis une si grande popularité.
Depuis la mort des archiducs Albert et IsabeDe, la Belgique n'avait plus été appelée à conduire au tombeau les restes mortels d'un de ses souverains. L'imposante cérémonie des funérailles eut lieu le 16. De la salle attenante à la chapelle ardente on pouvait jeter un dernier coup d'œil sur le cénotaphe que gardaient, la pointe de l'épée abaissée, un aide de camp et un officier d'ordonnance. A la tête du cercueil, sous le dais, se tenait le chapelain ; des deux côtés étaient rangés les autres ministres du culte protestant au nombre de vingt. A dix heures et demie, la porte de la salle du trône s'ouvrit et livra passage à la famille royale. A la droite de l'héritier du trône marchait dom Luiz I^r, roi de Portugal. Venaient ensuite le comte de Flandre avec le prince de Galles ; puis le prince royal Frédéric-Guillaume
de Prusse et l'archiduc Joseph d'Autriche; puis toujours, deux par deux : le prince Louis de Hesse et le jeune prince Arthur d'Angleterre ; le prince Adalbert de Prusse, amiral de la flotte prussienne, le prince GuiUaume de Bade, le prince Nicolas de Nassau, le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha, lé prince George de Saxe, le prince de Wurtemberg, le duc de Cambridge, le prince héritier de Hohenzollern-Sigmaringen ; le duc de Nemours, le prince de JoinviUe et le duc d'Aumale, beaux-frères du roi défunt ('). Immédiatement après les princes venaient les envoyés extraordinaires des souverains étrangers et la députation du régiment autrichien roi des Belges. Les représentants des puissances étrangères à la cour de Bruxelles, les présidents du Sénat et de la Chambre des représentants, les ministres entrèrent ensuite dans la chapelle funéraire, bientôt trop étroite. Les magistrats, les fonctionnaires civils et militaires, les délégués des conseils communaux et provinciaux et les députatiôns particulières se pressaient dans la grande salle voisine. Les princes s'étant age-
(*) Le duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha , malade , avait exprimé ses regrets de ne pouvoir assister aux funérailles de son oncle.
nouilles au pied du catafalque, le pasteur Becker prononça l'oraison funèbre de Léopold ^«^ Les assistants rentrèrent ensuite dans la salle du trône, et, pendant que le cortège se formait sur la place du Palais, le cercueil était enlevé par vingt-quatre sous-oflBciers de la garde civique et de Farmée, et porté jusqu'au char. A onze heures précises, le cortège, composé de tous les grands corps de l'État, se mit en marche. Les cordons du poêle étaient tenus à droite par le prèwsident du Sénat, le ministre des affaires étrangères et le commandant de la division territoriale; à gauche, par le président de la Chambre des représentants, le ministre de la justice et le commandant supérieur de la garde civique de BruxeUes. Le char était entouré des dignitaires de la maison civile et des ofiGiciers de la maison militaire du roi. Immédiatement après marchaient les ministres du culte réformé. Ils étaient suivis de la famille royale, des princes étrangers et des envoyés extraordinaires, en voiture. Venaient ensuite les représentants diplomatiques de la Belgique près des cours étrangères et des députations qui résumaient en quelque sorte la nation entière. Partout sur le parcours de cet immense cortège les maisons avaient reçu des décorations ftmèbres ; à toutes
êSZ LÉOPOLD PREMIER^ ROI DES BELGES.
les fenêtres on voyait des dames et des enfants en deuil; les hommes portaient le crêpe au chapeau ou au bras. La foule, qui se pressait dans les rues, était silencieuse et recueillie : au passage du char, les têtes se découvraient. De cinq minutes en cinq minutes, le canon retentissait. La commune de Laeken était toute pavoisée de noir. Un temple avait été élevé sur la place Léopold devant la nouvelle église; là devait se faire la cérémonie funèbre. Lorsque le char fut arrivé à sa destination, les princes, les membres des chambres, les ministres, les généraux, les principales autorités prirent place dans la nef. A ce moment, et pendant que les pasteurs protestants venaient se ranger autour du sarcophage, pendant que des sousoflBciers de diflPérentes armes transportaient le cercueil, on entendit les deux premières strophes d'un cantique. Les chants cessèrent, et un des pasteurs appela sur Tauguste défunt les bénédictions du Très-Haut. La cendre jetée sur le cercueil, les chants reprirent, et la dépouille mortelle du Roi quitta le temple, passa sous le portique élevé vis-à-vis de la vieille église, traversa le nef de celle-ci et fut déposée dans le caveau où reposent, depuis 18S0, les restes mortels de la reine Louise. A la suite du
l£opold premier, roi des belges. 233
cercuefl de la Reine on plaça celui du Roi, en présence de ses fils, des princes étrangers, des représentants des divers souverains, des ministres, des membres des Chambres, et des autorités communales de Laeken. Le ministre de la justice ayant fermé et scellé le tombeau, chacun se retira, pensif et recueilli.
Parmi les manifestations les plus touchantes auxquelles donnèrent lieu les funérailles royales, il faut signaler celle dont la jeunesse prit l'initiative. Le 23 décembre, les étudiants de Liège, de Gand, d'Anvers, de Mons et deBruxeUes se dirigèrent à pied vers Laekèn, où ils furent admis dans la chapelle sépulcrale renfermant les restes de Léopold I®'* et de la reine Louise. Le chef de la députationj après avoir rendu un pieux hommage au souverain qui avait assuré à la Belgique trente-quatre années de paix et de prospérité, déposa sur la tombe royale une couronne d'immortelles sur laquelle on lisait ces simples mots en lettres noires : A Léopold J*^, les étudiants.
Le jour même du décès de son père, l'héritier du trône, dans une lettre qui respirait les sentiments les plus élevés, exprima au ministre de l'intérieur (*) le vœu qu'un monument perpétuât
(') H. A. Vandenpeereboom.
23é LÂOPOLD PBlSMUfiR^ BOI DES BELOSS.
le souvenir du grand r^ne qui venait de finir, et il s'inscrivit en tête des souscripteurs pour une somme considérable. Le comte de Flandre suivit cet exemple.
Tous les souverains de l'Europe s'étaient associés au deuil de la famiUe royale de Belgique.
L'empereur Napoléon 111, qui se trouvait alors au ch&teau de Compiègne, fut le premier à rendre un solennel hommage à la sagesse et à la haute intelligence du prince qui avait tenu une place ém inente parmi les chefs d'État, ses contemporains (').
Des assemblées représentatives vinrent aussi
(«) « Compiègne, 10 décembre 1865.
u A Son Altesse Royale le Duc de Brabant, à Bruxelles.
•« C'est avec le sentiment du plus sincère regret que l'Impératrice et moi nous venons d'apprendre la mort du Roi, votre père.
i( Par sa sagesse et sa haute intelligence, il s'était placé au premier rang des souverains de l'Europe. U m'avait toujours témoigné tant d*amitié, que je déplore vivement sa perte.
« Je ne doute pas que Votre Altesse Royale ne suive sur
le trône de si nobles exemples, et je serai toujours heureux
de lui témoigner mon amitié.
« Napoléon. »
LÉOFOLD FBJfiMIEB, BOI DES BELGES. 285
de glorieux hommages à la mémoire du sage roi constitutionnel. Au Corps législatif de France, M. Thiers s'exprima en ces termes : « On a dit quelquefois qu'un prince supérieur ne pourrait pas supporter le simple rôle de monarque constitutionnel. Je renvoie à des souvenirs bien récents et bien frappants. Il y a eu pendant trente-cinq ans, à côté de nous, un prince incontestablement supérieur, un prince que j'ai eu l'honneur de connaître, — et c'est un des souvenirs de ma vie dont je m'honore le plus, — un prince qui a régné avec tant d'utilité et de dignité pour la Belgique, et qui a pu, avec un caractère ferme et un esprit très-arrêté, remplir dignement le rôle que lui assignaient les institutions constitutionnelles de son pays, et personne n'osera dire qu'il y ait en Europe aujourd'hui une considération plus grande que celle dont jouissait ce prince, chef d'une nation de quatre millions d'hommes !» A la chambre des pairs du royaume de Portugal, le marquis de Vallada, ayant proposé d'adresser des compliments de condoléance au roi-régent, dom Fernando, neveu de Léopold I^^déclara que ce souverain avait droit à la reconnaissance des patriotes de tous les pays. Puis, s'adressant au roi-régent, conformément à la décision de la Chambre, le
comte de Lavradio, qui avait eu de longues relations avec Léopold I®^ disait de lui : « La sagesse éminente de ce monarque, sa prudence consommée et sa longue expérience ont consolidé l'indépendance de la Belgique, le seul pays de l'Europe à peu près où le gouvernement représentatif soit une vérité. Pendant le règne de Léopold, jamais question importante n'a été débattue dans les conseils de l'Europe sans qu'il ait été appelé à participer directement ou indirectement à sa solution ; et ses avis étaient toujours marqués au coin de la conciliation et de la justice. La mort du roi des Belges, Sire, excitera de légitimes regrets, non-seulement en Belgique, mais encore dans l'Europe entière dont il était le conseiller sagace. Le vide qu'il laisse après lui sera difficilement comblé. »
En Angleterre, les sentiments de sympathie et de vénération pour le premier roi des Belges se firent jour d'une manière saisissante. Quand la sombre nouvelle arriva au delà du détroit, on rapporte que ce ne fut qu'un cri, cri de douleur et de crainte. Mais bientôt on se calma en voyant avec quelle unanimité et quel généreux enthousiasme les Belges affirmaient leur résolution de s'appartenir ; et on conclut du langage si sage et si élevé du nouveau roi qu'il était
résolu à marcher sur les traces de son père. Un jour le prince de Galles devait dire lui-même aux Belges venus à Wimbledon : « J'ai été témoin, dans votre capitale, de votre profonde reconnaissance pour un passé glorieux, de votre juste confiance dans Tavenir; et je n'oublierai jamais le grand et beau spectacle que vous avez donné à l'Europe à Tavénement de votre roi bien-aimé. »» Déjà la reine Victoria avait décidé qu'un monument serait élevé à la mémoire de Léopold pr dans la chapelle Saint-Georges du château de Windsor, à côté du cénotaphe de la princesse Charlotte. Au-dessous de TefiBgie de Léopold ï^% dont la tête est supportée par le lion belge, deux plaques en marbre blanc rappellent la haute destinée du souverain défunt et la reconnaissance de la reine d'Angleterre. La première inscription est ainsi conçue : « Léopold, prince de Saxe-Cobourg et Gotha, élu premier roi des Belges. Marié d'abord à la princesse Charlotte de Galles; secondement, à la princesse Louise d'Orléans, à côté de laquelle il repose à Laeken, en Belgique. Né le 16 décembre 1790, mort le iO décembre 1865, après un règne prospère de trente-quatre années. »
La seconde inscription respire les plus nobles sentiments : « Ce monument a été élevé par
la reine Victoria à la mémoire de l'oncle qui tint la place d'un père dans ses affections. »
Belges, vous pour qui Léopold l^^ fat aussi un père, gardez religieusement son souvenir!
Après un long règne, il a laissé votre pays le plus peuplé relativement, le moins imposé, le plus riche et le plus libre du continent européen. Il a, selon les expressions d'un vaillant et infortuné prince, laissé sans tache l'écusson et le noble drapeau de la Belgique. Sous son règne, ne l'oublions pas, ce drapeau seul a flotté sur les clochers de notre patrie. Quel contraste avec les tristes époques qui suivirent le premier déchirement des Pays-Bas! Quel contraste avec le lugubre tableau des innombrables calamités qui remplissent les deux derniers siècles ! Pendant plus de cent cinquante années, nos aïeux ont été sans cesse assaillis et pressurés : après des batailles dont on répète encore le nom avec effroi, les bannières de Castille , de France, d'Autriche, d'Angleterre, de Hanovre et des Provinces-Unies étaient tour à tour arborées sur les murailles de nos cités conquises; et nos campagnes ravagées, l'industrie paralysée, le commerce anéanti attestaient la durée et la violence de ces luttes !
LÊOPOLB PKEHIEK^ ROI DES BELGES. 239
Indépendante et neutre, la Belgique, sous son premier Roi, n'a pas connu ces eflProyables calamités. Elle a également ignoré Les tourments et les humiliations que Ton subit sous une suprématie étrangère. D'espagnole, d'autrichienne, de française, de . hollandaise , elle était devenue exclusivement belge.
Ce glorieux règne, reconnaissons-le, n'a point d'égal dans les fastes du pays. Ahl si les contemporains des archiducs Albert et Isabelle, si même les admirateurs enthousiastes de Marie- Thérèse pouvaient se réveiller, ils constateraient que la Belgique a su acquérir de 1831 à 1865 une tout autre renommée que celle dont elle jouissait au dix-septième et au dix-huitième siècle; ils diraient eux-mêmes que Léopold I^ a fait cent fois plus pour les Belges que les archiducs et que Marie-Thérèse; ils avoueraient enfin que, en comparant leur sort à celui des Belges d'aujourd'hui, ils n'étaient, hélas! ni indépendants , ni libres , ni prospères. Laissons venir maintenant la postérité : elle sera équitable. Elle conservera pour les siècles futurs le nom du premier et sage roi de la libre Belgique.
Avant de descendre dans la tombe, Léopold I®*" aurait pu dire avec une légitime fierté: « J'ose me rendre ce témoignage que j'ai eu le
« bonheur de comprendre mon peuple. J'ai « respecté ses croyances et ses traditions; j'ai « défendu ses droits et ses intérêts. Médiateur « entre la Belgique et l'Europe, j'ai su faire à « mon Gouvernement une place honorable dans « les conseils des Nations et entourer le nom « belge d'universelles et légitimes sympathies. « Médiateur entre tous les Belges, j'ai laissé la te nation développer librement toutes ses forces «« vives, ne cherchant, au milieu de ses luttes c< pacifiques, qu'à dégager constamment la c( véritable pensée nationale. En un mot, j'ai « tenu loyalement les engagements que j'ai c< pris en i83i : Belge par votre adoption, je ce me suis fait une loi de l'être toujours par ma c< politique. »
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